moi!... Ben, cours après lui avec Harry!... Comment, c'est un des
requins?... Eh! là-bas, Morgan, c'est avec toi qu'il buvait. Avance un
peu, je te prie.»
Celui qui s'appelait Morgan était un vieux matelot à tête grise et
au teint couleur d'acajou. Il arriva d'un air assez embarrassé, en
mâchonnant sa chique.
«Morgan, il faut nous dire la vérité, reprit sévèrement John Silver.
Avais-tu jamais vu ce... Noir, ce... Chien-Noir... avant aujourd'hui?
--Non, sur ma parole, répondit Morgan en saluant avec respect.
--Connais-tu son nom?
--Ma foi, non.
--Bien vrai? Morgan, c'est heureux pour toi. Car s'il en eût été
autrement, tu n'aurais jamais remis les pieds ici, je t'en donne mon
billet!... Que te contait-il donc, ce gredin?
--En vérité, je n'en sais trop rien, répondit Morgan.
--Tu n'en sais rien?... Est-ce donc une tête que tu as sur les épaules,
ou bien un hublot? s'écria John Silver. Tu n'en sais rien? Sais-tu
seulement avec qui tu causais tout à l'heure?... Voyons, tâche de te
rappeler un peu... Te parlait-il voyages, capitaines, navires?...
Qu'était-ce enfin?
--Nous causions punitions à fond de cale, dit Morgan d'un air hébété.
--Vraiment? C'est là de quoi vous causiez? Vous auriez difficilement
trouvé un sujet qui vous convînt mieux à tous les deux!... Allons, va
t'asseoir, vieux marsouin!...»
Et, tandis que Morgan regagnait sa place, John Silver me dit à
l'oreille:
«Ce Morgan est un brave homme, mais quelle huître!... Et maintenant que
j'y pense, reprit-il plus haut, ce Chien-Noir... Non, je ne connais pas
ce nom, mais j'ai comme une idée que j'ai déjà vu le requin quelque
part... Oui, je me rappelle maintenant. Il est venu deux ou trois fois
avec une espèce d'aveugle...
--Précisément! m'écriai-je tout ému. L'aveugle en était aussi, de la
bande. C'était un nommé Pew.
--Juste! reprit John Silver, très agité. C'est bien ainsi qu'il
s'appelait... Encore un qui n'avait pas l'air de valoir grand'chose!...
Si seulement nous pouvions pincer ce Chien-Noir, voilà une nouvelle qui
ferait plaisir au capitaine Trelawney!... Ben court très bien... Peu de
marins courent aussi bien que Ben!... S'il nous le ramène, nous allons
rire! Ah! il parlait fond de cale?... Eh bien! il en tâtera, du fond de
cale.»
Tout en parlant ainsi, il allait et venait dans la salle, en sautant
avec l'aide de sa béquille, donnant de grands coups de poing sur les
tables, et au total montrant une indignation de bon aloi qui aurait
suffi à convaincre un juge de Bow-street ou d'Old-Bailey. Mes soupçons
venaient de se réveiller en trouvant Chien-Noir à la _Longue-Vue_, et
j'étudiais de près notre cuisinier. Mais il était trop malin pour se
trahir, ou j'étais trop jeune pour voir qu'il jouait un rôle. Quand les
deux hommes partis à la poursuite du fuyard revinrent, hors d'haleine,
en déclarant qu'ils avaient perdu sa trace dans la foule, et quand
j'eus assisté à la scène que leur fit à ce sujet John Silver, je me
serais porté caution pour lui devant tous les tribunaux du monde.
