Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouv

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HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.

par

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.

TOME PREMIER.

À PARIS

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVII.

TABLE

DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME.

Pages.

INTRODUCTION 3

Salon de madame Necker 83

Salon de madame de Polignac 215

Salon de monseigneur de Beaumont, archevêque de Paris 291

Salon de madame la duchesse de Mazarin 335

Les Matinées de l'abbé Morellet 361

Paris.--Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, No 12.

INTRODUCTION.

C'est une matière grave à traiter dans les annales d'un pays comme la

France, que l'_Histoire des salons de Paris_. Depuis une certaine

époque, cette histoire se trouve étroitement liée à celle du pays, et

surtout aux intrigues toujours attachées aux plans politiques qui si

longtemps bouleversèrent le royaume. L'époque de la naissance de la

société en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au

règne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du

trône, en lui assignant des fonctions, créant pour elle des charges et

des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la

sécurité à la Couronne, sans cesse exposée par les caprices d'un grand

seigneur, comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le duc de

Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs châteaux,

étaient conspirateurs par état et par goût. La réunion de tous ces

grands noms autour du trône lui donna plus que de la sécurité, il en

doubla la majesté; mais aussi le premier coup fut porté à la noblesse:

elle n'eut plus dès-lors de ces grandes entreprises à conduire, qui

mettaient en péril à la fois la tête des conspirateurs et le sort de

l'État. Richelieu, avec cette justesse de coup d'oeil qui lui fit voir

le mal sous toutes ses faces, le conjura en appelant la noblesse au

Louvre; mais il ne put l'empêcher de conserver ce qui était inhérent à

sa nature, toujours portée à l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi

que, même sous le ministère de Richelieu, on conspirait dans Paris

chez les femmes de haute importance, telles que la princesse Palatine,

madame de Chevreuse, madame de Longueville, et une foule de femmes

toutes-puissantes par leur position dans le monde, leur esprit ou leur

beauté... Avides de pouvoir, ces mêmes femmes saisirent, aussitôt

qu'elles le comprirent, le moyen que le cardinal lui-même leur avait

laissé. Elles régnaient avant dans une ville éloignée, un château-fort

habité par des hommes dont le meilleur et le plus agréable n'était

souvent qu'un mal-appris; maintenant elles étaient au milieu de Paris,

de ce lieu qui, même à cette époque, où il n'était pas embelli par

tout le prestige de _la Société Parisienne_, de cette société qui si

longtemps donna partout, en Europe, le modèle du goût et des façons

parfaitement nobles et élégantes, formait déjà le parfait gentilhomme.

Ce fut alors dans chaque maison particulière qu'il fallut chercher une

reine donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les

Mémoires du cardinal de Retz, dans ce _livre-modèle_, qu'on peut

reconnaître cette vérité, dans ceux de madame de Motteville. Voyez

l'abbé de Gondy lui-même arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le

dans les détours qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir

jusqu'à la duchesse, lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille[1].

Vous le rencontrez ensuite dans les salons à peine organisés, avec M.

de Beaufort, M. le duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous

êtes admis aux secrets importants de l'époque.... Le salon de madame

de Longueville, celui de Mademoiselle, de madame de Lafayette,

deviennent comme des clubs à une époque révolutionnaire. Gaston,

mannequin de l'abbé de Larivière, dirige tout du Palais-Royal, et la

Cour elle-même n'est plus qu'un instrument.

[Note 1: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes;

mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et

là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien

alarmantes.»]

Richelieu ne vécut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait

amené; mais Mazarin en comprit à la fois l'utilité et le danger, et

devint plus surveillant que sévère: c'était ce qu'il fallait..... Plus

tard l'intrigue changea de forme et se réfugia dans des coteries

littéraires et de société, lorsqu'après la Fronde, la France respira

sous le règne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les noeuds de

ruban bleu[2] ne se firent plus dans les salons les plus à la mode de

Paris.... Louis XIV devenait lui-même élégant et homme du monde... en

même temps qu'il était le Roi le plus somptueux de l'Europe; la

politique régnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi,

uniquement occupé de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple

de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le

théâtre de ce qui occupait le plus la génération de cette époque. Mais

comme l'intrigue était essentiellement attachée à la haute société de

Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la

Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie elle-même s'introduisit

dans les sociétés intimes, et lorsque la Chambre des poisons fut

instituée, on vit comparaître à la barre d'une chambre ardente les

premiers noms de France[3].

[Note 2: Signes de ralliement de la Fronde.]

[Note 3: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, _le

maréchal de Luxembourg!_ et tant d'autres noms fameux parmi les plus

respectés.]

