le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme
tous les ministres de sa communion en Suisse; cependant, malgré son
peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui pouvait lui en
servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un fils; elle apprit
le latin, le grec, et devint habile dans les plus fortes études.
Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux l'appela auprès
d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son fils. C'est dans la
maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la connaissance de
_Suzanne Curchod_. Il était lui-même, alors, dans une position qui,
certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même bien avant
d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors comme
commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard, parce
que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre en
ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se
fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange
secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume,
elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour
remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que
lui...
[Note 27: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant.
Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de
Vaud.]
«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!..
Cependant, si tu le désires, je refuserai.»
Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie... Puis,
relevant sa tête:
«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au
bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties.
Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes
heureux... je tâcherai de glaner après vous...»
Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle
avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y
pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule
de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans
que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait,
quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même
un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la
fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande,
une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et
parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison
charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui
lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres;
elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent
personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait de
s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême
pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme
de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son
humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle,
toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le
recueil de ses _pensées_ et de ses _traits_. Parmi ces derniers, il
s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au
moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable
par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation,
c'est-à-dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en
lisant ses _Souvenirs_. Son mari en était fier, et il avait raison...
Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance
et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop
_pesante_ dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui
trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du
piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant
ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple.
J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait
d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus
intime:
«.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas dit à M.
de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je vous dois
compte de _votre bien_, et j'ai droit de me plaindre du silence que
vous gardez sur le _mien_. Je souffre toujours, mais il me semble,
comme dit M. Dubucq, _que tout sert en ménage_.»
Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité
douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un
ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle
ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre
lettre:
«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la
conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien!
dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? _Ah!_
dit-elle, _j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait
lui-même._»
«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle
l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais
auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour
reçu.--Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous
passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.»
Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que l'esprit
de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre qu'on est
heureux de la joie d'autrui.
Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant
que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de
toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister,
puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil;
c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le
Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la
religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il
refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se
jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de
joie.
«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle,
car je lui offrirai, avec le mien, un noble coeur pénétré de sa divine
bonté!...»
Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était
sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du
Roi les réformes les plus fortes[28]. M. le prince de Condé[29] fut
atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes les plus
graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait plaisamment: «Que
voulez-vous? ce Genevois est un _faiseur d'or_; il a trouvé la pierre
philosophale.»
[Note 28: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les
trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la
bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries,
et celui de la maison du Roi, etc., etc.]
[Note 29: Grand-maître de la maison du Roi.]
M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de
Montauban, et l'emprunt se faisait.
«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est
la récompense d'une destruction, car cet homme détruit.
--Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression
de quelques charges.
--Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des
intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.)
--Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit,
trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre
le même jour...»
Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!...
la lutte devait être un triomphe pour les princes: mais la défense du
ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire, _comme
Érostrate, en brûlant la monarchie_, M. Necker ne répondit à ces
attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le
mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M.
Necker vulnérable, et la blessure alla au coeur... ce passage
concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse
d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette
action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le
parallèle de Law et de M. Necker.
On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin
se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de
Sartines[30] de prévarication, et il fut renvoyé dès le jour même du
ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de police.
[Note 30: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On
avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on
voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général.
D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta
son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas
était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le
Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein
conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: _Je sais ce que c'est!_
M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il
l'avait _oublié_!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.]
Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en
accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux.
«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas
chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom
du Sauveur, secourez-le, pour moi!...»
M. Necker fut inflexible.
«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me
demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister
plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après
tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines
est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon
ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les
hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit
succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a
désigné.»
M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M.
de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup
en radotant un peu[31], parce que, comme disait M. Necker, tout a une
fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du renvoi de M.
de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame Necker, il
publia son fameux _compte rendu_. C'est un des événements les plus
remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le comte
d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, appela
ce travail _un conte bleu_, parce que la brochure était recouverte en
papier bleu: ce _tocsin_, qui devait sonner l'heure du malheur, ne fit
rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi était juste; il lut
la brochure, et ne fit pas même attention à ce que lui dit son frère
contre le directeur-général. Ses affaires prirent même un autre
aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec lui: _Chute du
Mentor_!... car M. de Maurepas, malgré son esprit aimable, et tout
homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre trop longtemps
dans une place dont tant d'autres voulaient...
[Note 31: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance
avec M. de Talleyrand!]
Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les
plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait
figurer la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la comtesse de
Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, le duc de
Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, et tant
d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le temps où
le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où se
jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les
salons alors dirigeaient _l'opinion publique_.
Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce
qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme
principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes
protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son
mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la
Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là, ainsi que le chevalier
de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent
présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis,
M. Necker dit au Roi:
«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge
digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma
femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus
obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant
quelques amis tels que monsieur le maréchal... mais je crains que ce
nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de Dieu,
ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces femmes sans
pudeur qui osent rire de ses souffrances[32]!!! Ces mêmes grands
seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, devraient se
rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis VINGT-HUIT ANS M.
le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était enfermé au château de
Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de l'espèce humaine, dans le
cachot où le malheureux était enseveli, résolut à elle seule, faible
femme, de le sauver, ou du moins de le soulager!... Elle part pour
Ham, s'informe de M. de Lautrec, et parvient enfin jusqu'au tombeau où
l'infortuné gisait sur la paille presque sans vêtements, n'ayant enfin
que ses cheveux et sa barbe pour couvrir sa poitrine et ses
épaules!... Entouré de rats et de reptiles, seuls compagnons de sa
captivité, M. de Lautrec était au moment de se détruire, car son état
était insupportable, lorsque madame Necker, par ses soins, sa bonté
vraiment angélique, parvint à faire adoucir la captivité de M. de
Lautrec: il put vivre, du moins, et bénir la femme généreuse qui, lui
étant étrangère et parfaitement inconnue, a su le faire sortir de
l'enfer où il gémissait.
