de son ancre. On entendait des appels lointains dans la direction des
chaloupes, et, quoique cela nous rassurât sur le compte de Joyce et
de Hunter, qui se trouvaient plus à l'est, c'était un avertissement
de nous hâter. Redruth abandonna donc son poste dans la coursive et
rejoignit le squire et moi dans le canot, que nous amenâmes alors à
l'échelle de tribord pour être plus à portée d'embarquer le capitaine.
Jusqu'à cette dernière minute, en effet, il avait monté la garde sur
le pont. Au moment de descendre, il s'adressa à ceux de l'avant, d'une
voix haute et ferme:
«Hé! les hommes, dit-il, m'entendez-vous?...»
Il n'y eut pas de réponse.
«Abraham Gray, reprit-il, c'est à vous que je parle!»
Toujours pas de réponse.
«Gray, répéta M. Smollett, je quitte le navire et je vous ordonne de
suivre votre capitaine!... Je sais que vous êtes un brave garçon, et
qu'aucun de vous n'est aussi mauvais qu'il veut le paraître... J'ai
ma montre en main, Gray, et je vous donne trente secondes pour me
rejoindre....»
Il y eut un silence.
«Allons, mon garçon, dit encore le capitaine, ne nous tenez pas ainsi
le bec dans l'eau... Chaque seconde de retard met en danger la vie de
ces messieurs!...»
Là-dessus, une sorte de tumulte sourd, un bruit de lutte; puis Abraham
Gray bondit hors de l'écoutille, un coup de couteau dans la joue, et
courut à son chef comme un bon chien à l'appel de son maître.
«Je suis avec vous, capitaine,» dit-il.
Un instant après, ils nous avaient rejoints tous deux dans le canot,
et nous faisions force de rames. Nous étions sains et saufs hors du
schooner, mais point encore à l'abri dans le blockhaus.
XVII
LE DERNIER VOYAGE DU CANOT
(_Suite du récit du docteur._)
Notre canot était visiblement trop chargé. Cinq hommes (dont trois
avaient plus de six pieds de haut) représentaient déjà un poids
excessif pour une embarcation pareille. Or, nous avions, en outre,
plusieurs quartiers de porc salé, trois sacs de biscuit et une assez
grande quantité de poudre. Aussi embarquions-nous de l'eau à chaque
instant, et nous n'avions pas fait cent yards que mes culottes et les
basques de mon habit étaient littéralement trempés.
Le capitaine nous fit mieux répartir le chargement, ce qui améliora un
peu les choses. Mais à peine osions-nous respirer, de peur de causer un
désastre.
D'autre part, la marée commençait à descendre. Un courant assez fort
se formait, venant de l'ouest de la baie et se dirigeant vers la passe
par où nous avions eu accès dans la matinée. Les ondulations mêmes de
l'eau étaient un danger pour notre équilibre très peu stable. Mais
le pis, c'est que le courant nous détournait de notre route et nous
portait derrière le renflement de la côte; en nous laissant entraîner,
nous serions allés droit sur les chaloupes, où les révoltés pouvaient
arriver d'une minute à l'autre. L'embarras était pour moi, car je
tenais la barre.
«Il m'est impossible de gouverner sur le blockhaus, dis-je enfin au
capitaine qui s'était mis aux avirons avec Redruth. La marée nous fait
dévier. Ne pourriez-vous pas appuyer un peu plus sur votre gauche?...
--Non pas sans couler à pic, me fut-il répondu. La barre à tribord,
s'il vous plaît, la barre à tribord jusqu'à ce que vous voyiez que nous
gagnons sur le courant!...»
Je fis de mon mieux; mais le jusant ne cessa pas de nous faire dériver
jusqu'à ce que nous eussions le cap droit à l'est, c'est-à-dire à angle
droit avec notre vraie direction.
«Ce n'est pas ainsi que nous arriverons à terre, repris-je.
--Nous n'avons pas le choix, répliqua le capitaine. Il est
indispensable que nous restions au-dessus du point que nous avons en
vue, en faisant tête au courant; car, s'il nous entraînait au-dessous
de ce point, Dieu sait où nous irions atterrir, sans compter la chance
d'être attaqués par les chaloupes; tandis que, comme ceci, il faudra
bien que le courant perde de sa force, et nous pourrons alors biaiser
le long de la côte.
--Le courant est déjà moins fort, monsieur, me dit Gray, le matelot,
qui s'était placé à l'avant. Je crois que vous pourriez laisser porter
d'un point ou deux...
