J'entendis des souliers ferrés se précipiter sur l'échelle du salon.
Je compris que les deux ivrognes, faisant enfin trêve à leur querelle,
venaient d'ouvrir les yeux à l'étendue de leur désastre.
Quant à moi, je m'étais déjà couché à plat au fond du misérable esquif,
n'attendant plus que la mort. A la sortie de la passe, je savais que
nous allions à peu près nécessairement nous précipiter sur la ligne des
brisants et que j'y trouverais la fin de tous mes maux. Et, quoique je
fusse peut-être prêt à mourir, je ne l'étais pas à regarder en face
l'épouvantable danger sur lequel je courais. Je fermai donc les yeux.
Longtemps j'attendis ainsi la mort, pensant à tout instant la voir
arriver, emporté dans une course vertigineuse sur la cime des vagues,
trempé jusqu'aux os par des gerbes d'écume. Puis, par degrés, la
fatigue eut raison de l'épouvante. Une sorte de stupeur s'empara de
moi; de l'engourdissement je passai au sommeil; bercé par les flots, je
me mis à rêver de chez nous, de ma mère et de l'_Amiral-Benbow_.
XXIV
LE VOYAGE DE LA PIROGUE
Il était grand jour quand je me réveillai, pour me trouver flottant
à l'extrémité sud-ouest de l'île. Le soleil était déjà au-dessus de
l'horizon, mais la Longue-Vue me le cachait encore; entre la montagne
et moi, j'apercevais de hautes falaises. A une portée de fusil, vers
ma droite, se dressait le cap de Tire-Bouline et, plus loin, le
Mât-de-Misaine: la colline noire et nue, le cap bordé de rochers.
Ma première idée fut naturellement d'empoigner la pagaie, de m'en
servir pour reprendre terre. Mais je ne tardai pas à abandonner cette
pensée. En avant des rochers, les brisants écumaient et hurlaient;
de soudaines réverbérations, des gerbes d'écume s'élançant dans les
airs et retombant à grand bruit, m'avertissaient du péril. Je me vis
précipité sur les rochers, déchiré et mis en pièces par l'irrésistible
puissance des vagues, ou m'épuisant en vains efforts pour leur échapper.
Et ce n'était pas tout, car, rampant sur les écueils ou se laissant
retomber avec fracas dans les flots, je vis d'énormes monstres marins,
des espèces de limaces molles et gluantes, d'une taille incroyable,
réunis par groupes de trente à quarante et qui remplissaient l'air de
leurs mugissements. On m'a dit depuis que c'étaient des veaux marins
parfaitement inoffensifs. Mais leur aspect, ajouté aux difficultés que
présentait l'approche du rivage, fut plus que suffisant pour m'ôter
l'envie de débarquer là. Je crois que je serais plutôt mort de faim en
pleine mer que de tenter l'aventure.
J'avais d'ailleurs dans la tête la carte de l'île, et je me rappelais
fort bien qu'après le cap de Tire-Bouline la côte s'infléchissait en
forme de golfe et laissait à découvert, à marée basse, une longue bande
de sable jaune. Plus au nord encore, venait un autre cap, désigné
sous le nom de cap des Bois, à cause des grands sapins verts qui le
couvraient en descendant jusqu'à la mer. Je savais aussi qu'un courant
longe la côte ouest de l'île, en se dirigeant vers le nord; et, voyant,
d'après ma position, que j'étais déjà sous l'influence de ce courant,
je préférai laisser le cap de Tire-Bouline derrière moi et réserver mes
forces pour tenter d'atterrir vers le cap des Bois.
La mer était assez grosse; mais, par bonheur, la brise soufflait du
sud, de sorte qu'il n'y avait pas lutte entre elle et le courant et que
les vagues se soulevaient et retombaient sans se briser. S'il en eût
été autrement, j'aurais infailliblement péri depuis longtemps. Mais,
dans l'état des choses, mon petit bateau flottait avec une légèreté et
une immunité surprenantes. Par instants, couché comme je l'étais au
fond de la pirogue et ne laissant dépasser qu'un œil au-dessus du bord,
je voyais une énorme montagne bleue se soulever tout près de moi; mais
la pirogue ne faisait que bondir un peu plus haut, danser comme sur des
ressorts, et, légère comme un oiseau, glisser dans la vallée.
