ma mère, l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui accorder une
heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit avec Palachka et le
fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de moi, se consolait en pensant
qu'il était au service de ma fiancée.
Marie arriva heureusement jusqu'à Sofia, et, apprenant que la cour
habitait en ce moment le palais d'été de Tsarskoïé-Sélo, elle résolut de
s'y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un petit cabinet
derrière une cloison. La femme du maître de poste vint aussitôt babiller
avec elle, lui annonça pompeusement qu'elle était la nièce d'un
chauffeur de poêles attaché à la cour, et l'initia à tous les mystères
du palais. Elle lui dit à quelle heure l'impératrice se levait, prenait
le café, allait à la promenade; quels grands seigneurs se trouvaient
alors auprès de sa personne: ce qu'elle avait daigné dire la veille à
table; qui elle recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna
Vlassievna[67] semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et
serait très précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'écoutait avec
grande attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna
Vlassievna raconta à Marie l'histoire de chaque allée et de chaque petit
pont. Toutes les deux regagnèrent ensuite la maison, enchantées l'une de
l'autre.
Le lendemain, de très bonne heure, Marie s'habilla et retourna dans le
jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil dorait de ses
rayons les cimes des tilleuls qu'avait déjà jaunis la fraîche haleine de
l'automne. Le large lac étincelait immobile. Les cygnes, qui venaient de
s'éveiller, sortaient gravement des buissons du rivage. Marie Ivanovna
se rendit au bord d'une charmante prairie où l'on venait d'ériger un
monument en l'honneur des récentes victoires du comte Roumiantzeff[68].
Tout à coup un petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en
aboyant. Marie s'arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix
de femme.
«N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»
Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-vis du
monument, et alla s'asseoir elle-même à l'autre bout du siège. La dame
l'examinait avec attention, et, de son côté, après lui avoir jeté un
regard à la dérobée, Marie put la voir à son aise. Elle était en
peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en petit mantelet. Cette
dame paraissait avoir cinquante ans; sa figure, pleine et haute en
couleur, exprimait le calme et une gravité tempérée par le doux regard
de ses yeux bleus et son charmant sourire. Elle rompit la première le
silence:
«Vous n'êtes sans doute pas d'ici? dit-elle.
--Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.
--Vous êtes arrivée avec vos parents?
--Non, madame, seule.
--Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.
--Je n'ai ni père ni mère.
--Vous êtes ici pour affaires?
--Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à l'impératrice.
--Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre d'une
injustice ou d'une offense?
--Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.
--Permettez-moi une question: qui êtes-vous?
--Je suis la fille du capitaine Mironoff.
--Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des forteresses de
la province d'Orenbourg?
--Oui; madame.»
La dame parut émue.
«Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de me
mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi l'objet de
votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous aider.»
Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. Marie prit
dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa protectrice inconnue
qui le parcourut à voix basse.
Elle commença par lire d'un air attentif et bienveillant; mais
soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux tous ses
mouvements, fut effrayée de l'expression sévère de ce visage si calme et
si gracieux un moment auparavant.
«Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glacé. L'impératrice ne
peut lui accorder le pardon. Il a passé à l'usurpateur, non comme un
ignorant crédule, mais comme un vaurien dépravé et dangereux.
--Ce n'est pas vrai! s'écria Marie.
--Comment! ce n'est pas vrai? répliqua la dame qui rougit jusqu'aux
yeux.
--Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais tout, je
vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est exposé à tous les
malheurs qui l'ont frappé. Et s'il ne s'est pas disculpé devant la
justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je fusse mêlée à cette
affaire.»
Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.
La dame l'écoutait avec une attention profonde.
«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut
terminé son récit. Et en apprenant que c'était chez Anna Vlassievna,
elle ajouta avec un sourire:
«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre. J'espère
que vous n'attendrez pas longtemps la réponse à votre lettre.»
À ces mots elle se leva et s'éloigna par une allée couverte. Marie
Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante espérance.
Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-elle,
pendant l'automne, à la santé d'une jeune fille. Elle apporta le
_samovar_, et, devant, une tasse de thé, elle allait reprendre ses
interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture armoriée s'arrêta
devant le perron. Un laquais à la livrée impériale entra dans la
chambre, annonçant que l'impératrice daignait mander en sa présence la
fille du capitaine Mironoff.
Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.
«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, l'impératrice vous demande à la cour.
Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous présenterez-vous
à l'impératrice, ma petite mère? Je crois que vous ne savez même pas
marcher à la mode de la cour. Je devrais vous conduire; ou ne
faudrait-il pas envoyer chercher la fripière, pour qu'elle vous prêtât
sa robe jaune à falbalas?»
Mais le laquais déclara que l'impératrice voulait que Marie Ivanovna
vînt seule et dans le costume où on la trouverait. Il n'y avait qu'à
obéir, et Marie Ivanovna partit.