--Merci, mon garçon» lui répondis-je, tout tranquillement,» car chacun
avait déjà résolu à part soi de le traiter en ami et comme s'il n'y
avait pas eu le moindre malentendu.
Tout à coup le capitaine, dont la face était naturellement tournée
vers le schooner, en ramant vers la côte, parut s'émouvoir de ce qu'il
voyait:
«Le canon! dit-il tout à coup d'une voix légèrement altérée.
--J'y ai bien pensé, répondis-je, convaincu qu'il pensait à une
possibilité de bombardement du blockhaus. Mais ils n'ont aucun moyen de
le débarquer, et l'eussent-ils, ils ne pourraient jamais le traîner à
travers les bois.
--Je parle de la pièce qui est à l'arrière,» répliqua le capitaine.
Et, de fait, nous l'avions complètement oubliée. En me retournant, je
vis les cinq coquins déjà occupés à lui ôter sa jaquette, comme ils
appelaient la toile goudronnée dont elle était enveloppée. Presque au
même instant je me rappelai que nous avions négligé de noyer la poudre
et les boulets destinés à cette pièce et qui se trouvaient dans une
soute spéciale. Un coup de hache sur la porte et les mauvais gredins
allaient y mettre la main.
«Israël a été canonnier sous Flint,» fit observer Gray d'une voix
rauque.
A tout risque, je dirigeai le canot vers mon débarcadère. Nous étions
heureusement déjà assez loin du fil du courant pour pouvoir prendre et
garder cette direction. Mais, en revanche nous présentions maintenant
le flanc et non plus l'arrière à l'_Hispaniola_, et nous devenions pour
sa bordée une cible aussi large qu'une porte cochère.
Non seulement je voyais, mais j'entendais ce coquin à face d'ivrogne,
Israël Hands, poussant du pied un boulet sur le pont.
«Qui est le plus sûr ici de son coup de fusil? demanda le capitaine.
--M. Trelawney, sans comparaison, répondis-je.
--Monsieur Trelawney, voulez-vous avoir l'obligeance de me descendre un
de ces gredins? Hands, si c'est possible, reprit le capitaine.»
Trelawney, aussi calme qu'à l'affût, examina l'amorce de son arme.
«Attention au recul, monsieur, dit le capitaine, ou vous nous
chavirez!... Que tout le monde se tienne prêt à faire contrepoids
quand le coup partira...»
Le squire épaula son fusil, les avirons restèrent immobiles, chacun se
pencha pour maintenir l'équilibre, et tous les mouvements furent si
bien combinés qu'il n'entra pas une goutte d'eau dans le canot.
Cependant les rebelles avaient déjà fait tourner le canon sur son
affût. Hands, qui se trouvait à la gueule avec son refouloir était le
plus exposé. Mais au moment même où M. Trelawney faisait feu, il se
baissa, la balle passa par-dessus sa tête, et ce fut un des quatre
autres qui tomba.
Il poussa un cri, et à ce cri répondirent non seulement ses camarades à
bord, mais un grand nombre de voix à terre. En regardant de ce côté, je
vis alors les autres forbans sortir des bois et se précipiter dans les
chaloupes.
«Voilà les chaloupes, capitaine! m'écriai-je.
--Laissez porter, en ce cas! répondit le capitaine. Tant pis si nous
arrivons au marécage... Si nous ne touchons pas terre, c'est fini!...
--Une seule des chaloupes vient sur nous, repris-je. L'équipage de
l'autre court probablement sur la grève pour nous couper la retraite.
--Ils auront chaud! répliqua le capitaine. Marins à terre et cavaliers
à pied, vous savez... Ce n'est pas eux que je crains!... Ce sont les
boulets... Un enfant ne nous manquerait pas... Attention, squire;
quand vous verrez s'abaisser la mèche!... nous donnerons un coup en
arrière...»
Tout en causant, nous allions bon train pour un canot aussi chargé
et nous ne faisions pas trop d'eau. Encore trente ou quarante coups
d'aviron et nous toucherions terre. Il n'y avait plus à craindre la
chaloupe, que le petit renflement de la côte nous cachait déjà. La
marée descendante, qui nous avait si cruellement retardés, nous faisait
réparation maintenant, en retardant à leur tour nos ennemis. Le seul
véritable danger était le canon.
«Si j'osais, disait le capitaine, je donnerais l'ordre d'arrêter et de
tirer un autre de ces coquins!...
