ce qu'on ne saura jamais. Il n'eut pas le temps de revenir à lui. John
Silver, agile comme un singe, même sans sa béquille, bondit sur lui et
à deux reprises lui plongea son couteau dans le dos. De mon embuscade,
je l'entendais souffler comme un fauve, tandis qu'il frappait.
J'ignore si j'avais perdu complètement connaissance, dans la terreur
où me plongea cet horrible spectacle; mais, pendant les quelques
minutes qui suivirent, tout se confondit devant moi comme dans un
brouillard. John Silver, et les oiseaux du ciel, et le haut sommet
de la Longue-Vue, tournoyaient pêle-mêle à mes yeux; mes oreilles
bourdonnaient; je n'avais plus conscience de la réalité.
Quand je revins à moi, le monstre s'était relevé, la béquille sous le
bras et le chapeau en tête. A ses pieds, Tom gisait sans mouvement.
Mais le meurtrier ne le regardait même pas. Il était occupé à essuyer
son coutelas sur une poignée d'herbe. Autour de lui le soleil
impassible brillait sur le marécage fumant et sur le sommet des
hauteurs. Il semblait presque impossible de croire qu'un meurtre venait
d'être commis, une vie humaine tranchée dans sa fleur, à l'instant et
sous mes yeux.
Cependant John Silver mit la main à sa poche, y prit un sifflet et en
tira un appel qui résonna dans les airs.
Le sens de ce signal m'échappait, cela va sans dire; mais il réveilla
mes terreurs. D'autres brigands allaient arriver, qui me découvriraient
peut-être. Ils avaient déjà assassiné deux braves gens; mon tour ne
viendrait-il pas?
Sans perdre une seconde, je me dégageai des branches qui m'entouraient,
avec aussi peu de bruit que possible, et je me remis à ramper vers
la grande clairière. Tout en fuyant, j'entendais les appels du vieux
forban et de ses camarades, et il n'en fallait pas plus pour me donner
des ailes. Dès que je me vis hors du taillis, je me mis à courir comme
je n'ai jamais couru, sans m'occuper de la direction que je prenais,
pourvu qu'elle fût en sens contraire de celle des assassins. Et, à
mesure que je courais, ma peur grandissait au point de devenir une
sorte de frénésie.
Et, en vérité, était-il possible de se trouver dans un plus grand
danger? Au coup de canon de retraite, comment oser rejoindre aux canots
ces démons encore fumants de leur crime? Le premier qui m'apercevrait
n'allait-il pas me tordre le cou comme à une bécasse? Mon absence même,
ne disait-elle pas mes alarmes et par conséquent mes soupçons?...
C'est fini, me disais-je. Adieu à l'_Hispaniola!_ Adieu au squire, au
docteur, au capitaine! Il n'y a plus pour moi que la mort, par la faim
ou par les mains des révoltés...
Tout en faisant ces amères réflexions, je courais toujours, et
j'étais arrivé sans m'en apercevoir au pied d'une des collines, dans
cette partie de l'île où les chênes verts poussaient moins drus et
plus semblables à des arbres de forêt. Quelques pins assez hauts s'y
montraient aussi. L'air était plus frais et plus pur qu'en bas, dans le
marécage.
C'est là qu'une nouvelle alarme m'arrêta court, et me tint immobile, le
cœur battant à se rompre.
XV
L'HABITANT DE L'ILE.
Un éboulement de gravier venait de rouler soudain au flanc de la
colline et rebondissait au milieu des arbres. Mes yeux se tournèrent
instinctivement vers le point où il s'était produit, et je crus voir
un être vivant se glisser derrière un tronc de sapin. Qu'était cet
être? Un ours, un singe de grande espèce ou un homme? Je ne pus le
déterminer. Il était noir et velu, voilà tout ce que j'eus le temps
de remarquer. La terreur, au surplus, me paralysait. Je me voyais
perdu sans ressources: derrière moi les assassins, devant moi cet être
mystérieux!...
Mon choix ne fut pas long. Plutôt Silver lui-même que cet habitant des
bois!...
Je tournai les talons et je repris le chemin de la grève, non sans
regarder avec soin derrière moi.
Il fallut bientôt m'avouer que le cas était sans ressources. L'être
mystérieux, après avoir fait un grand détour, reparaissait devant moi
et venait à ma rencontre!...
