Mais quatre autres assaillants avaient réussi à franchir la palissade,

et sept ou huit autres, ayant évidemment plusieurs fusils, dirigeaient

sous bois un feu nourri contre le blockhaus.

Les quatre qui avaient sauté dans l'enclos s'élancèrent sans perdre

un instant vers nous, en poussant des cris sauvages. Ceux qui étaient

restés sous bois, criaient aussi pour les encourager. De notre côté, on

tirait sans s'arrêter. Mais la précipitation des tireurs était telle

qu'aucun coup ne portait. En un clin d'œil, les quatre assaillants

avaient escaladé le monticule et ils arrivaient sur nous.

[Illustration: XIV

PERDANT PIED, JE ROULAI LA TÊTE LA PREMIÈRE.]

La face de Job Andersen, le second maître, se montra la première au

trou du milieu.

«Tout le monde à l'assaut! tout le monde à l'assaut!» criait-il d'une

voix tonnante.

Presque au même instant, un autre empoignait le fusil de Hunter par

le canon, le lui arrachait des mains, puis, le repoussant violemment

dans l'embrasure, portait au pauvre garçon, en pleine poitrine, un coup

de crosse qui le renversa privé de sentiment. Un troisième, faisant

le tour de l'édifice, apparaissait à la porte, coutelas en main, et

tombait sur le docteur.

La position était en quelque sorte renversée. Tout à l'heure nous

tirions à couvert contre un ennemi exposé à nos coups. Maintenant

c'est nous qui étions couchés en joue par des ennemis invisibles.

Heureusement la fumée nous valut une immunité relative. On ne se voyait

plus à deux pas. J'entendis des cris confus, des coups de pistolet, un

gémissement de douleur; puis la voix du capitaine:

«Dehors, mes enfants... Au couteau!... Et tout le monde dehors!...»

Je pris un coutelas dans la pile, et quelqu'un que je n'eus pas

le temps de reconnaître, en en prenant un autre au même instant,

m'en donna un coup qui me mit les doigts en sang. A peine y fis-je

attention, tant j'avais hâte de m'élancer dehors en plein soleil.

J'aperçus le docteur qui poursuivait son agresseur jusqu'au bas du

monticule et lui logeait un coup de pointe dans la tête.

«Restez autour de la maison, mes enfants!...» criait le capitaine.

Et même au milieu de ce tumulte je remarquai un changement notable dans

sa voix.

J'obéis machinalement et je tournai vers l'est, mon couteau à la main.

Au coin de la maison, je me trouvai face à face avec Andersen. Il

poussa un hurlement sauvage en brandissant son coutelas. Mais je n'eus

même pas le temps d'avoir peur: aussi prompt que l'éclair, je fis un

saut de côté, avant que le coup se fût abattu sur moi, et, perdant pied

dans le sable, je roulai la tête la première sur la pente. J'avais eu

le temps de voir les autres rebelles s'élancer tous à la fois sur la

palissade pour en finir. L'un d'eux, coiffé d'un béret rouge, et son

coutelas entre les dents, avait déjà enjambé le haut de la clôture;

un autre montrait sa tête un peu plus loin. Tout se passa si vite,

qu'en me relevant je retrouvai ces deux hommes exactement dans la même

attitude. Cependant, dans cet instant rapide, la victoire venait de se

décider, et elle était pour nous.

Gray, qui arrivait sur mes talons, avait abattu Andersen avant que

le géant eût eu seulement le temps de relever le bras, après m'avoir

manqué. Un autre rebelle, frappé d'une balle au moment où il venait

de tirer par une de nos meurtrières, expirait, son pistolet encore

fumant à la main. Le docteur avait réglé le compte du troisième. Le

quatrième de ceux qui avaient pu pénétrer dans l'enclos jugea à propos

d'abandonner l'entreprise, et, laissant son couteau sur le champ de

bataille, se hâta de revenir à la palissade.

«Tirez, mais tirez donc! criait le docteur. Et vous, mes enfants,

remettez-vous à couvert.»

Mais son ordre ne fut pas obéi. Le quatrième assaillant put repasser

la palissade et s'enfuir sous bois avec les autres. L'instant d'après,

il ne restait plus que les rebelles tombés à l'assaut, dont quatre à

l'intérieur et un à l'extérieur de la palissade.