Mais il était clair qu'ils allaient lâcher leur coup. Pas un d'eux ne
faisait seulement attention au blessé, que je voyais se traîner tant
bien que mal sur le pont.
«Ça y est! cria le squire.
[Illustration: XII
LE SQUIRE ÉPAULA SON FUSIL.]
--Pousse!...» répondit le capitaine, comme un écho.
Redruth et lui renversèrent simultanément leurs avirons avec tant
de force, que notre arrière plongea sous l'eau. Au même instant la
détonation frappa nos oreilles. C'est ce premier coup que Jim entendit,
car le coup de fusil du squire ne lui était pas parvenu. Où passa le
boulet? c'est ce qu'aucun de nous n'a jamais su. Mais je crois bien que
ce fut au-dessus de nos têtes et que le courant d'air produit par son
passage eut sa part dans notre désastre.
Quoi qu'il en soit, le canot coula tranquillement par l'arrière, dans
trois pieds d'eau, laissant le capitaine et moi sur pieds, en face
l'un de l'autre. Quant à nos trois compagnons, ils furent complètement
submergés et reparurent soufflant comme des phoques.
Jusque-là, il n'y avait pas grand mal. Personne n'était gravement
endommagé, et nous n'avions qu'à marcher jusqu'au bord de l'eau. Mais
nos provisions étaient noyées, et, pour comble de malheur, il en était
de même de trois fusils sur cinq. J'avais instinctivement élevé le mien
au-dessus de ma tête, et le capitaine, en homme prévoyant, avait gardé
le sien en bandoulière et canon bas.
Pour comble, nous entendions les voix se rapprocher de nous dans les
bois qui bordaient la côte. Non seulement nous étions menacés de nous
voir coupés du blockhaus, dans cet état d'impuissance relative mais
nous pouvions craindre que Joyce et Hunter ne fussent pas en force de
s'y maintenir. Hunter était solide, nous le savions; mais nous étions
moins sûrs de Joyce: c'était un homme fort agréable, poli, excellent
valet de chambre et parfait pour brosser les habits, mais qui ne
semblait pas précisément taillé pour la guerre.
Telles étaient nos réflexions, tandis que nous nous hâtions de gagner
le bord, dans l'eau jusqu'aux genoux, en laissant derrière nous le
pauvre canot, avec une bonne moitié de nos vivres et de nos munitions.
XVIII
COMMENT SE TERMINA LA PREMIÈRE JOURNÉE
(_Suite du récit du docteur._)
Nous nous jetâmes au plus vite dans la petite bande de bois qui nous
séparait encore du blockhaus. A chaque instant les voix des brigands
se rapprochaient. Bientôt nous entendîmes le bruit précipité de leur
course dans le taillis, et le craquement des branches qu'ils écartaient
pour se frayer un passage. Il devenait évident que nous allions les
avoir sur nous, et je commençai par m'assurer de l'état de mon amorce.
«Capitaine, dis-je en même temps, Trelawney est le meilleur tireur de
nous tous. Vous feriez bien de lui passer votre fusil, puisque le sien
est mouillé...»
Les armes furent aussitôt échangées. Trelawney, toujours silencieux et
calme, s'arrêta un instant pour vérifier l'état de celle qu'il venait
de recevoir. Je remarquai alors que Gray n'était pas armé et je lui
passai mon coutelas. Il y avait plaisir à voir de quel air il cracha
aussitôt dans ses mains et se prit à brandir sa lame. Notre nouvelle
recrue valait évidemment son pesant d'or.
Quarante pas plus loin, nous arrivions à la lisière du bois et nous
débouchions sur le blockhaus. Comme nous touchions à la palissade du
côté sud, sept des rebelles, commandés par Job Andersen, arrivaient en
criant au sud-ouest. Ils s'arrêtèrent surpris à notre vue. Et avant
qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître, quatre coups de feu
étaient partis: le mien et celui du squire, hors de la palissade, celui
de Hunter et de Joyce, de l'intérieur du blockhaus. Ces quatre coups
s'étaient succédé sans ordre, mais n'en firent pas moins leur effet: un
des brigands tomba; les autres, sans hésiter, tournèrent les talons et
se replongèrent dans le bois.
Après avoir rechargé nos armes, nous fîmes le tour de la palissade pour
examiner l'homme qui venait de tomber. Il était mort, une balle au cœur.