Elle pressentait que notre destinée allait s'accomplir; son coeur battait
avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse s'arrêta devant
le palais, et Marie, après avoir traversé une longue suite
d'appartements vides et somptueux, fut enfin introduite dans le boudoir
de l'impératrice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine,
ouvrirent respectueusement passage à la jeune fille. L'impératrice, dans
laquelle Marie reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:
«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J'ai fait tout
régler, convaincue de l'innocence de votre fiancé. Voilà une lettre que
vous remettrez à votre futur beau-père.»
Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'impératrice, qui la releva
et la baisa sur le front.
«Je sais, dit-elle, que vous n'êtes pas riche, mais j'ai une dette à
acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez tranquille sur
votre avenir.»
Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l'impératrice la
congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de mon père,
sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard sur Pétersbourg.
Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on sait,
par des traditions de famille, qu'il fut délivré de sa captivité vers la
fin de l'année 1774, qu'il assista au supplice de Pougatcheff, et que
celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule, lui fit un dernier signe avec
la tête qui, un instant plus tard, fut montrée au peuple, inanimée et
sanglante. Bientôt après, Piôtr Andréitch devint l'époux de Marie
Ivanovna. Leur descendance habite encore le gouvernement de Simbirsk.
Dans la maison seigneuriale du village de ... on montre la lettre
autographe de Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée
au père de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son
fils, des éloges donnés à l'intelligence et au bon coeur de la fille du
capitaine.
[Illustration]
NOTES
[1: Célèbre général de Pierre le Grand et de l'impératrice Anne.]
[2: Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs étrangers l'ont
adopté pour nommer leur profession.]
[3: Ce mot signifie _qui n'a pas encore sa croissance_. On appelle ainsi
les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de service.]
[4: Avdotia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom patronymique
est inséparable du prénom, et bien plus usité que le nom de famille.]
[5: Diminutif de Piôtr, Pierre.]
[6: Anastasie, fille de Garasim.]
[7: Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de la Russie
d'Europe, et qui s'étend même en Asie.]
[8: Pelisse courte n'atteignant pas le genou.]
[9: Jean, fils de Jean.]
[10: Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble d'argent,
quatre francs de notre monnaie.]
[11: Pierre, fils d'André]
[12: Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.]
[13: Ouragan de neige.]
[14: Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre la capote
d'une _kibitka_.]
[15: Parrain du mariage.]
[16: Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.]
[17: Fleuve qui se jette dans l'Oural.]
[18: Bouilloire à thé.]
[19: Cafetan court.]
[20: Les paysans russes portent la hache passée dans la ceinture ou
derrière le dos.]
[21: Lit ordinaire des paysans russes.]
[22: Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à leurs
boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.]
[23: Maisons de paysans.]
[24: Grossières gravures enluminées.]
[25: Jean, fils de Kouzma.]
[26: Formule de politesse affable.]
[27: Officier subalterne de Cosaques.]
[28: Alexis, fils de Jean.]
[29: Basile (au féminin), fille d'Iégor.]
[30: Jean, fils d'Ignace.]
[31: Diminutif de Maria.]
[32: Soupe russe faite de viande et de légumes.]
[33: En russe, on dit tant d'âmes pour tant de paysans.]
[34: Poète célèbre alors, oublié depuis.]
[35: Ils sont écrits dans le style suranné de l'époque.]
[36: Poète ridicule, dont Catherine II s'est moquée jusque dans son
_Règlement de l'ermitage_.]
[37: Manière méprisante d'écrire le nom patronymique.]
[38: Formule de consentement.]
[39: Environ trois pouces.]
[40: De Catherine II.]
[41: Jurement tatar.]
[42: Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.]
[43: Robe parée; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer les morts
dans leurs plus riches habits.]
[44: Ceintures que portent tous les paysans russes.]
[45: Pierre III.]
[46: Petite armoire plate et vitrée où l'on enferme les saintes images,
et qui forme un autel domestique.]
[47: Chef militaire chez les Cosaques.]
[48: À vapeur.]
[49: Pièce de cinq kopeks en cuivre.]
[50: Le premier des faux Démétrius.]
[51: Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées au tsar:
«Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique à tes yeux
lucides...».]
[52: Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume barbare a été
abolie par l'empereur Alexandre.]
[53: Blanc-bec.]
[54: Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe
suborner.]
[55: Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua Pougatcheff.]
[56: Nom d'un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté longtemps
contre les troupes impériales.]
[57: Pour la torture.]
[58: Légère escarmouche où l'avantage était resté à Pougatcheff.]
[59: Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.]
[60: Titre d'un officier supérieur.]
[61: Nom général des établissements métallurgiques de l'Oural.]
[62: Diminutif de Iéméliane.]
[63: Après s'être avancé jusqu'aux portes de Moscou, qu'il aurait
peut-être enlevé si son audace n'eût faibli au dernier moment,
Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons pour cent mille
roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à Moscou, il fut
exécuté en 1775.]
[64: Petit chariot d'été.]
[65: Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le Grand.]
[66: Chefs du parti russe contre Biron, sous l'impératrice Anne; ils
furent tous deux suppliciés avec barbarie.]
[67: Anne, fille de Blaise.]
[68: Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul, en 1772.]