au capitaine et au squire de descendre au salon, et trouvez un prétexte
pour m'envoyer chercher...»
La physionomie du docteur s'altéra un instant; mais presque aussitôt il
reprit possession de lui-même.
«Merci, Jim, c'est tout ce que je désirais savoir, dit-il à haute voix,
comme si je venais de répondre à une question.»
Là-dessus, il tourna sur ses talons et rejoignit les deux autres. Ils
causèrent un moment, et je compris que le docteur leur avait transmis
ma requête, quoique aucun d'eux ne donnât le moindre signe d'inquiétude
ou même d'étonnement; car aussitôt le capitaine donna un ordre à Job
Andersen, et le fifre appela tout le monde sur le pont.
«Mes enfants, dit le capitaine, la terre qui vient d'être signalée
est le but de notre voyage. M. Trelawney, comme vous le savez, est
la générosité même. Il vient de me demander si j'ai été content de
vous au cours de la traversée, et, comme je n'ai eu qu'à me louer de
l'équipage, il a été convenu que nous boirions à votre santé, lui,
le docteur et moi, et qu'en même temps vous boiriez à la nôtre une
double ration de grog. Si vous me permettez de vous en dire mon avis,
je trouve que c'est fort aimable de sa part. Et si vous partagez cette
opinion, vous ne manquerez pas de donner une acclamation au gentleman
qui vous régale.»
Naturellement l'acclamation ne se fit pas attendre. Et tous ces hommes
avaient l'air de la donner de si bon cœur, que j'en venais à me
demander s'il était bien possible qu'ils eussent ourdi contre nous une
trahison si noire.
«Un hourra pour le capitaine Smollett!» proposa John Silver, quand le
tumulte se fut apaisé.
Celui-là aussi fut poussé avec enthousiasme. Après quoi, les trois
gentlemen descendirent au salon; et, bientôt après, je reçus l'ordre de
les rejoindre.
Sur la table, autour de laquelle ils avaient pris place se trouvaient
une bouteille de vin d'Espagne et une assiette de raisins secs. Le
docteur fumait, sa perruque posée sur ses genoux; je savais que c'était
chez lui le signe d'une grande perturbation. La fenêtre de poupe était
ouverte, car il faisait très chaud, et l'on voyait la lune se mirer
dans le sillage du navire.
«Voyons, Hawkins, ce que vous avez à me dire, commença M. Trelawney.
Nous vous écoutons.»
Je racontai alors, aussi brièvement que possible, ce qui m'était arrivé
et la conversation que j'avais surprise. Pas un de mes trois auditeurs
ne m'interrompit par une parole ou même par un geste; mais leurs yeux
restèrent tout le temps fixés sur mon visage. Quand j'eus fini:
«Jim, assieds-toi là,» me dit le docteur.
Il me fit prendre un siège auprès de lui, me versa un verre de vin, me
donna une poignée de raisins. Puis tous trois, avec un grand salut,
burent gravement à ma santé, pour le service que je venais de leur
rendre, pour l'heureux hasard qui m'avait favorisé, et pour le courage
dont j'avais fait preuve.
«Capitaine, dit alors le squire, vous aviez raison, et j'avais tort. Je
reconnais que je suis un âne bâté, et j'attends vos ordres.
--Pas plus âne que moi, monsieur, répliqua le capitaine. Jusqu'à ce
soir, je n'avais jamais entendu parler d'un équipage complotant de se
révolter qui ne laissât pas percer ses projets d'une manière ou d'une
autre. Mais celui-ci me confond; je n'y comprends rien!
--Permettez, capitaine, l'explication est fort simple, dit le docteur.
C'est John Silver qui a tout fait. Et John Silver, ne vous y trompez
pas, est un homme remarquable.
--Il ferait surtout remarquablement bien au bout de la grande vergue,
pendu par le cou, reprit le capitaine. Mais nous bavardons, et cela ne
mène à rien. Analysons la situation, cela vaudra mieux, n'est-il pas
vrai, monsieur Trelawney?
--Monsieur, vous êtes notre commandant; c'est à vous de parler! dit le
squire d'un air magnanime.
--Je parle donc... Il me semble que trois ou quatre points se dégagent
du récit de Jim. Le premier, c'est qu'il faut aller de l'avant; si
je donnais l'ordre de virer de bord, les gaillards se révolteraient
sur l'heure. Le second, c'est que nous avons du temps devant nous, au
moins jusqu'à ce que le trésor ait été trouvé. Le troisième, c'est que
quelques-uns des hommes sont encore avec nous... Or, nous ne devons
pas nous le dissimuler: tôt ou tard, il faudra en venir aux coups.