«Convenez, Hawkins, que je n'ai pas de chance! me dit-il en revenant
vers moi. Ce qui m'arrive n'est-il pas absurde? Que va penser de
moi le capitaine Trelawney? Avoir chez moi, dans ma maison, ce damné
fils de Hollandais en train de boire mon meilleur rhum!... en être
immédiatement averti par vous!... et le voir me glisser entre les
mains!... C'est trop fort!... Mais je compte un peu sur vous, Hawkins,
pour porter témoignage en ma faveur auprès du capitaine. Vous n'êtes
qu'un enfant, c'est vrai, mais vous avez autant de cervelle qu'un
homme. Je l'ai vu d'abord quand vous êtes entré. Mais aussi, à quoi
suis-je bon, avec cette vieille béquille? Quand j'étais jeune et que
j'avais mes deux jambes, je vous réponds que je l'aurais amarré, le
Chien-Noir, et qu'il n'aurait pas été long à se voir orné d'une paire
de bracelets!... mais maintenant!...»
Tout d'un coup il s'arrêta, et sa mâchoire tomba comme si quelque chose
lui revenait à la pensée.
«Et le compte du brigand! s'écria-t-il. Trois tournées de rhum!... Le
diable m'emporte si j'y songeais!...»
Là-dessus il tombe sur un banc en riant aux larmes. J'en fais autant,
et notre gaieté est si contagieuse que les murs de la taverne en sont
bientôt ébranlés.
«Quel veau marin je fais encore! dit John Silver quand il put enfin
s'arrêter. Je serai bien surpris si nous ne nous entendons pas à
merveille, mon cher Hawkins; car c'est comme mousse qu'on aurait dû
m'enrôler et non pas comme cuisinier... Mais voyons, voyons! Il faut en
finir. Le devoir avant tout, pas vrai?... Je prends mon vieux tricorne
et nous allons ensemble trouver le capitaine Trelawney, pour lui conter
cette affaire... car c'est plus sérieux qu'on ne le dirait à nous
voir, et il faut convenir que ni vous ni moi n'avons brillé dans cette
occasion... Vous non plus, ma foi!... Pas de chance, nous deux, pas de
chance! Mais la peste m'étouffe si j'ai autant ri depuis longtemps qu'à
propos de ce compte!...»
Et il se remit à rire de si bon cœur, que je dus par politesse partager
de nouveau sa gaieté, quoique, à vrai dire, je n'en visse pas bien
réellement la cause.
Le long des quais, tout en marchant, il se montra le mieux informé et
le plus intéressant des causeurs, me nommant les navires, m'expliquant
leur voilure, leur tonnage et leurs pavillons, entrant dans des détails
infinis sur tous les travaux du port: celui-ci débarquait sa cargaison;
celui-là l'embarquait; cet autre s'apprêtait à appareiller; et puis une
infinité d'anecdotes maritimes et des expressions nautiques qu'il me
faisait répéter jusqu'à ce que je me les fusse assimilées. Bref, avant
d'arriver à l'hôtel, je m'étais déjà dit plusieurs fois qu'il était
impossible de tomber sur un plus charmant compagnon de voyage.
Nous trouvâmes le squire et le docteur en train d'expédier un quart
d'ale dans lequel flottait un morceau de pain grillé, avant de se
rendre à bord pour inspecter toutes choses.
John Silver raconta toute l'histoire avec beaucoup d'animation. Il dit
les choses exactement comme elles s'étaient passées.
«C'est bien ainsi, n'est-ce pas, Hawkins?» répétait-il de temps à autre.
Et je ne pouvais que rendre justice à sa véracité.
Les deux gentlemen regrettèrent vivement que Chien-Noir se fût échappé.
Mais quoi! il n'y avait rien à faire, et il fallait bien s'en consoler.
Après avoir reçu les compliments du squire, John Silver reprit donc sa
béquille et partit.
«Tout le monde à bord à quatre heures précises! lui cria M. Trelawney.
--C'est dit, monsieur, répondit le cuisinier.
--Ma foi, squire, reprit le docteur, en général je me défie un peu de
vos découvertes, je l'avoue. Mais je suis obligé de convenir que John
Silver me revient tout à fait.
