--Ah! c'est un navire de malheur, cette _Hispaniola!_ reprit alors

Israël Hands, sans insister sur sa proposition. C'est effrayant, ce

qu'il en est mort, de ceux qui se sont embarqués à Bristol, avec toi et

moi!... Pauvres gens! cela fend le cœur d'y penser, tout de même...»

Il resta quelques instants comme absorbé dans ses réflexions; puis,

relevant les yeux:

«Sais-tu ce que tu ferais, si tu étais bien aimable, Jim? reprit-il.

Tu descendrais au salon me chercher une bouteille de vin... Cette

eau-de-vie est trop forte pour ma pauvre tête!...»

Il formula cette demande d'un ton doucereux qui ne me parut pas

naturel. Et, quant à l'histoire qu'il me contait, je n'y crus pas

une minute. Hands, préférer du vin à l'eau-de-vie!... comme c'était

vraisemblable!... Évidemment, il avait besoin d'un prétexte pour me

faire quitter le pont pendant quelques minutes. Mais dans quel but?

c'est ce que je ne pouvais imaginer. Ses yeux évitaient maintenant les

miens. Tantôt il les levait vers le ciel, tantôt il jetait un regard

sur le cadavre d'O'Brien. Et, tout le temps, il souriait d'un air

embarrassé et honteux. Un enfant de sept ans aurait vu qu'il méditait

quelque mauvais coup.

Je lui répondis promptement, car je voulais profiter de mon avantage,

et, avec un gaillard aussi stupide, il ne m'était pas difficile de

cacher les soupçons que sa requête faisait naître en moi.

«Du vin vous vaudra, en effet, beaucoup mieux que l'eau-de-vie, lui

dis-je. Le voulez-vous rouge ou blanc?

--Ma foi, cela m'est absolument égal, camarade, répliqua-t-il.

--Eh bien, je vais vous chercher une bouteille de porto, monsieur

Hands. J'espère que je n'aurai pas trop de peine à la trouver...»

Là-dessus, je pris l'escalier du salon et je le descendis en faisant

autant de bruit que possible; puis, ôtant mes souliers, je courus sur

la pointe du pied le long de la coursive, jusqu'à l'échelle de l'avant,

et je vins mettre mes yeux au niveau de l'écoutille. J'étais bien

sûr que Hands ne pouvait s'attendre à me voir par là; mais je n'en

prenais pas moins toutes les précautions possibles. Mes soupçons ne se

trouvèrent que trop justifiés!

Hands s'était soulevé pour ramper sur ses mains et ses genoux. Sa jambe

le faisait cruellement souffrir en se remuant, car il étouffait des

plaintes involontaires; mais il n'en réussit pas moins, en se traînant

ainsi, à traverser assez vite toute la largeur du pont. En moins d'une

demi-minute, il avait atteint les dalots de bâbord, et ramassé, au

milieu d'un paquet de cordages, une espèce de long couteau ou de dirk

écossais ensanglanté jusqu'au manche. Il l'examina avec soin, allongea

la lèvre inférieure, essaya la pointe du poignard sur un de ses doigts;

puis, le cachant vivement sous sa jaquette, il revint à sa place...

J'en savais assez. Israël Hands pouvait se mouvoir; il avait une arme;

et, s'il s'était débarrassé de moi pour aller la chercher, c'est

évidemment que cette arme m'était spécialement destinée. Ce qu'il se

proposait de faire ensuite: comptait-il se traîner à travers l'île, de

la baie du nord au camp des révoltés,--ou bien se proposait-il de tirer

un coup de canon pour avertir ses camarades et les faire venir à son

aide? je ne me chargeais point de le décider.

Mais un point me paraissait à peu près certain: c'est que je n'avais

rien à craindre tant que nous n'aurions pas mis le schooner en

sûreté. Nos intérêts étaient à cet égard les mêmes. L'un et l'autre,

nous voulions voir l'_Hispaniola_ proprement échouée sur une plage

bien abritée, de telle sorte qu'il fût aisé, le moment venu, de la

remettre à flot. Et, tant que ce plan n'était pas réalisé, je restais

indispensable.

Tout en réfléchissant à ces choses, je n'étais pas inactif. Je revenais

à pas de loup au salon, je reprenais mes souliers sans bruit, je

mettais la main sur la première bouteille venue; enfin, je remontais

sur le pont.