Je propose donc de prendre, comme on dit, l'occasion aux cheveux,
et de tomber sur les mécréants au premier moment favorable, quand
ils s'y attendront le moins. Nous pouvons, je pense, compter sur vos
domestiques, monsieur Trelawney?
--Comme sur moi-même, déclara le squire.
--Cela fait déjà trois. Avec nous quatre, en comptant Hawkins comme un
homme, cela fait sept. Quant aux autres fidèles...
--Ce sont probablement les hommes directement engagés par Trelawney
avant qu'il eût rien à faire avec John Silver, fit remarquer le docteur.
--Hélas! dit le squire, Hands était de ceux-là.
--Moi aussi, j'aurais pensé pouvoir me fier à Hands, déclara le
capitaine.
--Quand je pense que ces misérables sont Anglais, il me prend des
envies de faire sauter le navire! s'écria M. Trelawney.
--Bref, messieurs, reprit le capitaine, la situation n'a rien de gai.
Le mieux que nous puissions faire est de nous tenir sur nos gardes et
d'attendre l'occasion. Ce n'est pas amusant, je le sais. On aimerait
mieux en venir tout de suite aux mains. Mais ce serait folie tant que
nous ne saurons pas exactement quelles sont nos forces. Donc, mettons
en panne et guettons le vent, voilà mon avis.
--Jim peut nous être plus utile que personne, dit le docteur. Les
hommes ne se méfient pas de lui, et il est fin comme l'ambre.
--Hawkins, j'ai en vous une confiance prodigieuse,» ajouta le squire.
Si flatteuse qu'elle fût, cette confiance me semblait bien peu
justifiée, à moi qui me sentais jeune et sans expérience. Et pourtant
un singulier concours de circonstances devait véritablement faire de
moi l'artisan du salut commun.
En attendant, nous avions beau compter, nous n'étions sûrs que de sept
hommes sur vingt-six; et, sur les sept, il y avait un enfant; de sorte
qu'en réalité notre parti se composait de six hommes faits contre
dix-neuf.
XIII
COMMENT JE DÉBARQUAI
Au jour, quand je montai sur le pont, l'aspect de l'île n'était déjà
plus celui de la veille. Quoique la brise fût complètement tombée, nous
avions fait du chemin pendant la nuit, et nous étions maintenant en
panne à un demi-mille environ au sud-est de la côte orientale. A perte
de vue, les terres étaient couvertes de bois, sur la teinte sombre
desquels tranchait le sable jaune de la plage. Çà et là s'élevaient de
grands arbres de l'espèce des pins, parfois isolés, parfois groupés
en bouquets. L'ensemble était monotone et triste. Toutes les hauteurs
qui le dominaient avaient des formes bizarres et se composaient de
rochers nus entassés en amphithéâtre. La Longue-Vue, qui avait au
moins trois cents pieds de plus que les autres, était aussi la plus
étrange, presque à pic de tous côtés, et coupée net au sommet, comme le
piédestal d'une statue.
L'_Hispaniola_ roulait ferme, ses boutes-hors tirant sur les poulies,
son gouvernail battant la poupe, toutes ses membrures craquant,
gémissant et grinçant comme le plancher d'une usine. J'étais obligé de
me tenir accroché à un cordage pour ne pas tomber; tout tournait autour
de moi; car, quoique assez bon marin quand nous étions en marche, je
n'ai jamais pu m'habituer sans mal au cœur à me sentir ainsi roulé
comme une bouteille flottante, surtout le matin, et l'estomac vide.
Peut-être l'aspect désolé de l'île, avec ses bois mélancoliques, ses
rochers stériles et les brisants sur lesquels on voyait la mer se
précipiter en écumant, avec un bruit de tonnerre, avait-il aussi sa
part dans l'impression de malaise et de tristesse que j'éprouvais.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en dépit du soleil brillant au-dessus
de nos têtes, en dépit des oiseaux qui remplissaient l'air de leurs
gazouillements, et de la satisfaction qu'on éprouve généralement à voir
la terre après une longue traversée, je sentais, comme on dit, mon cœur
descendre à mes talons; et jamais, depuis ce premier regard, je n'ai pu
seulement penser sans dégoût à l'île au trésor.