Je finis par m'enhardir et m'asseoir pour m'essayer à la manœuvre de
la pagaie. Mais le plus léger changement dans la répartition du poids
peut produire d'étranges différences dans la manière dont se comporte
une pirogue. A peine avais-je modifié mon assiette que l'esquif,
abandonnant son doux balancement, se mit à descendre comme une flèche
sur la pente liquide et, en se relevant, alla piquer sa pointe droit
dans le flanc de la vague suivante.
Trempé et terrifié, je retombai sans plus tarder dans mon attitude
première. Sur quoi, la pirogue retrouva immédiatement son équilibre et
se remit à me porter aussi doucement qu'auparavant parmi les vagues. Je
vis bien qu'il ne fallait pas songer à la guider. Et alors quel espoir
me restait-il de jamais regagner la terre?
Une frayeur nouvelle s'empara de moi. Malgré tout, pourtant, je ne
perdis pas la tête. D'abord, en prenant soin d'éviter tout mouvement
brusque, je commençai par vider le bateau, avec mon bonnet, de l'eau
qu'il avait embarquée; puis, replaçant mon œil au niveau du bord, je
me mis à étudier comment s'arrangeait mon esquif pour naviguer si
tranquillement sur une si grosse mer.
Je remarquai alors que chaque vague, au lieu d'être la montagne lisse
qu'elle paraît être du rivage, ou du pont d'un navire, ressemble
parfaitement à une véritable montagne terrestre, avec ses pics, ses
plateaux et ses vallées. La pirogue, abandonnée à elle-même, tournait
en rencontrant le moindre obstacle, enfilait pour ainsi dire son chemin
dans ces vallées, évitait les pentes raides, les précipices et les pics
sourcilleux.
«Il est donc évident, me disais-je, qu'il faut rester couché comme je
le suis, pour ne pas déranger l'équilibre; mais il est clair aussi que
je puis mettre ma pagaie en dehors et, de temps en temps, dans des
endroits bien choisis, donner à la pirogue une impulsion vers la terre.»
Aussitôt fait que pensé. Je me soulevai sur mes coudes, dans l'attitude
la plus incommode, et je risquai à deux ou trois reprises un faible
coup de pagaie dans la direction de la côte. Je n'obtins pas un
énorme résultat, mais enfin j'obtins un résultat appréciable; et,
quand j'approchai du cap des Bois, je vis que, quoique je dusse
infailliblement le manquer, j'avais cependant gagné une centaine de
mètres vers l'est. En fait, j'étais très près du rivage; je voyais la
fraîche et verte cime des arbres se balancer sous la brise, et je me
sentais presque sûr d'atteindre le promontoire suivant.
Il était temps, car je commençais à être torturé par la soif. L'ardeur
du soleil, l'éclat des rayons réfléchis par les vagues comme par autant
de miroirs à facettes, l'eau de mer qui séchait sur moi en couvrant
de sel mes lèvres mêmes, tout cela se combinait pour mettre ma gorge
en feu. La vue des arbres si près de moi me donnait une envie folle
d'y arriver et de m'abriter sous leur ombre. Mais le courant m'emporta
bientôt au delà de la pointe, et, comme je débouchais dans la baie
suivante, j'aperçus un objet qui changea brusquement le cours de mes
idées.
Tout droit devant moi, à moins d'un mille de distance, je voyais
l'_Hispaniola_, sous voiles. Évidemment j'allais être pris; mais
j'étais dans une telle détresse, par besoin de boire, que je ne savais
plus si je devais être content ou fâché de cette perspective. Longtemps
avant d'en venir à une conclusion, la surprise avait pris possession
entière de mon esprit et je ne me trouvais capable que d'écarquiller
les yeux d'étonnement.
L'_Hispaniola_ portait sa voile de misaine, avec deux focs, et la toile
blanche, frappée par le soleil, resplendissait comme de la neige ou
de l'argent. Quand je la découvris, ces trois voiles étaient gonflées
par le vent et elle allait vers le nord-ouest. J'en conclus que les
hommes qui se trouvaient à bord cherchaient à faire le tour de l'île
pour revenir au mouillage. Tout d'un coup, elle se mit à porter vers
l'ouest, ce qui me fit croire que j'avais été vu et qu'on se préparait
à me donner la chasse. Mais, finalement, elle tomba droit contre le
vent, et s'arrêtant court, elle resta un instant comme indécise, ses
voiles battant les mâts.
«Les brutes! me dis-je. Je gage qu'ils sont encore ivres-morts!...»
