Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa

province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire,

laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille

des cariophyllées[44-B]; elle ne croît que dans des terrains arides et

incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs

enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de

trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée

la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec

celles de sa parenté, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la

seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal

pour lui.

Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour

une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru

un texte bien remarquable à commenter!...

M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des

personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout

en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable

comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies,

mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte

de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une

belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son

père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).

Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J.

Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était

absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à

être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon,

Jean-Jacques se prosterna et _baisa_ le seuil de la porte. Mon oncle a

été _témoin_ du fait.

M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur

l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière

pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des

cannibales qui nous décimaient.]

[Note 44-A: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, qui

s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. de

Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier

chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M.

le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en

botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les

oiseaux. C'est lui qui a fait _en entier_ tout l'article des Abeilles.

Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en

chargea.]

[Note 44-B: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre

annuelle.]

(Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage,

et lui prend la main, qu'il baise, toujours en

s'inclinant profondément.)

MADAME NECKER.

J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une

trop longue course à pied?

M. DE MARMONTEL.

Traverser les Tuileries seulement, madame.

MADAME NECKER.

C'est encore beaucoup.

M. DE BUFFON.

Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs

jambes...

MADAME NECKER.

Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il

n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni

aussi bien.

MARMONTEL.

Ah! aussi bien!

(M. de Buffon sourit sans parler.)

M. DE LA HARPE.

Mais...

MARMONTEL.

Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de

Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours[45].

[Note 45: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).]

M. DE BUFFON, d'une voix égale et douce.

Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand

homme[46]!

[Note 46: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un

raccommodage _reblanchi_, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de

Bernis.]

MADAME NECKER.

Et notre éloge?

LA DUCHESSE DE LAUZUN, d'un ton caressant.

Pas aujourd'hui...

MADAME NECKER.

Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici...

et _je veux_ que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez

l'être.

LA PRINCESSE DE MONACO.

Je suis prête!...

(Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la

cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par

cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est

étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la

santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de

France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du

baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du

contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker

s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en

toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la

lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant

et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël

s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle

l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.)

M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille

était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier

de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front,

quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la

femme[47] en lui; ni angles, ni noeuds, ni de ces _pattes d'oie_[48]

qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; son oeil

était admirable; il y avait dans son regard une douceur infinie, et

puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de ses longues

études et d'une connaissance intime du coeur humain, qui lui donnaient

une gravité douce échappant aux calculs matériels de la terre, et

n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons partie

sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard _attentif_, on trouvait,

dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la force

créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les

hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout

très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de

sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son

regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait

dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et

replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment

gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande

harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude

qui lui seyait.

[Note 47: C'est le mot de Lavater.]

[Note 48: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au

coin de l'oeil, entre l'oeil et la tempe.]

Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni

grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait

pour rendre cette physionomie imposante par tout ce qu'elle exprimait

en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce simple,

chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas donnée,

qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait et les

personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame Necker en

sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où l'on

était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de

madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle

et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de

Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative,

qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide

et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce

mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort

calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait

quinze ans, et cela devait être étrange.

Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté

de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la

duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de

Monaco, et lui dit en souriant:--Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait

_qu'on m'a fait voir_, mais que je ne connais pas entièrement?

LA PRINCESSE DE MONACO.

Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend

qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends

qu'il y a de la vanité là-dedans.

M. NECKER, riant doucement, et à madame de Lauzun.

Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la

coquetterie!

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi

exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que

madame de Monaco est comme moi.

LA PRINCESSE DE MONACO, souriant.

C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien

mieux employé.

(Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.)

«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est

susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant

d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits

d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de

la beauté.

«Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et sublime de

ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de m'occuper trop

exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le vis se réaliser à

mes yeux; je vis Émilie[49].

[Note 49: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge de

madame de Lauzun, écrit par madame Necker.]

«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces

émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient

inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient

réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression

céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie _en impose_[50],

sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments

dignes d'elle[51].

[Note 50: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes les

fois qu'elle se présente.]

[Note 51: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!]

«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la

simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public

avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire

aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure

que l'exemple donné en silence est le plus utile de tous!... Émilie

fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en douter

que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les

distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point

paraître s'en écarter.

«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu

avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes

très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans

qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie...

C'est donc à une âme _à elle_, dont sa physionomie est l'image,

qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes

qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les

esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les

genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents

d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a

réuni tous les suffrages[52], comme les corps célestes qui, paraissant

rester toujours dans la même place, attirent cependant tous les

autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort.

[Note 52: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui

serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments,

considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au

charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve

réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été

heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées

sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant

Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le

malheur:--mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le

seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur.

Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame

Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.]

«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde,

semble transformer en actions vertueuses toutes les actions

indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats,

non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître

qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère,

d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en

général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par

leurs propres cris quand ils marchent à la victoire.