J'étais épuisé de fatigue; mais, eussé-je été aussi frais et dispos
qu'en sautant le matin à bas de mon hamac, je n'aurais pu lutter de
vitesse avec un tel adversaire. Il courait d'arbre en arbre comme un
daim, quoiqu'il n'eût que deux jambes, comme un homme... Et c'était
bien un homme, je ne pouvais en douter plus longtemps.
Des histoires de cannibales me revinrent en mémoire. J'allais appeler
au secours, quand l'idée que j'avais affaire à un homme, même sauvage,
me rassura dans une certaine mesure. Je me dis qu'il ne pouvait pas
être aussi féroce que Silver. Je m'arrêtai donc pour réfléchir à
quelque moyen de salut, et tout à coup je songeai que j'avais un
pistolet. Aussitôt le courage me revint. Je fis volte-face et marchai
droit à l'inconnu.
Il s'était caché derrière un tronc d'arbre; mais sans doute il
m'observait, car, voyant mon mouvement, il se montra et fit un pas
vers moi. Puis il parut hésiter, recula, et, finalement, à ma surprise
mêlée de confusion, il se jeta à genoux en tendant vers moi des mains
suppliantes.
Je m'arrêtai aussitôt.
«Qui êtes-vous? demandai-je.
--Ben Gunn, répondit-il. (Et sa voix était rauque comme une vieille
serrure rouillée.) Je suis le pauvre Ben Gunn. Et il y a trois ans que
je n'ai parlé à une créature humaine.»
Je m'aperçus alors que c'était un blanc comme moi, et même que ses
traits étaient assez agréables. Sa peau, partout où on la voyait,
semblait comme tannée par le soleil; ses lèvres mêmes étaient noires,
et ses yeux clairs faisaient le plus singulier effet dans une figure
aussi brune. Jamais je n'avais vu mendiant aussi déguenillé. Son
accoutrement était le plus étrange, composé de vieux haillons de
matelot et de lambeaux de toile à voile, retenus par tout un système
d'agrafes hétéroclites: des boutons de cuivre, des morceaux de bois,
des bouts de ficelle goudronnée. La seule partie solide de son
équipement était un vieux ceinturon de cuir à large boucle, qui lui
serrait les reins.
«Trois ans! m'écriai-je. Avez-vous fait naufrage sur cette île?
--Non, camarade, dit-il, je suis un pauvre _marron_.»
[Illustration: X
TENDANT VERS MOI DES MAINS SUPPLIANTES.]
Je connaissais ce mot et je savais qu'il se rapportait à une
affreuse punition, en usage parmi les pirates. Elle consiste à déposer
le coupable dans une île déserte et lointaine, avec une provision de
poudre et de plomb, et à l'y abandonner pour toujours.
«Marron depuis trois ans, reprit-il. J'ai vécu tout ce temps de chair
de chèvre, de baies sauvages et d'huîtres. Où que soit un homme,
voyez-vous, il arrive toujours à vivre. Mais je suis joliment fatigué
de ce régime, vous pouvez m'en croire!... C'est moi qui mangerais
volontiers un bout de fromage!... Vous n'en auriez pas sur vous, par
hasard?... Non? Bien souvent la nuit j'ai rêvé que j'avais un grand
morceau de fromage et que je le faisais griller sur les charbons; mais,
hélas! en me réveillant, je me retrouvais ici!...
--Si jamais je puis retourner à bord, lui dis-je, vous pouvez compter
que vous aurez du fromage à la livre.»
Tout ce temps, il avait tâté l'étoffe de ma jaquette, caressé mes
mains, admiré mes bottes, en montrant un plaisir enfantin à revoir une
créature humaine. Mais, à mes derniers mots, il tressaillit et releva
la tête avec une sorte de timidité sauvage.
«Si jamais vous pouvez retourner à bord? demanda-t-il. Et qui peut vous
en empêcher?
--Pas vous, j'en suis sûr, répondis-je.
--Vous avez bien raison!... Mais comment vous appelez-vous, camarade?
--Jim, lui dis-je.
--Jim!... Jim!... répétait-il, tout ravi. Eh bien, Jim, pendant des
mois et des années j'ai vécu comme un chien. Vous ne croiriez pas à me
voir que j'ai eu une bonne mère, tout comme un autre, n'est-ce pas?
--Ma foi, non, répondis-je franchement.