Et je me représentai comme le capitaine Smollett les aurait fait danser
en pareil cas.
Cependant, le schooner avait graduellement tourné sur lui-même et
repris le vent; ses voiles s'étant de nouveau gonflées, il vogua assez
vite pendant deux ou trois minutes, puis s'arrêta court, comme la
première fois. Cela se répéta à plusieurs reprises. Allant et venant,
ici, de là, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, l'_Hispaniola_ errait
à l'aventure, et chaque mouvement se terminait de la même manière, les
voiles retombant contre le mât. Il devint certain pour moi que personne
ne tenait la barre. Et, s'il en était ainsi, où se trouvaient donc les
hommes? Ou ils étaient ivres à ne plus avoir conscience de ce qui se
passait, ou ils avaient abandonné le navire.
«Si je pouvais seulement l'aborder, me dis-je, peut-être arriverais-je
à le ramener à son capitaine!»
Le courant entraînait le schooner et la pirogue dans la même direction.
Quant aux voiles du schooner, elles agissaient d'une façon si
désordonnée et si intermittente, et à chaque temps d'arrêt le navire
restait si indécis, qu'il ne gagnait assurément pas sur moi, si même
il ne perdait pas. Si seulement j'osais m'asseoir pour pagayer, je me
sentais sûr de le rejoindre. Le projet avait un air d'aventure qui me
plut, et le souvenir du tonneau d'eau fraîche près de la porte du salon
redoubla mon courage.
Je me relevai et je reçus immédiatement comme salut un nuage d'embruns
en pleine figure. Mais, cette fois, je ne cédai pas, et je me mis à
pagayer de toute ma force vers l'_Hispaniola_. Une fois, un si gros
paquet d'eau inonda mon embarcation, que je dus m'arrêter pour la
vider, le cœur battant comme un oiseau en cage. Mais, par degrés,
je me pénétrai de l'esprit de la chose et je finis par guider assez
convenablement ma pirogue parmi les vagues, non sans recevoir de temps
en temps un coup sur mon avant ou une gerbe d'écume sur la face. Peu
m'importait, car j'avançais maintenant et je gagnais visiblement sur
le schooner. Bientôt je vis étinceler les cuivres du gouvernail, comme
il battait sur l'arrière. Et toujours personne sur le pont!... J'étais
bien obligé de me dire qu'on avait déserté le navire. En tout cas,
si les hommes s'y trouvaient encore, ils devaient être ivres dans le
salon, et alors il serait peut-être possible de les y enfermer et de
faire du schooner ce que je jugerais à propos.
Pendant assez longtemps, il était resté dans la pire position possible
pour moi,--immobile, son avant tourné vers le sud. Il dérivait alors,
bien entendu. Bientôt son avant portait à l'ouest, ses voiles se
remplissaient à demi et le ramenaient en un moment droit sous le vent.
Et le résultat était qu'il s'enfuyait devant moi au moment où je
pouvais me croire sur le point de l'atteindre.
Mais enfin je crus avoir trouvé l'instant favorable. La brise était à
peu près tombée pendant quelques secondes; le courant faisant tourner
l'_Hispaniola_ sur elle-même, elle me présenta sa poupe, avec la
fenêtre gauche ouverte, et la lampe toujours allumée au-dessus de la
table, en plein jour, la grande voile tombait le long du mât comme un
drapeau. Sauf pour le lent mouvement de progression que lui imprimait
le courant, le navire semblait être à l'ancre. Je redoublai d'efforts
pour le rejoindre, et je n'en étais pas à cent mètres quand un souffle
de brise arriva, tomba dans les voiles par bâbord, et le fit repartir
en rasant l'eau comme une hirondelle.
Mon premier mouvement fut le désespoir. Le second fut la joie du
triomphe. L'_Hispaniola_ virait et me présentait le flanc; elle virait
encore et revenait sur moi; elle franchissait la moitié, puis les
deux tiers, puis les trois quarts de la distance qui nous séparait.
Elle allait m'atteindre. Je voyais les vagues bouillonnant toutes
blanches sous sa proue. D'en bas, dans ma pirogue, elle me paraissait
effroyablement haute.
Et tout d'un coup je mesurai l'étendue du péril. Mais j'eus à peine le
temps de penser, à peine le temps d'agir pour y échapper. J'étais sur
le sommet d'une lame quand le schooner plongea son avant dans la plus
proche. Son beaupré s'allongeait au-dessus de ma tête. Je me dressai
debout et je pris mon élan en repoussant la pirogue sous mes pieds.