«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples

qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des

grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la moindre

omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde[53], et rougit-elle

de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie connaissait bien

mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de

ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au bonheur des autres,

ou augmenter leur affection, ne lui paraît à dédaigner. C'est par un

enchaînement de moyens très-délicats, connus ou plutôt devinés par les

âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé de pratiquer que

d'exprimer; _c'est par une constance à toute épreuve qu'Émilie s'est

frayé une route vers le bonheur, à travers les circonstances les plus

difficiles et les plus cruelles_. Pourquoi ne nous est-il pas permis

de montrer, dans toutes les situations de sa vie, ce modèle de

perfection où les femmes peuvent atteindre, et dérouler toutes les

circonstances de cette apparition de la vertu sur notre terre

abandonnée?...

[Note 53: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante

de ressemblance.]

«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas

par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport

constant et dérivent toujours des mêmes principes.

«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les

vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des

dangers dont elle est environnée...»

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.

Madame la comtesse de Blot[54]!

[Note 54: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de madame la

duchesse d'Orléans.]

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis

que madame Necker va au-devant de madame de Blot.

Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire

continuer la lecture devant madame de Blot.

M. NECKER.

Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit,

parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir

tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on

recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante,

autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la

licence.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rougissant et très-embarrassée.

Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté

avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai

pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot.

M. NECKER, avec un sourire malin.

Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je

sais pourquoi!

LA DUCHESSE DE LAUZUN, vivement.

Je n'ai nommé personne!

M. NECKER souriant encore.

Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard

est souvent plus éloquent que la parole même.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, embarrassée.

Je vous assure, monsieur, que...

M. NECKER, la regardant avec un intérêt marqué.

Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne _sait_

rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de

Blot est assez hostile envers madame Necker et envers moi pour que je

craigne son influence sur vous!...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec intérêt.

Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame

Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère

la plus tendre et la plus éclairée!...

M. NECKER, après avoir hésité un moment.

Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de

Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec dignité et une sorte d'émotion.

M. Necker, comment _vous_, qui jamais ne dites une parole légère,

pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi!

écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!...

Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous

ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!...

M. NECKER, lui prenant la main avec émotion.

Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette histoire que fait

courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker?

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc?

M. NECKER, souriant.

Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le;

l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des

méchants.

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant successivement.

M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm...

M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne...

Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le

marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la

princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la

duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc.

La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame

Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison...

Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle

était sous la dépendance de la présidente du salon... Il _faut que le

pouvoir agisse invisiblement_, disait madame Necker[55]... Et cela

n'était pas toujours...

[Note 55: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que

la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y

avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui

ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui.

Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était

toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le

bain.]

Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette

époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait

dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait

enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les

amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité

subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à

soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté

américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se

voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M.

Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur

suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il

n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M.

Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre

pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est né en France. Mademoiselle

Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui déplaisait à

sa mère, surtout dans le moment où les affaires politiques demandaient

un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux

jours spécialement affectés pour recevoir... le lundi et le vendredi;

le lundi était plus intime... La santé déplorable de madame Necker lui

rendait, en général, ces jours-là fatigants, mais elle y était à côté

de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du

coeur se répandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement

s'asseoir, elle allait d'un groupe à l'autre, écoutait et revenait

près de la cheminée, où bientôt elle était entourée à son tour, et M.

Necker le premier était attentif à tout ce qu'elle disait, et

recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes

qu'elle racontait avec une grâce charmante. Il est faux qu'elle fût

_guindée_ dans sa conversation... Son maintien était raide, et puis

cette malheureuse attitude, cette difficulté de s'asseoir était un des

plus grands obstacles au charme du _laisser-aller_, qui était surtout

alors ce qui dominait dans une société intime et de la haute classe;

mais madame Necker suppléait autant que possible à ce laisser-aller,

par une finesse d'idée qui plaisait. Celle offerte par elle vous

plaisait aussi par la manière dont elle la présentait... il semblait

qu'elle était, depuis longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on

se trouvait peut-être mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le

brillant génie et la faconde toute sublime de madame de Staël... Elle

inspirait tout d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment

est pénible...

Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun,

les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de

madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la

cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal,

Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de

l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en

ce moment l'événement du portrait de Charles Ier, posé dans le cabinet

du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa la

réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette

anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle

adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait

l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on

songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement

de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce

qui pouvait peut-être le sauver, si cette mesure eût été dirigée au

lieu d'être arrachée _au pouvoir_ par _la force_!...

--Mon père indiquait le seul moyen de salut[56], prononça hautement la

jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte

d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal...

Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il

enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise,

représentant non pas la figure de Charles Ier... mais son

supplice[57]...

[Note 56: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël

elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.]

[Note 57: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis

XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est

pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas

Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette

tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine

et du moins raisonnable.]

L'ABBÉ RAYNAL.

Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?...

MADAME DE STAËL.

Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne

trouvez-vous pas admirable qu'à de l'ignorance on joigne une hardiesse

aussi grande?

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.

Madame la marquise de Sillery...

En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis

comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de

Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit

beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la

fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui

montra sans affectation une bienveillance marquée.

MADAME DE STAËL, à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes

qui sont autour d'elle, mais à demi-voix.

Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 5 / 20 段