--Eh bien, c'est pourtant vrai. J'en avais une qui valait son pesant
d'or... Et moi, j'étais un garçon bien sage et je récitais mes leçons
si vite qu'on ne distinguait pas un mot de l'autre... Voilà pourtant
où j'en suis venu, Jim!... Tout cela pour avoir commencé en jouant
aux billes à l'heure de l'école!... Ma mère me l'avait bien prédit,
la digne femme!... Aussi j'ai fait mes réflexions, allez, depuis que
je suis ici... Ce n'est pas moi qu'on reprendra à boire du rhum, je
vous le garantis!... Tout au plus un dé à coudre, histoire de porter
bonheur, vous savez, si l'occasion se présente!... Mais je veux mener
une vie exemplaire... Et puis il faut que je vous dise, Jim (ici il
regarda autour de lui et baissa la voix), je suis riche, très riche!...
--Le pauvre diable a perdu la tête dans sa solitude, me disais-je.»
Peut-être lut-il cette conclusion sur mon visage, car il reprit avec
impatience:
«Très riche!... très riche! vous dis-je. Et savez-vous mon projet? Je
vous ferai riche aussi, Jim... Vous pourrez bénir votre étoile d'avoir
été le premier à me trouver ici, mon petit!...»
Mais tout à coup sa physionomie changea; il s'assombrit, et, me prenant
par la main, leva son index d'un air d'inquiétude.
«Jim! dites-moi la vérité, reprit-il. Ce n'est pas, au moins, le navire
de Flint qui vous a conduit ici?»
Une inspiration me vint. Je me dis que nous pourrions peut-être trouver
un allié en ce pauvre homme.
«Non, lui dis-je, ce n'est pas le navire de Flint. Flint est mort. Mais
je veux être franc, puisque vous le désirez, et je dois vous déclarer
que, pour notre malheur, nous avons à bord quelques-uns de ses hommes.
--Non pas, au moins, un homme à une seule jambe? demanda-t-il d'une
voix éteinte.
--John Silver?
--Oui, John Silver, c'était son nom!...
--Hélas!... c'est le cuisinier de notre navire, et aussi le meneur de
la bande.»
Le pauvre diable tenait toujours ma main. Il la serra avec violence.
«Si c'est John Silver qui vous envoie, je suis mort, je le sais!
dit-il.--Mais où croyez-vous être?» reprit-il après un instant de
silence.
Pour mieux le rassurer, je lui dis en quelques mots le but de
l'histoire de notre voyage et la position critique dans laquelle nous
nous trouvions. Il m'écouta avec un profond intérêt, et quand j'eus
fini mon récit:
«Je vois que tu es un bon garçon, Jim, reprit-il, et que vous êtes tous
dans une triste passe... Eh bien, fiez-vous à Ben Gunn, et il vous en
tirera!... Seulement, mon petit, dis-moi une chose: penses-tu que le
squire serait homme à se montrer généreux pour celui qui viendrait à
son aide, puisqu'il est dans une triste passe, comme tu le dis-toi
même?...»
Je l'assurai que le squire était le plus généreux des hommes.
«Oui, mais je m'entends! reprit Ben Gunn: je ne veux pas parler d'un
poste de garde-chasse et d'une livrée. Ce n'est pas du tout mon
affaire, mon petit Jim... Mais penses-tu bien qu'il me donnerait...
disons mille livres sterling... sur cet argent qui est déjà mien pour
ainsi dire?
--J'en suis sûr, répondis-je. Son intention a toujours été de faire une
part à chacun.
--Et il me donnerait aussi le passage gratuit? reprit-il d'un air
diplomatique.
--Le squire n'est pas homme à vous refuser cette faveur; et, du reste,
vous nous serez utile pour la manœuvre, si nous arrivons à nous
débarrasser de ces forbans.
--C'est vrai, dit-il avec satisfaction, comme tranquillisé par cet
argument. Eh bien, je vais te raconter mon affaire, reprit-il. Je
faisais partie de l'équipage de Flint sur le _Walrus_, quand il vint
ici avec six hommes,--six des plus robustes d'entre nous,--pour
enterrer son trésor. Ils demeurèrent à terre près d'une semaine; nous
avions ordre de les attendre à bord. Un beau matin, voilà le signal,
et Flint revient tout seul en canot, la tête bandée dans un foulard
bleu. Le soleil se levait et frappait en plein son visage qui était
d'une pâleur mortelle. Mais il revenait, lui, vois-tu... et les autres
étaient morts... morts et enterrés, tous les six! Comment avait-il
fait? Personne n'aurait pu le dire. Que ce fût querelle, assassinat ou
morts subites, il était seul, et eux six! Billy Bones lui servait alors
de lieutenant, et John Silver de quartier-maître. Ils lui demandèrent
des nouvelles du trésor. «Vous pouvez aller à terre et le chercher, si
le cœur vous en dit, répondit-il; mais, quant au _Walrus_, il va mettre
à la voile et se remettre à l'ouvrage, par les cent mille tonnerres!»