Hands était à demi couché à l'endroit où je l'avais laissé, les jambes

repliées, les paupières closes, comme si la lumière était un poids trop

lourd pour sa faiblesse. Il releva pourtant la tête quand j'arrivai

près de lui, cassa le goulot de la bouteille en homme qui en avait

l'habitude, et prit une bonne lampée, accompagnée de son toast favori:

«A mes souhaits!»

Puis, il resta immobile pendant quelque temps. Et enfin, tirant de sa

poche une corde de tabac, il me pria de lui en couper un morceau.

«Rien qu'une chique, dit-il. Je n'ai même pas de couteau sur moi, et

d'ailleurs pas plus de force qu'un poulet... Ah! Jim, Jim, c'est fini,

vois-tu!... et je crois bien que mon tour arrive... Coupe-moi une bonne

chique, garçon; ce sera peut-être la dernière, car je suis lesté pour

le grand voyage, cette fois!...

--Je veux bien vous couper du tabac,» répondis-je en lui faisant bonne

mesure.

Il prit le morceau que je lui tendais, l'introduisit dans sa bouche

et retomba dans le silence. Au bout d'un quart d'heure environ, il en

sortit pour me faire remarquer que la marée était maintenant assez

haute.

«Suivez maintenant mes instructions, capitaine Hawkins, reprit-il avec

son sourire indéfinissable, et je vous garantis que le schooner sera

bientôt en sûreté.»

Nous avions à peine deux milles à parcourir; mais c'étaient deux milles

de navigation difficile, d'abord parce que l'entrée de ce mouillage

était fort étroite, puis parce qu'elle s'ouvrait de l'ouest à l'est,

pour s'infléchir au sud; il fallait donc gouverner avec une extrême

précision pour éviter tout accident. Je puis dire que je m'acquittai

bien de ma tâche, et il est certain que Hands devait être excellent

pilote; car nous allâmes à merveille, biaisant ici, là rasant un banc

de sable, comme si nous n'avions de toute notre vie fait autre chose.

[Illustration: XV

J'APPUYAI DE TOUTES MES FORCES SUR LA BARRE.]

A peine avions-nous franchi la passe, que nous nous vîmes entourés de

terres de toutes parts. Les bords de la baie du nord étaient boisés

comme ceux de l'autre mouillage; mais la forme de cette baie était

toute différente, beaucoup plus allongée et beaucoup plus étroite.

Elle ressemblait plutôt à un estuaire de petit fleuve, et en fait

ce n'était pas autre chose. En face de nous, à l'extrémité sud, se

dressait la carcasse d'un navire naufragé,--un grand trois-mâts qui

gisait là depuis bien des années, car il était comme drapé d'algues

marines, et, sur le pont, des broussailles avaient déjà pris racine,

parmi d'autres plantes ou herbes de terre, dont quelques-unes étaient

en fleur. Spectacle mélancolique, qui témoignait au moins de la sûreté

du mouillage.

«Allons, fit Hands, attention maintenant; voici un endroit qui semble

fait exprès pour s'y échouer. Du beau sable fin, pas ombre de roche,

des arbres tout alentour, et, à deux pas, une vieille épave toute

fleurie,--un vrai jardin, quoi!...

--Et une fois échoués, demandai-je, comment ferons-nous pour nous

remettre à flot?

--Oh! ce n'est pas difficile, me dit-il. Nous voici échoués sur la

rive droite, n'est-ce pas?... Eh bien, à marée basse, on porte une

amarre sur la rive gauche, en suivant la côte, si l'on n'a pas de

chaloupe; on passe cette amarre autour du tronc d'un de ces gros pins,

on la rapporte à bord, on l'attache au cabestan, et il n'y a plus qu'à

attendre l'arrivée de la marée. Le flot venu, tout le monde tire sur

l'amarre, et le tour est fait... Mais assez causé, voici le moment

critique!... Nous touchons, ou peu s'en faut, et le schooner a trop

de force... Barre à tribord!... dur!... A bâbord, maintenant!... en

douceur!... Là! nous y voici...»

J'exécutais ses ordres à la lettre et sans seulement prendre le temps

de respirer. Tout à coup il cria:

«Et maintenant garçon, arrive en grand!... ferme!...»

J'appuyai de toutes mes forces sur la barre, l'_Hispaniola_ vira

rapidement, courut droit vers la rive basse et boisée...