Nous étions rentrés dans le blockhaus, les survivants pouvant d'une

minute à l'autre revenir à la charge. La fumée commençait à se

dissiper; nous pûmes voir combien la victoire nous coûtait cher.

Hunter était resté privé de sentiment au pied de sa meurtrière.

Joyce gisait devant la sienne, frappé d'une balle dans la tête et ne

respirant déjà plus; au milieu de la salle, le squire soutenait le

capitaine; ils étaient tous les deux d'une pâleur mortelle.

«Le capitaine est blessé, dit M. Trelawney.

--Ils sont partis? demanda M. Smollett.

--Ceux qui ont pu, répondit le docteur. Mais il y en a cinq à bord.

--Cinq! s'écria le capitaine. Tout va bien. Nous voici quatre contre

neuf, ce qui vaut mieux que d'être sept contre dix-neuf, comme nous

étions hier[4].»

[4] Les rebelles furent bientôt au nombre de huit seulement; car

l'homme blessé par M. Trelawney à bord du schooner mourut le soir

même. Mais nous n'en savions rien encore.

XXII

COMMENT JE REPRIS LA MER

Les rebelles ne reparurent pas et ne donnèrent plus signe de vie. Ils

avaient leur compte pour ce jour-là, selon l'expression du capitaine.

Nous eûmes donc tout le temps de panser les blessés et de préparer

notre dîner. Le squire et moi nous étions chargés de ce soin, et les

gémissements des patients, tandis que le docteur les examinait, étaient

chose si horrible à l'intérieur du blockhaus, que nous préférâmes, en

dépit du danger, aller faire notre cuisine en plein air.

Des huit hommes qui avaient été atteints dans le combat, trois

seulement respiraient encore: le capitaine Smollett, Hunter, et le

pirate blessé à la meurtrière. Encore celui-ci était-il à peu près

mort, car il expira entre les mains du docteur. Hunter, en dépit de

nos soins, ne reprit pas connaissance. Toute la journée, il râla, et

au milieu de la nuit, sans avoir prononcé une seule parole, ni indiqué

par aucun signe qu'il eût conscience de ce qui lui arrivait, il rendit

le dernier soupir. Quant au capitaine, il était grièvement blessé,

mais non pas mortellement. Aucun organe essentiel n'avait été atteint.

Une balle lui avait brisé l'omoplate; une autre lui avait traversé

les muscles du mollet. Le docteur croyait pouvoir affirmer qu'il en

reviendrait; mais le repos le plus absolu lui était nécessaire; il ne

fallait pas qu'il bougeât, ni même qu'il ouvrît la bouche.

Pour moi, je n'avais rien qu'une longue coupure sur les doigts. Le

docteur y appliqua une bande de taffetas gommé et me tira les oreilles

par-dessus le marché.

Aussitôt après dîner, le squire et lui tinrent conseil auprès du

capitaine. La délibération fut assez longue; quand elle eut pris fin,

il était midi passé, le docteur prit son chapeau et ses pistolets,

passa un coutelas dans sa ceinture, mit la carte dans sa poche, un

fusil sur son épaule, puis il descendit à la palissade, l'escalada

prestement et partit à travers bois.

J'étais assis avec Gray au bout de la salle, afin de n'être pas à

portée d'entendre ce que disaient nos chefs en se consultant. Au moment

où Gray vit disparaître le docteur, sa stupéfaction fut si profonde

qu'il en oublia de fumer sa pipe.

«Le diable m'emporte, s'écria-t-il, le docteur est fou.

--N'ayez crainte, lui répondis-je, il est assurément le dernier de nous

à qui ce malheur arrivera.

--Alors, camarade, c'est moi qui ai perdu la tête, répliqua Gray, car

je ne comprends rien à sa conduite.

--Bah! il doit avoir son idée, repris-je. Peut-être va-t-il trouver Ben

Gunn.»

Je devinais juste, comme la suite des événements le démontra. Mais,

en attendant, comme il faisait aussi chaud dans le blockhaus que dans

l'enclos palissadé, je me mis à ruminer, moi aussi, un projet de

promenade qui était loin d'être raisonnable. Cela me prit en me faisant

une image enchanteresse du plaisir que devait trouver le docteur à

marcher sous bois, à l'ombre des arbres, en humant la bonne odeur des

pins et en entendant autour de lui le chant des oiseaux,--tandis que

j'étais là à griller dans cette casemate, les vêtements collés par la

résine, au milieu des cadavres et du sang.

