La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de la

justice, que l'ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit l'abolition

resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de l'accusé était

indispensable à la condamnation, idée non seulement déraisonnable, mais

contraire au plus simple bon sens en matière juridique; car, si le déni

de l'accusé ne s'accepte pas comme preuve de son innocence, l'aveu qu'on

lui arrache doit moins encore servir de preuve de sa culpabilité. À

présent même, il m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter

l'abolition de cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne

doutait de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés

eux-mêmes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'étonna et n'émut aucun

de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui était tenu

sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu d'instants après,

on l'amena dans l'antichambre. Le commandant ordonna qu'on l'introduisît

en sa présence.

Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds des

entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s'arrêta près de la porte.

Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais je n'oublierai

cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans au moins, et n'avait

ni nez ni oreilles. Sa tête était rasée; quelques rares poils gris lui

tenaient lieu de barbe. Il était de petite taille, maigre, courbé; mais

ses yeux à la tatare brillaient encore. «Eh! eh! dit le commandant, qui

reconnut à ces terribles indices un des révoltés punis en 1741, tu es un

vieux loup, à ce que je vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce

n'est pas la première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si

bien rabotée. Approche-toi, et dis qui t'a envoyé.»

Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air de

complète imbécillité.

«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que tu ne

comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue qui l'a

envoyé dans notre forteresse.»

Ioulaï répéta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais le

Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un mot.

«_Iachki[41]!_ s'écria le commandant; je te ferai parler. Voyons,

ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez-lui les

épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.»

Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive

inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit à

regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des

enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour les

tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses épaules en se

courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la main pour frapper,

alors le Bachkir poussa un gémissement faible et puissant, et, relevant

la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu de langue, s'agitait un court

tronçon.

Nous fûmes tous frappés d'horreur. «Eh bien, dit le commandant, je vois

que nous ne pourrons rien tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au

grenier; et nous, messieurs, nous avons encore à causer.»

Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa Iégorovna

se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec un air effaré.

«Que t'est-il arrivé? demanda le commandant surpris.

--Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de Nijnéosern

a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de revenir. Il a vu

comment on l'a pris. Le commandant et tous les officiers sont pendus,

tous les soldats faits prisonniers; les scélérats vont venir ici.»

Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le

commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et modeste,

m'était connu. Deux mois auparavant il avait passé, venant d'Orenbourg

avec sa jeune femme, et s'était arrêté chez Ivan Kouzmitch. La

Nijnéosernia n'était située qu'à vingt-cinq verstes de notre fort.

D'heure en heure il fallait nous attendre à une attaque de Pougatcheff.

Le sort de Marie Ivanovna se présenta vivement à mon imagination, et le

coeur me manquait en y pensant.

«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est de

défendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend. Mais il

faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à Orenbourg, si la route

est encore libre, ou bien dans une forteresse plus éloignée et plus

sûre, où les scélérats n'aient pas encore eu le temps de pénétrer.»

Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en

effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, jusqu'à

ce que nous ayons réduit les rebelles?

--Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que les

balles n'aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n'est-elle pas

sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que nous y vivons.

Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-être y lasserons-nous

Pougatcheff!

--Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu peux,

puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-il faire de

Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous arrive un secours.

Mais si les brigands prennent la forteresse?...

--Eh bien! alors...»

Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut, étouffée par

l'émotion.

«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit le commandant, qui remarqua que ses

paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, peut-être

pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que Macha reste ici.

Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y a assez de soldats et

de canons, et les murailles sont en pierre. Et même à toi j'aurais

conseillé de t'en aller aussi là-bas; car, bien que tu sois vieille,

pense à ce qui t'arrivera si la forteresse est prise d'assaut.

--C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons Macha;

mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais rien. Il ne me

convient pas non plus, dans mes vieilles années, de me séparer de toi,

et d'aller chercher un tombeau solitaire en pays étranger. Nous avons

vécu ensemble, nous mourrons ensemble.

--Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de temps à

perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la ferons partir à

la pointe du jour, et nous lui donnerons même un convoi, quoique, à vrai

dire, nous n'ayons pas ici de gens superflus. Mais où donc est-elle?

--Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s'est trouvée

mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu'elle ne tombe

malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu'où avons-nous vécu?»

Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille.

L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris plus

aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et les yeux

rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de table plus tôt

que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis après avoir dit adieu

à toute la famille. J'avais oublié mon épée et revins la prendre; je

trouvais Marie sous la porte; elle me la présenta.

«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie à

Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu permettra

que nous nous revoyions; sinon...»

Elle se mit à sangloter.

«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu'il m'arrive, sois

sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour toi.»

Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.

[Illustration]

[Illustration]

VII

L'ASSAUT

De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes habits.

J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte de la

forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui dire un dernier

adieu. Je sentais en moi un changement complet. L'agitation de mon âme

me semblait moins pénible que la noire mélancolie où j'étais plongé

précédemment. Au chagrin de la séparation se mêlaient en moi des

espérances vagues mais douces, l'attente impatiente des dangers et le

sentiment d'une noble ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir,

quand ma porte s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos

Cosaques avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force

avec eux Ioulaï, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des gens

inconnus. L'idée que Marie Ivanovna n'avait pu s'éloigner me glaça de

terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au caporal, et courus

chez le commandant.

Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue, lorsque je

m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arrêtai.

«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch en me

rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie vous

chercher. Le Pougatch[42] est arrivé.

--Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement

intérieur.

--Elle n'en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route

d'Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr

Andréitch.»

Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la nature

et fortifiée d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous les armes.

On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant marchait de long

en large devant sa petite troupe; l'approche du danger avait rendu au

vieux guerrier une vigueur extraordinaire. Dans la steppe, et peu loin

de la forteresse, se voyaient une vingtaine de cavaliers qui semblaient

être des Cosaques; mais parmi eus se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il

était facile de reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le

commandant parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux

soldats: «Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre

mère l'impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des

gens braves, fidèles à nos serments.»

Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté. Chvabrine

se tenait près de moi, examinant l'ennemi avec attention. Les gens qu'on

apercevait dans la steppe, voyant sans doute quelques mouvements dans le

fort, se réunirent en groupe et parlèrent entre eux. Le commandant

ordonna à Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et approcha

lui-même la mèche. Le boulet passa en sifflant sur leurs têtes sans leur

faire aucun mal. Les cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au

galop, et la steppe devint déserte.

En ce moment parut sur le rempart Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie

qui n'avait pas voulu la quitter. «Eh bien, dit la commandante, comment

va la bataille? où est l'ennemi?

--L'ennemi n'est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu le

permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?

--Non, papa, répondit Marie; j'ai plus peur seule à la maison.»

Elle me jeta un regard, en s'efforçant de sourire. Je serrai vivement la

garde de mon épée, en me rappelant que je l'avais reçue la veille de ses

mains, comme pour sa défense. Mon coeur brûlait dans ma poitrine; je me

croyais son chevalier; j'avais soif de lui prouver que j'étais digne de

sa confiance, et j'attendais impatiemment le moment décisif.

Tout à coup, débouchant d'une hauteur qui se trouvait à huit verstes de

la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes à cheval, et

bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de lances et de

flèches. Parmi eux, vêtu d'un cafetan rouge et le sabre à la main, se

distinguait un homme monté sur un cheval blanc. C'était Pougatcheff

lui-même. Il s'arrêta, fut entouré, et bientôt, probablement d'après ses

ordres, quatre hommes sortirent de la foule, et s'approchèrent au grand

galop jusqu'au rempart. Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos

traîtres. L'un d'eux élevait une feuille de papier au-dessus de son

bonnet; un autre portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu'il

nous lança par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kalmouk roula aux

pieds du commandant.

Les traîtres nous criaient:

«Ne tirez pas; sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.

--Enfants, feu!» s'écria le capitaine pour toute réponse.

Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre vacilla

et tomba de cheval; les autres s'enfuirent à toute bride. Je jetai un

coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la vue de la tête de

Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle semblait inanimée. Le

commandant appela le caporal, et lui ordonna d'aller prendre la feuille

des mains du Cosaque abattu. Le caporal sortit dans la campagne, et

revint amenant par la bride le cheval du mort. Il remit la lettre au

commandant. Ivan Kouzmitch la lut à voix basse et la déchira en

morceaux. Cependant on voyait les révoltés se préparer à une attaque.

Bientôt les balles sifflèrent à nos oreilles, et quelques flèches

vinrent s'enfoncer autour de nous dans la terre et dans les pieux de la

palissade.

«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien à faire

ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus morte que

vive.»

Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un regard

sur la steppe, où l'on voyait de grands mouvements parmi la foule, et

dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la mort; bénis

Macha; Macha, approche de ton père.»

Belle et tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit à genoux

et le salua jusqu'à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois fois

le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit d'une voix

altérée par l'émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse; prie Dieu, il ne

t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnête homme, que Dieu vous donne

à tous deux amour et raison. Vivez ensemble comme nous avons vécu ma

femme et moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la

donc plus vite.»

Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter.

«Embrassons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan

Kouzmitch; pardonne-moi si je t'ai jamais fâché.

--Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant sa

vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et, si tu en

as le temps, mets un _sarafan_[43] à Macha.»

La commandante s'éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du regard; elle

se retourna et me fit un dernier signe de tête.

Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée sur

l'ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et tout à coup

mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien, nous dit le

commandant, c'est l'assaut qui commence.» En ce moment même retentirent

des cris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient à toutes jambes

sur la forteresse. Notre canon était chargé à mitraille. Le commandant

les laissa venir à très petite distance, et mit de nouveau le feu à sa

pièce. La mitraille frappa au milieu de la foule, qui se dispersa en

tout sens. Leur chef seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait

les exhorter avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé,

redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s'écria le capitaine,

ouvrez la porte, battez le tambour, et en avant! Suivez-moi pour une

sortie!»

Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un instant

hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n'avait pas bougé de

place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s'écria Ivan Kouzmitch; s'il

faut mourir, mourons; affaire de service!»

En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent l'entrée de

la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses armes. On m'avait

renversé par terre; mais je me relevai et j'entrai pêle-mêle avec la

foule dans la forteresse. Je vis le commandant blessé à la tête, et

pressé par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les clefs.

J'allais courir à son secours, quand plusieurs forts Cosaques me

saisirent et me lièrent avec leurs _kouchaks_[44] en criant: «Attendez,

attendez ce qu'on va faire de vous, traîtres au tsar!»

[Illustration: LES REBELLES SE RUÈRENT SUR NOUS.]

On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs

maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à coup

des cris annoncèrent que le tsar était sur la place, attendant les

prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la foule se jeta de ce

côté, et nos gardiens nous y traînèrent.

Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la maison du

commandant. Il était vêtu d'un élégant cafetan cosaque, brodé sur les

coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de glands d'or,

descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas

inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient. Le père Garasim, pâle et

tremblant, se tenait, la croix à la main, au pied du perron, et semblait

le supplier en silence pour les victimes amenées devant lui. Sur la

place même, on dressait à la hâte une potence. Quand nous approchâmes,

des Bachkirs écartèrent la foule, et l'on nous présenta à Pougatcheff.

Le bruit des cloches cessa, et le plus profond silence s'établit. «Qui

est le commandant?» demanda l'usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des

groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard avec

une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu osé t'opposer à moi,

à ton empereur?»

Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières forces

et répondit d'une voix ferme: «Tu n'es pas mon empereur: tu es un

usurpateur et un brigand, vois-tu bien!»

Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt

plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entraînèrent au

gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré qu'on avait

questionné la veille; il tenait une corde à la main, et je vis un

instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l'air. Alors on amena

à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.

«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l'empereur Piôtr Fédorovitch[45].

--Tu n'es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant les

paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un

usurpateur.»

Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan

Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C'était mon tour. Je

fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'apprêtant à répéter la

réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise inexprimable,

j'aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se

couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan de Cosaque. Il

s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots à l'oreille. «Qu'on

le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me jeter un regard. On me passa

la corde au cou. Je me mis à réciter à voix basse une prière, en offrant

à Dieu un repentir sincère de toutes mes fautes et en le priant de

sauver tous ceux qui étaient chers à mon coeur. On m'avait déjà conduit

sous le gibet. «Ne crains rien, ne crains rien!» me disaient les

assassins, peut-être pour me donner du courage. Tout à coup un cri se

fit entendre: «Arrêtez, maudits».

Les bourreaux s'arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu aux

pieds de Pougatcheff. «Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin,

qu'as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre,

on t'en donnera une bonne rançon; mais pour l'exemple et pour faire peur

aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard.»

Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te

pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j'étais

très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non plus que je la

regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On m'amena de nouveau devant

l'usurpateur et l'on me fit agenouiller à ses pieds. Pougatcheff me

tendit sa main musculeuse: «Baise la main, baise la main!» criait-on

autour de moi. Mais j'aurais préféré le plus atroce supplice à un si

infâme avilissement.

«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait

derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstiné; qu'est-ce

que cela te coûte? Crache et baise la main du bri... Baise-lui la main.»

Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: «Sa

Seigneurie est, à ce qu'il paraît, toute stupide de joie; relevez-le».

On me releva, et je restai en liberté. Je regardai alors la continuation

de l'infâme comédie.

Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient l'un

après l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur. Puis vint

le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la compagnie, armé de

ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les queues. Ils secouaient la

tête et approchaient les lèvres de la main de Pougatcheff; celui-ci leur

déclara qu'ils étaient pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela

dura près de trois heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et

descendit le perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc

richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et l'aidèrent

à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu'il dînerait chez

lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques brigands traînaient

sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée et demi-nue. L'un d'eux

s'était déjà vêtu de son mantelet; les autres emportaient les matelas,

les coffres, le linge, les services à thé et toutes sortes d'objets. «O

mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes pères,

mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.»

Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari. «Scélérats,

s'écria-t-elle hors d'elle-même, qu'en avez-vous fait? Ô ma lumière,

Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les baïonnettes prussiennes ne

t'ont touché, ni les balles turques; et tu as péri devant un vil

condamné fuyard.

--Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff.

Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba morte

au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le peuple se jeta

sur ses pas.

[Illustration]

[Illustration]

VIII

LA VISITE INATTENDUE

La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant

rassembler mes idées troublées par tant d'émotions terribles.

Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que

toute autre chose. «Où est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle eu le

temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de ces pensées

accablantes, j'entrai dans la maison du commandant. Tout y était vide.

Les chaises, les tables, les armoires étaient brûlées, la vaisselle en

pièces. Un affreux désordre régnait partout. Je montai rapidement le

petit escalier qui conduisait à la chambre de Marie Ivanovna, où

j'allais entrer pour la première fois de ma vie. Son lit était

bouleversé, l'armoire ouverte et dévalisée. Une lampe brûlait encore

devant le _kivot_[46] vide également. On n'avait pas emporté non plus un

petit miroir accroché entre la porte et la fenêtre. Qu'était devenue

l'hôtesse de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me

traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon

coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix le nom de

mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit entendre, et Palachka,

toute pale, sortit de derrière l'armoire.

«Ah! Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle journée!

quelles horreurs!

--Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie Ivanovna?

--La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée chez

Akoulina Pamphilovna.

--Chez la femme du pope! m'écriai-je avec terreur. Grand Dieu!

Pougatcheff est là!»

Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts dans la

rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du pope. Elle

retentissait de chansons, de cris et d'éclats de rire. Pougatcheff y

tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait suivi. Je l'envoyai

appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment après, la femme du

pope sortit dans l'antichambre, un flacon vide à la main.

«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une agitation

inexprimable.

La fille du capitaine(#30638) · 第 4 / 9 段