espérances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministère du
Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en même temps fort
curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-même. Pourquoi cela?
C'est une particularité assez remarquable. Quant à M. Necker, c'est
ainsi qu'on préluda à son élévation par cette correspondance, qui dura
plusieurs années... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en
opposait une autre écrite également pour le roi _lui seul_... Mais
elle était, m'a-t-on dit, plus sérieuse, et par cette raison devait
moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reçut du Roi
l'affirmation que sa correspondance lui était agréable et l'ordre de
la continuer. Alors il voulut établir son crédit, et demanda au Roi de
daigner s'arrêter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une
travée qu'il désigna et où il devait se trouver. Curieux de connaître
enfin son correspondant mystérieux, qui depuis deux ans lui était
inconnu, le Roi s'arrêta plusieurs minutes pour causer avec lui, au
grand étonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le Roi,
charmé de la bonne tournure, de l'élocution facile, du ton parfait de
M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet... Là, il causa
de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce temps, il lui
dit: «Il faut que je vous fasse connaître à un homme qui lui-même sera
ravi de vous voir. Passez un moment derrière ce paravent.» Le marquis
obéit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas[13], qui, alors vieux et
presque toujours malade, ne venait que pour satisfaire son ambition en
ce qu'il paraissait conserver par là une ombre de grand pouvoir.
[Note 13: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI lui
avait donné tout près du sien; il le _sonnait_ comme Louis XV sonnait
ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle _sonnait_
alors madame Victoire, qui _sonnait_ madame Sophie, et le dernier coup
de cloche était pour madame Louise.]
«Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je
vais vous présenter l'auteur de ma correspondance mystérieuse.
--Que votre majesté n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux
ministre d'un ton grondeur.
--Je ne le pouvais, j'avais engagé ma parole, et vous savez qu'elle
est sacrée. Mais je vais vous faire faire connaissance avec l'auteur.»
Et prenant M. de Pezay par la main, il le présenta gracieusement à M.
de Maurepas.
«Ah! mon Dieu!» s'écria celui-ci, stupéfait à la vue de M. de Pezay.
Le marquis s'inclina profondément, bien que sa main fût toujours dans
celle du Roi.
«Votre majesté me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi
profond en sa présence à un autre qu'à elle-même. Mais M. de Maurepas
est mon parrain.
--Votre parrain! s'écria le Roi à son tour dans un extrême étonnement.
--Son parrain,» répéta M. de Maurepas d'un air si accablé que M. de
Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'était en effet une
chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et
l'esprit, les manières parfaites, lui donnent une grande ressemblance
avec M. de Talleyrand, attrapé, joué par un jeune homme qu'il
regardait comme trop enfant pour lui _confier la rédaction[14] d'un
simple rapport_. M. de Maurepas dissimula, mais la blessure avait été
profonde; il se sentit d'autant plus humilié que M. de Pezay était
poëte, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant il trouva des
sourires et caressa même beaucoup M. de Pezay devant le Roi. Mais
lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le remettre chez
lui, il s'arrêta tout-à-coup, et regardant le jeune homme ambitieux et
favori avec toute la haine impuissante du vieillard ambitieux sans
pouvoir, il lui dit: «Vous êtes en relation avec le Roi! vous! vous!»
[Note 14: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne
pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas
avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport
de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un
intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà
tout.]
Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru à
quelque chose!
M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinément depuis
deux ans, s'était attendu à l'éclaircissement qui venait d'avoir
lieu..., et s'y était préparé... Aussi eut-il bientôt ramené à lui M.
de Maurepas. Il avait une grâce extrême, de la _cajolerie_ même dans
les manières, et ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ridicule, et même
absurde à n'être pas admis, n'était alors qu'un excès de politesse
recherchée, trop affectée peut-être et révélant la province; mais
après tout l'inconvénient n'allait pas plus loin.
Ainsi donc, avant d'être au bout de la galerie, M. de Maurepas était
ou paraissait apaisé, et le filleul avait persuadé au parrain que tout
ce qu'il avait fait depuis deux ans n'était que pour lui-même, M. de
Maurepas!... Mais le vieux renard n'était pas facile à tromper, et une
fois sur la voie il devait trouver la trace de la bête lancée. Aussi,
quelque temps après, se trouvant chez lui au moment où M. de Pezay
discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le faire avec
madame de Maurepas, il dit avec aigreur:
«_Eh mais! voilà un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et
moi, si nous le lui permettions._»
C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du
ministère des Finances l'abbé Terray. Ce fut surtout _un compte rendu
des conversations de Paris dans les salons les plus influents_, qui
détermina le Roi à en faire une éclatante justice. Louis XVI ne
pouvait supporter patiemment que les actes de son règne fussent
l'objet de l'attention aussi spéciale du monde appelé _beau monde_,
non qu'il le blâmât, mais cela lui était pénible; et M. de Pezay, en
lui racontant _minutieusement_ toutes les conversations du monde
élégant de Versailles et de Paris, l'intéressait davantage qu'en lui
donnant d'autres relations.
Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commença à recueillir les
fruits de son travail. Il fit paraître un ouvrage immense dont la
faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter
l'exécution. Il était _très-intimement lié_ avec madame la princesse
de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de
Montbarrey, alors au ministère de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles,
et M. de Pezay fit alors paraître un ouvrage qui est vraiment
remarquable par la beauté des cartes et de l'atlas complet, avec le
titre de _Mémoires de Maillebois_. Ce n'est, du reste, qu'une
compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens[15], ce
qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et même
utilement; mais depuis ce moment _je crois_ que nous avons fait mieux.
[Note 15: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la révolution,
ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande rareté. L'atlas
de cartes géographiques accompagnant les _Mémoires de Maillebois_ est
aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en rapport avec la
valeur intrinsèque de l'ouvrage.]
Dans l'année qui suivit celle où il ouvrit sa correspondance, M. de
Pezay défit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M.
Necker.... Quant à lui, il obtint une assez belle récompense pour la
peine qu'il avait prise en faveur d'un roi de France. Il fut nommé
inspecteur-général des côtes, avec un traitement annuel de 60,000 fr.,
et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000 fr., faite
par son père.
Ce fut alors que M. de Pezay présenta les plans de M. Necker à M. de
Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trésor royal était
dans un état de délabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de
l'argent!... M. Necker promit à M. de Maurepas de _faire_ ou de se
procurer les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses de la
guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet[16]. M. de
Clugny, alors ministre des Finances, était malade et incapable d'agir;
on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois après, M. de Clugny mourut,
et M. Necker lui succéda; il promit de fournir quarante millions
comptant!...
[Note 16: Celle d'Amérique pour l'indépendance.]
J'ai montré, je le crois, à quel point j'estime M. Necker; je suis
donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est
un mérité que celui d'avoir été le courtisan de M. de Pezay!... Au
moment où M. de Pezay faisait tant de démarches pour faire nommer M.
Necker au contrôle-général, celui-ci allait _lui-même_ apprendre le
résultat des démarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il se
tenait caché sous une remise chez M. de Pezay, attendant
mystérieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin.
À la nouvelle de sa nomination, le clergé jeta les hauts cris; M. de
Maurepas répondit froidement à un archevêque scandalisé de la
nomination d'un protestant:
«_J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne
si vous voulez payer la dette de l'État._» Taboureau des Réaux, ne
voulant pas être sous les ordres de M. Necker, donna sa démission, qui
fut acceptée[17].
[Note 17: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le
premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y
en avait eu _vingt-cinq_!--M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des
Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les
talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de
Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.]
En parlant du salon de madame Necker, il me faudra nécessairement y
faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le
faire d'après les renseignements que j'ai eus sur lui par des
personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialité, chose
qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker.
La figure de M. Necker était étrange et ne ressemblait à aucune
autre; son attitude était fière, et même un peu trop. Il portait
habituellement la tête fort élevée, et malgré la forme extraordinaire
de son visage, dont les traits fortement prononcés n'avaient aucune
douceur, il pouvait plaire, surtout à ceux qui sentaient
énergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une réponse à une
démarche tentée avec force ou bien à un mot de vigueur. Son regard[18]
avait du calme même dans les occasions où l'émotion causée par une
attaque violente pouvait faire excuser qu'il manquât de repos dans sa
contenance. Quant à son talent, il en avait un positif[19], et pour
ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles étaient également
positives. Son esprit était actif; il recherchait toutes les
instructions, n'en repoussait aucune, et accueillait tous les
mémoires qu'on lui présentait. Il n'était distrait par aucun des
amusements qui, à cette époque, passaient pour devoir faire partie
indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne
voyait d'ailleurs que très-peu de personnes de la Cour, même étant au
contrôle-général.
[Note 18: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement
exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en
parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de
fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la
figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi,
c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker
peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»]
[Note 19: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire que
mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait beaucoup.
C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.]
Le caractère de ses écrits avait une couleur qui annonçait une
révolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout révélait
un grand amour de l'humanité; il parlait avec une exquise sensibilité,
et cependant il avait une tournure dans le discours qui révélait des
sentiments républicains; son style approche beaucoup de celui de
Rousseau, et son imagination était brillante comme celle de sa fille.
Comme elle, il donnait à toutes ses phrases une tournure que n'avaient
aucun des écrits qui à cette époque inondaient la France. Ils avaient
surtout un caractère de vérité qui séduisait lorsqu'il appelait
l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-être employait-il alors
des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton
sentimental, en écrivant sur des objets d'administration. Sa doctrine
était pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute
estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe
pas une seule citation, un seul mot injurieux qui pût accuser les
ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans impartialité. M.
de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes[20], chef du parti,
c'est-à-dire du premier parti qui s'éleva contre M. Necker, ne mettait
aucun frein à sa haine, et faisait que tous ceux qui le lisaient
donnaient raison à M. Necker. Il était homme d'esprit, écrivain
éloquent, homme d'honneur, ministre intègre; il devait avoir raison
sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la dague au
point et l'injure à la bouche... la haine s'y voyait tout entière.