Nous avions en perspective une matinée de rude labeur; car il n'y avait
pas le moindre souffle de vent, et il fallait par conséquent mettre
les canots à la mer pour remorquer le schooner, à la rame, l'espace
de trois ou quatre milles, jusqu'à l'étroit goulet qui conduisait au
havre du Squelette. Je m'offris à aller dans un des canots, où je
n'avais naturellement que faire. Il faisait une chaleur accablante, et
les hommes pestaient de leur mieux en poussant l'aviron. Le canot où
je me trouvais avait pour chef Andersen, qui, au lieu de maintenir la
discipline, murmurait plus haut que les autres.
«Enfin, dit-il en jurant, ce n'est pas pour toujours, heureusement!»
Cela me parut fort mauvais signe, car, jusqu'à ce moment, les hommes
avaient travaillé de bon cœur et de bonne humeur. Évidemment, la vue
seule de l'île suffisait à mettre toutes les cervelles en ébullition.
Pendant toute la durée de cette laborieuse manœuvre, John Silver,
debout dans le canot de tête, servit de pilote; il connaissait
manifestement la passe comme sa poche, et, quoique l'homme qui tenait
la sonde trouvât fréquemment plus ou moins d'eau que n'en indiquait la
carte, John Silver n'hésita pas une seule fois.
Nous nous arrêtâmes à l'endroit même où une ancre était marquée sur
la carte, à un tiers de mille environ de la côte, entre la terre et
l'île du Squelette. Le fond de la mer était du sable fin. La chute de
notre ancre mit en rumeur des milliers d'oiseaux qui s'élevèrent en
tournoyant au-dessus des bois. Mais ils redescendirent en moins de
quatre ou cinq minutes, et tout retomba dans le silence.
Cette petite rade était complètement entourée de terres, perdue dans
les bois, en quelque sorte, car les arbres venaient jusqu'à la ligne
des hautes marées, sur une plage très basse, et les collines se
trouvaient à une assez grande distance. Deux ruisseaux marécageux se
déversaient dans cette espèce d'étang, non sans se répandre à leur
embouchure sur une assez vaste surface de terres molles et humides.
Aussi la végétation, sur cette partie de la côte, avait-elle une sorte
d'éclat empoisonné.
Un fortin entouré de palissades avait été construit sur la droite,
comme on le verra bientôt. Mais il était impossible de l'apercevoir
du schooner, à cause des arbres qui le masquaient, et, n'eût été la
carte ouverte sur l'habitacle de la boussole, nous aurions pu croire,
tant l'aspect général du site était sauvage, que nous étions les
premiers à pénétrer dans cette baie, depuis que l'île avait surgi à la
surface de la mer. On n'entendait ni un souffle de vent ni un bruit
quelconque, hors le ressac des vagues sur les brisants, à plus d'un
mille de distance. Il y avait dans l'air une odeur toute spéciale d'eau
stagnante, de feuilles d'arbre et de troncs pourris. Je remarquai que
le docteur en était désagréablement impressionné et faisait la grimace,
comme s'il avait senti un œuf gâté.
«Je ne garantis pas qu'il y ait des trésors ici, dit-il, mais je
garantis bien qu'il y a de la fièvre.»
Si l'attitude de l'équipage était déjà alarmante dans les canots, elle
devint tout à fait menaçante quand les hommes remontèrent à bord. On
les voyait se tenir par groupes sur le pont, chuchotant et discutant.
L'ordre le plus simple était accueilli par un regard furieux et exécuté
avec une mauvaise volonté évidente. Même les matelots sur lesquels
nous pensions pouvoir compter semblaient atteints par la contagion. La
révolte planait visiblement sur nos têtes comme un nuage orageux. Et
il n'y avait pas que nous à la redouter. John Silver sautillait d'un
groupe à l'autre, s'exténuant à prêcher le calme. Quant à l'exemple,
personne n'aurait pu le donner meilleur. Il n'était que sourires,
politesse et bonne volonté. Au premier signe, John Silver était sur la
béquille, avec le plus aimable, «Certainement, monsieur!» Et, quand
il n'y eut plus rien à faire, il se mit à chanter, exhibant tout son
répertoire, comme pour mieux masquer la mauvaise humeur générale. De
tous les symptômes inquiétants de cette triste journée, l'anxiété
visible de John Silver nous parut le pire.