Nous exultions déjà sur ce premier succès, quand un coup de pistolet
éclata dans les broussailles voisines, et le pauvre Redruth s'abattit
à mes pieds. Le squire et moi nous eûmes bientôt riposté; mais, comme
nous tirions au jugé, ce fut probablement en pure perte. A peine
avions-nous rechargé nos armes, que notre attention se tourna vers le
malheureux Redruth. Le capitaine et Gray l'avaient déjà soulevé dans
leurs bras. Du premier coup d'œil je vis qu'il était perdu.
La promptitude de notre riposte avait sans doute intimidé les rebelles,
car nous eûmes tout le temps de faire passer le pauvre garde-chasse
par-dessus la palissade et de l'emporter, geignant et sanglant,
jusqu'à l'intérieur du blockhaus. Le brave homme n'avait pas prononcé
un seul mot d'étonnement, d'inquiétude ou même d'improbation, depuis
l'ouverture des hostilités jusqu'à l'instant où nous l'allongeâmes sur
le sol de notre refuge, pour y mourir. Bravement il était resté à son
poste derrière la grille de la coursive; silencieux et résolu, il avait
obéi à tous nos ordres; et maintenant il était frappé le premier, lui,
notre aîné de vingt ans à tous!... Le squire tomba à genoux auprès
de lui, en pleurant comme un enfant; il prit la main de son vieux
garde-chasse et la baisa.
«Est-ce que je m'en vais, docteur? me demanda le blessé d'une voix
faible.
--Vous allez au repos éternel, mon brave, lui dis-je avec la franchise
qu'il réclamait de moi.
--J'aurais aimé à leur envoyer une balle ou deux! fit-il avec un soupir.
--Mon pauvre Redruth, dites-moi que vous me pardonnez! murmura le
squire.
--Ce ne serait guère respectueux, maître, protesta le vieux
serviteur... mais, puisque vous le désirez--_Amen!_...»
Après un moment de silence, il dit qu'il souhaitait que quelqu'un lût
une prière.
«C'est l'usage, monsieur!» ajouta-t-il en matière d'excuse.
Puis il expira, sans avoir prononcé d'autres paroles.
Cependant le capitaine était en train de vider ses poches, et ce qu'il
en tirait me donnait enfin l'explication des bosses singulières que
j'avais remarquées sur sa personne depuis que nous avions quitté le
schooner: c'étaient des pavillons anglais, un rouleau de corde, un
encrier, des plumes, le livre du bord, plusieurs paquets de tabac et
d'autres choses encore. Il avait déjà trouvé un sapin de bonne longueur
couché dans l'enclos de la palissade, et, avec l'aide de Hunter, il le
dressait à l'un des angles du blockhaus, dans l'entrecroisement des
troncs d'arbres. Grimpant alors sur le toit, il attacha un pavillon à
sa corde, et, de ses propres mains, il le hissa au mât.
Cela fait, il parut beaucoup plus à son aise, et se mit à faire le
dénombrement de nos provisions, comme s'il n'y avait pas au monde
d'affaire plus importante. Cela ne l'empêchait pas de suivre du coin de
l'œil l'agonie du pauvre Redruth; car à peine eut-elle pris fin, qu'il
déploya un autre pavillon et l'étendit respectueusement sur le cadavre.
«Ne prenez pas les choses trop à cœur, monsieur, dit-il en serrant la
main du squire. Tout va bien pour lui... Quand un homme est tué en
faisant son devoir envers son capitaine et ses armateurs, il n'y a rien
à dire...»
Sur quoi il me prit à part.
«Docteur Livesey, me demanda-t-il, pour quelle époque attendez-vous le
navire de secours?»
Comme je le lui expliquai, c'était une question de mois plus que de
semaines ou de jours. Il avait été convenu avec Blandly que, si nous
n'étions pas de retour à la fin d'août, il enverrait un second schooner
à notre recherche, ni plus tôt ni plus tard.
«Faites le calcul vous-même, dis-je pour conclure.
--Eh bien, alors, répondit le capitaine en fourrageant dans ses
cheveux, sans être ingrat pour les bienfaits de la Providence, je crois
pouvoir dire, docteur, que nous sommes dans de fichus draps...
--Bah! répondis-je, nous en sortirons.
--Il est bien regrettable que nous ayons perdu ce second chargement,
reprit le capitaine en suivant son idée. Pour la poudre et le plomb,
cela peut encore aller, mais ce sont les rations qui sont courtes,
docteur!... si courtes que, ma foi, peut-être faut-il moins regretter
une bouche de plus...»
Et il désignait le pauvre Redruth enseveli sous son pavillon.
