--Parfait, dit le docteur. Eh bien, maintenant, si Jim est de cet avis,

nous allons ouvrir ce paquet.»

Et il le déposa sur la table.

Le paquet était cousu sur les côtés. Le docteur tira sa trousse et

coupa les points avec ses ciseaux de chirurgien. La toile cirée

enveloppait deux objets, un carnet de poche et un papier fermé par des

cachets de cire.

«Voyons d'abord le carnet, reprit le docteur.»

Le squire et moi, nous regardions par-dessus son épaule pendant qu'il

l'ouvrait, car le docteur Livesey, voyant que j'avais fini mon souper,

m'avait dit avec bonté de m'approcher, pour participer à l'enquête.

Sur la première page, il n'y avait que des griffonnages, comme peut en

faire le premier venu, une plume à la main, par désœuvrement ou pour

s'exercer. Une autre page portait la même indication que j'avais vue

tatouée sur le bras du capitaine: «Le caprice de Billy Bones.» Une

troisième portait comme titre: «M. William Bones, second du navire.»

Une autre, cette résolution: «Plus de rhum!» Puis: «C'est au large de

la Clef de Palmas qu'il l'a attrapé.» Et encore des griffonnages, pour

la plupart inintelligibles. Je me demandais qui «l'avait attrapé», et

ce que c'était qu'il «avait attrapé». Un coup de couteau dans le dos,

probablement.

«Tout cela ne nous apprend pas grand'chose,» dit le docteur, en

continuant à feuilleter le cahier.

[Illustration: V

JE N'Y COMPRENDS RIEN, DIT LE CAPITAINE.]

Les dix ou douze pages suivantes étaient remplies d'une étrange série

de notes. Il y avait deux colonnes: à un bout de chaque ligne, une

date; à l'autre bout, une somme d'argent, comme dans un livre de

comptes ordinaire. Mais au lieu de renseignements sur chaque article,

seulement un nombre de croix plus ou moins grand, entre les deux

chiffres. Par exemple, à la date du 12 juin 1745 figurait une somme de

soixante-dix livres sterling (environ dix-sept cent cinquante francs);

mais la nature de cette recette n'était indiquée que par six croix.

Parfois pourtant il y avait un nom de lieu, tel que: «au large de

Caracas,» ou même une mention de latitude et de longitude, telle que:

«62° 17' 20'',--19° 2' 40''.»

Ces comptes s'étendaient sur une période de près de vingt ans, les

totaux inscrits au bas de chaque page allant toujours en augmentant.

Après la dernière, il y avait un total général,--résultat de cinq ou

six additions, erronées d'ailleurs,--et cette signature: «Bones. Son

magot.»

«Je n'y comprends rien, dit le docteur en terminant cet inventaire.

--C'est pourtant clair comme le jour! s'écria le squire. Vous ne voyez

donc pas que nous avons en main le livre de comptes de ce scélérat?...

Les croix représentent les noms de villes pillées par la bande, ou de

navires coulés par elle. Les sommes d'argent représentent les parts

de prise du gredin. Quand il craignait de ne pas s'y reconnaître, il

ajoutait un détail comme: «au large de Caracas». Sans doute quelque

malheureux navire attaqué dans ces parages.--Dieu ait pitié des pauvres

gens qui se trouvaient à bord!

--Vous avez raison, répondit le docteur. Ce que c'est, pourtant,

d'avoir voyagé!... Et les recettes augmentent, voyez-vous, à mesure

qu'il montait en grade.»

Il n'y avait plus dans le cahier que quelques relèvements nautiques

portés sur les pages blanches de la fin, et une table pour réduire les

monnaies, françaises, anglaises ou espagnoles, à une valeur commune.

«Le gaillard entendait ses intérêts! s'écria le docteur. Il tenait à ne

pas être dupé au change!...

--Et maintenant, dit le squire, voyons le reste.»

Le reste, c'était le papier, scellé de plusieurs cachets de cire, avec

un dé à coudre en guise d'empreinte, le même dé peut-être que j'avais

trouvé dans la poche du Capitaine. Le docteur ouvrit cette espèce

d'enveloppe avec le plus grand soin: il en tomba la carte manuscrite

d'une île, avec latitude et longitude, sondages, point d'atterrissage,

hauteurs indicatrices, passes et baies, en un mot tous les détails

nécessaires pour venir en toute sûreté y mouiller un navire. L'île

pouvait avoir neuf milles de long sur cinq de large; sa forme était

à peu près celle d'un gros dragon sur ses pattes de derrière; on y

remarquait d'abord deux ports naturels, presque entièrement fermés

par les terres voisines, et au centre une colline désignée comme «la

Longue-Vue». La carte paraissait assez ancienne, mais portait des

indications de date plus moderne; notamment trois croix à l'encre

rouge, deux vers le nord de l'île, une au sud-ouest; et tout à côté

de celle-ci, de la même encre et d'une écriture fine, bien différente

de la calligraphie enfantine du Capitaine, ces mots: «Ici le gros du

trésor.»

Au dos de la carte, la même main avait tracé ces indications

supplémentaires:

«Grand arbre, sur la croupe de la Longue-Vue; un point au N. de N.-N.-E.

