«Tu vois, s'écria le petit vieillard, qu'il te trompe avec impudence.

Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et la peste sont à

Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore comme un mets

d'honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux

pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet ce jeune garçon, pour qu'ils

n'aient rien à se reprocher.»

Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé Pougatcheff.

Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son camarade.

«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'à pendre et à

étrangler. Il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait où ton

âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux faire mourir

les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur la conscience?

--Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d'où te vient

cette pitié?

--Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, et

cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il

montra son bras velu), et cette main est coupable d'avoir versé du sang

chrétien. Mais j'ai tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le grand

chemin libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derrière le

poêle, avec la hache et la massue, et non pas avec des commérages de

vieille femme.»

Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents: «Narines

arrachées!

--Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en donnerai,

des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra aussi. J'espère

en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-là

prends garde que je ne t'arrache ta vilaine barbiche.

--Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez vos

querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux

d'Orenbourg frétillaient des jambes sous la même traverse; mais ce

serait un malheur si nos bons chiens à nous se mordaient entre eux.»

Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre

regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l'entretien, qui

pouvait se terminer pour moi d'une fort désagréable façon. Me tournant

vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: «Ah! j'avais oublié de

te remercier pour ton cheval et ton _touloup_. Sans toi je ne serais pas

arrivé jusqu'à la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.»

Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. «La beauté de la

dette, c'est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d'oeil.

Conte-moi maintenant l'histoire; qu'as-tu à faire avec cette jeune fille

que Chvabrine persécute? n'aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?

--Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m'apercevant du

changement favorable qui s'opérait en lui, et ne voyant aucun risque à

lui dire la vérité.

--Ta fiancée! s'écria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt?

Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes noces.»

Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui dit-il;

nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-nous à souper.

Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le matin est plus sage

que le soir.»

J'aurais refusé de bon coeur l'honneur qui m'était proposé; mais je ne

pouvais m'en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du maître de

l'_isba_, couvrirent la table d'une nappe blanche, apportèrent du pain,

de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais

ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et de ses terribles

compagnons.

L'orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien avant

dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des convives.

Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons se levèrent en me

faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l'ordre de

Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, où je trouvai

Savéliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin était

si étonné de tout ce qu'il voyait et de tout ce qui se passait autour de

lui, qu'il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans

l'obscurité, et je l'entendis longtemps gémir et se plaindre. Enfin il

se mit à ronfler, et moi, je m'abandonnai à des réflexions qui ne me

laissèrent pas fermer l'oeil un instant de la nuit.

Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je me

rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_ attelée de

trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je

rencontrai dans l'antichambre, était vêtu d'un habit de voyage, d'une

pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses convives de la veille

l'entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort

avec ce que j'avais vu le soir précédent. Pougatcheff me dit gaiement

bonjour, et m'ordonna de m'asseoir à ses côtés dans la _kibitka_.

Nous prîmes place.

«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher tatar

qui, debout, dirigeait l'attelage.

Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'élancèrent, la clochette

tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.

«Arrête! arrête!» s'écria une voix que je ne connaissais que trop; et je

vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff fit arrêter.

«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas dans

mes vieilles années au milieu de ces scél...

--Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer.

Voyons, assieds-toi sur le devant.

--Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en prenant

place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir rassuré un pauvre

vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai

jamais du _touloup_ de lièvre.»

Ce _touloup_ de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement Pougatcheff.

Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette

mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s'arrêtait

dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu'à la ceinture.

Pougatcheff distribuait des signes de tête à droite et à gauche. En un

instant nous sortîmes de la bourgade et prîmes notre course sur un

chemin bien frayé.

On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures

je devais revoir celle que j'avais crue perdue à jamais pour moi. Je me

représentais le moment de notre réunion; mais aussi je pensais à l'homme

dans les mains duquel se trouvait ma destinée, et qu'un étrange concours

de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux. Je me rappelais

la cruauté brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se

portait le défenseur de ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu'elle

fût la fille du capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était

capable de tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité

par d'autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson

subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tête.

Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre

Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?

--Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un officier,

un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je

voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le bonheur de ma vie

dépend de toi.

--Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»

Je répondis qu'ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j'espérais, non

seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.

«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur. Tu as

vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd'hui, le

petit vieux voulait me prouver à toute force que tu es un espion et

qu'il fallait te mettre à la torture, puis te pendre. Mais je n'y ai pas

consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savéliitch et le

Tatar ne l'entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de

vin et de ton _touloup_. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de

sang, comme le prétend ta confrérie.»

Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas

devoir le contredire, et ne répondis mot.

«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court

silence.

--Mais on dit que tu n'es pas facile à mater. Il faut en convenir, tu

nous as donné de la besogne.»

Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-propre.

«Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier. Connaît-on

chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]? Quarante généraux

ont été tués, quatre armées faites prisonnières. Crois-tu que le roi de

Prusse soit de ma force?»

La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle. «Qu'en

penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre Frédéric?

--Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos généraux, et

vos généraux l'ont battu. Jusqu'à présent mes armes ont été heureuses.