A ce moment un boulet passa en sifflant au-dessus du blockhaus et alla
se perdre dans les bois.
«Oh! oh!... fit le capitaine, amusez-vous, mes amis, comme si vous
aviez de la poudre de reste!...»
Un second coup de canon porta plus juste, et le boulet tomba dans
le blockhaus, en soulevant un nuage de poussière et de sable, mais
heureusement sans blesser personne.
«Capitaine, fit observer le squire, le fort est absolument invisible de
la mer. Il faut donc que ce soit votre pavillon qui serve de point de
mire. Ne serait-il pas plus sage de le redescendre?
--Abaisser mon pavillon! s'écria le capitaine. Non, monsieur, je ne
ferai point cela.»
Et il avait à peine énoncé cette déclaration, que nous étions tous
de son avis. Ce pavillon n'était pas seulement un symbole de devoir
et d'honneur, il servait encore à montrer aux révoltés que nous nous
occupions peu de leur bombardement.
Toute la soirée le feu continua; les boulets se suivaient de près,
les uns passant au-dessus de nos têtes, les autres tombant au pied
du blockhaus, d'autres se frayant un chemin dans le toit, sans grand
dommage. Les gens du schooner étaient obligés de pointer si haut que
le boulet avait perdu presque toute sa force, quand il arrivait, et
s'enfonçait à peine dans le sable; jamais il ne ricochait; aussi en
étions-nous bientôt venus à ne pas plus nous en inquiéter que d'une
balle de cricket.
«Ce tir a au moins un avantage, fit remarquer le capitaine, c'est qu'il
doit avoir débarrassé le bois de ces vermines. A l'heure qu'il est, le
jusant est au plus bas et nos provisions doivent être à découvert. Je
demande des volontaires pour aller procéder au sauvetage de notre porc
salé.»
Gray et Hunter furent les premiers à s'offrir. Armés jusqu'aux dents,
ils se glissèrent hors de la palissade, et, franchissant la bande de
bois qui nous séparait de la mer, ils arrivèrent au rivage. Mais ce fut
inutilement. Les rebelles avaient eu la même idée que nous, et quatre
ou cinq d'entre eux, plus audacieux que nous n'aurions supposé, ou se
sentant protégés par le canon d'Israël Hands, étaient déjà en train
d'enlever nos provisions, qu'ils disposaient dans une chaloupe; cette
embarcation se maintenait à leur portée en donnant un coup d'aviron
par-ci, un autre par-là, contre le courant; John s'y trouvait en
personne, dirigeant les opérations.
Chacun de ses hommes était maintenant armé d'un fusil que les gredins
avaient sans doute extrait de quelque cachette à eux connue.
Dans le blockhaus, le capitaine s'était assis devant son livre de bord,
et voici ce qu'il écrivait:
«Alexandre Smollett, maître du schooner _Hispaniola_; David Livesey,
docteur-médecin; Abraham Gray, second charpentier; John Trelawney,
propriétaire; John Hunter et Richard Joyce, domestiques du précédent,
passagers; les susnommés restés seuls fidèles à leur devoir, avec dix
jours de provisions à la ration de famine, ont abordé ce jourd'hui dans
l'Ile au Trésor et arboré le pavillon britannique sur le blockhaus.
Thomas Redruth, garde-chasse, passager, tué d'un coup de feu par les
rebelles. Jim Hawkins, mousse...»
A ce même moment, je me demandais ce qui était advenu du pauvre enfant,
quand nous entendîmes une voix nous appeler du côté opposé à la mer.
«Quelqu'un nous hèle, dit Hunter, qui montait la garde.
--Docteur!... Squire!... Capitaine!... Hunter, êtes-vous là?» disait la
voix.
Je courus à la porte et je vis Jim Hawkins, sain et sauf, qui
escaladait la palissade du blockhaus.
XIX
LA GARNISON DU BLOCKHAUS
(_Jim reprend son récit._)
J'ai dit que j'avais vu le pavillon britannique flottant dans les airs
au-dessus des arbres. Ben Gunn ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il
s'arrêta, et, posant la main sur mon épaule:
«Allons, dit-il, voilà tes amis, c'est sûr!...
--Plutôt les rebelles, je le crains, lui répondis-je.
