des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit vieillard gros et
rouge, vêtu d'un habit de soie moirée. Il se mit à m'interroger sur le
sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son compère, et souvent il
m'interrompait par des questions accessoires et des remarques
sentencieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme versé dans les
choses de la guerre, montraient en lui de l'esprit naturel et de la
finesse. Pendant ce temps, les autres conviés s'étaient réunis. Quand
tous eurent pris place, et qu'on eut offert à chacun une tasse de thé,
le général exposa longuement et minutieusement en quoi consistait
l'affaire en question.
«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière nous
devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou défensivement?
Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses désavantages. La
guerre offensive présente plus d'espoir d'une rapide extermination de
l'ennemi; mais la guerre défensive est plus sûre et présente moins de
dangers. En conséquence, nous recueillerons les voix suivant l'ordre
légal, c'est-à-dire en consultant d'abord les plus jeunes par le rang.
Monsieur l'enseigne, continua-t-il en s'adressant à moi, daignez nous
énoncer votre opinion.»
Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et sa
troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'était pas en état de résister à
des forces disciplinées.
Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible
mécontentement. Ils y voyaient l'impertinence étourdie d'un jeune homme.
Un murmure s'éleva, et j'entendis distinctement le mot _suceur de
lait_[53] prononcé à demi-voix. Le général se tourna de mon côté et me
dit en souriant:
«Monsieur l'enseigne, les premières voix dans les conseils de guerre se
donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant nous allons
continuer à recueillir les votes. Monsieur le conseiller de collège,
dites-nous votre opinion.»
Le petit vieillard en habit d'étoffe moirée se hâta d'avaler sa
troisième tasse de thé, qu'il avait mélangé d'une forte dose de rhum.
«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni offensivement
ni défensivement.
--Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le général
stupéfait. La tactique ne présente pas d'autres moyens; il faut agir
offensivement ou défensivement.
--Votre Excellence, agissez subornativement[54].
--Eh! eh! votre opinion est très judicieuse; les actions subornatives
sont admises aussi par la tactique, et nous profiterons de votre
conseil. On pourra offrir pour la tête du coquin soixante-dix ou même
cent roubles à prendre sur les fonds secrets.
--Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un bélier
kirghise au lieu d'être un conseiller de collège, si ces voleurs ne nous
livrent leur _ataman_ enchaîné par les pieds et les mains.
--Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le général.
Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des mesures
militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre légal.»
Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants
parlèrent à l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes, de
l'incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et ainsi de
suite. Tous étaient d'avis qu'il valait mieux rester derrière une forte
muraille en pierre, sous la protection du canon, que de tenter la
fortune des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se
furent manifestées, le général secoua la cendre de sa pipe, et prononça
le discours suivant:
«Messieurs, je dois vous déclarer que, pour ma part, je suis entièrement
de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est fondée sur les
préceptes de la saine tactique, qui préfère presque toujours les
mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»
Il s'arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employés civils, qui
chuchotaient entre eux d'un air d'inquiétude et de mécontentement.
«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir une
longue bouffée de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si grande
responsabilité, quand il s'agit de la sûreté des provinces confiées à
mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse souveraine. C'est pour
cela que je me vois contraint de me ranger à l'avis de la majorité,
laquelle a décidé que la prudence ainsi que la raison veulent que nous
attendions dans la ville le siège qui nous menace, et que nous
repoussions les attaques de l'ennemi par la force de l'artillerie, et,
si la possibilité s'en fait voir, par des sorties bien dirigées.»
Ce fut le tour des employés de me regarder d'un air moqueur. Le conseil
se sépara. Je ne pus m'empêcher de déplorer la faiblesse du respectable
soldat qui, contrairement à sa propre conviction, s'était décidé à
suivre l'opinion d'ignorants sans expérience.
Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, fidèle à
sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des murailles de la ville,
je pris connaissance de l'armée des rebelles. Il me sembla que leur
nombre avait décuplé depuis le dernier assaut dont j'avais été témoin.
Ils avaient aussi de l'artillerie enlevée dans les petites forteresses
conquises par Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je
prévis une longue captivité dans les murs d'Orenbourg, et j'étais prêt à
pleurer de dépit.