Attends, attends, tu en verras bien d'autres quand je marcherai sur

Moscou.

--Et tu comptes marcher sur Moscou?»

L'usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu sait,...

ma rue est étroite,... j'ai peu de volonté,... mes garçons ne

m'obéissent pas,... ce sont des pillards,... il me faut dresser

l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma tête.

--Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner

toi-même avant qu'il ne soit trop tard, et avoir recours à la clémence

de l'impératrice?»

Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir est

passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j'ai commencé. Qui

sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été tsar à Moscou.

--Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jeté par une fenêtre, on l'a

massacré, on l'a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et on l'a

dispersée à tous les vents.»

Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout

endormi, vacillait de côté et d'autre. Notre _kibitka_ glissait

rapidement sur le chemin d'hiver... Tout à coup j'aperçus un petit

village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la

rive escarpée du Iaïk. Un quart d'heure après, nous entrions dans la

forteresse de Bélogorsk.

[Illustration]

[Illustration]

XII

L'ORPHELINE

La _kibitka_ s'arrêta devant le perron de la maison du commandant. Les

habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et étaient

accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de l'usurpateur; il

était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa barbe. Le traître aida

Pougatcheff à sortir de voiture, en exprimant par des paroles

obséquieuses son zèle et sa joie. À ma vue il se troubla; mais se

remettant bientôt: «Tu es avec nous? dit-il; ce devrait être depuis

longtemps».

Je détournai la tête sans lui répondre.

Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que je

connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le diplôme du

défunt commandant, comme une triste épitaphe. Pougatcheff s'assit sur ce

même sofa où maintes fois Ivan Kouzmitch s'était assoupi au bruit des

gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-même de l'eau-de-vie à son

chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me désignant:

«Offres-en un autre à Sa Seigneurie».

Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour la

seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse

ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n'était pas

content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance.

Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'état de la forteresse, sur

ce qu'on disait des troupes de l'impératrice et sur d'autres sujets

pareils. Puis, tout à coup, et d'une manière inattendue:

«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu

tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»

Chvabrine devint pâle comme la mort. «Tsar, dit-il d'une voix

tremblante, tsar,... elle n'est pas sous ma garde, elle est au lit dans

sa chambre.

--Mène-moi chez elle», dit l'usurpateur en se levant.

Il était impossible d'hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff dans la

chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.

Chvabrine s'arrêta dans l'escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez exiger de

moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un étranger entre

dans la chambre de ma femme.

--Tu es marié! m'écriai-je, prêt à le déchirer.

--Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi,

continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas l'important.

Qu'elle soit ta femme ou non, j'amène qui je veux chez elle. Votre

Seigneurie, suis-moi.»

À la porte de la chambre Chvabrine s'arrêta de nouveau et dit d'une voix

entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu'elle a la fièvre, et depuis

trois jours elle ne cesse de délirer.

--Ouvre!» dit Pougatcheff.

Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire qu'il

avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; la serrure

céda, la porte s'ouvrit et nous entrâmes.

Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis m'évanouir. Sur

le plancher et dans un grossier vêtement de paysanne, Marie était

assise, pâle, maigre, les cheveux épars. Devant elle se trouvait une

cruche d'eau recouverte d'un morceau de pain. À ma vue elle frémit et

poussa un cri perçant. Je ne saurais dire ce que j'éprouvai.

Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer

sourire: «Ton hôpital est en ordre!»

Puis, s'approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton

mari te punit-il ainsi?

--Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne serai sa

femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si l'on ne me

délivre pas.»

Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me

tromper, s'écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»

Chvabrine tomba à genoux.

Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de vengeance.

Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux pieds d'un

déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.

«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache bien

qu'à ta première faute je me rappellerai celle-là.»

Puis, s'adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie fille,

je suis le tsar».

[Illustration: «JE TE DONNE LA LIBERTE, JE SUIS LE TSAR.»]

Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que c'était

l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux. Elle se cacha

le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me précipitais

pour la secourir, lorsque ma vieille connaissance Palachka entra fort

hardiment dans la chambre et s'empressa autour de sa maîtresse.

Pougatcheff sortit, et nous descendîmes tous trois dans la pièce de

réception.

«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons délivré

la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer chercher le

pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je serai ton _père

assis_, Chvabrine le garçon de noce, puis nous nous mettrons à boire, et

nous fermerons les portes...»

Ce que je redoutais arriva. Dès qu'il entendit la proposition de

Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.

«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais

Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la nièce du pope:

elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la prise de

cette forteresse.»

Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.

«Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il avec la surprise de

l'indignation.

--Chvabrine t'a dit vrai, répondis-je avec fermeté.

--Tu ne m'avais pas dit cela! reprit Pougatcheff dont le visage

s'assombrit tout à coup.

--Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer devant tes

gens qu'elle était la fille de Mironoff? Ils l'eussent déchirée à belles

dents; rien n'aurait pu la sauver.

--Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient pas

épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien fait de

les tromper.

--Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais

comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je

serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement,

ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et à ma conscience

de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu as commencé.

Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu nous amènera. Et

nous, quoi qu'il t'arrive, et où que tu sois, nous prierons Dieu chaque

jour pour qu'il veille au salut de ton âme...»

Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.

«Qu'il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir jusqu'au

bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est là ma coutume. Prends ta

fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne bonheur et

raison.»

Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'écrire un sauf-conduit

pour toutes les barrières et forteresses soumises à son pouvoir.

Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié. Pougatcheff alla faire

l'inspection de la forteresse; Chvabrine le suivit, et moi je restai,

prétextant les préparatifs de voyage.

Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je frappai:

«Qui est là?» demanda Palachka.

Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la porte.

«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d'habillement. Allez

chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends à l'instant même.»

J'obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme

accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de tout

ce qui s'était passé.

«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu a

fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment allez-vous?

Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie Ivanovna, que n'a-t-elle

pas souffert sans vous, ma petite colombe! Mais dites-moi, mon père,

comment vous en êtes-vous tiré avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il

pas tué? Eh bien! pour cela merci au scélérat!

--Finis, vieille, interrompit le père Garasim! ne radote pas sur tout ce

que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr Andréitch, et

soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.»

La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la main,

sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les

avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna; comment la pauvre fille

pleurait et ne voulait pas se séparer d'eux; comment elle avait eu avec

eux des relations continuelles par l'entremise de Palachka, fille

adroite et résolue, qui faisait, comme on dit, danser l'_ouriadnik_

lui-même au son de son flageolet; comment elle avait conseillé à Marie

Ivanovna de m'écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en

peu de mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix

quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient trompé.

«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina

Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch! bien,

fin renard!»

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un

sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de paysanne,

et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et bienséance.

Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule

parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur. Nos

hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu'à causer avec

eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie ose raconta tout ce

qui lui était arrivé depuis la prise de la forteresse, me dépeignit

toute l'horreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait

souffrir l'infâme Chvabrine. Nous rappelâmes notre heureux passé, en

versant tous deux des larmes. Enfin je pus lui communiquer mes projets.

Il lui était impossible de demeurer dans une forteresse soumise à

Pougatcheff et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus

penser à me réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce

moment toutes les calamités d'un siège. Marie n'avait plus un seul

parent dans le monde. Je lui proposai donc de se rendre à la maison de

campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle

proposition. La mauvaise disposition qu'avait montrée mon père à son

égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon père

tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille d'un

vétéran mort pour sa patrie.

«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces

événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde ne

saurait plus nous séparer.»

Marie Ivanovna m'écoutait dans un silence digne, sans feinte timidité,

sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa

destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais elle répéta

qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes parents. Je ne trouvai

rien à répliquer. Mon projet devint notre commune résolution.

Une heure après, l'_ouriadnik_ m'apporta mon sauf-conduit avec le

griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m'annonça que le

tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre en route.

Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet homme, terrible

et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et pourquoi ne pas dire

l'entière vérité? Je sentais en ce moment une forte sympathie

m'entraîner vers lui. Je désirais vivement l'arracher à la horde de

bandits dont il était le chef et sauver sa tête avant qu'il fût trop

tard. La présence de Chvabrine et la foule qui s'empressait autour de

nous m'empêchèrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon coeur

était plein.

Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule Akoulina

Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en clignant de l'oeil

d'une manière significative. Puis il s'assit dans sa _kibitka_, en

donnant l'ordre de retourner à Berd, et lorsque les chevaux prirent leur

élan, il se pencha hors de la voiture et me cria:

«Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous nous reverrons encore.»

En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles

circonstances!

Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle

glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine

disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour notre

départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil équipage du

commandant. En un instant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un

dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière l'église. Je

voulais l'y conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et

revint bientôt après en versant des larmes silencieuses. Le père Garasim

et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous

rangeâmes à trois dans l'intérieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et

moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant.

«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr Andréitch,

notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; bon voyage, et

que Dieu vous comble tous de bonheur!»

Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j'aperçus Chvabrine

qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je

ne voulus pas triompher lâchement d'un ennemi humilié, et détournai les

yeux.

Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour

toujours la forteresse de Bélogorsk.

[Illustration]

[Illustration]

XIII

L'ARRESTATION

Réuni d'une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait le

matin même tant d'inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire à mon

bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'était arrivé n'était qu'un

songe. Marie regardait d'un air pensif, tantôt moi, tantôt la route, et

ne semblait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous

gardions le silence; nos coeurs étaient trop fatigués d'émotions. Au bout

de deux heures, nous étions déjà rendus dans la forteresse voisine, qui

appartenait aussi à Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la

célérité qu'on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque

barbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'aperçus que grâce

au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un

favori du maître.

Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre. Nous

nous approchâmes d'une petite ville où, d'après le commandant barbu,

devait se trouver un fort détachement qui était en marche pour se réunir

à l'usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et au cri de: «Qui

vive?» notre postillon répondit à haute voix:

«Le compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»

La fille du capitaine(#30638) · 第 7 / 9 段