--Quand je vous disais que c'est une perle!
--Et maintenant, en route!... Jim peut venir à bord avec nous, n'est-ce
pas?
--Je n'y vois aucun inconvénient. Prends ton chapeau, garçon; nous
allons donner un dernier coup d'œil au schooner.»
IX
LA POUDRE ET LES ARMES
L'_Hispaniola_ était à l'ancre assez loin du bord. Nous eûmes donc à
passer en canot sous la poupe ou l'avant de plus d'un navire, dont les
amarres tantôt frôlaient la quille de notre embarcation, tantôt se
balançaient au-dessus de nos têtes. Enfin nous accostâmes l'escalier
du schooner, où nous fûmes accueillis avec un salut militaire par
le second, M. Arrow, un vieux marin bronzé qui portait des boucles
d'oreilles et louchait effroyablement. Le squire et lui étaient déjà
les meilleurs amis du monde; mais je remarquai bientôt qu'il n'en était
pas de même entre le squire et le capitaine.
Celui-ci était un homme à l'air avisé, qui semblait être en colère avec
tout, à bord,--colère dont nous devions bientôt connaître la raison. A
peine étions-nous descendus dans le petit salon, qu'un matelot nous y
suivit.
«Le capitaine Smollett désire parler à M. Trelawney, dit-il.
--Je suis aux ordres du capitaine, répondit le squire. Faites-le
entrer.»
Le capitaine arriva à l'instant et commença par fermer la porte
derrière lui.
«Eh bien, capitaine, qu'avez-vous à me dire? Tout va bien, j'espère?
tout est en bon ordre et prêt pour l'appareillage?
--Ma foi, monsieur, répondit le capitaine, il vaut mieux parler franc,
n'est-ce pas, même au risque d'offenser?... Eh bien, je dois vous
avouer que je n'aime pas beaucoup cette expédition; je n'aime pas
l'équipage; et je n'aime pas le second que vous m'avez donné. Voilà qui
est clair, j'espère?
--Pendant que vous y êtes, vous pourriez peut-être dire aussi que vous
n'aimez pas le schooner? répliqua le squire avec l'accent d'un homme
que la colère commence à mordre.
--Je ne parle pas du schooner, ne l'ayant pas encore vu à l'œuvre, dit
le capitaine. Il semble bien construit et obéissant à la barre; c'est
tout ce que je puis déclarer pour le moment.
--Peut-être est-ce le propriétaire du schooner qui ne vous plaît pas
non plus?» demanda le squire.
Mais ici le docteur Livesey s'interposa.
«Voyons, voyons, dit-il, à quoi bon envenimer ainsi la discussion par
des questions personnelles? Le capitaine, à mon sens, a trop dit, ou
il a dit trop peu. Il nous doit une explication de ses paroles. Vous
semblez entreprendre ce voyage à contre-cœur; pourquoi cela, capitaine?
--Mon Dieu, monsieur, le voici. J'ai accepté ce que nous appelons une
commission cachetée, en d'autres termes j'ai consenti à prendre le
commandement de ce navire pour le mener où l'ordonnera Monsieur, qui en
est le propriétaire. Fort bien. Or, en arrivant à bord, je m'aperçois
que tous les hommes de l'équipage en savent plus long que moi sur le
but de l'expédition. Cela vous paraît-il juste?
--Non, déclara le docteur, assurément non.
--Après cela, reprit le capitaine, j'apprends qu'il s'agit d'aller
chercher un trésor.--C'est par l'équipage que je l'apprends;--veuillez
noter ce point... C'est toujours un métier hasardeux que la recherche
des trésors. Les expéditions de ce genre ne sont pas mon fort, je le
déclare, mais spécialement quand elles sont censées secrètes et que
tout le monde connaît le secret, tout le monde, même les perroquets.
--Le perroquet de John Silver, sans doute? demanda ironiquement M.
Trelawney.