D'une main je saisis le bâton de foc, tandis que mes jambes, pendues
dans le vide, cherchaient et finissaient par trouver aussi un appui sur
les barbes de beaupré. Et, comme je restais accroché à l'avant, presque
sans haleine, un coup sourd m'annonça que le schooner avait frappé
et coulé la pirogue. Je restais sur l'_Hispaniola_, sans retraite
possible.
XXV
J'ABATS LE DRAPEAU NOIR
J'avais à peine réussi à me hisser à califourchon sur le beaupré quand
le grand foc se remplit de vent et, se tendant d'un coup sec comme une
détonation, nous emporta vers le nord. Le schooner frémit jusqu'à la
quille par l'effet de la secousse. Mais l'instant d'après, les autres
voiles ayant pris le vent, le foc retomba. Je n'en avais pas moins
manqué être précipité à la mer. Aussi m'empressai-je de quitter cette
dangereuse position, et, rampant sur le beaupré, j'allai tomber la tête
en avant sur le gaillard. Je me trouvais sur le côté du vent, et, comme
la grande voile était encore tendue, elle me cachait une partie de
l'arrière. Le pont semblait être désert. Il n'avait pas été lavé depuis
la révolte et portait de nombreuses traces de pieds. Une bouteille
vide, le goulot cassé, roulait comme une chose vivante entre les datois.
Mais soudain l'_Hispaniola_ arriva face au vent. Les focs craquèrent
bruyamment derrière moi; le gouvernail battit contre l'arrière; tout
le navire tressaillit et fit un plongeon à soulever le cœur; en même
temps, le boute-hors du grand mât tourna en dedans, la voile gémit
sur ses poulies et me laissa voir l'arrière. J'aperçus alors les deux
hommes de garde: l'un, celui qui avait un béret rouge, couché sur le
dos, raide comme une pique, les bras étendus comme ceux d'un crucifix,
montrant toutes ses dents entre ses lèvres tordues par une sorte de
rictus sinistre; l'autre, Israël Hands, accoté contre le bastingage, le
menton sur la poitrine, les deux mains pendant ouvertes, la face pâle
comme cire sous son hâle...
Pendant quelques minutes, le schooner continua à bondir et à courir
de côté comme un cheval vicieux, les voiles prenant le vent tantôt
à bâbord, tantôt à tribord, le boute-hors allant et venant, jusqu'à
ce que le mât gémît sous l'effort. De temps en temps, une envolée
d'embruns tombait sur le pont, ou les bossoirs se heurtaient comme un
bélier contre la lame; car la mer était moins clémente à ce grand et
lourd navire qu'à ma pauvre pirogue informe, maintenant disparue à
jamais.
A chaque soubresaut du schooner, l'homme au béret rouge glissait de
côté et d'autre; et, chose horrible à voir, ni son attitude ni son
affreux rictus aux dents blanches n'étaient changés par ce mouvement;
à chaque soubresaut, encore, Hands semblait se replier sur lui-même
et s'abaisser vers le pont, ses pieds glissant toujours plus loin et
son corps penchant vers l'arrière, de sorte que sa figure devenait
graduellement invisible pour moi, et que je finis par ne plus
apercevoir que son oreille et le bout d'un de ses favoris. Je remarquai
qu'auprès d'eux le pont était taché de larges plaques de sang, et je
commençai à croire qu'ils s'étaient mutuellement tués dans leur rage
d'ivrognes.
Tandis que je regardais ce terrible spectacle et que je réfléchissais,
un moment de calme survint, et, comme le schooner s'arrêtait, Israël
Hands se retourna sur le côté; puis, avec un gémissement sourd, il se
souleva et reprit l'attitude dans laquelle je l'avais vu d'abord. Ce
gémissement, qui indiquait une souffrance et une fatigue mortelles, et
la manière dont sa mâchoire pendait, m'allèrent au cœur. Mais je me
rappelai la conversation que j'avais entendue, du fond du tonneau aux
pommes, et toute pitié m'abandonna. Je me dirigeai vers l'arrière, et
m'arrêtant au grand mât:
«Me voici de retour à bord, monsieur Hands, lui dis-je avec ironie.»
Il tourna lentement les yeux vers moi; mais sans doute il était trop
épuisé pour marquer aucune surprise. Tout ce qu'il put faire fut
d'articuler ces mots:
«De l'eau-de-vie!...»