Telles furent ses paroles... Pour lors, trois ans plus tard, j'étais
sur un autre navire, quand nous passâmes en vue de cette île.
«Camarades, c'est là que se trouve le trésor de Flint. Allons à terre
et cherchons-le!» m'écriai-je. Cela ne plaisait pas trop au capitaine;
mais il fut obligé d'y consentir, et nous débarquâmes. Pendant douze
jours, nous ne fîmes que chercher, sans rien trouver; mes camarades
étaient furieux contre moi; un soir ils prirent le parti de revenir à
bord, mais sans moi. «Benjamin Gunn, me dirent-ils, voilà un fusil, une
bêche et une pioche; tu vas rester ici, garçon, et chercher l'argent de
Flint.» Et ils m'abandonnèrent. Il y a trois ans que je suis ici, trois
ans que je n'ai pas eu une bouchée de pain à me mettre sous la dent...
Mais regarde-moi, Jim, regarde moi bien... Est-ce que j'ai l'air d'un
simple matelot?... Non, n'est-ce pas? Et je ne le suis pas non plus!...»
Ici il cligna de l'œil en me pinçant le bras.
«Tu peux le dire au squire, Jim, reprit-il, tu peux lui répéter mes
propres paroles. «Et il ne l'est pas non plus, lui diras-tu. Pendant
trois ans il a habité l'île, le jour et la nuit, par le beau et le
mauvais temps; pensant souvent à sa vieille mère et se demandant si
elle est encore vivante (c'est ainsi que tu diras); mais pensant aussi
à autre chose (diras-tu) et s'occupant d'autre chose...» Et alors tu le
pinceras comme ceci...»
Et il me pinça de nouveau, en me regardant d'un air malin. Puis il
continua:
«Ben Gunn est un brave homme (diras-tu), il sait faire la différence
entre un vrai gentleman et un de ces chevaliers de fortune, comme ils
s'appellent, l'ayant été lui même...»
Je l'arrêtai pour lui déclarer que je ne comprenais pas un mot de tout
ce qu'il me contait là.
«Peu importe, du reste, ajoutai-je. La question est de savoir comment
je reviendrai à bord.
--C'est là ce qui t'embarrasse me répondit-il. Eh bien, et mon bateau,
que j'ai fait de ces propres mains que voilà!... Je le tiens à l'abri
sous la roche blanche... S'il faut en arriver là, nous tenterons la
chose quand la nuit sera tombée... Mais qu'est ceci?» fit-il tout à
coup.
Quoique le soleil fût encore sur l'horizon pour deux heures au bas mot,
tous les échos de l'île venaient de répercuter un coup de canon.
«La bataille a commencé! m'écriai-je. Suivez-moi...»
Oubliant toutes mes terreurs, je me mis à courir vers le mouillage,
suivi de près par l'habitant de l'île.
«A gauche, à gauche, appuie à gauche, camarade Jim, disait-il en
trottant légèrement, sous les arbres!... Voici l'endroit où j'ai tué
une première chèvre!... Elles n'y viennent plus maintenant, elles ont
trop grand'peur de Ben Gunn!... Et voici le cimetière, ces monticules
espacés sur la droite.»
Ainsi il bavardait, sans attendre d'ailleurs ni recevoir de réponse.
Après un assez long intervalle, une volée de coups de fusil suivit le
coup de canon. Puis il y eut un grand silence, et, comme j'approchais
de la côte, j'aperçus tout à coup, à un quart de mille devant moi, le
drapeau anglais flottant dans les airs au-dessus des arbres.
XVI
LE FORTIN
(_Récit du docteur._)
Ici, je prends la parole pour conter ce que Jim n'avait pu voir, se
trouvant dans l'île.
Il était environ une heure et demie après midi--on venait de piquer
trois, comme disent les marins,--quand les canots quittèrent
l'_Hispaniola_ pour se rendre à terre. Nous tenions conseil dans le
salon, le capitaine, le squire et moi. Si nous avions seulement eu la
plus légère brise, notre parti aurait été bientôt pris. Nous serions
tombés sur les six rebelles restés à bord, nous aurions coupé le câble
et pris le large. Mais il n'y avait pas un souffle d'air. Et pour
mettre le comble à notre détresse, Hunter vint nous apprendre que Jim
Hawkins, se glissant dans une des chaloupes, s'en était allé à terre
avec les autres.