L'intérêt dramatique de ces manœuvres avait un peu relâché depuis

quelques instants la surveillance que j'exerçais sur les mouvements

d'Israël Hands. En ce moment, j'étais si absorbé, attendant d'une

seconde à l'autre que le schooner touchât, que j'avais complètement

oublié le péril suspendu sur ma tête. Je me penchais à tribord pour

regarder les ondulations de l'eau qui s'élargissaient sur l'avant.

Un instant de plus, et j'aurais succombé sans avoir eu seulement le

temps de me défendre, si je ne sais quelle inquiétude soudaine ne

m'avait fait tourner la tête. Peut-être avais-je entendu un craquement

derrière moi, vu du coin de l'œil une ombre se mouvoir; peut-être

fut-ce un instinct pareil à celui qui avertit un jeune chat... Ce qu'il

y a de sûr, c'est qu'en me retournant, je vis Hands qui arrivait sur

moi, son poignard à la main!... Il avait déjà fait la moitié du chemin.

Deux cris s'échappèrent à la fois de nos poitrines quand nos yeux se

croisèrent: un cri de terreur de la mienne, un rugissement de rage

de celle de Hands. Au même instant il se jeta vers moi et je fis un

bond de côté vers l'avant. Dans ce mouvement, je lâchai brusquement

la barre, qui retomba vers bâbord, et, très probablement, c'est à

cette circonstance que je dus la vie, car la lourde poutre frappa le

misérable en pleine poitrine, et, du coup, l'étourdit net.

Avant qu'il eût pu se remettre, j'étais hors du coin où il s'en était

fallu de si peu qu'il ne me prît comme dans une trappe,--et j'avais

tout le pont devant moi pour lui échapper. Je m'arrêtai au grand mât;

je tirai un pistolet de ma poche et je le dirigeai froidement sur le

scélérat qui revenait déjà sur moi... Je lâchai la détente; le chien

s'abattit... Hélas! le coup ne partit pas. L'eau de mer avait mouillé

la poudre du bassinet, et je n'avais à la main qu'une arme inutile!...

Ah! combien je maudis alors ma négligence! Il aurait été si simple de

renouveler l'amorce de mes armes!... Et, du moins, je n'aurais pas été

réduit au seul rôle qui me restât: celui d'un mouton qui fuit devant le

boucher.

[Illustration: XVI

«UN PAS DE PLUS ET JE VOUS BRULE LA CERVELLE.»]

Je n'aurais jamais cru que cet homme pût se mouvoir aussi vite, blessé

comme il était. Il faisait peur à voir, avec ses cheveux gris en

désordre, sa face cramoisie de fureur et d'impatience. Mais je n'eus ni

le temps ni l'envie d'essayer mon second pistolet; je savais d'ailleurs

que ce serait inutile. Je voyais clairement une chose: c'est qu'il ne

s'agissait pas simplement de battre en retraite, si je ne voulais pas

me trouver pris sur l'avant comme une minute plus tôt j'avais failli

l'être à l'arrière. Une fois acculé, dix à douze pouces de couteau

dans le corps seraient ma dernière expérience en ce bas monde... Je

plaçai donc les paumes de mes mains sur le grand mât, qui était d'une

belle épaisseur, et j'attendis, les nerfs tendus, le cœur battant...

Voyant ma tactique, il s'arrêta. Quelques instants se passèrent en

feintes de sa part et mouvements correspondants de la mienne. C'était

un jeu que je connaissais pour l'avoir souvent pratiqué avec des

galopins de mon âge dans les rochers de Black-Hill, quoique ma vie n'en

dépendît pas alors, et je comptais bien en sortir vainqueur, cette

fois, avec un vieux matelot blessé pour adversaire. Le fait est que je

repris courage, et cela me permit de réfléchir sur la fin probable de

l'affaire. Je voyais bien la possibilité de prolonger fort longtemps la

lutte; je n'en voyais guère de m'en tirer définitivement avec la vie

sauve...

Sur ces entrefaites, l'_Hispaniola_ toucha le banc de sable, vacilla

sur sa quille et soudain s'arrêta, en tombant sur le flanc de

bâbord,--le pont faisant avec l'horizon un angle de quarante-cinq

degrés; toute une masse d'eau rebondit par-dessus les bastingages,

balaya ce qui se trouvait devant elle, puis forma une espèce de mare

dans le creux.