[Note 20: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des
ennemis les plus acharnés contre M. Necker.]
Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les opérations de son
ministère, a peut-être devancé les opinions du siècle où il
vivait....; il a administré un autre pays que la France, et croyait
exister dans un autre temps que dans le XVIIIe siècle. Il détruisait
au lieu de construire, s'écriait-on!... Il détruisait d'anciennes
doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de
points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vétusté; mais
on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous
critiquons, nous dispensons la louange et le blâme avec une certaine
assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une affectation
de vertu et des accès de morale qui font dire avec Saint-Lambert:
«_Ô philosophes dignes des étrivières, je vous honore! Mais je
m'aperçois, par les trous de votre manteau, que vous n'êtes aussi que
des hommes[21]._»
[Note 21: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la
correspondance de Rousseau.]
Et cela est si vrai, qu'en vérité nous ne pouvons nous regarder sans
perdre la tête. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un
miroir.
M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait
souvent des conseils qui lui étaient fort utiles. Il agissait bien;
mais il y avait en France cinquante familles de la haute
magistrature[22] qui se regardaient comme les gardiennes de ses
coutumes héréditaires. Et telle était la force et la grande régularité
de l'habitude qu'un esprit juste, quoique médiocre, suffisait pour
conserver ses anciennes coutumes intactes.
[Note 22: Il y avait, en France, un respect religieux pour l'ancienne
noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et honorable sous
tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson, d'Aguesseau,
Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin, Colbert,
Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, Boutin,
Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, Pelletier,
Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., etc.]
L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker,
devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker
avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la
probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker
l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui
répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus
de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles
qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces
louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis
on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez
injurié.
Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M. Necker
les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie; mais
enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce qu'on lui
reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe qui ne
possède rien pour la défendre contre celle des propriétaires!... la
question immense enfin des prolétaires!... «_Que devons-nous bientôt
voir?_ disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. _Les scènes des deux
Gracchus!..._»
La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à M.
Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de
délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux
ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la
retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait
conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les
ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous
ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste.
Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est
qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la
prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à-coup, il n'y
fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le nombre
des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore cinquante
ans après les paroles sages et lumineuses de l'administrateur qui
voulait retrancher du corps de l'état cette partie malade qui altérait
le reste!... et nous venons de le faire!...
L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en
mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de
trouver les esprits prévenus pour eux et contre le directeur-général[23].
Ce qu'il avait fait pouvait être bien pour le service du Roi; mais _tous
les malheureux qui étaient réformés, comment M. Necker s'en
excuserait-il?_... Madame Necker dit, en apprenant ce mot:
«_En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage
dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte
Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne
veut plus qu'ils volent!..._»
[Note 23: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.]
Les réformes[24] furent faites, dit-on, sous la direction de madame
Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi
que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait,
c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de
M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à
M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné
davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux
que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit était
puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du
ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de
joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à
lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il
leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur
importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils
commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il
plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait
toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de
faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre.
Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez
quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne
faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et
faciles à influencer.
[Note 24: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les
receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances
supprimés, les administrateurs réduits à six.]
--Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay
d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été
conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette
tournée comme on l'avait espéré, c'est-à-dire avec un manque absolu de
tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers
qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si
le naturel des rois est _oublieux_, celui de M. de Pezay était
présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le Roi,
ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit
intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement
compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale
fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à
Pezay, lieu dont il avait pris le nom[25]... Ce courrier lui fut
envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de
frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable
envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de
dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait
enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le
malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne
réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter
avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à-coup
d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il
était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le
réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève...
il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur
ami!... c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa chambre, lui
remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M. Necker... Le
marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé sur son lit! M.
Necker lui demandait avec instance de lui _renvoyer_ ou _de brûler_ à
l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers, _même
insignifiants_!... Deux heures après, un autre courrier entrait dans
la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui venait,
par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la correspondance de M.
de Pezay avec le Roi!...
[Note 25: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.]
Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants.
Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province
éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique
vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que
de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en
oeuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de son
caractère habituel, c'est-à-dire de son caractère apparent, qui
paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le
ministre genevois, _l'étranger_, _l'intrus_, _le ministre romanesque_,
ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord
attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de
véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était celui des
ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il
marmottait en ricanant[26]: «Je doute moi-même de la bonté de mon
choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à
grands mots; et puis quand j'ai éloigné _la turgomanie_, voilà-t-il
pas que je tombe dans _la nécromanie_!...
[Note 26: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de
Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et
d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.]
Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire
connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de
Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle...
Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur
qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec
cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus
ordinaire.