L'idée de suspecter sa fidélité ne nous vint même pas. C'est pour sa
vie que nous tremblions. Livré à des scélérats comme ceux au milieu
desquels il se trouvait, l'enfant reviendrait-il jamais? Nous en
doutions fort.
Nous montâmes sur le pont. Le goudron bouillait littéralement dans les
coutures du parquet. L'odeur affreuse de ce mouillage me donna mal au
cœur. Si jamais les fièvres et la dysenterie ont plané dans l'air,
c'est à coup sûr en cet abominable endroit. Les six coquins étaient
allongés sur le gaillard d'avant, à l'ombre d'une voile, chuchotant
entre eux. A terre, nous pouvions voir les deux chaloupes amarrées près
de la bouche d'un ruisseau, chacune sous la garde d'un homme; l'un
d'eux sifflotait un air qui arrivait jusqu'à nous.
L'attente devenait intolérable. Il fut décidé que Hunter et moi nous
irions aux nouvelles dans le petit canot. Les chaloupes s'étaient
dirigées vers la droite. Nous nous dirigeâmes vers le fortin indiqué
sur la carte. Ce mouvement parut inquiéter les deux hommes qui
gardaient les chaloupes; nous les vîmes se consulter. S'ils étaient
allés avertir Silver, les choses auraient sans doute tourné bien
difficilement. Mais évidemment ils avaient leur consigne, car ils se
décidèrent à rester tranquilles à leur poste, et celui qui sifflotait
reprit cet exercice musical.
La côte présentant un léger renflement, je dirigeai mon canot de
manière à mettre ce renflement entre eux et nous, de façon qu'ils
cessèrent de nous voir avant même que nous eussions touché terre. En
sautant sur la grève, je pressai le pas autant qu'il était possible
sans courir, après avoir eu soin de mettre un grand mouchoir de soie
sur mon chapeau, pour me garantir du soleil. Je tenais la main sur
mes pistolets tout armés.
En cent pas j'arrivai au fortin. Il était assez ingénieusement établi
sur un monticule au pied duquel jaillissait une source, et se composait
d'un bâtiment carré, formé de troncs d'arbres et crénelé sur les
quatre faces; une quarantaine d'hommes pouvaient aisément s'y loger
et s'y défendre par un feu de mousqueterie. Autour de ce bâtiment,
les arbres et les broussailles avaient été coupés dans un rayon assez
étendu, de manière à l'isoler de tout obstacle qui pût couvrir des
assaillants. Enfin, tout autour du monticule, et de manière à enclore
la source, régnait une forte palissade de six pieds de haut, sans porte
ni solution de continuité, formée de pieux trop lourds pour qu'il fût
aisé de les arracher, trop espacés pour que des assiégeants pussent
s'en faire un abri. On devait donc les voir venir du fort et les
tirer en toute sûreté, comme des lapins. Au total, les choses étaient
arrangées pour qu'une poignée d'hommes pût tenir là contre un régiment.
Mais ce qui me séduisait surtout, c'était la source. Il faut dire que
ni les provisions, ni les vins fins, ni les armes et les munitions, ne
manquaient à bord de l'_Hispaniola_; mais nous n'avions plus d'eau.
J'étais en train de songer aux moyens d'en emporter, quand un cri
épouvantable,--un cri d'homme qu'on égorge,--déchira les airs. Je
n'étais plus un novice et j'avais souvent vu la mort de près;--j'ai
servi sous le duc de Cumberland et j'ai eu l'honneur d'être blessé à
Fontenoy;--et pourtant ce cri me glaça d'épouvante.
«C'est l'appel suprême du pauvre Jim!» me dis-je.
Un médecin doublé d'un vieux soldat a bientôt fait d'arrêter ses
résolutions. Sans perdre une minute, je revins à la grève et je me
jetai dans le canot.
Hunter était heureusement un excellent rameur. L'embarcation volait sur
l'eau, à la lettre. Elle eut bientôt rallié le schooner, et je sautai
sur le pont.
Tout le monde était en émoi, comme de juste. Le squire, blanc comme un
linge et la tête basse, pensait au danger où il nous avait entraînés,
le pauvre homme! Et l'un des matelots se trouvait à peu près dans le
même état.