Je vis qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Évitant le boute-hors qui
revenait une fois de plus en dedans, je me glissai à l'arrière et je
descendis au salon.
Rien ne pourrait donner une idée exacte du désordre que j'y trouvai.
Tous les coffres, tiroirs et réduits fermés à clef avaient été forcés,
sans doute pour chercher la carte. Le plancher était couvert de boue,
là où les coquins s'étaient assis pour boire ou se concerter après
avoir pataugé dans le marais. Les boiseries, peintes en blanc et
bordées de perles dorées, portaient çà et là des empreintes de mains
sales. Des douzaines de bouteilles vides cliquetaient dans les coins au
roulis du navire. Un livre appartenant au docteur était ouvert sur la
table, la moitié des feuilles déchirées, probablement pour allumer des
pipes. Sur tout cela, la lampe suspendue au plafond laissait tomber sa
lueur fumeuse et mourante.
Je descendis à la soute aux vivres. Tous les barils avaient déjà
disparu, avec un nombre inouï de bouteilles. Il est sûr que pas un
des rebelles ne devait avoir cessé d'être ivre depuis le commencement
de la révolte. Je finis pourtant par mettre la main sur une bouteille
d'eau-de-vie pour Hands; et pour moi je découvris un peu de biscuit,
des fruits conservés, une grappe de raisin sec, un morceau de fromage.
Je remontai aussitôt sur le pont, je plaçai mes provisions près du
gouvernail, hors de portée des mains du blessé, et, me dirigeant vers
le tonneau d'eau, je commençai par aller en boire une longue gorgée.
Puis je revins vers Hands et je lui remis la bouteille d'eau-de-vie.
Il en but au moins le quart sans respirer.
«Tonnerre! dit-il enfin, ce n'était pas sans besoin!...»
Je m'étais déjà établi dans mon coin et j'avais commencé mon déjeuner:
«Vous êtes grièvement blessé?» demandai-je.
Il fit entendre une sorte de grognement ou, pour mieux dire,
d'aboiement.
«Bah! répondit-il, si ce sacré docteur était à bord il m'aurait
bientôt remis sur pied. Mais je n'ai pas de chance, voilà ma grande
maladie... Quant à ce requin-là, il est mort et bien mort, reprit-t-il
en désignant l'homme au béret rouge... Un triste matelot, sur ma
parole!... Mais d'où diable sortez-vous, Hawkins?
--Ma foi, monsieur Hands, lui dis-je, je suis venu à bord pour prendre
possession de ce navire, et vous voudrez bien jusqu'à nouvel ordre me
considérer comme votre capitaine.»
Il me jeta un regard sombre, mais ne répliqua rien. Ses joues étaient
un peu moins pâles; mais il paraissait encore bien faible, et, chaque
fois que le schooner donnait une secousse, il recommençait à glisser
sur le pont, comme je l'avais déjà vu faire.
«A propos, repris-je, je ne puis pas tolérer ici ce drapeau noir,
monsieur Hands. Avec votre permission, je vais l'abattre. Mieux vaut
encore ne pas en avoir, qu'arborer une couleur pareille!...»
Je fis comme je disais, et, empoignant la ligne du maudit drapeau noir,
je l'amenai, puis le jetai à la mer. Sur quoi, j'ôtai mon bonnet en
criant:
«Bonsoir au capitaine Silver!»
Hands me considérait d'un air attentif et rusé, le menton toujours
appuyé sur sa poitrine.
«J'imagine, dit-il enfin, j'imagine, capitaine Hawkins, que votre idée
est maintenant de revenir à terre?... Si nous en causions un brin?
--Volontiers, monsieur Hands, répondis-je. Causons.»
Et je me remis à manger de grand appétit.
«Ce gaillard-là et moi, reprit-il en me montrant le cadavre d'un
faible mouvement de tête,--ce gaillard-là et moi,--c'était un nommé
O'Brien, un misérable Irlandais,--eh bien, lui et moi nous avions pris
un peu de toile avec l'intention de rentrer au mouillage!... Mais il
est mort, à présent, mort comme un sabot, et je ne vois guère qui
pourra se charger de diriger le navire... Ce ne sera toujours pas toi,
je pense, à moins que je ne te dise ce qu'il y a à faire... Eh bien,
voici ce que je propose: tu me donneras à boire et à manger, avec un
vieux mouchoir pour bander ma blessure; et moi je t'indiquerai la
manœuvre... C'est ce qui s'appelle parler, pas vrai?...