Du coup, Hands et moi nous perdîmes simultanément notre équilibre, et

nous allâmes rouler ensemble jusqu'aux dalots,--suivis de près par le

mort au béret rouge, qui tomba derrière nous, tout raide et les bras

étendus. Nous étions si près l'un de l'autre, que ma tête frappa le

pied du second maître avec une violence dont mes dents furent ébranlées.

Mais je fus le premier à me relever, car Hands avait à se dégager du

cadavre.

La chute soudaine du navire n'en faisait pas moins du pont un champ de

course absolument impraticable. Il me fallait trouver, et sur l'heure,

un autre moyen de salut, car mon ennemi n'avait qu'à allonger le bras

pour m'atteindre. Avec la rapidité de l'éclair, je me jetai dans

les haubans de misaine, je grimpai sans perdre une minute, et je ne

m'arrêtai pour reprendre haleine qu'en me voyant arrivé à la grande

vergue.

La rapidité de mon action m'avait sauvé la vie, car le poignard de

Hands, lancé d'une main furieuse, vint frapper les haubans à un

demi-pied à peine au-dessous de moi. En regardant en bas, je vis

le brigand qui me considérait, la bouche grande ouverte, hébété de

surprise et de désappointement, après quoi il ramassa son arme.

Cela me donnait un moment de répit. J'en profitai pour changer

l'amorce de l'un de mes pistolets, et me mettre en devoir de recharger

complètement l'autre.

Hands me vit faire. Il comprit qu'il était perdu s'il me laissait le

temps d'achever cette opération. Et aussitôt, le poignard aux dents, il

se hissa lourdement dans les haubans, puis commença de les monter, non

sans une peine infinie et des gémissements continus.

Mais tandis qu'il traînait ainsi après lui sa jambe blessée, j'avais

tranquillement achevé mes préparatifs. Il était à un tiers environ de

son ascension, quand je m'adressai à lui, un pistolet de chaque main:

«Monsieur Hands, un pas de plus et je vous brûle la cervelle,» lui

dis-je.

Il s'arrêta. Je pus voir à l'expression de sa physionomie bestiale

qu'il essayait de réfléchir, et cela lui coûtait évidemment tant de

peine, que je ne pus m'empêcher de rire tout haut.

Enfin, avalant deux ou trois fois sa salive avant de parler, il

commença, sa figure portant toujours la même expression de perplexité

extrême. Il fut obligé pour parler d'ôter le poignard de sa bouche,

mais ne changea pas autrement sa position.

«Jim, me dit-il, m'est avis que nous sommes manche à manche, et qu'il

vaut mieux signer un traité. Je t'aurais pincé, sans cette damnée

secousse; mais je n'ai pas de chance!... Me voici donc réduit à

capituler, et c'est un peu dur, vois-tu, d'un maître marinier à un

gamin comme toi!»

Je buvais ses paroles et je souriais d'une oreille à l'autre, fier

comme un coq sur la crête d'un mur, quand soudain, rejetant sa main

droite en arrière, il s'arrêta. Quelque chose siffla comme une flèche

en fendant l'air. Je sentis un coup, puis une douleur aiguë, et je me

trouvai cloué au mât par l'épaule.

Dans la douleur affreuse et la surprise de ce moment,--je puis à peine

dire que ce fut par ma volonté, et je suis certain que ce fut sans

viser,--mes deux pistolets partirent, puis s'échappèrent de mes mains.

Ils ne tombèrent pas seuls.

Avec un cri étouffé, le misérable lâcha les haubans qu'il tenait de la

main gauche, et, la tête la première, s'abattit dans la mer...

XXVII

«PIÈCES DE HUIT!»

La chute du schooner sur son flanc gauche avait eu naturellement pour

conséquence d'incliner les mâts de telle sorte qu'au lieu d'être

perpendiculaires à la surface de la mer, ils fissent avec elle un angle

aigu. Aussi, mon poste élevé dans la grande vergue se trouvait-il

directement au-dessus de l'eau. Hands, arrivé moins haut que moi, était

tombé entre le navire et la verticale de mon corps. Je le vis remonter

un instant, dans un bouillonnement d'écume sanglante; puis il s'enfonça

pour toujours. Quand la tranquillité de l'eau fut rétablie, je pus le

voir gisant sur le sable fin, dans l'ombre projetée par le flanc du

navire. Un ou deux poissons frôlèrent son corps, et le frémissement de

l'eau lui rendit l'apparence de la vie, comme s'il avait encore tenté

de se soulever. Mais il était mort et bien mort, et devait servir de

pâture aux poissons, à la place même où il avait voulu me mettre...