Tout en lavant à grande eau le plancher de la salle, d'abord, puis la

vaisselle du dîner, je laissais insensiblement ces pensées s'emparer de

mon imagination; elles finirent par la dominer entièrement. Enfin, à

un certain moment, me trouvant près d'un sac de biscuits et remarquant

que personne ne faisait attention à moi, je fis le premier pas dans la

voie d'une escapade, en commençant par remplir mes poches de biscuit.

C'était insensé, si l'on veut. Assurément, j'allais m'engager dans

une entreprise des plus téméraires. Mais j'étais au moins décidé

à m'entourer de toutes les précautions possibles; et je calculais

que,--quoi qu'il arrivât,--ces biscuits m'empêcheraient toujours de

mourir de faim pendant vingt-quatre heures.

Le second pas fut de m'emparer d'une paire de pistolets, que je cachai

sous ma jaquette avec ma poire à poudre et un petit sac de balles.

Quant au plan que j'avais en tête, il n'était pas en lui-même des plus

mauvais. Il s'agissait de descendre vers le banc de sable qui séparait

le mouillage de la pleine mer à l'est, de retrouver la Roche-Blanche,

que j'avais observée la veille, et de m'assurer si le bateau dont

m'avait parlé Ben Gunn y était caché ou non. La vérification du fait

avait assurément son importance, je le crois encore à l'heure qu'il

est. Seulement, comme j'étais certain qu'on ne me permettrait pas de

quitter le blockhaus, je résolus de partir sans tambour ni trompette

et de m'échapper quand personne ne me verrait. C'est là ce qui rendit

ma tentative coupable. Mais je n'étais qu'un enfant et je ne sus pas

résister à la tentation.

Saisissant donc un moment où le squire et Gray étaient occupés à

renouveler le pansement du capitaine,--je me glissai jusqu'à la

palissade; je la franchis, et j'avais détalé dans les bois avant que

mon absence eût seulement été remarquée.

C'était ma seconde équipée, plus imprudente encore que la première, car

je ne laissais que deux hommes valides pour défendre le fort. Et, comme

celle-là pourtant, elle devait servir à notre salut.

Je me dirigeai tout droit vers la côte orientale, car j'avais décidé

de longer la langue de terre en question, du côté du large, pour

éviter d'être aperçu par les pirates. L'après-midi était déjà très

avancée; mais le soleil n'avait pas encore disparu à l'horizon et la

chaleur était accablante. Tout en marchant dans les bois, j'entendais

le grondement lointain des brisants, et, en même temps, l'agitation

des feuilles et des hautes branches me montrait que la brise de mer

était assez forte. Bientôt l'air devint plus vif et plus frais. Encore

quelques pas, et je débouchais sur la lisière du fourré. Au loin, la

mer bleue s'étendait jusqu'à l'horizon. Presque à mes pieds, les flots

venaient rouler en écumant sur la grève, car jamais ils n'étaient

calmes autour de l'île au Trésor. Le soleil pouvait être brûlant,

l'atmosphère sans souffle, la mer rester au large aussi unie qu'un

miroir: toujours d'énormes vagues faisaient retentir leur tonnerre le

long de la côte; il n'y avait pas un seul point de l'île où nuit et

jour on n'entendit leur mugissement, plus ou moins affaibli par la

distance.

Je marchai donc le long de ces vagues, en me dirigeant vers le sud;

puis, quand je crus m'être suffisamment avancé dans cette direction, je

profitai de l'abri de quelques buissons pour me glisser avec précaution

jusqu'à la ligne de faîte de la langue de terre.

Derrière moi, j'avais la mer; devant moi, le mouillage, qui semblait

aussi mort qu'un lac de plomb, abrité qu'il était par l'île du

Squelette; et, se réfléchissant dans ce miroir, l'_Hispaniola_

immobile, avec le drapeau noir à sa corne.

Une des chaloupes se trouvait amarrée à tribord, et dans cette chaloupe

je reconnus Silver. Deux hommes se penchaient aux bastingages,

au-dessus de lui; l'un d'eux portait un béret rouge, c'était évidemment

le même coquin que j'avais vu quelques heures plus tôt à califourchon

sur la palissade. Ils semblaient être en train de rire et de causer;

mais, à la distance de plus d'un mille, qui me séparait d'eux, il

m'était naturellement impossible de distinguer un mot de ce qu'ils

disaient. J'entendis pourtant des cris horribles qui éclatèrent tout

à coup, non sans me faire d'abord grand'peur; mais je ne tardai pas à

reconnaître la voix du _capitaine Flint_, le perroquet de Silver, et

j'arrivai même à distinguer le brillant plumage de l'oiseau, perché sur

le poing de son maître.