Plus tard, cette société toujours plus puissante prit une force que le

temps lui avait préparée et qui parfois se trouva être à l'unisson du

pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgré son absolutisme,

dominer sa volonté par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la

princesse Palatine[4], ou par toute autre unie par le coeur ou par

l'intrigue à la force contre l'autorité royale... Et plus près de lui,

madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de

Sévigné, exerçaient un pouvoir souverain qui balançait le sien... À

mesure que le temps s'écoulait, cette société élargissait sa base, et

prenait une attitude plus imposante et plus formidable. L'hôtel de

Rambouillet rendait des arrêts... et le salon de madame de Sévigné

était redouté de ceux qu'on y jugeait.

[Note 4: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de

Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle

était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et

à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps

qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison

funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret

de cette princesse _et celui de tous les partis, tant_ elle était

pénétrante, _tant_ elle savait gagner les coeurs.»]

La fin du règne de Louis XIV fut une autre époque où la société de

Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines,

par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible

ce pouvoir qui leur était donné par cette réunion d'individus autour

d'une même personne. Le Régent vint ensuite... Ce fut alors que ce

qu'on nommait _la Société_, et ce dont on a complètement perdu le

souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes

les têtes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant

quelque importance. L'amour était tout alors... Les grands seigneurs,

les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-même, tous ne

songeaient qu'à l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pensée au

travers de ce code amoureux, elle était étouffée sous le poids de tout

le reste; l'esprit était lui-même subordonné à cette manie

amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'était

Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'était Hercule

aux pieds d'Omphale, et à tout cela la figure de Louis XV[5]. Si on

faisait un poëme, c'était _l'art d'aimer_!... et d'autres platitudes

semblables; mais insensiblement on arriva à une époque de transition,

et cette époque était le triomphe philosophique... Mais encore dans

cette nouvelle régénération, bien que les travaux de plusieurs siècles

eussent préparé l'esprit humain à recevoir ce baptême de lumière, il

dut subir l'influence de l'esprit du moment. L'institution des

Académies avait été un autre bienfait de Richelieu, car avant lui,

l'instruction publique se composait d'études scolastiques.

L'établissement des Académies fut une époque lumineuse dans l'histoire

de l'esprit humain, et devint sensible à ce code des beaux-arts... Le

dix-septième siècle fut même l'âge héroïque de la monarchie française;

et ce fut dans les sociétés intimes, les salons les plus renommés par

l'esprit de celle qui les présidait, que se formèrent de beaux esprits

et que de beaux génies donnaient leur première lumière.

[Note 5: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.]

À dater de la moitié du dix-septième siècle, les passions séditieuses

furent assoupies; le commerce des femmes réunies en un même lieu avait

donné une tout autre physionomie à ces mêmes hommes qui, quelques

années plus tôt, eussent été des hommes de fer, ne parlant qu'avec une

épée à la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps était passé:

les fêtes, les plaisirs de la représentation, les passe-temps

agréables, les bals, les comédies de société surtout, devinrent les

amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On trouvait dans ces

distractions tout ce que l'amour pouvait donner de ses joies; on les

demandait à ces réunions que nous avons nommées _Société_, et qui

formèrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si longtemps de suivre

comme modèle.

Vers le milieu du dix-huitième siècle, la littérature devint donc plus

intime avec la société particulière de ce qu'on appelait le _beau

monde_. La littérature prit un autre caractère; mais, par un singulier

effet, ce fut la haute classe qui reçut l'impression et la garda... La

poésie et la littérature furent négligées, et la philosophie fut

l'étude des plus fortes comme des plus jolies têtes: car les femmes se

mêlèrent aussi de science et de philosophie... La littérature, la

noblesse et la richesse se trouvèrent unies et formèrent une

association que nous avons toujours vu prospérer, quoique la science

abstraite ne se plaise guère dans les palais.

On peut, je crois, établir cette différence dans les deux siècles (le

XVIIme et le XVIIIme): c'est que la littérature n'a eu aucune

influence sur le gouvernement du règne de Louis XIV... L'indépendance

du Gouvernement était positive quant aux opinions littéraires, et les

grands écrivains du dix-septième siècle n'eussent-ils pas écrit, la

monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorité serait

demeurée intacte et respectée... La littérature ne corrigea que des

ridicules, même dans un roi; tandis que la république des lettres,

sous Louis XV et déjà sous le Régent, fut d'une telle influence, que

si l'on retranchait à ce siècle, en faisant un tableau, les écrits de

J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvétius, de Mably,

Diderot, Necker, etc., etc., vous ôteriez au siècle son génie, son

caractère particulier, à la génération qui lui a succédé, ses

nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces

opinions qui ont tant influé sur la France et tout changé dans sa

vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence

rapide qui se communiqua à la nation entière, eut pour cause première

les réunions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu

sous le règne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de

madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de

Choiseul, de la maréchale de Luxembourg surtout, tout le monde élégant

de la Cour, se trouvait réuni sur le pied de l'égalité avec les gens

de lettres qui dominaient alors la société de France. Cette époque est

remarquable, et remarquable à constater.... Un fait qui l'est plus

encore est le moment où la Reine, abandonnant son souper royal et

l'étiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la duchesse

Jules de Polignac pour y souper _sans cérémonie_, et y faire de la

musique, en étant accompagnée par Gluck... n'étant enfin qu'une

personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la

duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la société.

