Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec d'affreux

jurements.

«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux épaisses

moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta bourgeoise.»

Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu'on me conduisît devant

l'autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs

imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major.

Savéliitch me suivait en grommelant:

«En voilà un, de compère du tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô

Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il?»

La _kibitka_ venait au pas derrière nous.

En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée. Le

maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour annoncer sa

capture. Il revint à l'instant même et me déclara que Sa Haute

Seigneurie[60] n'avait pas le temps de me recevoir, qu'elle lui avait

donné l'ordre de me conduire en prison et de lui amener ma bourgeoise.

«Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je furieux; est-il devenu fou?

--Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal des

logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire Votre

Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie à Sa Haute Seigneurie,

Votre Seigneurie.»

Je m'élançai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps de me

retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre où six officiers de

hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la banque. Quelle fut ma

surprise, lorsqu'après l'avoir un moment envisagé je reconnus en lui cet

Ivan Ivanovitch Zourine qui m'avait si bien dévalisé dans l'hôtellerie

de Simbisrk!

«Est-ce possible! m'écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?

--Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D'où viens-tu? Bonjour,

frère; ne veux-tu pas ponter une carte?

--Merci; fais-moi plutôt donner un logement.

--Quel logement te faut-il? Reste chez moi.

--Je ne le puis, je ne suis pas seul.

--Eh bien, amène aussi ton camarade.

--Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.

--Avec une dame! où l'as-tu pêchée, frère?»

Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que tous

les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus.

«Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien à faire; je te donnerai un

logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches comme

l'autre fois. Holà! garçon, pourquoi n'amène-t-on pas la commère de

Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinée? Dis-lui qu'elle n'a rien

à craindre, que le monsieur qui l'appelle est très bon, qu'il ne

l'offensera d'aucune manière, et en même temps pousse-la ferme par les

épaules.

--Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de Pougatcheff

parles-tu? c'est la fille du défunt capitaine Mironoff. Je l'ai délivrée

de sa captivité et je l'emmène maintenant à la maison de mon père, où je

la laisserai.

--Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout à l'heure? Au

nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?

--Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t'en supplie,

rassure la pauvre fille, que les hussards ont horriblement effrayée.»

Zourine fit à l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-même dans

la rue pour s'excuser auprès de Marie du malentendu involontaire qu'il

avait commis, et donna l'ordre au maréchal des logis de la conduire au

meilleur logement de la ville. Je restai à coucher chez lui.

Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec Zourine, je

lui racontai toutes mes aventures. Il m'écouta avec une grande

attention, et quand j'eus fini, hochant de la tête:

«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui n'est

pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête officier, en bon

camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-moi, je t'en conjure: le

mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien à toi de t'embarrasser d'une

femme et de bercer des marmots? Crache là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi

de la fille du capitaine. J'ai nettoyé et rendu sûre la route de

Simbirsk; envoie-la demain à tes parents, et toi, reste dans mon

détachement. Tu n'as que faire de retourner à Orenbourg. Si tu tombes

derechef dans les mains des rebelles, il ne te sera pas facile de t'en

dépêtrer encore une fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira

d'elle-même, et tout se passera pour le mieux.»

Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je sentais que

le devoir et l'honneur exigeaient ma présence dans l'armée de

l'impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le conseil de

Zourine, c'est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents, et à rester dans

sa troupe.

Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu'il eût à

se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il commença par

faire le récalcitrant.

«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te

servira, et que diront tes parents?»

Connaissant l'obstination de mon menin, je résolus de le fléchir par ma

sincérité et mes caresses.

«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon

bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais pas

tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En la

servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à l'épouser

dès que les circonstances me le permettront.»

Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de stupéfaction

inexprimable.

«Se marier! répétait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira ton

père? et ta mère, que pensera-t-elle?

--Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu'ils connaîtront

Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma mère ont en toi

pleine confiance. Tu intercéderas pour nous, n'est-ce pas?»

Le vieillard fut touché.

«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles te

marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, que ce

serait pécher que de laisser passer une occasion pareille. Je ferai ce

que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, et je dirai en

toute soumission à tes parents qu'une telle fiancée n'a pas besoin de

dot.»

Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine. Dans

mon agitation, je me remis à babiller. D'abord Zourine m'écouta

volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus vagues, puis

enfin il répondit à l'une de mes questions par un ronflement aigu, et

j'imitai son exemple.

Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en reconnut

la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le détachement de

Zourine devait quitter la ville le même jour, et qu'il n'y avait plus

d'hésitation possible, je me séparai de Marie après l'avoir confiée à

Savéliitch, et lui avoir donné une lettre pour mes parents. Marie

Ivanovna me dit adieu tout éplorée; je ne pus rien lui répondre, ne

voulant pas m'abandonner aux sentiments de mon âme devant les gens qui

m'entouraient. Je revins chez Zourine, silencieux et pensif, il voulut

m'égayer, j'espérais me distraire; nous passâmes bruyamment la journée,

et le lendemain nous nous mîmes en marche.

C'était vers la fin du mois de février. L'hiver, qui avait rendu les

manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux

s'apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé ses

troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l'approche de nos

forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir. Bientôt le

prince Galitzine remporta une victoire complète sur Pougatcheff, qui

s'était aventuré près de la forteresse de Talitcheff: le vainqueur

débloqua Orenbourg, et il semblait avoir porté le coup de grâce à la

rébellion. Sur ces entrefaites, Zourine avait été détaché contre des

Bachkirs révoltés, qui se dispersèrent avant que nous eussions pu les

apercevoir. Le printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi

les routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous

consolions de notre inaction par l'idée que cette petite guerre

d'escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer.

Mais Pougatcheff n'avait pas été pris: il reparut bientôt dans les

forges de la Sibérie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et recommença

ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction des forteresses de

Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la marche audacieuse de

l'usurpateur sur Moscou. Zourine reçut l'ordre de passer la Volga.

Je ne m'arrêterai pas au récit des événements de la guerre. Seulement je

dirai que les calamités furent portées au comble. Les gentilshommes se

cachaient dans les bois; l'autorité n'avait plus de force nulle part;

les chefs des détachements isolés punissaient ou faisaient grâce sans

rendre compte de leur conduite. Tout ce vaste et beau pays était mis à

feu et à sang. Que Dieu ne nous fasse plus voir une révolte aussi

insensée et aussi impitoyable!

Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de

nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du bandit

et l'ordre de s'arrêter. La guerre était finie. Il m'était donc enfin

possible de retourner chez mes parents. L'idée de les embrasser et de

revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me remplissait de joie.

Je sautais comme un enfant. Zourine riait et me disait en haussant les

épaules: «Attends, attends que tu sois marié; tu verras que tout ira au

diable».

Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange empoisonnait ma

joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de tant de victimes

innocentes et l'idée du supplice qui l'attendait ne me laissaient pas de

repos. «Iéméla[62], Iéméla, me disais-je avec dépit, pourquoi ne t'es-tu

pas jeté sur les baïonnettes ou offert aux coups de la mitraille? C'est

ce que tu avais de mieux à faire[63].»

Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard, j'allais

me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de tonnerre imprévu

vint me frapper.

Le jour de mon départ, au moment où j'allais me mettre en route, Zourine

entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d'un air soucieux.

Je sentis une piqûre au coeur; j'eus peur sans savoir de quoi. Le major

fit sortir mon domestique et m'annonça qu'il avait à me parler.

«Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquiétude.

--Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis ce que

je viens de recevoir.»

C'était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements d'avoir

à m'arrêter partout où je me trouverais, et de m'envoyer sous bonne

garde à Khasan devant la commission d'enquête créée pour instruire

contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me tomba des mains.

«Allons, dit Zourine, mon devoir est d'exécuter l'ordre. Probablement

que le bruit de tes voyages faits dans l'intimité de Pougatcheff est

parvenu jusqu'à l'autorité. J'espère bien que l'affaire n'aura pas de

mauvaises suites, et que tu te justifieras devant la commission. Ne te

laisse point abattre et pars à l'instant.»

Ma conscience était tranquille; mais l'idée que notre réunion était

reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après avoir reçu

les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma _téléga_[64], deux

hussards s'assirent à mes côtés, le sabre nu, et nous prîmes la route de

Khasan.

[Illustration]

[Illustration]

XIV

LE JUGEMENT

Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fût mon éloignement

sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisément me disculper, car,

non seulement on ne nous avait pas défendu de faire des sorties contre

l'ennemi, mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amicales

avec Pougatcheff semblaient être prouvées par une foule de témoins et

devaient paraître au moins suspectes. Pendant tout le trajet je pensais

aux interrogatoires que j'allais subir et arrangeais mentalement mes

réponses. Je me décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure

et tout entière, bien convaincu que c'était à la fois le moyen le plus

simple et le plus sûr de me justifier.