La chaloupe s'éloigna bientôt pour revenir au rivage. L'homme au béret

rouge et son compagnon rentrèrent alors dans l'intérieur du navire, par

l'escalier du salon.

Précisément à ce moment, le soleil disparaissait derrière la

Longue-Vue; un brouillard épais s'éleva aussitôt du marécage; la venue

prochaine de la nuit s'annonçait. Je vis qu'il n'y avait pas de temps à

perdre si je voulais trouver ce soir même la barque de Ben Gunn.

La Roche-Blanche, très visible au-dessus des broussailles, se trouvait

à trois ou quatre cents pas environ vers l'extrémité de la pointe.

Je fus néanmoins assez longtemps à y arriver, car j'avais soin de

ramper pour ne pas être vu, en m'arrêtant à tout instant derrière les

buissons. Aussi la nuit était-elle presque tombée quand je l'atteignis

enfin. Sous la roche même, je découvris alors une sorte de niche

tapissée de gazon, abritée par des bruyères fort épaisses, et formée

d'une petite tente de peaux de chèvre, comme celles dont se servent les

bohémiens errants en Angleterre.

Je me glissai jusqu'à ce creux, je soulevai un coin de la tente et je

me trouvai en présence du canot de Ben Gunn,--un produit du terroir,

s'il en fut jamais. C'était une espèce de pirogue de bois dur, informe

et rugueuse, pontée, si j'ose ainsi dire, de peaux de chèvre, le poil

en dedans; si petite qu'à peine devait-elle être suffisante pour moi,

et que je me suis toujours demandé comment un homme avait pu s'en

servir; avec un banc de rameur aussi bas que possible, un appui pour

les pieds et une double pagaie en guise de propulseur. Je n'avais pas

vu alors de pirogues de bois et de peaux, telles qu'en construisaient

les anciens Bretons; mais j'en ai vu depuis, et je ne puis donner

une meilleure idée de l'embarcation de Ben Gunn qu'en disant qu'elle

ressemblait de tout point à la plus primitive de ces pirogues. Elle

en possédait en tout cas la principale qualité,--qui est une légèreté

extrême.

Maintenant que j'avais vu et touché ce bateau, on pourrait croire que

j'avais suffisamment fait l'école buissonnière. Mais une nouvelle

idée venait de poindre dans ma tête, et cette idée me séduisait au

point de l'accomplir, je crois, à la barbe même du capitaine Smollett.

Cette idée, la voici: «Pourquoi, protégé par les ombres de la nuit,

n'irais-je pas dans cette pirogue jusqu'à l'_Hispaniola_, pour couper

son amarre et laisser aller le schooner s'échouer où il voudrait?...»

Il me semblait que les rebelles, après leur défaite du matin, ne

pouvaient plus songer qu'à lever l'ancre et à prendre le large. Il me

paraissait beau de les en empêcher. Et maintenant que je les voyais

laisser leurs hommes de garde sans chaloupe, l'entreprise pouvait être

relativement aisée.

Je m'assis par terre pour penser à ces choses et croquer un biscuit, en

attendant que la nuit fût tombée. On aurait dit qu'elle était faite à

souhait pour mon projet. Le brouillard montait à vue d'œil et cachait

entièrement le ciel. L'obscurité fut bientôt profonde. Quand je me

décidai à prendre le canot de Ben Gunn sur mon épaule et à me diriger

presque à tâtons vers la mer, il n'y avait que deux points visibles

dans tout le mouillage: le premier était le grand feu, au bord du

marais, autour duquel les pirates vaincus noyaient leur humiliation

dans le rhum; l'autre était une petite lueur pâle qui perçait à peine

le brouillard en indiquant la position du navire à l'ancre.

Le schooner avait graduellement viré de bord avec la marée descendante;

son avant se trouvait tourné de mon côté; les seuls fanaux allumés à

bord se trouvaient dans le salon, et ce que je voyais n'était que la

réflexion, sur la surface des eaux, de la nappe de lumière qui sortait

de la fenêtre de la poupe.