Avec l'étiquette s'en est allé le respect. Ces changements ont été

d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des

salons de Paris que les discours de l'Assemblée Constituante allaient

à la tribune, c'était dans les salons de Paris qu'on minutait les

attaques et les répliques de ces adversaires de si grand talent qui

ont combattu dans cette arène mémorable!..

Voilà ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de

rappeler; voilà le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai

d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre

des temps aussi près de nous; mais la vérité contribue tellement à

mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intérêt pour soi-même, il

faut la prendre pour règle.

Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut

celui où la littérature déserta les écoles, pour faire ses cours dans

les salons. Cette époque est celle du règne de Louis XVI et la fin de

Louis XV.

À cette époque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans, était

toute faite, toute instruite, toute pénétrée des maximes

philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques;

la république des lettres avait précédé la Révolution, et lorsque

l'abbé Raynal publia la cinquième édition de son histoire des Indes,

il trouva la nation tout occupée de son livre et des troubles

d'Amérique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent

aux philosophes les malheurs de la Révolution: elle fut sanglante

parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans

quelques malheurs particuliers. L'abbé Raynal racontait lui-même _que,

lorsqu'il était prêtre, il prêchait et disait des choses pour nous

qu'il ne croyait pas_. Je crois donc avec raison que la philosophie a

amené la Révolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs.

Au commencement du règne de Louis XVI et même depuis 68, il y avait à

Paris des réunions périodiques dont l'histoire n'est point écrite et

qui, cependant, tient à la nôtre essentiellement: les gens de lettres

confondus avec la plus élégante société de Paris, la plus riche et la

plus haute classe, professaient dans un salon meublé avec un luxe

asiatique, après un dîner d'une exquise recherche, avec plus de

contentement que dans une halle ouverte à tous les vents. Les hommes

les plus éclairés étaient admis chez madame Geoffroy, madame du

Deffant, le baron d'Holbach, Helvétius, Lavoisier, madame de Bourdic,

madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la

duchesse de Brancas, dont le salon était le rendez-vous d'hommes de la

plus haute capacité, et une foule d'autres maisons où l'esprit du

monde aidait au talent et même au génie à se faire comprendre de la

foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient périodiquement ou

chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des

explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard

leur devinrent familières et leur font aujourd'hui prendre en pitié le

temps où elles pouvaient être arrêtées par de semblables niaiseries.

Les salons de Paris étaient donc alors de vraies écoles, où l'on

professait sans la pédanterie scolastique, et madame Necker et madame

Rolland étaient les deux chefs dans ces nouvelles arènes où l'esprit

comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la défense

des idées religieuses, madame Rolland pour celle des pensées

libérales, qui, à cette époque, causaient déjà un mouvement prononcé,

et toutes deux donnaient une impulsion à la machine. Les salons

étaient aussi une arène où combattaient les philosophes et les

économistes: ils avaient leurs disciples, leurs séides mêmes, et le

fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus sérieux des

engagements; ils étaient gens de bien en général, et leurs intentions

étaient pures. Ils étudiaient l'homme: c'était _lui_, c'était la

_nature_ qu'ils étudiaient. Le seizième siècle avait vu les savants

approfondir les études les plus abstraites. Les moralistes, les

écrivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les

commentateurs enfin, avaient rempli le seizième siècle; l'esprit

fatigué se reposait, au dix-septième, dans la poésie, et l'imagination

délassait la faculté savante; mais toutes les immenses portées

fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il?

une dégénération complète, une corruption de moeurs qui tendait à la

chute, à l'écroulement de tout en ce monde. Le moyen de _chanter_ une

pareille époque! Alors, on s'attacha à _connaître_ et à faire

_connaître_ l'homme, et la nature: c'est ainsi que le règne

philosophique a commencé. Ce n'est pas que le siècle de Louis XIV

n'ait produit de grands savants, et Pascal à lui seul répond pour tout

un siècle[6]! et que celui de Louis XV n'ait donné des poëtes qui

méritent ce nom; mais il faut reconnaître que le dix-septième siècle a

été celui de l'imagination, et le suivant, celui de la vérité: après

Racine, la lyre poétique se détendit et la muse de la France ne la

remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait de poétique

que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet, Bailly,

Buffon, Franklin, etc., méritent la reconnaissance nationale...

[Note 6: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que

Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait

des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom

donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...]

Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs

travaux comme dans leur caractère privé, plusieurs hommes dont

l'existence bizarre révèle plus d'intrigue que de vraie science... les

Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et

tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rêveries ont jeté parmi

nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine

des attractions morales fit malheureusement trop de prosélytes; et

dans une ville comme Paris, jusqu'où pouvait aller le fanatisme!..

jusqu'où pouvait aller l'esprit d'une génération blasée, à qui une

voix mystérieuse promettait des moyens inusités et puissants pour

exciter ou éprouver des sensations inconnues!.. Il y a dans

l'histoire de cette époque des faits bien curieux à rapporter. J'en

dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande

différence à établir entre le magnétisme et le _mesmérisme_. Mesmer,

homme habile et spirituel, possédant de l'instruction pratique et de

la science apprise, avait des déraisonnements spécieux à l'aide

desquels il subjuguait les esprits même les plus incrédules... Je

compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une séance

autour de son baquet magnétique, avec tous les détails de cette

science pratiquée alors par des hommes qui faisaient du tort à une

science positive que, moi-même, après l'avoir combattue, j'ai en

partie reconnue. Le magnétisme peut donc exister, mais les jongleries

du _sauveur du genre humain_, comme s'appelait _Mesmer_ lui-même,

voilà ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'après la querelle

de l'Académie royale de Médecine et de l'Académie des Sciences, qui

toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je

résume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur

le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin,

Darcet, Leroy, etc., etc., que je règle le mien.

Les salons de Paris, à l'époque dont je parle, étaient séparés en

deux camps, comme quelques années avant, au temps des Gluckistes et

des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intérêt bien autrement

vifs, qui devaient absorber jusqu'à la volonté de ceux qui avaient une

existence: les mesméristes et les académiciens se livrèrent à tout ce

que cette lutte bruyante put inspirer des deux côtés. Toutefois Mesmer

fut bien autrement en faveur auprès de ses partisans, que Gluck ne le

fut jamais auprès des siens.

Le nouveau genre de littérature adopté dans le dix-huitième siècle

était, comme toutes les littératures en France, favorable à la

conversation ou plutôt à la discussion. Pour bien comprendre les

différents personnages qui seront cités dans cet ouvrage, il faut

suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisément

l'intérieur de quelques-uns de ces salons, notamment à l'époque un peu

obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient déjà dans le

monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la

Révolution.

Aux querelles des économistes, à celles des mesméristes, des

gluckistes, à celle plus sérieuse des philosophes et du parti

religieux, s'étaient jointes d'autres querelles qui, elles-mêmes, n'en

étaient que des subdivisions. Mais leur objet n'en était pas moins

très-sérieux, et amenait de nouveaux sujets de discussion, aussitôt

que vingt personnes étaient ensemble; les femmes elles-mêmes se

mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus de

raison que c'était presque toujours une querelle de famille[7]. Cette

nouvelle discorde venait de la lutte éclatante entre les évêques pieux

et les évêques philosophes; les gens sensés y voyaient un sujet

d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de

scandale. M. de Juigné, archevêque de Paris, était le chef du parti

pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, évêque de

Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vérité devant le

feu roi:

[Note 7: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son fils,

le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le vieux

prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la France

était perdue si elle demeurait exilée.

«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de

la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne

le croyais pas mauvais citoyen.»]

«_Encore quarante jours, et Ninive sera détruite_!» disait ce nouveau

prophète...

Et quarante jours après, le Roi était sur la première marche de

l'escalier mortuaire à Saint-Denis!...

Ce fut lui qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV, disait encore:

_Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute celui de

se taire!... et son silence alors est la leçon des rois!_

Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouverte d'un

roi dont le règne corrompu n'inspira à ses sujets que mépris et

colère! M. Dulau était aussi un des orateurs religieux les plus

remarquables; il était archevêque d'Arles, et éminemment distingué,

non-seulement dans les affaires ecclésiastiques, mais habile comme

homme du monde en ce qu'il savait faire tourner à l'avantage de son

parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu

d'un salon. Il était admirable lorsqu'il se mettait à réfuter l'abbé

Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'était en effet un sujet

digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'âme et le coeur ne

respiraient que la vertu et l'amour du bien, différer largement

d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en présence

chez le cardinal de Luynes, prélat d'une simplicité apostolique avec

les lumières et les profondes connaissances d'un membre de l'Académie

des Sciences. On rencontrait chez lui, en même temps, et l'évêque de

Senez et M. de Pompignan, prélat d'une haute piété, l'archevêque de

Toulouse et l'abbé de Périgord, aujourd'hui monsieur de Talleyrand,

avec M. de Beaumont.

C'est ce parti religieux, censuré d'abord pour la sévérité de ses

principes, persécuté même ensuite, qui le 2 septembre disait à ses

bourreaux:

«Vous nous égorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que

vous voulez imposer à nos consciences!...»

Le salon de M. de Juigné était un des lieux les plus remarquables pour

y entendre tonner la parole de vérité.

Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble

et d'agitation.

Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a

calomniée dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans

ses actions à cette malheureuse époque, la Reine jouissait de la plus

grande influence, et son crédit pouvait faire nommer un

contrôleur-général des Finances, charge qui faisait alors reculer les

plus intrépides. Dirigée par madame Jules de Polignac[8], elle voulut

remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le

trésor était vide. Un homme éclairé, un homme intègre, n'eût pas osé

se charger d'un tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une réputation

mal établie, ou plutôt qui n'avait rien à perdre, l'osa.

[Note 8: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut pour

ce malheureux choix!...]

Ce moment fut celui où les agitations de société furent le plus

excitées. M. de Calonne, très-hardi, très-spirituel, possédant le

talent de préparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du

fisc, et de tenir en même temps un langage de folie et de légèreté

bien analogue à la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que

pour le démolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti

nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de

M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, était aussi très-puissant, il

ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les

chansons, les lettres anonymes, inondèrent la société de Paris et de

Versailles; la finance et la Cour, complètement mêlées par les

mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances.

Il suivit de tout ce tumulte que la société devint une arène, un

_forum_ où les causes se jugeaient, plaidées par des femmes, des

hommes jeunes et vieux, des gens de tout état raisonnant sur toutes

choses; la raison n'en était pas mieux servie, mais la conversation y

gagnait et était des plus animées, car nous n'étions pas encore

arrivés au point où nous nous voyons. Nous disputons aujourd'hui;

alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les avis

différaient. La Révolution, qui vit éclore des opinions exagérées dans

leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna, et

nous a laissé ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour lesquels

il faut une voix assez élevée pour l'emporter sur celle de son

adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la qualité de

la personne avec laquelle il se trouve en différence de sentiments,

crie de manière à couvrir la voix la plus étendue. Voilà pour

expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la bonne

compagnie de Paris.

Mais, avant cette époque, il était survenu, dans le monde sociable de

la Cour et de Paris, des événements qui devaient avoir une grande

influence sur la destinée du pays: je veux parler de la scission

qu'amena la querelle des parlements mêlée à celle des jésuites. Les

deux armées une fois en présence, le combat ne tarda pas à s'engager,

et la Reine, qui était à la tête du parti des parlements anéantis et

exilés, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire,

qui était celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme

très-important, parce qu'il explique les causes de la première

secousse donnée à l'édifice de la société des gens du monde, qui se

trouvèrent eux-mêmes mêlés dans ces querelles.

Ces deux partis étaient forts; mais celui dont l'opinion était

contraire à celle de la Reine devait lui nuire grandement par la

suite, quoique ce parti fût contre les idées philosophiques que le

siècle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux

partis.

À la tête de celui des parlements exilés par Louis XV, étaient:

La Reine;

Le comte d'Artois;

Le duc d'Orléans;

Le duc de Chartres;

Le prince de Conti;

La majorité des pairs du royaume;

Le duc de Choiseul et sa faction;

Le comte de Maurepas;

La minorité du clergé janséniste et son parti;

Les évêques philosophes;

Une partie des gens de lettres.

_Parti des parlements établis par M. de Maupeou._

Monsieur;

Les trois tantes de Louis XVI (madame Adélaïde, madame Victoire,

et madame Louise, la religieuse carmélite);

Le duc de Penthièvre;

Le chancelier de France;

La minorité des pairs, spécialement le maréchal de Richelieu

et le duc d'Aiguillon;

Tout le reste de l'ancien ministère de Louis XV, et ce

qui tenait à lui et au Dauphin, père de Louis XVI;

La majorité du clergé, ayant à sa tête Christophe de

Beaumont, archevêque de Paris;

Les jésuites et leur parti;

Les dévotes de la Cour, ayant à leur tête madame de Marsan.

C'était alors qu'il aurait fallu un homme à forte tête comme Napoléon.

Ce système de _fusion_ qu'il regardait, justement, comme seul

susceptible de sauver la France, c'était dans cette circonstance qu'il

le fallait établir; il fallait des deux parlements n'en faire qu'un:

car il était évident qu'une dispute entre ces deux corps, voulant

ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une catastrophe.

Qu'on approfondisse les causes des combats que se livrèrent ces deux

partis: c'était la liberté naissante se heurtant contre le despotisme;

la religion contre la philosophie; l'autorité absolue contre

l'autorité tempérée; mais il n'est pas donné à tous les esprits de

comprendre et de connaître le prix des _amalgames_ politiques. Une

telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout sauvé.

Si l'exemple était jamais de quelque utilité, on pourrait, en

regardant autour de soi, juger de la vérité de la bonté du système de

fusion, surtout après de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle

a été frappée tour à tour et du glaive et du feu par tous les partis:

alors elle en arrive d'elle-même à cette fusion nécessaire.