--Bon! s'écria-t-il. Comme si dans une île où il ne vient que des
chevaliers de fortune, John Silver irait arborer autre chose que le
drapeau noir!... Non, ce sont tes amis, te dis-je... On s'est déjà
battu, c'est clair, tes amis ont eu le dessus et les voici installés
dans le blockhaus construit jadis par le vieux Flint... Ah! il en
avait de la tête, le vieux Flint! Il savait tout prévoir... Jamais il
n'a trouvé qu'un maître,--c'est le rhum. Et jamais il n'a eu peur de
personne,--sinon peut-être de John Silver...»
Ce bavardage commençait à m'excéder.
«Quoi qu'il en soit, m'écriai-je, allons au plus pressé et rejoignons
mes amis.
--Pas moi, camarade, répliqua Ben Gunn, pas moi!... Tu es un brave
garçon, je crois, mais après tout tu n'es qu'un enfant... Et Ben Gunn,
n'est pas une oie. Un verre de rhum ne me ferait pas aller où tu vas,
je t'assure,--pas même un verre de rhum!... Je ne ferai pas un pas tant
que je n'aurai pas vu le gentleman dont tu parles et qu'il ne m'aura
pas promis ce que tu sais... Mais surtout n'oublie pas mes paroles:
«Il lui faut des garanties (voilà ce que tu diras), il lui faut des
garanties.» Et puis tu le pinceras comme ceci...»
Pour la troisième fois, il me pinça le bras du même air confidentiel.
«Quand on aura besoin de Ben Gunn, reprit-il, tu sais où le trouver,
mon petit Jim. Précisément où je t'ai rencontré aujourd'hui.... Et
celui qui viendra aura soin de tenir à la main quelque chose de
blanc,--et de venir seul, surtout!... «Ben Gunn a ses raisons!» (voilà
ce que tu diras).
--Si je vous entends, lui dis-je, vous avez quelque chose à proposer,
et vous désirez que le squire ou le docteur vienne vous en entretenir,
à l'endroit même où nous nous sommes rencontrés. C'est tout, n'est-ce
pas?
--Tu oublies l'heure, reprit-il. Eh bien, entre celle de l'observation
de midi et le coup de six.
--Fort bien. Je puis m'en aller, maintenant?
--Tu n'oublieras rien, au moins? demanda-t-il avec inquiétude: «Des
garanties,--et il a ses raisons... raisons à lui connues», voilà
l'important. Si tu te souviens seulement de cela, tu peux partir,
Jim.... Et, si par hasard tu rencontrais John Silver, tu ne trahiras
pas Ben Gunn, n'est-ce pas? Rien ne te le ferait trahir, hein?... Ah!
si ces damnés pirates campent à terre, il y aura des veuves demain,
va!...»
Un coup de canon lui coupa la parole, et un boulet, sifflant au-dessus
de nos têtes, vint s'enterrer à une centaine de pas de l'endroit où
nous nous trouvions. Ce fut la fin de la conférence. Nous tournâmes les
talons, chacun de notre côté.
Pendant une bonne heure, les détonations se succédèrent et les boulets
continuèrent à pleuvoir. Je changeais de cachette à tout instant, et
ces terribles projectiles me poursuivaient toujours. Mais on s'habitue
à tout. Vers la fin du bombardement, quoique je n'osasse pas encore
me rapprocher du blockhaus, qui servait évidemment de cible à ce tir
d'enragés, j'avais un peu repris courage, et, après un long détour vers
l'est, je descendis avec précaution parmi les arbres de la grève.
Le soleil venait de se coucher. La brise agitait doucement la cime des
arbres et ridait la surface grise de la mer. La marée, complètement
descendue, laissait à découvert une large bande de sable. L'air s'était
subitement refroidi au point que je frissonnais dans ma jaquette.
L'_Hispaniola_ était toujours à l'ancre à la même place; mais à sa
corne flottait l'étendard noir des pirates. Comme je la regardais, une
lueur rouge suivie d'une détonation éclata à son arrière, les échos
résonnèrent et un boulet de canon siffla dans les airs. Ce fut le
dernier de la journée.
Pendant quelque temps encore, je restai caché, observant l'agitation
qui succédait à l'attaque. Sur la grève, des hommes étaient en train de
démolir quelque chose à coups de hache. Je sus par la suite que c'était
le pauvre canot. Au loin, près de l'embouchure du ruisseau, un grand
feu brillait parmi les arbres. Entre ce point et le schooner, une des
chaloupes ne faisait qu'aller et venir; les hommes qu'elle portait et
que j'avais vus si sombres le matin riaient et chantaient maintenant à
tue-tête. Évidemment le rhum était de la partie.