Loin de moi l'intention de décrire le siège d'Orenbourg, qui appartient
à l'histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai donc en peu de
mots que, par suite des mauvaises dispositions de l'autorité, ce siège
fut désastreux pour les habitants, qui eurent à souffrir la faim et les
privations de tous genres. La vie à Orenbourg devenait insupportable;
chacun attendait avec angoisse la décision de la destinée. Tous se
plaignaient de la disette, qui était affreuse. Les habitants finirent
par s'habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts
mêmes de Pougatcheff n'excitaient plus une grande émotion. Je mourais
d'ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune
lettre de Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la
séparation d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
consistait à faire des promenades militaires.
Grâce à Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je
partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart,
et j'allais tirailler contre les éclaireurs de Pougatcheff. Dans ces
espèces d'escarmouches, l'avantage restait d'ordinaire aux rebelles, qui
avaient de quoi vivre abondamment, et d'excellentes montures. Notre
maigre cavalerie n'était pas en état de leur tenir tête. Quelquefois
notre infanterie affamée se mettait aussi en campagne; mais la
profondeur de la neige l'empêchait d'agir avec succès contre la
cavalerie volante de l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut
des remparts, et, dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de
la faiblesse des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de
faire la guerre, et voilà ce que les employés d'Orenbourg appelaient
prudence et prévoyance.
Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous une
troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque resté en arrière, et
j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ôta son bonnet, et
s'écria:
«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»
[Illustration: J'ALLAIS LE FRAPPER DE MON SABRE.]
Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus content
de le voir.
«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as quitté
Bélogorsk?
--Il n'y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne suis
revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous.
--Où est-elle? m'écriai-je tout transporté.
--Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein. J'ai
promis à Palachka de tâcher de vous la remettre.»
Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je l'ouvris,
et lus avec agitation les lignes suivantes:
«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je n'ai
plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours à vous, parce
que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et que vous êtes
toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette
lettre puisse parvenir jusqu'à vous. Maximitch m'a promis de vous la
faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximitch qu'il vous voit
souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans
penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée
longtemps malade, et lorsque enfin j'ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui
commande ici à la place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me
remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis
sous sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l'épouser.
Il dit qu'il m'a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d'Akoulina
Pamphilovna quand elle m'a fait passer près des brigands pour sa nièce;
mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d'un
homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruauté, et menace,
si je ne change pas d'avis, si je ne consens pas à ses propositions, de
me conduire dans le camp du bandit, où j'aurai le sort d'Élisabeth
Kharloff[55]. J'ai prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour
réfléchir. Il m'a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne
deviens pas sa femme, je n'aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon
père Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi,
pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer du
secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vous le pouvez. Je
reste votre orpheline soumise,
«MARIE MIRONOFF.»
Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je m'élançai
vers la ville, en donnant sans pitié de l'éperon à mon pauvre cheval.
Pendant la course je roulai dans ma tête mille projets pour délivrer la
malheureuse fille, sans pouvoir m'arrêter à aucun. Arrivé dans la ville,
j'allai droit chez le général, et j'entrai en courant dans sa chambre.
Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'écume. En me
voyant, il s'arrêta; mon aspect sans doute l'avait frappé, car il
m'interrogea avec une sorte d'anxiété sur la cause de mon entrée si
brusque.
«Votre Excellence, lui dis-je, j'accours auprès de vous comme auprès de
mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de
toute ma vie.
--Qu'est-ce que c'est, mon père? demanda le général stupéfait; que
puis-je faire pour toi? Parle.
--Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et
un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk.»
Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais perdu la
tête, et il ne se trompait pas beaucoup.
«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il enfin.
--Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi
seulement sortir.
--Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande
distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication avec le
principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure de remporter
sur vous une victoire complète et décisive. Une communication
interceptée, voyez-vous...»
Je m'effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations militaires,
et je me hâtai de l'interrompre.
«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'écrire une
lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa femme.
--Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe sous la
main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le
fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut
prendre patience.
--Prendre patience! m'écriai-je hors de moi. Mais d'ici là il fera
violence à Marie.
--Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un grand
malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'être la femme de
Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous l'aurons
fusillé, alors, avec l'aide de Dieu, les fiancés se trouveront. Les
jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles; je veux dire
qu'une veuve trouve plus facilement un mari.