La marée étant déjà très basse, j'eus à marcher pendant un assez long

espace sur le sable mouillé, où j'enfonçais jusqu'à la cheville. Mais

enfin j'arrivai à l'eau, et, y entrant jusqu'à mi-jambe, je réussis

à déposer assez adroitement ma pirogue, la quille en bas, sur l'onde

amère.

XXIII

A MARÉE DESCENDANTE.

La pirogue de Ben Gunn, comme je devais avoir ample moyen de le

vérifier, se trouva fort supérieure à sa mine, légère, admirablement

adaptée à un navigateur de ma taille et de mon poids; mais c'était bien

l'embarcation la plus capricieuse et la plus fantasque à diriger. Quoi

qu'on fît, elle avait toujours une tendance à s'en aller de côté, et la

manœuvre où elle excellait, c'était à tourner sur elle-même comme une

cuve. Ben Gunn lui-même a bien voulu reconnaître avec moi qu'elle était

«un brin difficile à orienter, quand on ne savait pas ses habitudes».

Ses habitudes étaient à coup sûr singulières. Elle tournait dans tous

les sens, excepté celui où je désirais aller. La plupart du temps, nous

progressions bâbord en avant, et il n'est pas douteux pour moi que,

sans le reflux, je ne serais jamais arrivé au schooner. Heureusement,

le jusant m'y portait, et, de la façon que je tinsse ma pagaie, il

était à peu près impossible de manquer l'_Hispaniola_.

D'abord je la vis se dresser devant moi comme une tache plus noire

sur l'obscurité générale. Puis-je commençai à distinguer la coque et

les agrès. Enfin, le courant m'entraînant toujours, je m'aperçus que

j'allais passer sous la haussière, et je m'en saisis.

Cette amarre était tendue comme une corde d'arc, et le courant si

fort, que le schooner virait sur son ancre. Tout autour de sa coque,

dans la nuit, l'eau chantait en fuyant comme un ruisseau de montagne.

Un coup de mon couteau, et l'_Hispaniola_ s'en allait vers le large

avec la marée. Rien de plus simple en apparence. Mais je me rappelai

tout à coup qu'un grelin tendu et qu'on tranche net peut être chose

dangereuse comme une ruade. Il y avait dix à parier contre un que, la

pirogue et moi, nous serions jetés en l'air si j'avais l'imprudence de

couper l'ancre de l'_Hispaniola_. Cette réflexion m'arrêta, et, si le

hasard ne m'avait pas encouragé de la façon la plus formelle, il est

fort probable que j'aurais abandonné mon projet.

Mais la brise avait sauté au sud-ouest; pendant que je méditais ainsi,

il arriva qu'elle frappa l'_Hispaniola_ et la força contre le courant.

A ma joie intense, je sentis le câble se relâcher sous mes doigts et la

main dans laquelle je le tenais plongea dans l'eau pendant une seconde

ou deux.

Je pris aussitôt ma décision. Tirant mon coutelas, je l'ouvris avec

mes dents, puis je me mis à scier un toron après l'autre jusqu'à ce

qu'il n'en restât plus que deux sur l'épaisseur du câble, pour tenir

le navire. Après quoi, je m'arrêtai, attendant, pour trancher ces deux

derniers torons, que l'amarre fût de nouveau détendue par un souffle de

vent.

Pendant tout ce temps, j'avais entendu des voix dans le salon; mais,

à vrai dire, j'étais si occupé de mes pensées et de mon travail qu'à

peine m'en étais-je inquiété. Maintenant, n'ayant plus rien à faire,

je me pris à écouter. Je reconnus alors dans une de ces voix celle de

Hands, le second maître, celui qui avait été jadis canonnier de Flint.

L'autre était naturellement celle de notre ami au béret rouge. Les

deux hommes étaient pris de boisson, c'était clair, et continuaient

probablement à boire; car, pendant que j'écoutais, l'un d'eux, toujours

en parlant d'une voix avinée, ouvrit la fenêtre de l'arrière et jeta à

la mer quelque chose qui me parut être une bouteille vide.

Non seulement ils étaient ivres, mais ils semblaient être furieusement

en colère. Les jurons volaient dru comme grêle, et, de temps à

autre, il y avait une telle explosion que je les croyais sur le point

d'en venir aux mains. Mais, chaque fois, la querelle s'apaisait; les

deux voix se mettaient à grommeler des menaces plus sourdes, jusqu'à

ce qu'une nouvelle crise se produisît, toujours sans résultat comme la

précédente.