Nous tînmes conseil dans le salon.
«Si je risque un autre ordre, j'aurai tout l'équipage sur le dos, dit
le capitaine. On me répond impoliment, il n'y a pas à le nier. Eh bien,
si j'ai seulement l'air de m'en apercevoir, les piques et les haches
se mettront de la partie. D'autre part, si je ne réponds pas, John
Silver verra qu'il y a anguille sous roche, et tout est fini. Au fond,
voulez-vous que je vous dise? nous ne pouvons compter que sur un seul
homme.
--Et cet homme? demanda le squire.
--C'est Silver lui-même. Il a autant de désir que vous ou moi de voir
ces gens se tenir tranquilles. Peut-être suffirait-il qu'il en eût
l'occasion pour les ramener bientôt à la raison; cette occasion, je
propose qu'on la lui donne. Accordons une permission générale d'aller
à terre. S'ils partent tous, nous verrons à défendre le navire.
S'ils refusent tous de le quitter, enfermons-nous dans la cabine, et
Dieu défende le bon droit!... Si les plus enragés seuls s'en vont,
croyez-moi, Silver les ramènera aussi doux que des agneaux.»
On décida de s'en tenir à cet avis. Des pistolets chargés furent
distribués à tous les hommes sûrs. On mit Joyce, Hunter et Redruth dans
la confidence de l'affaire; je dois même dire qu'ils accueillirent la
nouvelle avec moins de surprise et d'inquiétude que je ne l'aurais
cru. Puis, le capitaine remonta sur le pont et s'adressa à l'équipage:
«Mes enfants, dit-il, nous avons eu une rude matinée; nous sommes tous
las et de méchante humeur. Un tour à terre ne fera de mal à personne.
Les canots sont encore à l'eau. Prenez-les. Qui voudra peut aller à
terre pour toute l'après-midi. Une demi-heure avant le coucher du
soleil, je ferai tirer un coup de canon pour la retraite.»
Il faut que les imbéciles aient cru qu'ils allaient se casser le
nez sur les trésors en mettant le pied à terre, car ils quittèrent
à l'instant leur air maussade et poussèrent des hourras qui se
répercutèrent dans tous les échos d'alentour. Une fois encore,
les oiseaux s'élevèrent en tournoyant au-dessus des bois, puis
redescendirent.
Le capitaine était trop fin pour rester sur le pont. Il se hâta de
redescendre, laissant à Silver le soin d'arranger le départ. En cela,
il agit sagement; car, s'il était resté une minute de plus, il lui
aurait été difficile de ne pas voir ce qui crevait les yeux. Non
seulement Silver était le vrai commandant, mais l'équipage commençait
à subir son autorité avec quelque impatience. Les honnêtes gens, s'il
en restait encore, devaient être stupides pour ne pas voir ce qui se
passait. Pour mieux dire, tout le monde était plus ou moins gagné par
la contagion de l'indiscipline; mais quelques-uns des hommes, bons
diables au fond, ne pouvaient être poussés plus loin. Autre chose est
de se montrer impertinent et paresseux, autre chose de prendre un
navire d'assaut et de tuer des gens qui ne vous ont rien fait.
Enfin, tout s'arrangea. Six hommes devaient rester à bord, et les
treize autres, y compris John Silver, commencèrent à s'embarquer.
Ce fut en ce moment que me vint en tête la première des idées folles
qui contribuèrent tant à nous sauver la vie. Puisque Silver laissait
sur le schooner une garnison de six hommes, il devenait impossible
de s'en emparer et de le défendre contre ceux qui allaient à terre.
Puisque cette garnison ne se composait que de six hommes, il était
également clair que mes amis ne pouvaient pas avoir besoin de moi. La
fantaisie me prit de m'en aller dans l'île.
Aussitôt fait que pensé. Je passe par-dessus bord, je me laisse glisser
le long d'une amarre et je me blottis sur l'avant du canot le plus
voisin, à l'instant même où il partait.
Personne ne fit attention à moi, si ce n'est l'un des rameurs qui me
dit: «C'est toi Jim? Baisse la tête.» Mais Silver, de l'autre canot,
ouvrit les yeux et demanda si c'était moi. Je commençai à comprendre
mon imprudence et ma sottise.