J'arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et presque

réduite en cendres. Le long des rues, à la place des maisons, se

voyaient des amas de matières calcinées et des murailles sans fenêtres

ni toitures. Voilà la trace que Pougatcheff y avait laissée. On m'amena

à la forteresse, qui était restée intacte, et les hussards mes gardiens

me remirent entre les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler

un maréchal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid.

De là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai seul

dans un étroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre murs et une

petite lucarne garnie de barres de fer.

Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis ni mon

courage ni l'espérance. J'eus recours à la consolation de tous ceux qui

souffrent, et, après avoir goûté pour la première fois la douceur d'une

prière élancée d'un coeur innocent et plein d'angoisses, je m'endormis

paisiblement, sans penser à ce qui adviendrait de moi.

Le lendemain, le geôlier vint m'éveiller en m'annonçant que la

commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à

travers une cour, à la demeure du commandant, s'arrêtèrent dans

l'antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements intérieurs.

J'entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de

papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge, d'un

aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes, ayant au plus

une trentaine d'années, d'un extérieur agréable et dégagé; près de la

fenêtre, devant une autre table, était assis un secrétaire, la plume sur

l'oreille et courbé sur le papier, prêt à inscrire mes dépositions.

L'interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le général

s'informa si je n'étais pas le fils d'André Pétrovitch Grineff, et, sur

ma réponse affirmative, il s'écria sévèrement:

«C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement

indigne de lui!»

Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations qui

pesaient sur moi, j'espérais les dissiper sans peine par un aveu sincère

de la vérité. Mon assurance lui déplut.

«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais nous en

avons vu bien d'autres.»

Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle époque

j'étais entré au service de Pougatcheff, et à quelles sortes d'affaires

il m'avait employé.

Je répondis avec indignation qu'étant officier et gentilhomme, je

n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne m'avait

chargé d'aucune sorte d'affaires.

«Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le

gentilhomme ait été seul gracié par l'usurpateur, pendant que tous ses

camarades étaient lâchement assassinés? Comment s'est-il fait que le

même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et amicalement avec

les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des cadeaux consistant en

une pelisse, un cheval et un demi-rouble? D'où provient une si étrange

intimité? et sur quoi peut-elle être fondée, si ce n'est sur la

trahison, ou tout au moins sur une lâcheté criminelle et impardonnable?»

Les paroles de l'officier aux gardes me blessèrent profondément, et je

commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment s'était

faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au milieu d'un

ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grâce à la prise de la

forteresse de Bélogorsk. Je convins qu'en effet j'avais accepté de

l'usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais j'avais défendu la

forteresse de Bélogorsk contre le scélérat jusqu'à la dernière

extrémité. Enfin, j'invoquai le nom de mon général, qui pouvait

témoigner de mon zèle pendant le siège désastreux d'Orenbourg.

Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se mit à

lire à haute voix:

«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de

l'enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait entré en

relations avec le brigand, relations réprouvées par la loi du service et

contraires à tous les devoirs du serment, j'ai l'honneur, de déclarer

que ledit enseigne Grineff s'est trouvé au service à Orenbourg, depuis

le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24 février de la présente année, jour

auquel il s'absenta de la ville, et depuis lequel il ne s'est plus

représenté. Cependant, on a ouï dire aux déserteurs ennemis qu'il

s'était rendu au camp de Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagné à la

forteresse de Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D'un

autre côté, par rapport à sa conduite, je puis...»

Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:

«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»

J'allais continuer comme j'avais commencé et révéler ma liaison avec

Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un

dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me vint à l'esprit

que, si je la nommais, la commission la ferait comparaître; et l'idée

d'exposer son nom à tous les propos scandaleux des scélérats interrogés,

et de la mettre elle-même en leur présence, cette horrible idée me

frappa tellement que je me troublai, balbutiai et finis par me taire.

Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine

bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de mon

trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronté avec le

principal dénonciateur. Le général ordonna d'appeler le _coquin d'hier_.

Je me tournai vivement vers la porte pour attendre l'apparition de mon

accusateur. Quelques moments après, on entendit résonner des fers, et

entra... Chvabrine. Je fus frappé du changement qui s'était opéré en

lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais,

commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta

toutes ses accusations d'une voix faible, mais ferme. D'après lui,

j'avais été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais

tous les jours jusqu'à la ligne des tirailleurs pour transmettre des

nouvelles écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin j'étais

décidément passé du côté de l'usurpateur, allant avec lui de forteresse

en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de nuire à mes complices

de trahison, pour les supplanter dans leurs places, et mieux profiter

des largesses du rebelle. Je l'écoutai jusqu'au bout en silence, et me

réjouis d'une seule chose: il n'avait pas prononcé le nom de Marie.

