sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.)
J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de
madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était
déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire _Adèle et
Théodore_; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur.
Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture
d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, _Zélie, ou
l'Ingénue_. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue
que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par
son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce
que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle.
Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame
de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même...
Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à
l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et
madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur
le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit
où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa
mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin
et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une
sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement
excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker...
Elle donnait l'idée d'une soeur morave... toujours égale, comme
soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle
qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un
peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre de sa voix, ne
dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, était agitée;
ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré elle des regards
_plus qu'animés_, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui
demandaient de l'harmonie pour être agréables, révélaient par leur
contraction une agitation intérieure dont elle n'était pas maîtresse.
La position où elle était redoublait encore ce malaise; dans ce cercle
de femmes qui étaient ce soir-là chez madame Necker, madame de Genlis
comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot, à elle
seule, suffisait déjà pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame
d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait conséquemment
longtemps dominé madame de Genlis de son autorité, et depuis, elle
était demeurée plus que malveillante pour elle; elle était son
ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimitié était venue;
mais elle le raconte à sa manière, disant que _n'ayant pas lu la
Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait
alors_, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la
duchesse de Chartres et devant _M. le duc de Chartres_, et qu'elle la
traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer
_bégueule_. Voilà, du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir
dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une
femme ridicule, et l'instant d'après elle en parle comme d'une
personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame
de Blot, quoiqu'elle ne fût plus une jeune femme, était toujours
élégante dans sa taille et ses manières, et surtout dans sa mise,
non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une
grâce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce
qu'elle avait porté la veille... Elle était supérieure comme esprit,
de causerie surtout, _et d'esprit de salon_ enfin, à tout ce qui était
au Palais-Royal à cette époque. Le duc de Chartres la tenait en haine,
en raison du pouvoir constant qu'elle exerçait sur toute la maison de
la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et
l'esprit sain peut aussi donner sur un caractère angélique comme
l'était celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait
de la gaîté dans l'esprit plus que dans le caractère, ce qui donne
toujours du charme et du piquant à la conversation, parce qu'elle ne
manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, même pour
causer; et puis parce que la passion ne nous entraîne plus hors des
bornes de la discussion lorsque le caractère est paisible. Madame de
Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure
la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'était une extrême
politesse et une attention soutenue à ne violer aucun des usages
reçus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance _au
bon ton_ et _aux bonnes manières_: la délicatesse de son goût, en ce
genre, était extrême. Ce n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle
et madame de Genlis n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le
sujet de leur inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la
bonne volonté des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et
plusieurs personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont
assuré que M. le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour
ceux qui voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient
plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à
l'extrémité du salon de madame Necker, et dans le billard qui le
précédait... Quelquefois le nom de madame de _Sillery-Genlis_ était-il
répété avec une expression de malveillance... Cependant madame de
Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance
nécessaire à ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker
comme victorieuse de la lutte engagée.
[Note 58: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de
Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et
surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont
elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer
la comédie. Elle était _mime_... elle avait donc la possibilité de
prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle
physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de
la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux
fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce
qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande,
mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un
mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre,
ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à-fait
déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la
réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle
d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un _plissement_ qui le
rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de
madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de
Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il
aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire
que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce
qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.]
--Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût
si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce
même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le prive de la
faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son
amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière
partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop
excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa
statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un
comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait
insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une
statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes.
--Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce,
M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé
certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme
vivant et comédien, son buste[59] immédiatement après celui de M. de
Voltaire, comme si de bien jouer une pièce était la même chose que de
la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de l'admiration de la
France entière, a été d'abord reléguée au grenier, et depuis, par
faveur spéciale et par celle toute particulière de M. le duc de Duras,
elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais et des
cochers!...
[Note 59: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin
de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville
prétendit que la statue _assise_ de Voltaire, par Pigalle, ne devait
pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son
fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des
bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée _au
grenier_, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là
les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire
ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M.
de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le
dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due.
Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un
vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait
éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.]
Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en
marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les
noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker.
Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement
circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de
Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les _Soirées de
Saint-Pétersbourg_[60]...
[Note 60: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg,
s'écrie:
«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle;
seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»]
Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. Necker, qui,
à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à la fois
moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à madame
de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut de
mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de sa
maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de
Genlis la prévint:
--Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la _simplicité_ de
M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à
faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque
je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de
village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire,
ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis,
Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la
disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était
relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour
adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans
ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité?
MADAME NECKER.
Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la _simplicité_ de M.
de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la
facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme
beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui
s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il
n'en reste plus pour autrui...
MADAME DE BARBANTANE.
Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son coeur
était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet
homme!...
MADAME DE BLOT.
J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort,
et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce
qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est
écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de
Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en
Suisse?...
MADAME DE GENLIS, d'un ton assez aigre.
J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs fois même, les
détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois plutôt que
c'est _lui_ qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas fait sur moi
l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle, et M. de
Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au moins...
MADAME DE BLOT, avec un naturel affecté.
Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à
l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!...
pas même d'émotion?...
Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes
assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté
l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante
que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue
de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui
frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur
quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que
si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur...
Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus
connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame
Necker... Madame de Staël avait été conduite un jour à Bellechasse,
par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme noble et franche,
son bon coeur, et plus que tout, son génie, qui se révélait à elle,
lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle était en effet, une
femme supérieure[61]. Alors elle s'était livrée à son enthousiasme,
non pas, je crois, en _baisant les mains de madame de Genlis_, comme
elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome III, page 317), mais en
lui témoignant son admiration avec cette chaleur d'expression que
nous lui avons tous reconnue, et qu'elle devait avoir à un degré bien
puissant à l'âge de seize ans qu'elle avait alors... Quant à madame
de Genlis, elle ne vit pas s'élever près d'elle une femme qui
présageait une gloire assez lumineuse pour en déverser une partie des
rayons sur toutes les femmes de son siècle, sans un sentiment de
mauvaise nature. Sous le prétexte qu'elle n'aimait pas les personnes
exaltées, madame de Genlis s'éloigna de madame Necker et de sa fille,
et ne fut pour elles qu'une simple connaissance; en apparence du
moins, car au fond elle était leur ennemie, et sa haine pour madame de
Staël se fit jour en dépit de ses efforts pour la cacher, et se montra
jusque dans les plus petites circonstances[62]... Au moment de cette
soirée chez madame Necker, elle ne cachait même pas ses
sentiments[63], et ce qu'avait dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle
attribuait à M. de Chastellux, répandue par elle, était commenté de la
manière la plus moqueuse. Madame de Staël, instruite de ces
particularités, et franche autant qu'elle était passionnée, était
depuis ce temps d'une froideur même insolente avec madame de Genlis.
Un mot que celle-ci avait eu la maladresse de dire sur M. Necker
avait été la déclaration de guerre, et l'hostilité était complète
entre ces deux femmes... Madame de Staël avait pour son père surtout
une de ces affections qui n'accordent aucune transaction.
[Note 61: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis;
mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie
aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le
_Dictionnaire de la Conversation_, et qui est signée _Jules Janin_!...
J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas
celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin.
Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle.
Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les
remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules
Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait _des
biographies_ et des articles qui frappent d'_anathème_, du moins par
l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou
bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il
dire que madame de Genlis est dans l'oubli _le plus entier?... un
sommeil de mort!... éternel_!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est
même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les
ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont _toujours_ dans une
foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant
avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles
réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite
la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le
déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir
non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie
dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame
de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son
caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément
parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à
accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à
sa biographie du _Dictionnaire de la Conversation_, l'auteur ne se
doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a
recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la
connaissaient pas, et _redisent_ ce qu'_on a dit_ sans approfondir
aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin
que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna
une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien
fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la
_comtesse de Lancy_, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être
d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune
fortune _que dix mille_ livres de rentes; il se maria secrètement et
contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps
après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M.
Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis _fit surtout_
le bonheur et la fortune de madame de Genlis, _en ce qu'il lui donna
pour tante madame de Montesson_?... C'est une ignorance profonde des
faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de
Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle
était _soeur_ de la mère de madame de Genlis, de madame de
Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la
duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de
lui _avoir donné madame de Genlis pour dame du palais_. Ce n'est pas
non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis
_gouverneur_[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce
n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à
Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever
cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de
celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit
beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de
Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que
bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme
est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de
faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de
Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif.
Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et
aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de
puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à
présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël,
ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents
littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne
peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment
particulier.]
[Note 61-A: Elle ne fut jamais non plus _gouverneur_. C'est un mot qui
courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a
fait une sorte de journal-manuel intitulé: _Leçons d'une
Gouvernante_.]
[Note 62: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un
vendredi de la première année de la rentrée de son mari au
contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La
Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son
frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle
recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait _la
Chronique de Paris_, et il était en seconde et même troisième ligne
dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que
nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de
remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de
Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles
amusèrent tout Paris, lors de _Corinne_ et de _Delphine_, le cardinal
Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces
deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de
Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les
vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient
charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.]
[Note 63: Voyez, dans la _Bibliothèque des Romans_, _la Femme auteur_,
ou _la Femme philosophe_, et une foule de petites nouvelles dans le
même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.]
La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée
à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la
maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune
imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière
emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait
été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de
Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le
poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était
une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de
madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait
toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une
ennemie, et lui dit:
--Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si
vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney
lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle.
Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments
d'absence, une lettre de la main même de M. de Voltaire, chose qui
n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette lettre:
«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande
maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais,
madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en
devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces;
mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent
à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là
n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais
sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est
moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais
jamais paraître devant lui, etc.»
--Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut
pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait
voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un
homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est
arrivée à être ainsi décrépite?...
MADAME DE GENLIS, se levant.
Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis
confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette
lettre. (_Souriant et regardant madame Necker._) Vous m'accuserez
peut-être d'entêtement, ce n'est que _persévérance_ dans mon opinion.
MADAME DE BARBANTANE.
Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la
Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet
d'entêtement. On dit: _Je suis de l'ordre de la Persévérance[64], je
ne change pas d'avis_..., et on a raison! C'est fort commode!