--J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à
Chvabrine.
--Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es probablement
amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre affaire. Pauvre
garçon! Mais cependant il ne m'est pas possible de te donner un
bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est déraisonnable, et
je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»
Je baissai la tête; le désespoir m'accablait. Tout à coup une idée me
traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans le
chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
[Illustration]
[Illustration]
XI
LE CAMP DES REBELLES
Je quittai le général et m'empressai de retourner chez moi. Savéliitch
me reçut avec ses remontrances ordinaires.
«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces brigands
ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont pas toujours
bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu faisais la guerre
aux Turcs ou aux Suédois! Mais c'est une honte de dire à qui tu la
fais.»
J'interrompis son discours:
«Combien ai-je en tout d'argent?
--Tu en as encore assez, me répondit-il d'un air satisfait. Les coquins
ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler.»
En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée, toute
remplie de pièces de monnaie d'argent.
«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as là,
et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de Bélogorsk.
--Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d'une voix tremblante,
est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te mettre en route
maintenant que tous les passages sont coupés par les voleurs? Prends du
moins pitié de tes parents, si tu n'as pas pitié de toi-même. Où veux-tu
aller? Pourquoi? Attends un peu. Les troupes viendront et prendront tous
les brigands. Alors tu pourras aller des quatre côtés.»
Mais ma résolution était inébranlable.
«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois partir,
je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Savéliitch, Dieu est
plein de miséricorde; nous nous reverrons peut-être. Je te recommande
bien de n'avoir aucune honte de dépenser mon argent, ne fais pas
l'avare; achète tout ce qui t'est nécessaire, même en payant les choses
trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet argent, si je ne
reviens pas dans trois jours...
--Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te laisse
aller seul! mais ne pense pas même à m'en prier. Si tu as résolu de
partir, j'irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne t'abandonnerai pas.
Que je reste sans toi blotti derrière une muraille de pierre! mais
j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur; mais je
ne te quitte pas.»
Je savais bien qu'il n'y avait pas à disputer contre Savéliitch, et je
lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d'une demi-heure,
j'étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une rosse maigre et
boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait donnée pour rien, n'ayant
plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes les portes de la ville; les
sentinelles nous laissèrent passer, et nous sortîmes enfin d'Orenbourg.
Il commençait à faire nuit. La route que j'avais à suivre passait devant
la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route était encombrée
et cachée par la neige; mais à travers la steppe se voyaient des traces
de chevaux chaque jour renouvelées. J'allais au grand trot. Savéliitch
avait peine à me suivre, et me criait à chaque instant:
«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite rosse ne
peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi te hâtes-tu de
la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous sommes plutôt sous la
hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet enfant de boyard périra
pour rien.»
Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes des
profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à la
bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière, n'interrompait
pas ses supplications lamentables. J'espérais passer heureusement devant
la place ennemie, lorsque j'aperçus tout à coup dans l'obscurité cinq
paysans armés de gros bâtons. C'était une garde avancée du camp de
Pougatcheff. On nous cria: «Qui vive?» Ne sachant pas le mot d'ordre, je
voulais passer devant eux sans répondre; mais ils m'entourèrent à
l'instant même, et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai
mon sabre, et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la
vie; cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s'effrayèrent
et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des deux et
partis au galop. L'obscurité de la nuit, qui s'assombrissait, aurait pu
me sauver de tout encombre, lorsque, regardant en arrière, je vis que
Savéliitch n'était plus avec moi. Le pauvre vieillard, avec son cheval
boiteux, n'avait pu se débarrasser des brigands. Qu'avais-je à faire?
Après avoir attendu quelques instants, et certain qu'on l'avait arrêté,
je tournai mon cheval pour aller à son secours.
En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la voix de
mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la portée des
paysans de la garde avancée qui m'avait arrêté quelques minutes
auparavant. Savéliitch était au milieu d'eux. Ils avaient fait descendre
le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient à le garrotter. Ma
vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur moi avec de grands cris, et
dans un instant je fus à bas de mon cheval. L'un d'eux, leur chef, à ce
qu'il paraît, me déclara qu'ils allaient nous conduire devant le tsar.