Par bonheur, les deux canots luttaient de vitesse pour arriver au
rivage, et celui où je me trouvais, étant à la fois le plus léger et
le mieux monté, arriva le premier de plusieurs longueurs. Ses bossoirs
avaient frappé les arbres de la grève, j'avais empoigné une branche et
sauté dans les broussailles, avant que Silver fût arrivé, tant s'en
faut.
«Jim!... Jim!...» cria-t-il.
Mais je n'avais garde de répondre. Sautant, plongeant dans les fourrés,
courant à perdre haleine, j'allai aussi vite et aussi loin que mes
jambes purent me porter.
XIV
LE PREMIER COUP
J'étais si content d'avoir échappé à John Silver, que je commençai à
considérer avec intérêt l'étrange pays où je venais d'aborder.
J'avais d'abord traversé une plaine marécageuse, couverte de saules,
de roseaux et d'arbres qui m'étaient inconnus. Puis j'étais arrivé au
bord d'une grande clairière sablonneuse, longue d'un mille environ, où
s'élevaient des pins et des chênes verts. Au loin apparaissait une des
collines, dont le profil décharné brillait au soleil.
Il m'était donc donné de goûter les joies de l'explorateur! L'île était
inhabitée. J'avais laissé en arrière mes compagnons de voyage. Je
n'avais devant moi que des arbres et des animaux sauvages. Tout m'était
nouveau: les fleurs, les oiseaux, les serpents. J'en vis un qui souleva
sa tête au-dessus du rocher où il reposait, et qui me siffla dans la
figure avec un bruit assez semblable à celui d'une toupie. Je ne me
doutais guère que je me trouvais en présence d'un ennemi mortel et que
ce bruit était celui du fameux serpent à sonnettes!...
Bientôt je touchai à un long fourré de ces arbres pareils à des chênes
et qui poussent dans le sable, en broussaille, avec des branches
entrelacées et un feuillage aussi serré que du chaume. Ce fourré
couvrait une sorte de dune et devenait de plus en plus épais en
descendant jusqu'à la marge d'un assez grand marais couvert de roseaux,
à travers lequel un des ruisseaux que j'avais remarqués suintait
paresseusement jusqu'à la mer. Le marais fumait sous le soleil brûlant
et les rochers de la Longue-Vue semblaient trembloter à travers la buée.
Tout à coup il y eut dans les roseaux une sorte de révolution. Un
canard sauvage s'éleva avec un couac; un autre le suivit; puis une
nuée d'oiseaux qui criaient et tourbillonnaient dans les airs. Je
jugeai tout de suite que quelqu'un de mes camarades devait approcher
du marécage. En quoi je ne me trompais point, car j'entendis bientôt
une voix humaine encore assez éloignée, mais qui me parut se rapprocher
rapidement de l'endroit où je me trouvais.
Cela me fit grand'peur; aussi m'empressai-je de me glisser sous le
chêne vert le plus proche, et, tapi dans ses basses branches, je restai
là accroupi, retenant mon haleine, silencieux comme une souris.
Une autre voix répondit bientôt à la première; puis celle-ci, dans
laquelle je reconnus alors celle de John Silver, recommença à parler
et continua pendant assez longtemps, interrompue de temps à autre par
la seconde. A leur ton, je jugeai qu'elles parlaient avec animation,
presque avec colère; mais pas un mot distinct n'arrivait à mon oreille.
[Illustration: IX
UN SERPENT SOULEVA SA TÊTE AU-DESSUS DU ROCHER.]
Enfin, les deux interlocuteurs parurent s'arrêter. Sans doute ils
s'étaient assis, car ils ne se rapprochaient plus de moi, et les
oiseaux, cessant de tournoyer dans les airs, redescendaient peu à
peu dans le marécage. Une sorte de remords se fit alors jour dans ma
conscience. Il me sembla que je ne faisais pas mon devoir en flânant
pour mon plaisir; qu'ayant eu la témérité de venir à terre avec ces
coquins, je devais au moins tenter de les surveiller et d'assister à
leurs conseils; en un mot, je sentis qu'il fallait me rapprocher d'eux
le plus possible, à l'ombre propice de ces grands arbres à branches
traînantes, dont j'étais entouré.
Je me rendais assez exactement compte, par le bruit des voix, de la
direction qu'il fallait prendre, et quelques oiseaux qui voletaient
au-dessus des deux interlocuteurs m'aidaient à reconnaître le but.