Est-ce parce que son amour-propre souffrait à la pensée de celle qui

l'avait dédaigneusement repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur

brûlait encore une étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même?

Quoi que ce fût, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la

fille du commandant de Bélogorsk. J'en fus encore mieux confirmé dans la

résolution que j'avais prise, et, quand les juges me demandèrent ce que

j'avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me bornai à dire

que je m'en tenais à ma déclaration première, et que je n'avais rien à

ajouter à ma justification. Le général ordonna que nous fussions

emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et ne

lui dis pas un mot. Il sourit d'un sourire de haine satisfaite, releva

ses fers, et doubla le pas pour me devancer. On me ramena dans la

prison, et depuis lors je n'eus plus à subir de nouvel interrogatoire.

Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au lecteur;

mais j'en ai entendu si souvent le récit, que les plus petites

particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et qu'il me

semble que j'y ai moi-même assisté.

Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui

distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur était

offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient une grâce

de Dieu. Bientôt ils s'attachèrent sincèrement à elle, car on ne pouvait

la connaître sans l'aimer. Mon amour ne semblait plus une folie même à

mon père, et ma mère ne rêvait plus que l'union de son Pétroucha à la

fille du capitaine.

La nouvelle de mon arrestation frappa d'épouvante toute ma famille.

Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents l'origine de

mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non seulement ils ne s'en

étaient pas inquiétés, mais que cela les avait fait rire de bon coeur.

Mon père ne voulait pas croire que je pusse être mêlé dans une révolte

infâme dont l'objet était le renversement du trône et l'extermination de

la race des gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère

interrogatoire, dans lequel mon menin confessa que son maître avait été

l'hôte de Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s'était montré

généreux à son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment

solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison. Les

vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec impatience de

meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était très agitée, et ne se

taisait que par modestie et par prudence.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit de

Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les premiers

compliments d'usage, il lui annonçait que les soupçons qui s'étaient

élevés sur ma participation aux complots des rebelles ne s'étaient

trouvés que trop fondés, ajoutant qu'un supplice exemplaire aurait dû

m'atteindre, mais que l'impératrice, par considération pour les loyaux

services et les cheveux blancs de mon père, avait daigné faire grâce à

un fils criminel; et qu'en lui faisant remise d'un supplice infamant,

elle avait ordonné qu'il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir

un exil perpétuel.

Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté habituelle,

et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plaintes amères. «Comment!

ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même, comment! mon fils a

participé aux complots de Pougatcheff? Dieu juste! jusqu'où ai-je vécu?

L'impératrice lui fait grâce de la vie; mais est-ce plus facile à

supporter pour moi? Ce n'est pas le supplice qui est horrible; mon aïeul

a péri sur l'échafaud pour la défense de ce qu'il vénérait dans le

sanctuaire de sa conscience[65], mon père a été frappé avec les martyrs

Volynski et Khouchtchoff[66]; mais qu'un gentilhomme trahisse son

serment, qu'il s'unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves

révoltés,... honte, honte éternelle à notre race!» Effrayée de son

désespoir, ma mère n'osait pas pleurer en sa présence et s'efforçait de

lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de l'injustice de

l'opinion; mais mon père était inconsolable.

Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j'aurais pu me

justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui me faisait

garder le silence, et se croyait la seule cause de mes infortunes. Elle

cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne cessait de penser au

moyen de me sauver.

Un soir, assis sur son sofa, mon père feuilletait le _Calendrier de la

cour_; mais ses idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre

ne produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une

vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes tombaient de

temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui travaillait dans la même

chambre, déclara tout à coup à mes parents qu'elle était forcée de

partir pour Pétersbourg, et qu'elle les priait de lui en fournir les

moyens. Ma mère se montra très affligée de cette résolution.

«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi, tu veux

donc nous abandonner?» Marie répondit que son sort dépendait de ce

voyage, et qu'elle allait chercher aide et protection auprès des gens en

faveur, comme fille d'un homme qui avait péri victime de sa fidélité.

Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime

supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.

«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre

obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête homme, et

non pas un traître taché d'infamie!»

Il se leva et quitta la chambre.

La fille du capitaine(#30638) · 第 8 / 9 段