--Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope, sur

mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur était bien

près d'arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s'est heureusement passé. Le

scélérat s'était à peine assis à table, que la pauvrette se mit à gémir.

Je me sentis mourir de peur. Il l'entendit: «Qui est-ce qui gémit chez

toi, vieille?» Je saluai le brigand jusqu'à terre: «Ma nièce, tsar; elle

est malade et alitée il y a plus d'une semaine.--Et ta nièce est

jeune?--Elle est jeune, tsar.--Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je

sentis le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar;

mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant Ta

Grâce.--Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-même la voir.» Et, le

croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira le rideau,

la regarda de ses yeux d'épervier, et rien de plus; Dieu nous vint en

aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés, moi et le père, à une

mort de martyrs? Par bonheur, la petite colombe ne l'a pas reconnu. Ô

Seigneur Dieu! quelles fêtes nous arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui

l'aurait cru? Et Vassilissa Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi

celui-là? Et vous, comment vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de

Chvabrine, d'Alexéi Ivanitch? Il s'est coupé les cheveux en rond, et le

voilà qui bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et

quand j'ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu'il m'a jeté un regard

comme s'il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne nous a

pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!»

En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et la

voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope

appelait sa femme.

«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi. J'ai

autre chose à faire qu'à jaser avec vous. Il vous arrivera malheur si

vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr Andréitch; ce qui

sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas nous abandonner.»

La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je retournai

chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs Bachkirs qui se

pressaient autour du gibet pour arracher les bottes aux pendus. Je

retins avec peine l'explosion de ma colère, dont je sentais toute

l'inutilité. Les brigands parcouraient la forteresse et pillaient les

maisons des officiers. On entendait partout les cris des rebelles dans

leurs orgies. Je rentrai à la maison. Savéliitch me rencontra sur le

seuil. «Grâce à Dieu, s'écria-t-il en me voyant, je croyais que les

scélérats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr Andréitch, le

croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les habits, le linge, les

effets, la vaisselle; ils n'ont rien laissé. Mais qu'importe? Grâces

soient rendues à Dieu de ce qu'ils ne t'ont pas au moins ôté la vie!

Mais as-tu reconnu, maître, leur _ataman_[47]?

--Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il?

--Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l'ivrogne qui t'a escroqué

le _touloup_ le jour du chasse-neige, un _touloup_ de peau de lièvre, et

tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en

l'endossant.»

Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon guide

était frappante en effet. Je finis par me persuader que Pougatcheff et

lui étaient bien le même homme, et je compris alors la grâce qu'il

m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'étrange liaison des événements.

Un _touloup_ d'enfant, donné à un vagabond, me sauvait de la corde, et

un ivrogne qui courait les cabarets assiégeait des forteresses et

ébranlait l'empire.

«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à ses

habitudes. Il n'y a rien à la maison, il est vrai; mais je chercherai

partout, et je te préparerai quelque chose.»

Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu'avais-je à faire? Ne pas quitter

la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa troupe, était

indigne d'un officier. Le devoir voulait que j'allasse me présenter là

où je pouvais encore être utile à ma patrie, dans les critiques

circonstances où elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait avec

non moins de force de rester auprès de Marie Ivanovna pour être son

protecteur et son champion. Quoique je prévisse un changement prochain

et inévitable dans la marche des choses, cependant je ne pouvais me

défendre de trembler en me représentant le danger de sa position.

Mes réflexions furent interrompues par l'arrivée d'un Cosaque qui

accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait auprès de lui.

«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir.

--Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner notre

père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre Seigneurie, on

voit bien que c'est un important personnage; il a daigné manger à dîner

deux cochons de lait rôtis; et puis il est monté au plus haut du

bain[48], où il faisait si chaud que Tarass Kourotchkine lui-même n'a pu

le supporter; il a passé le balai à Bikbaïeff, et n'est revenu à lui

qu'à force d'eau froide. Il faut en convenir, toutes ses manières sont

si majestueuses,... et dans le bain, à ce qu'on dit, il a montré ses

signes de tsar: sur l'un des seins, un aigle à deux têtes grand comme un

_pétak_[49] et sur l'autre, sa propre figure.»

Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le suivis dans

la maison du commandant, tâchant de me représenter à l'avance mon

entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle finirait. Le

lecteur me croira facilement si je lui dis que je n'étais pas pleinement

rassuré.

Il commençait à faire sombre quand j'arrivai à la maison du commandant.

La potence avec ses victimes se dressait noire et terrible; le corps de

la pauvre commandante gisait encore sous le perron, près duquel deux

Cosaques montaient la garde. Celui qui m'avait amené entra pour annoncer

mon arrivée; il revint aussitôt, et m'introduisit dans cette chambre où,

la veille, j'avais dit adieu à Marie Ivanovna.

Un tableau étrange s'offrit à mes regards. À une table couverte d'une

nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était assis

Pougatcheff, entouré d'une dizaine de chefs cosaques, en bonnets et en

chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des visages enflammés et

des yeux étincelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affidés,

les traîtres Chvabrine et l'_ouriadnik_.

«Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. Soyez le

bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!»

Les convives se serrèrent; je m'assis en silence au bout de la table.

Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me versa une rasade

d'eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas. J'étais occupé à considérer

curieusement la réunion. Pougatcheff était assis à la place d'honneur,

accoudé sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les

traits de son visage, réguliers et agréables, n'avaient aucune

expression farouche. Il s'adressait souvent à un homme d'une

cinquantaine d'années, en l'appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch,

tantôt mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne

montraient aucune déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient

de l'assaut du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines

opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses opinions et

contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet étrange conseil de

guerre qu'on prit la résolution de marcher sur Orenbourg, mouvement

hardi et qui fut bien près d'être couronné de succès. Le départ fut

arrêté pour le lendemain.

Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de table, et

prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre, mais Pougatcheff me

dit:

«Reste là, je veux te parler.»

Nous demeurâmes en tête-à-tête.

Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff me

regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil gauche avec

une expression indéfinissable de ruse et de moquerie. Enfin, il partit

d'un long éclat de rire, et avec une gaieté si peu feinte, que moi-même,

en le regardant, je me mis à rire sans savoir pourquoi.

«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur quand mes

garçons t'ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel t'a paru de la

grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais balancé sous la traverse

sans ton domestique. J'ai reconnu à l'instant même le vieux hibou. Eh

bien, aurais-tu pensé, Votre Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au

gîte dans la steppe était le grand tsar lui-même?»

En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux. «Tu es bien

coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait grâce pour ta vertu,

et pour m'avoir rendu service quand j'étais forcé de me cacher de mes

ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres

faveurs quand j'aurai recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec

zèle?»

La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles que je

ne pus réprimer un sourire.

«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce que tu

ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi franchement.»

Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n'en étais pas

capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté. L'appeler imposteur

en face, c'était me dévouer à la mort; et le sacrifice auquel j'étais

prêt sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la première

chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je

ne savais que dire.

Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin (et je

me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-même) le

sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je répondis

à Pougatcheff:

«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t'en fais juge. Puis-je

reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais bien que

je mens.

--Qui donc suis-je d'après toi?

--Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu périlleux.»

Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:

«Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien! soit.

Est-ce qu'il n'y a pas de réussite pour les gens hardis? est-ce

qu'anciennement Grichka Otrépieff[50] n'a pas régné! Pense de moi ce que

tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te fait l'un ou l'autre?

Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement et je ferai de toi un

feld-maréchal et un prince. Qu'en dis-tu?

--Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j'ai prêté serment

à Sa Majesté l'impératrice; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien

en effet, renvoie-moi à Orenbourg.»

Pougatcheff se mit à réfléchir:

«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas porter

les armes contre moi?

--Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais toi-même

que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l'on m'ordonne de marcher

contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef maintenant, tu veux

que tes subordonnés t'obéissent. Comment puis-je refuser de servir, si

l'on a besoin de mon service? Ma tête est dans tes mains; si tu me

laisses libre, merci; si tu me fais mourir, que Dieu te juge; mais je

t'ai dit la vérité.»

Ma franchise plut à Pougatcheff.

«Soit, dit-il en me frappant sur l'épaule; il faut punir jusqu'au bout,

ou faire grâce jusqu'au bout. Va-t'en des quatre côtés, et fais ce que

bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et maintenant va te coucher;

j'ai sommeil moi-même.»

Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et

froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient

la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de

la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret où se voyait de la

lumière et où s'entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un

regard sur la maison du pope; les portes et les volets étaient fermés;

tout y semblait parfaitement tranquille.

Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon absence. La

nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie.

«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de la

croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du jour, et

nous irons à la garde de Dieu. Je t'ai préparé quelque petite chose;

mange, mon père, et dors jusqu'au matin, tranquille comme dans la poche

du Christ.»

Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je

m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d'esprit que de corps.

[Illustration]

[Illustration]

IX

LA SÉPARATION

De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la place.

Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger autour de la

potence où se trouvaient encore attachées les victimes de la veille. Les

Cosaques se tenaient à cheval; les soldats de pied, l'arme au bras; les

enseignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le

nôtre, étaient posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants

s'étaient réunis au même endroit, attendant l'usurpateur. Devant le

perron de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un

magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps

de la commandante; on l'avait poussé de côté et recouvert d'une méchante

natte d'écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la maison. Toute la foule se

découvrit. Pougatcheff s'arrêta sur le perron, et dit le bonjour à tout

le monde. L'un des chefs lui présenta un sac rempli de pièces de cuivre,

qu'il se mit à jeter à pleines poignées. Le peuple se précipita pour les

ramasser, en se les disputant avec des coups. Les principaux complices

de Pougatcheff l'entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos

regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et il

détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de feinte

moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un signe de la

tête, et m'appela près de lui.

«Écoute, me dit-il, pars à l'instant même pour Orenbourg. Tu déclareras

de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu'ils aient à

m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir avec

soumission et amour filial; sinon ils n'éviteront pas un supplice

terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»

Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà, enfants,

dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute chose; il me

répond de vous et de la forteresse».

J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de la

place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-t-elle?

Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; il s'élança

rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques qui s'apprêtaient

à le soutenir.

En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il s'approcha de

Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier. Je ne pouvais

imaginer ce que cela voulait dire.

«Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.

--Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.

Pougatcheff reçut le papier et l'examina longtemps d'un air

d'importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux

lucides[51] ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en chef?»

Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de

Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l'usurpateur en lui présentant

le papier. J'étais extrêmement curieux de savoir à quel propos mon menin

s'était avisé d'écrire à Pougatcheff. Le secrétaire en chef se mit à

épeler d'une voix retentissante ce qui va suivre:

«Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayée: six

roubles.

--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en fronçant le

sourcil.

--Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme parfait.

Le secrétaire en chef continua sa lecture:

«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.

«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.

«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix roubles.

«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.

--Qu'est-ce que toute cette bêtise? s'écria Pougatcheff. Que me font ces

cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»

Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer la

chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c'est la note du bien de

mon maître emporté par les scélérats.

--Quels scélérats? demanda Pougatcheff d'un air terrible.

--Pardon, la langue m'a tourné, répondit Savéliitch; pour des scélérats,

non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant les garçons ont bien

fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te fâche pas; le cheval a

quatre jambes, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu'au bout.

--Voyons, lis.»

Le secrétaire continua:

«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre roubles.

«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante

roubles.

«Et encore un petit _touloup_ en peau de lièvre, dont on a fait abandon

à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.

--Qu'est-ce que cela?» s'écria Pougatcheff dont les yeux étincelèrent

tout à coup.

J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s'embarquer dans

de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff l'interrompit.

«Comment as-tu bien osé m'importuner de pareilles sottises? s'écria-t-il

en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en le jetant au nez

de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a dépouillés, grand malheur! Mais

tu dois, vieux hibou, éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons,

de ce que toi et ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres

rebelles... Un _touloup_ en peau de lièvre! je te donnerai un _touloup_

en peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif pour

qu'on fasse des _touloups_ de ta peau.

--Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un homme

libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»

Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d'âme. Il

détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le

suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le

peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place avec Savéliitch. Mon

menin tenait dans la main son mémoire, et le considérait avec un air de

profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait

cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui réussit pas.

J'allais le gronder vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus

m'empêcher de rire.

«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra remonter

ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.»

Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du

pope vint à ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse nouvelle.

Pendant la nuit, la fièvre chaude s'était déclarée chez la pauvre fille.

Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna m'introduisit dans sa

chambre. J'approchai doucement du lit. Je fus frappé de l'effrayant

changement de son visage. La malade ne me reconnut point. Immobile

devant elle, je fus longtemps sans entendre le père Garasim et sa bonne

femme, qui, selon toute apparence, s'efforçaient de me consoler. De

lugubres idées m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissée

seule et sans défense au pouvoir des scélérats, m'effrayait autant que

me désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout

m'épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur, dans la

forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il

était capable de tous les excès. Que devais-je faire? comment la

secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et je l'embrassai.

C'était de partir en toute hâte pour Orenbourg, afin de presser la

délivrance de Bélogorsk, et d'y coopérer, si c'était possible. Je pris

congé du pope et d'Akoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les

plus chaudes instances celle que je considérais déjà comme ma femme. Je

saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de

larmes.

«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr

Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur. Ne nous

oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la pauvre Marie

Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur.»

Sorti sur la place, je m'arrêtai un instant devant le gibet, que je

saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en compagnie

de Savéliitch, qui ne m'abandonnait pas.

J'allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j'entendis tout d'un

coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la tête et vis un

Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de

Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je l'attendisse. Je

m'arrêtai, et reconnus bientôt notre _ouriadnik_. Après nous avoir

rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride

de l'autre: «Votre Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d'un

cheval et d'une pelisse de son épaule.»

[Illustration: JE TOURNAI LA TÊTE ET VIS UN COSAQUE QUI ACCOURAIT DE LA

FORTERESSE.]

À la selle était attaché un simple _touloup_ de peau de mouton. «Et de

plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-rouble... Mais je

l'ai perdu en route; excusez généreusement.»

Savéliitch le regarda de travers: «Tu l'as perdu en route, dit-il; et

qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?

--Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l'_ouriadnik_ sans se

déconcerter, Dieu te pardonne, vieillard! c'est un mors de bride et non

un demi-rouble.

--Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part celui

qui t'envoie; tâche même de retrouver en t'en allant le demi-rouble

perdu, et prends-le comme pourboire.

--Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son cheval;

je prierai éternellement Dieu pour vous.»

À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et fut

bientôt hors de la vue.

Je mis le _touloup_ et montai à cheval, prenant Savéliitch en croupe.

«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas

inutilement que j'ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a eu

honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de paysan ne

vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont volé et de ce que

tu as toi-même daigné lui donner en présent, cependant ça peut nous être

utile. D'un méchant chien, même une poignée de poils.»

[Illustration]

[Illustration]

X

LE SIÈGE

En approchant d'Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats avec les

têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles du bourreau[52].

Ils travaillaient aux fortifications de la place sous la surveillance

des invalides de la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes

les décombres qui remplissaient le fossé; d'autres creusaient la terre

avec des bêches. Des maçons transportaient des briques et réparaient les

murailles. Les sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos

passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse de

Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général.

Je le trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle

d'automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l'aide d'un

vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. Sa figure

exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il parut très content

de me voir, et se mit à me questionner sur les terribles événements dont

j'avais été le témoin. Je le lui racontai. Le vieillard m'écoutait avec

attention, et, tout en m'écoutant, coupait les branches mortes.

«Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est

dommage, il avait été bon officier. Et madame Mironoff, elle était une

bonne dame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et qu'est

devenue Macha, la fille du capitaine?»

Je lui répondis qu'elle était restée à la forteresse, dans la maison du

pope.

«Aïe! aïe! aïe! fit le général, c'est mauvais, c'est très mauvais; il

est tout à fait impossible de compter sur la discipline des brigands.»

Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n'était pas fort

éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas à envoyer

un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres habitants. Le

général hocha la tête avec un air de doute. «Nous verrons, dit-il; nous

avons tout le temps d'en parler. Je te prie de venir prendre le thé chez

moi. Il y aura ce soir conseil de guerre; tu peux nous donner des

renseignements précis sur ce coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va

te reposer en attendant.»

J'allai au logis qu'on m'avait désigné, et où déjà s'installait

Savéliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixée. Le lecteur peut

bien croire que je n'avais garde de manquer à ce conseil de guerre, qui

devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. À l'heure

indiquée, j'étais chez le général.

La fille du capitaine(#30638) · 第 5 / 9 段