Voyez la Suisse: le résultat de sa guerre de liberté fut de lui donner

tous les gouvernements; sa paix intérieure fut la conséquence de cette

fusion.

Voyez l'Amérique: après sa lutte avec la mère patrie pour jouir du

repos, elle créa un gouvernement mixte, qui tient de l'aristocratie,

de la démocratie, et tout à la fois de la royauté et de la république.

Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont précédé son système de

grande fusion!... Tour à tour gouvernée par des tyrans, de grands

chefs, saccagée, pillée, épuisée par tous ces partis, le corps de la

nation réunit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est à cette

transaction peut-être que l'Angleterre doit sa gloire.

Voyez la France elle-même; voyez Henri IV:... après avoir hésité... il

appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots

et des catholiques; il donna l'édit de Nantes... Que fit Louis XIV en

le révoquant?... Mais à l'époque dont je parle ici, c'est-à-dire dans

la première période du règne de Louis XVI, la fusion n'était peut-être

possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir

toutes les funestes conséquences du choc journalier de deux partis

dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimité l'un de

l'autre, quelquefois de la même famille!... Cette querelle entre les

deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister

entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de

la famille royale, et explique, quant à elle, l'inimitié qu'elle

portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui déjà lui étaient odieux

comme ayant cherché à s'opposer à son mariage.

Quant aux conséquences funestes pour la Reine, les voici.

M. de Maupeou, qui était à la tête du parti contraire aux parlements

exilés, comprit tout ce qu'il avait à craindre d'une association entre

le frère du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitôt jouer

une contre-mine. Ses moyens furent infâmes, mais efficaces: il fit

circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de

Chartres n'étaient pas innocents... et cette infernale calomnie

s'étendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tenté pour la détacher

des deux princes ne servit qu'à la priver de la considération de la

France!...

C'était donc avec la haine au coeur et le ressentiment des injures,

que ces deux partis vivaient l'un près de l'autre et se voyaient

chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine

dans un pays où la société n'avait d'autre lieu de réunion que les

salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient.

Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune mésintelligence; le bon

goût, les excellentes manières, dominaient encore, et pour longtemps

du moins il y avait sécurité pour l'apparence. Par degrés tout s'est

effacé; on s'est accoutumé à se dire en face des choses pénibles, et

les disputes ont remplacé l'urbanité et la douceur des relations, et

surtout cette douce paix, condition la plus positive pour que la vie

habituelle puisse être heureuse et légère à porter!

Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne,

riche, ayant tout ce qui plaît et place convenablement dans notre

société française, un beau nom, de la fortune et cette beauté sinon

régulière, au moins de celle qui plaît, et chez nous cela suffit pour

mettre à la mode (c'était le genre de célébrité alors de plusieurs

femmes); madame de Sillery[9], madame de Simiane, madame de Condorcet,

une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le

moment de faire revivre ce temps de la Fronde où Anne de Gonzague,

madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup

d'oeil et d'un signe de main les opérations les plus importantes.

Madame de Polignac, à la tête de la faction dont la Reine était la

protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son côté son salon,

qui était le rendez-vous des personnes dévouées à la cause de la Cour

et spécialement à la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait tous les

soirs et que la Reine présidait _elle-même_, était le rival de celui

de madame de Coigny, qui chaque jour était plus à la mode et plus

aimée de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus spirituel,

comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abbé de Montesquiou, l'abbé de

Périgord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit et la grâce

toute française faisaient de son salon un lieu charmant de causerie,

car on tenait encore à l'urbanité des manières et à la grâce du

langage[10].

[Note 9: Madame de Genlis.]

[Note 10: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre que

madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un son de

voix rauque le plus désagréable du monde.]

J'ai donc commencé ma galerie de la Cour par celui de madame Necker,

celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranchées de

madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui

de M. de Juigné, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand

secours à ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires

ne fussent en état de recevoir le changement nécessaire qu'elles

devaient éprouver.

Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent

encore un motif de disputes et de conversations animées. Le parti de

M. Necker, défendu par M. de Maurepas, avait surtout dans l'origine un

homme plus intelligent peut-être qu'habile, mais habile dans son

intrigue et parfaitement secondé par les conseils de sa soeur, ce qui,

à une époque où les femmes avaient un crédit et un empire qui leur

donnaient encore une sorte de puissance apparente, si elle n'existait

pas au fond, était d'une assez grande importance. Madame de Cassini,

jadis maîtresse de M. de Maillebois, directeur de la Guerre, et

militaire assez distingué, madame de Cassini, dont Louis XV _avait

rejeté_ le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demandé à être

présentée à la Cour, était soeur du marquis de Pezay, dont le nom est

presque inconnu à beaucoup de gens aujourd'hui, et qui pourtant fut

d'une haute importance dans nos affaires politiques, puisqu'il est

positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci doit être

rapporté maintenant pour donner une idée des premières années du règne

de Louis XVI, dont je ne parlerai avec détail qu'à la seconde époque

de mes _Salons_.