A peine eus-je acquis cette certitude, que je me sentis saisi d'un

malaise et d'une terreur inexprimables. Mon sang coulait tout chaud sur

mon épaule. Le poignard de Hands, qui m'avait cloué au mât, brûlait

comme un fer rouge. Et cependant ce n'était pas la douleur physique qui

me faisait trembler,--c'était l'horreur de me dire que, si mes forces

m'abandonnaient, j'allais tomber du haut de la vergue dans cette eau

verte et tranquille, à côté du cadavre...

Un instant cette vision m'épouvanta au point que je fermai les yeux

pour résister au vertige, en me retenant aux vergues avec une telle

force que les ongles m'entraient dans la paume des mains. Peu à peu le

sang-froid me revint; mon pouls battit plus calme, et je pus réfléchir

sur ce que j'avais à faire.

Ma première pensée fut de me délivrer du poignard, en l'arrachant; mais

je le trouvai planté si profondément, et l'effort me coûta une douleur

si vive, que je lâchai prise avec un violent tressaillement.

Chose bizarre, ce mouvement même me tira d'affaire. Le poignard

avait été bien près de me manquer, car il ne me retenait que par une

pincée de peau sur le dessus de l'épaule; le tressaillement la fit se

déchirer, et je me trouvai débarrassé. Le sang coulait de plus belle,

cela va sans dire; mais enfin j'étais libre de mes mouvements et cloué

seulement par ma veste et ma chemise.

Une secousse acheva de me dégager en déchirant ces vêtements. Il ne me

resta plus qu'à redescendre sur le pont, par les haubans de tribord.

Car, pour rien au monde, je n'aurais voulu, tremblant comme j'étais,

m'aventurer sur ceux que les mains de Hands venaient à peine de lâcher.

Arrivé en bas, mon premier soin fut de panser tant bien que mal ma

blessure, qui me faisait beaucoup souffrir et continuait à saigner.

Elle était d'ailleurs sans gravité et ne m'empêchait pas de me servir

de mon bras.

Me voyant maître du schooner, je songeai alors à le débarrasser de

son dernier passager,--le cadavre d'O'Brien. J'ai déjà dit comment il

était tombé sur le bastingage de bâbord, où il avait l'attitude d'une

horrible et effrayante marionnette de grandeur naturelle. Cela me

laissait peu de chose à faire pour achever de le pousser par dessus

bord. Mes aventures tragiques commençaient à m'avoir singulièrement

aguerri contre la terreur des morts. Je pris le corps par la taille

comme un sac de son, et avec un grand effort je réussis à le faire

basculer. Il plongea avec un bruit sinistre et s'en alla lentement

tomber sur le sable du fond, à deux pas du cadavre de Hands. Le béret

rouge surnagea. Quand l'eau se fut calmée, je vis des poissons aller et

venir autour de cette épave.

J'étais maintenant absolument seul à bord. La marée commençait à

redescendre, et le soleil était déjà si bas sur l'horizon que les

pins de la rive gauche allongeaient leur ombre presque sur le pont du

schooner. La brise du soir se levait, et, quoique bien abrités par

la colline et les pins de l'est, les cordages se mettaient à gémir

doucement et les voiles à palpiter. Cela pouvait devenir un danger

pour le navire. Aussi m'empressai-je de courir aux deux focs et de

les abattre. Mais la voile de misaine était plus difficile à manier.

Son boute-hors avait naturellement suivi le mouvement du schooner,

au moment où il tombait sur le flanc, et trempait maintenant dans

l'eau avec deux ou trois pieds de toile. Je pensais bien que cette

circonstance même rendait mon intervention plus nécessaire; mais la

tension de la toile sous l'action de la brise était déjà si forte

que je n'osais plus entamer la lutte. Je me déterminai à tirer mon

couteau et à couper les drisses. Tout s'abattit à la fois, et une

bonne moitié de la voile, tombant à la surface de l'eau, y forma une

masse flottante par l'effet de l'air qui se trouvait emprisonné; j'eus

beau tirer de toutes mes forces, il me fut impossible de la ramener à

bord. J'y renonçai donc. J'avais fait tout ce qui dépendait de moi, et

l'_Hispaniola_ devait maintenant s'en remettre à sa bonne étoile.