«Voilà un gaillard pour qui tout ceci est chose nouvelle, me dit le
capitaine en me le montrant du coin de l'œil. Il s'est presque évanoui
quand il a entendu ce cri. Le moindre effort suffirait, je gage, pour
nous le ramener.
Je fis part au capitaine de ce que je venais de voir, du plan que
j'avais conçu et qu'il adopta aussitôt. Restait à l'exécuter sans délai.
Nous commençâmes donc par poster le vieux Redruth dans la coursive qui
conduisait du salon à l'avant,--avec un matelas pour rempart, contre
la grille, et quatre mousquets chargés à portée de sa main. Hunter
amena le canot sous la fenêtre de poupe, et, avec l'aide de Joyce, je
le chargeai de poudre, de mousquets, de biscuit, de porc salé, d'un
baril de cognac et de ma précieuse boîte à médicaments.
Pendant ce temps, le squire et le capitaine étaient restés sur le pont.
Quand le moment fut venu, M. Smollett s'adressa à haute voix au second
maître:
«Monsieur Hands, lui dit-il, vous voyez que nous sommes deux, chacun
avec une paire de pistolets... Si l'un de vous six a le malheur de
faire un signal quelconque, je vous avertis que c'est un homme mort!...»
Cet avertissement prit les six hommes par surprise. Ils restèrent
quelque temps à se consulter, puis tout à coup se jetèrent dans
l'écoutille de l'avant. Sans doute, ils espéraient nous surprendre par
derrière. Mais à peine avaient-ils vu les préparatifs de Redruth dans
la coursive, qu'ils revinrent à l'avant, et une tête se montra sur le
pont.
«A bas, chien!» cria le capitaine en levant son pistolet.
La tête disparut aussitôt, et, pour quelque temps au moins, nous nous
trouvâmes débarrassés de ces six guerriers peu redoutables.
Cependant le canot était aussi lourdement chargé que possible. Joyce et
moi, nous nous laissâmes glisser par la fenêtre de poupe, et nous fîmes
aussitôt force de rames vers la grève.
Ce second voyage ne manqua pas d'attirer l'attention des deux hommes
qui gardaient les chaloupes. Celui qui sifflotait s'arrêta de nouveau,
et comme nous allions disparaître derrière le renflement dont j'ai
parlé, l'un d'eux se jeta à terre et disparut. Un instant, je fus tenté
de modifier mon plan et de détruire les chaloupes. Mais je me dis que
Silver pouvait être à portée, avec sa bande, et qu'il ne fallait pas
risquer de tout perdre pour avoir voulu trop gagner.
[Illustration: XI
SI L'UN DE VOUS A LE MALHEUR DE FAIRE UN SIGNAL QUELCONQUE.]
Nous accostâmes donc au point où j'avais d'abord touché, et nous
nous mîmes à transporter les provisions au fort, ou, pour ne pas lui
donner un nom si ambitieux, au _blockhaus_. Pesamment chargés tous
les trois, nous nous contentâmes, à ce premier voyage, de jeter notre
chargement par-dessus la palissade. Puis, laissant Joyce à la garde de
ce premier convoi,--seul à la vérité, mais avec six mousquets sous la
main,--nous nous hâtâmes, Hunter et moi, de revenir au canot.
Trois fois, sans reprendre haleine, nous renouvelâmes ce voyage; puis,
notre cargaison bien et dûment mise à l'abri, je laissai les deux
domestiques dans le blockhaus, et je revins seul à l'_Hispaniola_.
Mon projet était de ramener un second chargement. Il peut sembler
téméraire. Mais il faut songer que, si nos adversaires avaient
l'avantage du nombre, nous avions celui des armes. Aucun des rebelles
qui se trouvaient à terre n'avait de mousquet, et, avant d'arriver
à portée de pistolet, nous comptions bien en mettre au moins une
demi-douzaine à bas.
Le squire m'attendait à l'arrière, complètement remis de sa faiblesse.
Il attira le câblot que je lui lançai et l'attacha solidement; puis,
nous recommençâmes avec ardeur à charger le canot. La cargaison
consista presque exclusivement, cette fois, en porc salé, biscuit et
poudre, avec seulement un mousquet et un coutelas pour chacun de nous,
le squire, le capitaine, Redruth et moi. Tout le reste des provisions,
armes et munitions, qui se trouvaient à bord, nous les jetâmes à l'eau,
par deux brasses de fond. Je vois encore l'éclat bleuâtre de l'acier,
brillant sous les eaux sur un lit de sable jaune.