Louis XVI était le plus honnête homme de sa cour; depuis sa première

jeunesse il aimait à s'isoler ou bien à demeurer seul avec la Reine...

Il n'aimait pas le monde, il s'en éloignait même, et lorsqu'il devint

roi, il aurait cependant voulu parler à chaque personne qu'il

rencontrait, mais sans en être connu, pour savoir d'elle l'opinion de

chacun sur son règne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur

le trône, on afficha sur la statue de Henri IV: RESURREXIT! «Quelle

belle parole!» dit-il, les yeux pleins de larmes...

Ce désir de s'instruire dans un roi ne peut être que bon, mais

cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours

donnés par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif

de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble

dans l'âme au lieu de donner la paix.

C'était dans le but de s'instruire et de tout connaître que Louis XVI

lisait les journaux étrangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il

avait appris pour lire les journaux écrits dans cette langue, s'étant

aperçu qu'on lui faisait une traduction infidèle pour lui dérober une

partie des injures qu'écrivaient alors les journalistes anglais sous

la direction de M. Pitt; car à cette époque le fameux traité de

commerce[11] de M. de Vergennes n'était pas encore fait, et M. Pitt

ne croyait pas encore autant à _notre tendre et constante amitié_.

Louis XVI voulait régner par lui-même.... Ses intentions étaient

admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force!

[Note 11: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour ce

traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés et

perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: «Il

est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens qui

ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité,

ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur,

j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant

serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du

côté de M. Pitt.--«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le

lendemain,» répondit froidement M. Pitt.]

Un ami de Dorat, nommé _Masson_, jeune homme ayant de l'esprit et même

au-dessus de la médiocrité des vers qu'il faisait, ce qui me fait

croire que les vers étaient en entier de Dorat, tandis qu'on

l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une

soeur parfaitement belle, appelée madame de Cassini... Elle était

belle, galante, spirituelle; elle crut que sa présentation à la Cour

de Louis XV ne souffrirait pas de difficultés: elle se trompa... Le

Roi répondit, en prenant sur la cheminée de madame Dubarry, chez

laquelle il était alors, un crayon pour biffer le nom de madame de

Cassini, en écrivant de sa main:

«_Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas

présentée._»

Elle avait été la maîtresse de M. de Maillebois; elle sut le garder

pour ami... Elle avait un frère qui était ce Masson, ami de Dorat, qui

un jour prit le titre de marquis de Pezay[12]. Il avait une jolie

figure, de bonnes manières qu'il avait prises dans la société de sa

soeur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux à la Cour; il

avait de l'ambition et ne possédait rien. Il y avait bien dans sa vie

des circonstances qui pouvaient être par lui mises en oeuvre, et le

mener à un état heureux: mais son ambition voulait un grand pouvoir;

il le rêvait et finit par l'obtenir, chose qui fut longtemps

ignorée... Il composait des vers, des héroïdes, des madrigaux, tout

cela fort pâle, fort tiède... et pour peu que Dorat se mêlât de

corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacré que l'homme

ambitieux avait prêté à celui qui _voulait être_ poëte; car l'ambition

est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme sente ses

facultés et les mette en activité... L'âme de l'ambitieux ne peut être

froide.

[Note 12: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de

Rulhières:

Ce jeune homme a beaucoup acquis,

Acquis beaucoup je vous le jure.

Il s'est fait auteur et marquis,

Et tous deux malgré la nature.]

Les _soirées helvétiques_ ou _helvétiennes_ furent beaucoup vantées

dans la société de madame de Cassini et dans celle d'un ami de M. de

Pezay, le résident de Genève, un homme qui depuis devait être fameux,

monsieur Necker... Mais la réputation de M. de Pezay ne dépassait pas

alors ce cercle assez borné, attendu que les hommes de finance

n'étaient connus dans la haute classe que par leurs alliances avec la

noblesse... mais ceux qui étaient étrangers à notre patrie comme à nos

coutumes nous étaient complètement inconnus... M. Necker de Genève

n'était pas tout-à-fait dans ce cas; mais il vivait dans son hôtel

assez solitairement, possédant une grande fortune qu'il avait gagnée

dans ses spéculations de la compagnie des Indes, et nourrissant une

grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public... Son

caractère était honorable, et rien n'a pu le noircir même à une époque

où la plus basse flatterie faisait incliner la tête devant Napoléon,

qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions, sans trop

savoir pourquoi, ou plutôt parce que M. Necker réclamait deux millions

qu'on lui avait PRIS, c'est le mot.

M. de Pezay avait aussi son ambition: à cette époque, les économistes,

les encyclopédistes, avaient un peu tourné les meilleures têtes...

d'où il suivait que les médiocres n'allaient guère droit leur chemin.