Rampant sur les mains et les genoux, je m'avançai sans bruit jusqu'à ce
qu'enfin, glissant le regard dans une ouverture du feuillage, j'aperçus
dans une petite clairière, au bord du marais, John Silver et un homme
de l'équipage assis côte à côte et causant.
Le soleil tombait d'aplomb sur eux. John Silver avait néanmoins jeté
son chapeau à terre, et sa large face lisse et blonde, toute luisante
de chaleur, était tournée vers l'autre d'un air presque suppliant.
«Camarade, disait-il, c'est uniquement parce que j'ai pour toi une
véritable affection, tu peux croire!... Si je ne m'étais pas coiffé
de toi, crois-tu que j'aurais pris la peine de t'avertir?... Tout est
fini, et tu n'y peux rien... Ce que j'en dis est pour sauver ta tête;
et, si quelqu'un de ces sauvages le savait, que deviendrais-je? Voyons,
Tom, dis-le-moi un peu?...
--John Silver, répondait l'autre,--et je vis que sa figure était
rouge comme braise et que sa voix rauque tremblait d'émotion,--John
Silver, vous n'êtes pas un enfant, vous êtes un honnête homme, ou du
moins vous en avez la réputation; vous avez de l'argent, et c'est
plus qu'aucun matelot ne peut dire; vous êtes brave, ou je ne m'y
connais pas... Pourquoi vous laisser mener par ce tas de vauriens?...
Allons donc! un peu de courage!... Pour mon compte, aussi sûr que je
suis là, j'aimerais mieux voir tomber mes deux bras que de trahir mes
devoirs!...»
Il s'arrêta, interrompu par le bruit d'une altercation. Celui-là, du
moins, était honnête!... Et voilà qu'au même instant j'allais avoir
des nouvelles d'un autre. Au cri de colère qui avait retenti du côté
du marais, succéda un cri de rage; puis un long, un terrible cri de
douleur... Les rochers de la Longue-Vue en retentirent. La troupe
entière des oiseaux du marécage en fut épouvantée et, s'envolant en
désordre, obscurcit l'air pendant plusieurs minutes...
J'avais encore dans les oreilles ce funèbre hurlement de mort, que le
silence s'était rétabli et le murmure lointain des flots troublait seul
la lourdeur chaude de l'après-midi.
Tom avait bondi comme un cheval sous l'éperon. Quant à John Silver, il
n'avait même pas bougé. Il restait à sa place, légèrement appuyé sur sa
béquille, observant son compagnon comme un serpent prêt à s'élancer sur
sa proie.
«John! s'écria le matelot en tendant la main vers lui.
--Bas les pattes!... répliqua John Silver, sautant d'un mètre en
arrière avec la vitesse et la légèreté d'un gymnaste accompli.
--Bas les pattes si vous voulez, reprit l'autre. Que vous reproche donc
votre conscience, que vous ayez peur de moi?... Mais, au nom du ciel,
dites-moi quel était ce cri?
--Ce cri? répondit Silver souriant, mais toujours sur ses gardes...
(Son œil n'était pas plus grand qu'une tête d'épingle sur sa large
face; mais il brillait comme un éclat de verre.) Ce cri?... je pense
que c'était le cri de mort d'Alan.»
A ces mots, le pauvre Tom se redressa, pareil à un héros.
«Alan! s'écria-t-il. Alors Dieu ait son âme!... C'était un brave marin
et un honnête homme!... Quant à vous, John Silver, vous avez été mon
camarade, mais vous ne l'êtes plus. Si je dois mourir comme un chien,
je mourrai faisant mon devoir!... Vous avez tué Alan, n'est-ce pas?...
Eh bien, tuez-moi aussi, si vous pouvez. Mais vous trouverez à qui
parler, je vous en préviens!...»
Là-dessus, le brave garçon attendit un instant pour voir ce que
répondrait Silver; mais, voyant que l'autre ne bougeait pas, il lui
tourna le dos et se dirigea vers la grève.
Il ne devait pas aller loin. Saisissant de sa main gauche une branche
d'arbre, pour se tenir en équilibre, John Silver prit sa béquille de
la droite et, avec un cri de rage, fit tournoyer dans l'air cette arme
inattendue. Elle s'abattit la pointe en avant sur le pauvre Tom, et
le frappa, avec une violence inouïe, juste entre les deux épaules, en
pleine épine dorsale. Il leva les bras, exhala un gémissement sourd et
tomba la face en avant.