«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre à l'heure
même, ou si l'on doit attendre la lumière de Dieu.» Je ne fis aucune
résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les sentinelles nous
emmenèrent en triomphe.
Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des cris et
du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne
fit attention à nous et ne reconnut en moi un officier d'Orenbourg. On
nous conduisit à une _isba_ qui faisait l'angle de deux rues. Près de la
porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pièces de canon.
«Voilà le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous annoncer.» Il
entra dans l'_isba_. Je jetai un coup d'oeil sur Savéliitch; le vieillard
faisait des signes de croix en marmottant ses prières. Nous attendîmes
longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: «Viens, notre père a
ordonné de faire entrer l'officier».
J'entrai dans l'_isba_, ou dans le palais, comme l'appelait le paysan.
Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les murs étaient
tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles, les bancs, la table,
le petit pot à laver les mains suspendu à une corde, l'essuie-main
accroché à un clou, la fourche à enfourner dressée dans un coin, le
rayon en bois chargé de pots en terre, tout était comme dans une autre
_isba_. Pougatcheff se tenait assis sous les saintes images, en cafetan
rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui étaient
rangés plusieurs de ses principaux chefs avec une expression forcée de
soumission et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivée
d'un officier d'Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les
rebelles, et qu'ils s'étaient préparés à me recevoir avec pompe.
Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravité
disparut tout à coup.
«Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te
portes-tu? pourquoi Dieu t'amène-t-il ici?»
Je répondis que je m'étais mis en voyage pour mes propres affaires, et
que ses gens m'avaient arrêté.
«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.
Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne voulais
pas m'expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades de sortir.
Tous obéirent, à l'exception de deux qui ne bougèrent pas de leur place.
«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»
Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de l'usurpateur.
L'un d'eux, petit vieillard chétif et courbé, avec une maigre barbe
grise, n'avait rien de remarquable qu'un large ruban bleu passé en
sautoir sur son cafetan de gros drap gris. Mais je n'oublierai jamais
son compagnon. Il était de haute taille, de puissante carrure, et
semblait avoir quarante-cinq ans. Une épaisse barbe rousse, des yeux
gris et perçants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le
front et sur les joues donnaient à son large visage couturé de petite
vérole une étrange et indéfinissable expression. Il avait une chemise
rouge, une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier,
comme je le sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff.
L'autre, Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha[56], était un criminel
condamné aux mines de Sibérie, d'où il s'était évadé trois fois. Malgré
les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette société où
j'étais jeté d'une manière si inattendue fit sur moi une profonde
impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à moi-même par ses
questions.
«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»
Une idée singulière me vint à l'esprit. Il me sembla que la Providence,
en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me donnait par là
l'occasion d'exécuter mon projet. Je me décidai à la saisir, et sans
réfléchir longtemps au parti que je prenais, je répondis à Pougatcheff:
«J'allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une orpheline
qu'on opprime.»
Les yeux de Pougatcheff s'allumèrent.
«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'écria-t-il. Eût-il un
front de sept pieds, il n'échapperait point à ma sentence. Parle, quel
est le coupable?
--Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune fille que
tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la contraindre à devenir
sa femme.
--Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s'écria Pougatcheff d'un
air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi à sa tête
et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
--Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix enrouée.
Tu t'es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement de la
forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu as déjà
offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef; ne va
donc pas offenser à présent les gentilshommes en les suppliciant à la
première accusation.
--Il n'y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, dit à
son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de mal de faire
pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de bien questionner M.
l'officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre visite? S'il ne te
reconnaît pas pour tsar, il n'a pas à te demander justice; et s'il te
reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu'à présent à Orenbourg au milieu
de tes ennemis? N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et
d'y allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est
envoyée par les généraux d'Orenbourg.»
La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un frisson
involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles
mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon trouble.
«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me semble que
mon feld-maréchal a raison. Qu'en penses-tu?»
Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui répondis
avec calme que j'étais en sa puissance, et qu'il pouvait faire de moi ce
qu'il voulait.
«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est votre
ville.
--Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.
--En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.»
L'usurpateur disait la vérité; mais d'après le devoir que m'imposait mon
serment, je l'assurai que c'était un faux bruit, et que la place
d'Orenbourg était suffisamment approvisionnée.