--C'est une façon de dire qu'on en parle sans se gêner, reprit le
capitaine. Je suis parfaitement convaincu que ni l'un ni l'autre,
messieurs, vous n'avez la moindre idée du danger auquel vous allez vous
exposer de gaieté de cœur... Eh bien, voulez-vous que je vous le dise,
c'est tout simplement un danger de mort!
--Voilà qui est clair, répliqua le docteur. Mais nous nous en doutions
bien un peu, capitaine. Nous acceptons ce danger, c'est notre droit.
Passons au second point: vous dites que l'équipage n'est pas de votre
goût. N'est-il pas composé de bons matelots?
--Ils ne me reviennent pas du tout, voilà ce que je puis dire. Sans
compter qu'on aurait pu me confier le soin de choisir mes hommes.
--En effet, dit le docteur, mon ami Trelawney aurait peut-être mieux
fait de vous consulter en cette matière; mais la négligence n'est pas
intentionnelle, croyez-le bien... Et M. Arrow, votre second, ne vous
plaît pas non plus?
--Non, monsieur. Je crois qu'il connaît son métier; mais il est trop
familier avec l'équipage. Un second doit savoir tenir son rang, que
diable! Il ne doit pas boire avec les matelots.
--Serait-ce un ivrogne? demanda le squire.
--Je ne dis pas cela. J'affirme qu'il est trop porté à traiter ses
hommes de pair à compagnon.
--Concluons, capitaine, reprit le docteur. Que désirez-vous de nous?
--Messieurs, êtes-vous toujours décidés à partir?...
--Assurément! s'écria le squire.
--Eh bien, puisque vous m'avez écouté patiemment tandis que j'énonçais
de simples opinions sans preuves, laissez-moi vous donner un avis.
On est en train d'arrimer la poudre et les armes dans le magasin de
l'avant. Il y a toute la place nécessaire à l'arrière, sous le salon;
pourquoi ne pas y mettre l'arsenal? Premier point. Puis, vous emmenez
avec vous quatre hommes sûrs et j'apprends qu'ils vont être logés avec
l'équipage. Pourquoi ne pas leur donner les couchettes disponibles
autour du salon? Second point.
--Y en a-t-il d'autres? demanda M. Trelawney.
--Un de plus, reprit le capitaine. On a déjà trop bavardé.
--Beaucoup trop, affirma le docteur.
--Je vais vous répéter ce que j'ai entendu dire, poursuivit le
capitaine Smollett. Il paraît que vous avez la carte d'une île, qu'il y
a des croix à l'encre rouge sur cette carte pour marquer où sont cachés
certains trésors, et que l'île est située par... (Il nomma exactement
la longitude et la latitude.)
--Je n'ai jamais dit cela à âme qui vive! s'écria le squire.
--Pourtant, l'équipage le sait, monsieur, répliqua le capitaine.
--Livesey, il faut que ce soit vous ou Hawkins! protesta M. Trelawney.
--Peu importe qui c'est!» répondit le docteur.
Et je vis bien que ni lui ni le capitaine n'attribuaient grande
importance aux dénégations du squire. Moi non plus, à vrai dire; il
était si bavard! et cependant je crois qu'il avait raison, cette fois,
et que, pas plus que nous autres, il n'avait indiqué la position de
l'île.
«Je disais donc, messieurs, reprit le capitaine, que j'ignore où et en
quelles mains se trouve cette carte. Mais je demande formellement qu'on
ne la communique ni à M. Arrow ni à moi. S'il en était autrement, je
prendrais la liberté de donner ma démission.
--Si je vous comprends bien, dit le docteur, vous déclinez toute
responsabilité à cet égard et vous demandez que nous fassions de
l'arrière une sorte de citadelle, avec les domestiques personnels de M.
Trelawney pour garnison, et le monopole exclusif de toutes les armes et
munitions... En d'autres termes, vous craignez une révolte.