A terre, je voyais, parmi les arbres du rivage, la chaude lueur du

grand feu allumé par les pirates. L'un d'eux chantait d'une voix

monotone une vieille ballade de matelot, avec un trémolo à la fin de

chaque couplet.

Enfin la brise adonna. Le schooner s'agita faiblement dans l'obscurité;

je sentis le grelin se relâcher sous ma main. Aussitôt, d'un coup, je

tranchai les dernières fibres de chanvre.

Le vent avait peu de prise sur la pirogue; aussi fut-elle rejetée

presque instantanément par la marée contre l'_Hispaniola_. Presque en

même temps le schooner se mit à tourner lentement sur son arrière, puis

à dériver sous l'action du courant.

Je me mis aussitôt à travailler de la pagaie comme un diable, car je

m'attendais à chaque instant à être coulé bas par cette masse. Mais,

voyant qu'il m'était impossible d'en détacher la pirogue, je pris le

parti de chercher uniquement à gagner l'arrière. J'y arrivai enfin et

je me vis dégagé de mon redoutable voisin; au moment même où je donnais

la dernière impulsion qui allait m'en séparer, mes mains rencontrèrent

un bout de corde qui traînait à l'eau par-dessus bord. Je m'en saisis à

l'instant.

Pourquoi? je serais fort en peine de le dire. Ce fut d'abord par un

mouvement instinctif. Mais quand une fois j'eus cette corde en main,

je m'aperçus qu'elle tenait solidement, et alors la curiosité fut la

plus forte; j'eus envie de m'en servir pour donner un coup d'œil au

salon par la fenêtre de poupe. Je me suspendis donc à la corde, je

me soulevai lentement, et non sans danger, jusqu'à la hauteur de la

fenêtre; et je me trouvai bientôt à portée de voir, avec le plafond,

une certaine étendue de la pièce.

A ce moment le schooner et sa minuscule compagne glissaient assez

vite sur la baie; nous étions déjà arrivés au niveau du feu allumé

sur le rivage. Le navire bavardait, comme disent les matelots, en

faisant route à travers les ondulations de l'eau avec un bouillonnement

continu. Et j'avais peine à m'expliquer comment les hommes de garde

n'avaient pas encore pris l'alarme. Mais, quand mes yeux furent au

niveau de la fenêtre, je compris tout. A peine eus-je le temps de

glisser un regard, tant j'avais peur de lâcher du bout du pied mon

esquif peu solide. Ce regard suffit pourtant par me montrer Hands et

son camarade enlacés dans une lutte mortelle et se serrant mutuellement

à la gorge.

Je me laissai retomber sur le banc de la pirogue, et il n'était

pas trop tôt, car, si j'avais attendu une seconde de plus, elle

m'échappait. Pendant quelques minutes, je restai comme ébloui, avec

l'image de ces deux faces violacées s'agitant sous la lampe fumeuse;

puis, mes yeux s'habituèrent à l'obscurité où j'étais retombé.

Sur le rivage, la ballade s'était arrêtée maintenant, et toute la

compagnie, réunie autour du feu, venait d'entonner le refrain familier:

Ils étaient quinze matelots,

Sur le coffre du mort;

Quinze loups, quinze matelots.

Tout à coup, un plongeon subit de la pirogue vint me tirer de ma

rêverie. Elle venait de dévier brusquement et de changer de route. En

même temps sa vitesse augmentait d'une façon singulière. Autour de moi,

de petites vagues se poursuivaient avec un bruit de cascade, en se

couronnant d'une écume phosphorescente.

L'_Hispaniola_, dans le sillage de laquelle j'étais toujours entraîné,

semblait vaciller de la quille au faîte de ses mâts, et je vis ses

agrès se balancer contre les ténèbres de la nuit; en regardant plus

attentivement, je me sentis convaincu qu'elle aussi virait vers le sud.

Un coup d'œil jeté autour de moi m'en donna la certitude. On peut

penser si mon cœur accéléra ses pulsations, quand j'aperçus le feu du

camp derrière mon dos!... Le courant avait tourné à angle droit, et

maintenant, rapide, écumant, emporté, grondant plus haut de seconde en

seconde, il entraînait vers la passe--vers la pleine mer--le schooner

et la pirogue!...

L'île au trésor · 第 10 / 16 段