Déjà le mouillage était plongé dans l'ombre; les derniers rayons du

couchant, passant à travers une éclaircie dans la masse des bois,

brillaient comme des rubis et des émeraudes sur les fleurs et les

buissons du navire naufragé; le froid commençait à se faire sentir;

la marée fuyait rapidement vers le large, et le schooner s'enfonçait

de plus en plus dans le sable. Je grimpai à l'avant et regardai

au-dessous de moi. L'eau semblait tout à fait basse. Empoignant à

deux mains l'amarre toujours pendante depuis que je l'avais coupée,

je me laissai doucement glisser et je pris pied sur le fond; le sable

était ferme et ondulé par le jusant, de sorte que je n'eus aucune

difficulté à marcher, avec de l'eau jusqu'à mi-corps. Ainsi je quittai

l'_Hispaniola_, couchée sur le flanc avec sa voile de misaine étendue

à côté d'elle. Le soleil venait de disparaître, et la brise soufflait

doucement dans les pins.

Je me sentais de la meilleure humeur du monde en prenant terre. Quoi

qu'il arrivât désormais, je laissais enfin la mer derrière mes talons.

Et je ne revenais pas les mains vides. Le schooner était là, débarrassé

des pirates et prêt à repartir avec les fidèles. Il ne me manquait

plus maintenant que de les rejoindre et de leur conter mes exploits.

Je pouvais m'attendre sans doute à être quelque peu grondé pour mon

escapade; mais je ne doutais pas que la capture de l'_Hispaniola_ ne

fût la meilleure des excuses et que le capitaine Smollett lui-même ne

fût le premier à convenir que je n'avais pas perdu mon temps. Dans ces

dispositions, je me mis en route pour le blockhaus. Me souvenant que

le ruisseau qui débouchait à l'est, dans le mouillage du capitaine

Kidd, venait de la colline aux deux pics sur ma gauche, je me dirigeai

d'abord de ce côté, afin de pouvoir le franchir plus aisément près

de la source. Le bois était peu touffu; j'eus bientôt tourné les

contreforts inférieurs de la colline et traversé le cours d'eau, en me

mouillant à peine jusqu'aux genoux.

Je me trouvai alors près de l'endroit où j'avais rencontré Ben Gunn,

et je commençai à marcher avec plus de précaution. La nuit était tout

à fait tombée quand je sortis de la vallée qui séparait les deux

pics. J'aperçus à ce moment sur le ciel une lueur que je supposai

projetée par le feu de mon homme, en train de préparer son dîner;

et je m'étonnai même un peu qu'il ne craignît pas d'attirer par

cette imprudence l'attention toujours en éveil de Silver. Puisque je

remarquais cette lueur, pourquoi les gens campés dans le marais ne la

verraient-ils pas aussi?

L'obscurité devenait de plus en plus profonde, et c'est à peine si je

pouvais me diriger. La double colline derrière moi et la Longue-Vue sur

ma droite s'effaçaient de plus en plus dans les ténèbres. Les étoiles

étaient encore pâles et peu nombreuses. Il m'arrivait à tout instant de

trébucher dans des fondrières ou de m'embarrasser en des broussailles.

Soudain, une lumière argentée se projeta sur le bas-fond. La lune

s'élevait lentement au-dessus de la Longue-Vue et, me suivant à travers

les arbres, semblait venir éclairer ma route. Dès lors, il me fut aisé

d'avancer, et mon voyage s'acheva promptement. Tantôt courant à perdre

haleine, tantôt allant d'un pas moins rapide, je finis par arriver en

vue du bosquet qui entourait le blockhaus.

Aussitôt je ralentis mon allure et je n'avançai plus qu'avec prudence.

Ce serait couronner tristement mes exploits, me disais-je, que de

recevoir par méprise une balle envoyée par mes amis. La lune montait

toujours, et sa lumière tombait maintenant presque à pic dans les

éclaircies du bois. Je fus surpris de voir tout à coup à travers les

arbres une lueur toute différente, ardente et rouge comme celle d'un

feu de joie. D'où elle venait, je ne pouvais le comprendre. Il fallut,

pour me l'expliquer, que j'arrivasse au bord même de la clairière où

s'élevait le blockhaus.

Je vis alors, de l'autre côté de l'édifice, et dans l'intervalle qui

le séparait de la palissade, un immense brasier en plein air, d'où

provenait cette lueur d'incendie.

L'île au trésor · 第 12 / 16 段