--Monsieur, répliqua le capitaine, je n'ai pas l'intention de me
fâcher, mais il ne faut pas me faire dire ce que je ne dis pas. Un
capitaine n'aurait pas le droit de prendre le large s'il avait des
raisons positives de craindre pareille chose, et, pour mon compte, je
ne le ferais pas. Je suis persuadé que M. Arrow est un honnête homme.
J'en dis autant d'une partie de l'équipage, et je veux bien croire
qu'on pourrait en dire autant du reste, que je ne connais pas. Mais je
suis responsable du navire, responsable de la vie du dernier homme qui
s'y trouve. Il me paraît que tout ne va pas comme il faudrait; je vous
demande de prendre certaines précautions ou de me laisser résilier mon
engagement,--voilà tout.
--Capitaine Smollett, dit le docteur en riant, avez-vous jamais entendu
parler de la fable: la Montagne et la Souris? Vous me le pardonnerez,
j'en suis sûr, mais vous me rappelez cette fable. Je parie ma perruque
qu'en entrant ici, tout à l'heure, vous ne comptiez pas vous en tenir à
cette conclusion?
--C'est vrai, répliqua le capitaine. En entrant ici, je m'attendais à
une rupture. Je ne pensais pas que M. Trelawney voulût entendre un mot.
--Et vous aviez diantrement raison! s'écria le squire. Si Livesey ne
s'était pas trouvé là, je vous aurais envoyé au diable. Quoi qu'il en
soit, je vous ai écouté et je ferai ce que vous désirez. Mais je ne
puis dire que ma confiance en vous en soit augmentée.
--A votre aise, monsieur, dit le capitaine. Il me suffit de faire mon
devoir.»
Et sur ce, il prit congé.
«Trelawney, dit le docteur quand il l'eut vu partir, vous avez dépassé
toutes mes prévisions! Je crois, sur ma parole, que vous avez réussi à
engager deux honnêtes gens, cet homme et John Silver.
--Parlez de John Silver si vous voulez, riposta le squire. Mais, quant
à cet intolérable hâbleur, je déclare que sa conduite est, à mon sens,
fort peu digne d'un marin anglais.
--Nous verrons, dit le docteur, nous verrons.»
On monta sur le pont. Les hommes avaient déjà commencé de changer
l'arrimage des armes et de la poudre, et procédaient à cette opération
en s'accompagnant de leur mélopée ordinaire. Le capitaine la
surveillait en personne, avec M. Arrow. J'approuvais entièrement les
nouveaux arrangements. Il faut savoir que le plan intérieur du schooner
était tout particulier. On avait établi six cabines à l'arrière dans ce
qui formait primitivement le tiers postérieur de l'entrepont, et cette
suite de cabines ne communiquait avec l'avant que par une coursive
grillée, du côté de bâbord. Ces cabines étaient d'abord destinées au
capitaine, au second, à M. Trelawney, au docteur, à Joyce et à Hunter.
Il resta convenu que Redruth et moi viendrions occuper celles de M.
Arrow et du capitaine, qui seraient logés sur le pont, dans la grande
cabine, ainsi transformée en une sorte de poste avancé. Il y avait
toute la place nécessaire pour y accrocher deux hamacs, et M. Arrow ne
dissimula pas la satisfaction que lui donnait cette mesure. Lui aussi,
peut-être, il avait ses doutes sur l'équipage. Mais, quelle que fût à
cet égard son opinion, nous ne devions pas avoir longtemps le bénéfice
de ses lumières, comme on le verra bientôt.
Nous étions encore en train de procéder à ce déménagement, quand
les deux ou trois matelots qui restaient à embarquer arrivèrent, en
compagnie de John Silver, dans un canot du port. Le cuisinier escalada
l'échelle avec l'agilité d'un singe. Il n'eut pas plutôt vu ce qui se
passait, qu'il voulut savoir à quoi s'en tenir:
«Holà! camarades, que faites-vous donc? demanda-t-il.