M. de Pezay, n'étant connu de personne, voulut se faire connaître en

innovant... Il écrivit à Frédéric, à Catherine II, à Joseph II, à tous

les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne chance; Frédéric

prit de l'humeur même, et lui répondit:

«_Il sied bien à une jeune barbe comme vous de donner des leçons à un

vieux roi._»

Frédéric aurait pu ajouter _comme moi_, car il y avait à cette époque,

en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leçons d'un

enfant.

M. le marquis de Pezay, repoussé dans ses attaques sur la royauté

étrangère, jeta ses filets sur la nôtre... Il aurait bien commencé par

elle, mais une circonstance que je dirai tout à l'heure s'y opposait;

il voulut enfin dominer son étoile, et voici ce qu'il fit.

Un garçon des petits appartements, nommé _Louvain_, fut gagné à prix

d'or pour déposer une lettre, à l'adresse du Roi, dans l'endroit le

plus apparent d'une chambre où le Roi s'occupait ordinairement de ces

sortes de lectures.

Cette lettre, écrite d'un fort beau caractère, était de nature à

attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il écrivait

admirablement, et aimait à trouver dans les autres ce qu'il possédait

aussi... Mais la lettre elle-même pouvait être considérée par son

contenu comme susceptible d'attirer l'attention spéciale du Roi.

Dans cette lettre, qui n'était _point signée_, on proposait au Roi

(alors fort jeune) une correspondance mystérieuse et tout à son

avantage; on lui donnerait, disait-on, des détails précieux sur

l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur

tout ce qui pouvait stimuler la curiosité et surtout l'intérêt du

Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchanté du ton de la lettre,

conçut l'espoir d'avoir dans son auteur un véritable ami qui, au

milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son éloignement et

presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut

cette lettre... C'était, lui disait-on, comme le spécimen du reste de

la correspondance... Elle contenait des détails sur l'Angleterre, sur

l'intérieur de plusieurs familles françaises, depuis la roture

jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espéra un

second numéro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui était un

samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la première

et plus intime dans ses détails. L'auteur disait cette fois qu'il

était homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus

riches et les plus renommés par leur position sociale, qu'il voyait

également les personnes les plus remarquables de Paris et de

Versailles, qu'il était agréable aux femmes les plus recherchées et

les plus à la mode... Il concluait en disant au Roi qu'il l'aimait

comme son souverain et puis comme l'homme le plus parfait de sa

cour... Il assurait ne vouloir _rien_ pour lui... Il communiquerait

ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur de se trouver

en relation avec le meilleur et le plus digne des maîtres. Tous les

samedis comme ce même jour, il ferait parvenir au Roi un numéro de sa

correspondance... Si cet arrangement convenait au Roi, l'auteur de la

lettre le suppliait humblement de tenir son mouchoir à la main d'une

manière qui le lui fît distinguer, pendant le moment de l'élévation,

le lendemain à la messe, et de le quitter après l'élévation du calice,

pour témoignage que l'auteur de la lettre ne déplairait pas en

continuant sa correspondance. Il finissait en assurant Louis XVI qu'il

lui donnerait des détails _positifs et intimes_ sur les princes

contemporains, les grands du royaume, les parlements, les ministres,

les évêques des deux partis, les intendants, les gens de lettres;

enfin il assurait au Roi qu'il le ferait assister, comme dans une loge

grillée, aux sociétés les plus recherchées de Paris, dont il lui

importait surtout de connaître, à cette époque, l'esprit et les

sentiments intimes. C'était enfin un ministre de plus qu'avait le Roi,

un lieutenant de police, un M. de Sartines, et sans qu'il lui en

coûtât rien.

On pense bien que le mouchoir fut tenu à la main et déposé suivant la

recommandation faite. Louis XVI était jeune; et bien que rien ne fût

moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystérieux qui ne donnait

qu'à lui seul des communications qui devaient produire un effet

d'autant plus étonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune

connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi

annonça des nouvelles qui, au fait, étaient inconnues, même au

ministre dont le département était intéressé à les savoir, et qui se

trouvèrent exactes.

Bientôt cette correspondance devint si intéressante, que le Roi voulut

en connaître l'auteur. Il dit à M. de Sartines de le découvrir, et le

lui ordonna comme voulant être obéi.

Le soupçon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nièrent à la

première enquête, mais qui, voyant que c'était pour une aussi

importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles étaient en

effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines

découvraient bientôt la fausseté de la chose, et on recherchait de

nouveau... Cependant la police était trop habilement faite pour ne pas

découvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de l'incognito, et

voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait qu'elle n'était plus

douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi sut enfin que son

correspondant était un homme qu'il pouvait avouer au moins, ce que son

mystère prolongé lui faisait mettre en doute.

Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 1 / 20 段