--Il faut que je vous dise une chose, répliquai-je. Je ne veux pas
revenir au mouillage du capitaine Kidd. Mon intention est de pénétrer
dans la petite rade du nord et d'y échouer tranquillement le schooner.
--Bien sûr! s'écria-t-il. C'est une excellente idée. Parbleu, mon
fiston, je ne suis pas aussi mauvais diable que j'en ai l'air. J'ai des
yeux pour voir, n'est-ce pas?... Je sais m'avouer vaincu quand il n'y a
pas autre chose à faire. C'est toi qui es le maître, et je n'ai pas le
choix... Va donc pour la petite rade du nord!... Tu me dirais d'aller
droit au quai des Pendus, il le faudrait bien, nom d'un tonnerre!...»
C'était faire de nécessité vertu et prendre la chose du bon côté. Le
traité fut conclu sur l'heure. En trois minutes, sur les indications
de Hands, j'avais mis l'_Hispaniola_ en bonne route, et nous voguions
tranquillement le long de la côte, avec vent arrière; je pouvais
espérer de doubler la pointe nord avant midi, de descendre au niveau
de la petite rade avant la marée haute, et là, d'échouer le schooner
en toute sûreté sur une plage de sable, pour attendre que le jusant le
laissât à sec et nous permît de prendre terre.
Quand je vis tout en règle, j'attachai la barre du gouvernail avec un
bout de corde et je descendis fouiller dans ma malle, où je pris un
foulard de soie qui me venait de ma mère. Je le rapportai au blessé,
que j'aidai de mon mieux à panser la large plaie béante qu'il avait
à la cuisse; puis je lui donnai à manger et il but encore une ou deux
gorgées d'eau-de-vie. Le résultat fut une amélioration évidente dans
son état; il se redressa, se mit à parler plus clairement et plus fort
et devint de toute manière un autre homme.
La brise nous favorisait à souhait. Le schooner filait devant elle
comme un oiseau; je voyais fuir la côte à notre droite et le paysage
se modifier de minute en minute. Nous eûmes bientôt dépassé les hautes
terres, et nous commençâmes de longer un rivage bas et sablonneux,
parsemé de sapins nains; puis, nous le laissâmes derrière nous pour
doubler la pointe qui termine l'île vers le nord.
Tout compte fait, j'étais enchanté de moi-même et de ma nouvelle
dignité, mis en belle humeur par le beau temps, le soleil et le
panorama changeant de la côte. J'avais de l'eau à discrétion, autant de
bonnes choses à manger que je pouvais en désirer; ma conscience, qui
m'avait assez durement reproché ma désertion, était maintenant apaisée
par la merveilleuse conquête qui en résultait. Mon bonheur aurait été
complet, n'eussent été les yeux du second maître, qui me suivaient
sur le pont avec une expression que je trouvais ironique, et aussi
l'étrange sourire qui s'ébauchait par instants sur ses lèvres. Oui, je
ne me trompais pas: il y avait, dans ce sourire, de la souffrance et de
la faiblesse, comme dans celui d'un vieillard malade; mais il y avait
aussi un grain de dérision et peut-être de perfidie, quand il croyait
que, tout entier à mon ouvrage, je ne le voyais pas m'observer en
dessous.
XXVI
ISRAEL HANDS
La brise, qui semblait nous obéir, venait de tourner à l'ouest. Il
nous fut donc on ne peut plus aisé d'arriver du coin nord-est de l'île
à l'entrée de la baie du nord. Mais, une fois là, comme nous étions
dépourvus d'ancre, et comme il ne pouvait être question d'échouer le
schooner avant que la marée fût au plus haut, nous n'avions plus qu'à
nous croiser les bras. Le second maître m'avait dit comment je devais
m'y prendre pour rester en panne.
Je finis par réussir après trois ou quatre essais infructueux; et
alors, pour passer le temps, nous nous remîmes à manger.
«Capitaine, me dit Hands quand il vit que je m'arrêtais, et mon vieux
camarade O'Brien, que voilà... pourquoi ne le jetterions-nous pas à la
mer?... En général, je ne suis pas dégoûté... mais il n'est pas beau à
voir, vrai!...
--Je ne suis pas assez fort, et la besogne ne me sourit guère,
répondis-je avec frisson. Il peut bien rester là, après tout!...