--Nous changeons la poudre de place, lui répondit un des matelots.
--Diable!... Mais nous allons manquer la marée! s'écria John Silver.
[Illustration: VI
«HOLA, MOUSSAILLON, N'AS-TU RIEN A FAIRE?»]
--C'est moi qui commande ici, dit le capitaine. Vous ferez bien de
descendre à vos fourneaux, mon brave homme.
L'équipage ne sera pas fâché de souper tout à l'heure.
--On y va, capitaine, on y va, répondit le cuisinier en tirant en guise
de salut une mèche de ses cheveux et se dirigeant vers l'écoutille.
--Celui-ci est un honnête garçon, capitaine, affirma le docteur.
--Je ne demande pas mieux, répliqua le capitaine Smollett. En douceur,
mes gars, en douceur!» poursuivit-il en s'adressant aux hommes qui
manipulaient les barils de poudre.
Et soudain, me voyant occupé à examiner l'une des deux coulevrines dont
nous étions armés, longue pièce de neuf, en cuivre, il me prit à partie:
«Holà, moussaillon, n'as-tu rien à faire, que tu restes là à bâiller
aux corneilles? Fais-moi le plaisir de débarrasser le plancher et
d'aller demander du travail au cuisinier...»
Et comme je détalais sans demander mon reste, je l'entendis qui disait
au docteur:
«Je ne veux pas de favoris sur mon navire!...»
J'étais déjà de l'avis du squire sur le capitaine, et je le détestais
cordialement.
X
LE VOYAGE
La nuit se passa à mettre tout en place. A chaque instant, il arrivait
de pleins bateaux d'amis du squire. M. Blandly et autres venaient lui
dire adieu, lui souhaiter bon voyage et bon retour. Ce n'étaient que
bouteilles à déboucher, verres à rincer. Je ne me souviens pas d'avoir
jamais eu, à l'_Amiral-Benbow_, autant de travail et de fatigue.
Un peu avant le point du jour, le maître d'équipage prit son fifre,
et les hommes commencèrent à pousser les barres du cabestan. J'aurais
été cent fois plus las que je n'aurais pas donné ma place sur le pont
dans cette occasion mémorable. Tout était pour moi si nouveau et si
intéressant: le ton bref des commandements, la note aiguë du sifflet,
les hommes se bousculant pour prendre place à la lueur des fanaux, ou
s'agitant sur l'avant comme des ombres.
«John, chante-nous quelque chose! cria une voix.
--La vieille chanson! disait une autre.
--Volontiers, camarades», répondit John Silver, qui était là, appuyé
sur sa béquille.
Et aussitôt il entonna l'air et les paroles que je connaissais si bien:
Ils étaient quinze matelots
Sur le coffre du mort;
Quinze loups, quinze matelots...
Et l'équipage répétait en chœur:
Yo-ho-ho! Yo-ho-ho!
Qui voulaient la bouteille!
Au troisième ho!... le cabestan se mit à virer, et les hommes à courir
en poussant les barres avec une force irrésistible.
Même à ce moment où ma curiosité était si vivement excitée par ce
spectacle, ce refrain me fit penser à l'_Amiral-Benbow_. Il me sembla
que j'entendais parmi toutes ces voix celle du «Capitaine». Mais
bientôt l'ancre sortit de l'eau; on put la voir s'égouttant à l'avant;
les voiles se gonflèrent, faiblement d'abord; la côte et les navires
semblèrent prendre la fuite; et je n'avais pas encore eu le temps de me
jeter dans mon hamac pour prendre un peu de repos, que l'_Hispaniola_
s'envolait déjà vers l'île au trésor.
Je ne raconterai pas en détail notre voyage. Il fut assez heureux. Le
schooner était fin voilier; l'équipage avait l'habitude de la mer et
le capitaine connaissait son métier. Il suffira donc de noter deux ou
trois événements qui se produisirent avant notre arrivée en vue de
l'île.