[Note 32: On avait fait des caricatures représentant madame Necker
droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que
celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de
madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir
assise.]
«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers
la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi...
--Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je
suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le
trésor que Dieu vous a confié.»
Cette conversation fit du bien au coeur de M. Necker...; c'était _bien
le Roi_ dans de pareils moments!... mais ils étaient malheureusement
trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient l'effet que les
précédents avaient produit. Un matin madame Necker entra chez son mari
avec un visage serein, mais plus solennel qu'à l'ordinaire: «Mon ami,
lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter contre des factions sans
cesse renaissantes? voulez-vous être la cause de la mort d'un homme,
vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh bien! hier une
querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et les deux
antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se
multiplient... les avez-vous comptées?»
M. Necker fit un signe négatif.
«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...»
M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit:
«Les amis de Turgot;
«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau[33];
[Note 33: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du
docteur Quesnay.]
La haute finance;
La finance subalterne;
La haute administration;
Les propriétaires privilégiés;
Les anciens favoris du roi;
Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou;
Les ministres vos confrères;
Et M. de Maurepas.
Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre
gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de
pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission
doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris;
retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces
heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris de ce
peuple qui t'aime me vont au coeur!.. Mon bien-aimé, il faut avoir un
amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! Mais je
sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! _Je sens que tu es mon
idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le seul objet
de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher d'avoir donné à
de vains plaisirs des jours que le devoir et la tendresse t'avaient
consacrés! Souffre que je sois auprès de toi l'interprète fidèle de la
voix générale ...... Viens regarder ton image dans un coeur qui ne fut
qu'à toi, qui ne fut jamais rempli que par toi, viens y lire le
tableau, ineffaçable de tes rares vertus, et le garantir de tes
propres inquiétudes!... Que ce coeur, qui ne t'a jamais trompé,
t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à la calomnie de
troubler des destinées que tes éminentes vertus ont rendues si
belles._[34]»
[Note 34: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-même,
et pris d'un portrait de M. Necker. (_Voir ses Souvenirs._)]
Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France _l'opinion publique_
est une puissance à nulle autre pareille. Cette puissance n'est plus
aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne la
comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne
savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne...
À l'époque de madame Necker, _l'esprit de société_, le besoin de
réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors
élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de
comparaître. Là, _l'opinion publique_, comme du haut d'un trône,
prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe
réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. _L'empire de
l'opinion_, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une
femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements
qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on
les rédigeait, et son coeur, toujours à côté de son esprit, empêchait
que celui-ci ne prît une fausse route.
En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion
publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis
XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte
exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de
l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé
L'OPINION PUBLIQUE!... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude
il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps,
cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés
particulières sont détruites et que la société générale est disséminée
et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours
une sorte de respect pour la _parole du monde_. On veut se soumettre à
sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses
applaudissements font battre le coeur. Grâce à ce pouvoir, le vice,
quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après
avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et
de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est
contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du
mépris.
Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que
l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne
les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui
disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je
dirai que cela _n'est pas vrai_. Nul sous le ciel n'est invulnérable
sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a
dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre
et bien brûlant... et lorsque le coeur d'un homme en est venu à ce
point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est qu'alors ce
coeur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est plus qu'une
pâture indigne de l'insulte.
À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il
y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes,
qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors
nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la
finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme,
partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de
M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le
Gouvernement recevait de l'opinion publique.
Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui
conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre
d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut
jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme
que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est
victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker _est renvoyé_. M. de
Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne
l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker.
Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la brutalité
d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse exquise, que le
Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres, _M. de Castries
excepté_, donnent la leur si M. Necker demeure au ministère. M. Necker
sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu _qu'il l'a insulté_,
comme s'il dépendait de vouloir insulter pour atteindre quand on est
haut placé! M. Necker regarde avec pitié le vieillard, impuissant dans
sa haine comme dans son pouvoir d'homme d'état; il lui dit seulement
que les coffres sont pleins et qu'il a accompli ses promesses. Et le
lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un petit billet de deux pouces et
demi de large sur trois pouces et demi de haut, contenant ce qui suit,
sans vedette ni titre:
«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet
pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en
ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque
souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du
zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir.
«NECKER.»
M. Necker reçut des visites de condoléance de M. le prince de Condé
et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de
Chartres.
«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker.
À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait
dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on
pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la
proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme
publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame
de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout
là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne.
Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de
M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des
mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite
de Saint-Ouen.
Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury[35] (Joly), le
marquis de Castries[36], le comte de Ségur[37], M. Amelot[38], M. de
Vergennes[39], cette réunion d'hommes, se comprenant mal, ne s'aimant
pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de ministre, et
M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du départ de M.
Necker, l'anarchie se mit dans le département des finances... et dans
tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu de ce conflit de
passions personnelles et d'agitation publique?... Il voyait, sentait
le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en vint au point de
ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. de Castries se
rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère, et à son tour
le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le voulait bien;
hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de voix
négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné du
ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une
position désastreuse.
[Note 35: Successeur immédiat de M. Necker.]
[Note 36: Ministre de la Marine, depuis maréchal.]
[Note 37: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de
l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.]
[Note 38: De la maison du Roi.]
[Note 39: Des affaires étrangères.]