Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi
en _violant l'étiquette_. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se
prévalurent de CETTE FAUTE: il fut non pas exilé, mais relégué hors de
Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite
à M. de Vergennes, dans laquelle il parle de M. Necker d'une manière
outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un homme
qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années, surtout
lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et de son
attachement?...
«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de
Mareuil!»
En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent,
sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme,
voudrait faire de mon royaume une _république criarde_ comme est leur
ville de Genève...»
Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se
préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai
choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à
cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle
faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme
souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine.
Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il
faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que
faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons
étaient puissants..., comment ils pouvaient _et comment ils
faisaient_. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en
arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible
tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre
grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y
eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des
auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la
majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous
les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI
songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit
dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la
société jusque dans ses bases.
Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors
contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait
cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et
pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la
lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de
grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances,
dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises...
Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par
madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le comparaient à
Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était probablement
pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui envoyait sa
démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il pouvait. Le
vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, successeur de
M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter _lui-même_ à M. Necker
l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant le choix
du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer au
contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut
contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris,
et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller
plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi
accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à
Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le
lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au
milieu du coeur, et la blessure était de telle sorte que la main seule
qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la plaie
s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en mêla:
le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres. Enfin
la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de
Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade
que jamais, et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que des
douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place. Partout
déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la place de
contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker.
SALON DE MADAME NECKER.
1787.
Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur
un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez
jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de
souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses
traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence.
Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de
mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux
confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une
anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec
une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette
femme était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était celui
du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où l'ardeur
animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour
l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été
connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et
leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et
dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M.
Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa
femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de
l'amour-propre par celles du coeur.
Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais
aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de
Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais
nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie
rendait son timbre encore plus doux.
--Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au
moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel[40];
voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? Qu'est-ce que M.
de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer à madame de Pons,
_lui_ qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui montrerait-on la tour
de porcelaine de Pékin?
[Note 40: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je
rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que
je cite.]
Madame Necker sourit.
--En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les
autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici
le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin
un cèdre du Liban!--Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau,
un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues,
tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et
qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre,
et touchant ce qu'il cherchait de l'oeil et de la main: Le voilà, le
voilà!--Quoi donc?--Eh! le cèdre--Et où cela?--
C'était un arbrisseau à deux lignes de terre!
Vous jugez des rires de madame de Pons.
--Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré
quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard.
--Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un
amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore
amené que des résultats heureux, et n'a produit aucun résultat
fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai pas autant,
et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de
Malesherbes!...
Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux
étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il
faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin,
le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut
contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter,
car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus
qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château
en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan
déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une
petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en
apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur
une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.--Voulez-vous me
donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au
paysan; je vous donnerai pour boire.
Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui
faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur
le premier président, en regardant alternativement lui et sa
redingote:
--Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous
êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là.
Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que
sa chemise.
--Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une
sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme...
--Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?...
--Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à-dire dans huit jours...
--Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté
du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...--La patience de M.
de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci
commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près
de lui.--Savez-vous si nous sommes encore loin du château,
demanda-t-il au paysan?...
--Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?...
M. de Malesherbes fit un signe affirmatif...
--Et moi aussi... j'y vais pour des affaires.
Il dit ce mot d'_affaires_ avec un ronflement dans la voix qui
annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!...
--Et quelles sont vos _affaires_?... Peut-on vous le demander, si cela
peut se dire?
--Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la
ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de
beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!...
J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes
prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas
comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça
n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier
président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me
v'là... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je
n'ai pas tout-à-fait tort, il me donnera raison... Avec des
protections, la justice marche toujours.
Monsieur de Malesherbes ne riait plus...--Pourquoi dites-vous cela?
Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de
l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère.
Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni
non. M. de Malesherbes répéta sa question.
--Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son _nouvel ami_,
mais je le crois...
Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le
vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre
glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le
paysan se mit à rire...
--On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos
chemins... ça vous accoutumera...
Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au
château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour,
où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et
gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la
joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces
aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan
et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner _pour qu'il
parlât au premier président_... En me racontant toutes ces scènes ce
matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus
extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il
s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en
reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et
se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa
détresse, en regardant les éclaboussures qu'avait faites sa malice
sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par M. de
Malesherbes...
--Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui
faire rendre justice s'il y a lieu?
--Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est
sûr d'avance.
--Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure:
un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme
enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est
peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue,
la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois
et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les
aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins
désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et
malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à
l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de
Malesherbes est vraiment bien singulier[41].
[Note 41: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on sait
que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et
presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes
était ensuite plus _qu'irréligieux_; il était presque athée... et l'un
des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de
madame Necker.]
UN VALET DE CHAMBRE annonçant.
Madame la duchesse de Lauzun[42], madame la princesse de Monaco!
[Note 42: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. _Voyez_ le
ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_.
C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de
Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.--Madame de Lauzun
était un ange.]
Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve
douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand
canapé où les deux jeunes femmes s'assirent.
Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame
Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de
monde, elle fut embarrassée.
--En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M.
le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant,
vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame,
de vos bontés pour moi.»
MADAME NECKER, avec un accent plus affectueux qu'habituellement.
Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que
j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si
ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de
La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous
dire ce qui se trouve dans ce cahier.
(M. de la Harpe s'incline.)
TOUS LES HOMMES, avec empressement.
Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le.
LA DUCHESSE DE LAUZUN, très-embarrassée, se penchant vers madame
Necker, lui dit très-bas:
Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!...
elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le
vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve
d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!...
MADAME NECKER la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à
M. de La Harpe:
Aussi bonne que belle!...
LA PRINCESSE DE MONACO, qui causait avec le marquis de Chastellux, se
levant.
Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je
crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!...
Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en
se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires.
M. DE LA HARPE.
Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à
ses commandements?
LA PRINCESSE DE MONACO, étendant la main vers lui.
En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que
madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous.
MADAME NECKER, allant à elle, la baise au front. La princesse
s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête
blonde[43] se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et
répand une odeur embaumée dans la chambre.
[Note 43: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de
Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle
se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux
blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle
obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit
de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa
malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris...
Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La
malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à
Fouquier-Tinville, en lui disant _qu'elle était enceinte_, espérant
par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le
supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant
laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle,
coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui
refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant,
elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment
d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du
rouge.
--Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des
charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient
rien... Elle périt _la veille_ de la mort de Robespierre, le 8
thermidor!...
Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont
madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.
Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est
exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.]
Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec
cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une
vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans ses
bras, et les regardant toutes deux:
--Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine des suaves
odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une jolie femme
prononce l'éloge d'une autre.
On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de
velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un
flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de
la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard,
l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian,
M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame
Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux
jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en
pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une
magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin
puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni
d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin
rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté.
Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors
_un oeil_ de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair
parsemée de petites roses...
Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce:
M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!...
MADAME NECKER, allant vivement à M. de Buffon.
Eh quoi! c'est vous!... et si tard!...
M. LE COMTE DE BUFFON, après lui avoir baisé la main.
Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose
que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (_Il s'incline
très-bas devant les deux jeunes femmes._) Madame la princesse de
Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage[44]?
[Note 44: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors
quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16
avril.
C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le
piédestal de sa statue _que son génie égale la majesté de la nature_,
on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui
soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de
Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le
charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain,
on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science
spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à
cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants,
mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute;
Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son
contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura
peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira
jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là
incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté
Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en
faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard,
élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de
M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de
Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M.
de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en
ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.
Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla
le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les
versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis
vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard _Césalpin_,
_Agricola_, _Jean Rai_. Tous ces esprits, cherchant la lumière,
avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au
Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait
même la science, il n'y vint pas _seul_, et n'y travailla jamais sans
aide[44-A].
M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont
aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais
donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de
n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de
dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y
ajoute ce mot:
_Le génie, c'est l'aptitude à la patience._
Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis
qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la
conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous.
Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel
elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je
comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité.
Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le
génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot
a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner
cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son
trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!
M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le
laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de
M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa
que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais
savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.