Et d'abord, M. Arrow ne justifia que trop le jugement porté sur lui par
le capitaine. Il n'avait aucune autorité sur l'équipage, et les hommes
faisaient de lui ce qu'ils voulaient. Mais cela n'était rien encore.
Nous n'étions pas en mer depuis vingt-quatre heures, qu'il commença de
se montrer sur le pont avec des signes d'ivresse manifeste: il avait
le regard vague, les joues rouges, la langue épaisse, la démarche
indécise. Plusieurs fois, le capitaine dut pour ce fait le mettre
aux arrêts. Il lui arrivait de tomber et de se blesser en descendant
l'escalier de l'entrepont; d'autres fois il restait tout le jour dans
son hamac, sur l'un des côtés de la grande cabine. De temps à autre, il
paraissait avoir pris de meilleures résolutions, passait deux ou trois
jours sans boire, et alors il s'acquittait passablement de ses devoirs.
Nous ne pouvions arriver à comprendre où il pouvait se procurer la
boisson dont il abusait. C'était le mystère du bord. On avait beau
le surveiller, impossible de découvrir le mot de l'énigme. Lorsqu'on
l'interrogeait à ce sujet, il nous riait au nez s'il était gris, et,
dans ses moments lucides, il assurait solennellement qu'il n'avait pas
touché autre chose que de l'eau.
Non seulement il était complètement inutile comme officier, et son
exemple était déplorable pour les hommes, mais il devenait évident
qu'en allant de ce train il ne pouvait manquer de se tuer. Aussi
personne ne fut ni très surpris ni très désolé quand il disparut, par
une nuit sombre et une grosse mer. Jamais on ne sut comment.
«Il sera tombé à la mer, dit le capitaine. Cela m'épargne la peine de
le mettre aux fers, comme j'étais décidé à m'y résoudre.»
Nous restions sans second officier, et il fallait nécessairement
faire avancer un des hommes. Le maître d'équipage Job Andersen
fut désigné pour faire fonction de lieutenant, sans en prendre le
titre. M. Trelawney avait heureusement beaucoup voyagé, il avait des
connaissances nautiques et pouvait à l'occasion prendre le quart; il
nous fut souvent très utile.
Enfin, le second maître, Israël Hands, était un vieux marin plein
d'expérience, à qui l'on pouvait se fier quand il avait reçu une
consigne.
Lui et John Silver faisaient une paire d'amis, et cela m'amène à dire
un mot de notre cuisinier.
A bord, il portait sa béquille suspendue à son cou par une courroie
afin d'avoir les deux mains libres. Rien de curieux comme de le voir se
servir de cette béquille ainsi que d'un étai, dont l'extrémité reposait
sur un appui quelconque, et, se laissant ainsi aller au roulis, faire
sa cuisine aussi tranquillement qu'à terre. Mais le plus extraordinaire
était de le voir courir sur le pont par un gros temps. On avait tendu
des haussières à son usage dans les endroits les plus difficiles, et
il s'en servait avec une adresse inouïe pour sauter d'un point à un
autre, tantôt s'aidant de sa béquille, tantôt la traînant après lui par
la courroie, mais toujours plus vite qu'aucun matelot n'aurait pu faire
avec ses deux jambes. Cela n'empêchait pas ceux qui avaient autrefois
navigué avec lui de le plaindre beaucoup d'en être réduit là.
«John n'est pas un homme ordinaire, me disait un jour le second maître.
Il a eu de l'instruction dans ses jeunes années et il parle comme un
livre quand il veut s'en donner la peine. Et brave comme un lion,
par-dessus le marché!... Je l'ai vu, moi qui vous parle, attaqué, sans
armes, par quatre hommes et en ayant raison en se servant de la tête
des uns pour casser celles des autres!...»