«Ile du Squelette E.-S.-E. par E.

«Dix pieds.

«L'argent en barres dans la cachette du nord. Pour y arriver, suivre

la vallée de l'Est, à dix brasses au sud du rocher noir qui porte une

figure.

«Les armes et munitions faciles à trouver dans le sable, pointe N. du

cap qui ferme le mouillage nord, un point à l'E. quart N.»

[Illustration: PLAN DE L'ILE]

C'était tout. Si brèves que fussent ces indications, pour moi

parfaitement inintelligibles, elles remplirent le squire et le docteur

de la joie la plus vive.

«Livesey, s'écria M. Trelawney, vous allez abandonner dès demain votre

misérable médecine. Je pars sans délai pour Bristol. En trois semaines

ou même moins, en deux semaines, en dix jours, je frète le plus fin

voilier d'Angleterre, avec un équipage de choix... Nous prenons

Hawkins comme mousse, et un fameux mousse ça sera que Hawkins!...

Vous, Livesey, chirurgien du bord... Et moi grand amiral!... J'emmène

Redruth, Joyce et Hunter... Nous tombons sur les vents favorables;

après la traversée la plus heureuse, nous trouvons l'île sans la

moindre difficulté, et, dans l'île, de l'or en veux-tu en voilà, de

l'or à rouler dessus, à en faire des choux et des raves!...»

Tandis que le squire s'abandonnait à ce mirage, la face pensive du

docteur s'était subitement rembrunie.

«Vous n'oubliez qu'un point, Trelawney, dit-il tout à coup: c'est que

cet or n'est pas notre propriété, et qu'il est d'ailleurs le produit du

vol et du meurtre...

--C'est ma foi vrai! Je n'y songeais pas, s'écria le squire avec sa

franchise ordinaire. Mais quoi! voulez-vous pour cela le laisser

inutile et improductif dans cette île?»

Le docteur semblait réfléchir profondément et peser en lui-même toutes

les données du problème.

«Non, je crois que nous n'en avons pas le droit, dit-il enfin. On peut

faire trop de bien avec un trésor comme celui qu'il y a peut-être là,

réparer trop de crimes et d'injustices; il y a dans le monde trop

de misères à soulager! Savez-vous ce que je propose, Trelawney? le

voici: Convenons avant tout que nous regarderons ce trésor comme une

trouvaille ordinaire de monnaies anciennes, dont la moitié, aux termes

de la loi, appartient à celui qui l'a faite et l'autre moitié à l'Etat,

c'est-à-dire au roi George.

--Cela me paraît assez sage, dit M. Trelawney, non sans un soupir.

--Quant à cette moitié que la loi nous attribue, poursuivit le

docteur, convenons, avant de la répartir entre nous, d'en prélever une

importante fraction, le tiers, par exemple, au profit d'une fondation

charitable, d'un hôpital, d'un asile pour les vieux marins... Ce sera

la part des pauvres!...

--Va pour la part des pauvres! s'écria le squire avec plus

d'enthousiasme qu'il n'en avait éprouvé pour le roi George. Ce n'est

pas moi qui la leur marchanderai!

--Eh bien, dans ces termes, je m'embarque avec vous, reprit le docteur

dont le front s'était rasséréné. Et j'emmène Jim, et je compte que nous

ferons tous deux honneur à l'expédition... Mais, s'il faut tout vous

dire, il y a un homme dont j'ai peur...

--Et qui est-ce? demanda le squire. Nommez-le, monsieur, s'il vous

plaît!

--C'est vous, répliqua le docteur. Car vous ne savez malheureusement

pas tenir votre langue, et la discrétion est de toute nécessité pour

conduire à bien une entreprise comme celle-ci. Songez donc, mon cher

Trelawney, que nous sommes déjà trop de gens à connaître l'existence

de cette carte. Ces individus qui ont attaqué l'auberge ce soir, des

coquins hardis et prêts à tout, vous pouvez y compter, et le reste

de l'équipage du cotre, et d'autres encore peut-être, sont sûrement

déterminés à s'emparer de ce trésor, coûte que coûte. Il faut donc

à tout prix les dépister... Si vous m'en croyez, pas un de nous ne

restera seul jusqu'au moment où nous prendrons la mer. Jim et moi nous

attendrons ici. Vous, prenez Joyce et Hunter pour aller à Bristol.--Et,

jusqu'à la dernière minute, pas un mot sur le but de notre voyage, pas

l'ombre d'une indiscrétion!...

--Livesey, dit gravement le squire, vous avez toujours raison. Je vous

donne ma parole d'être silencieux comme la tombe.»

VII

LE CUISINIER DU NAVIRE[3]

Les préparatifs du départ prirent plus de temps que ne l'avait supposé

le squire, et même le projet du docteur Livesey de me garder tout

ce temps auprès de lui ne put être mis à exécution. Le docteur dut

aller à Londres pour trouver un jeune médecin qui se chargeât de sa

clientèle; le squire était à Bristol, s'occupant avec activité de

l'armement du navire. Je restai au château avec le vieux Redruth, le

garde-chasse, à peu près prisonnier, mais ne rêvant que voyages et

aventures, déserts étranges et charmants. Presque toutes mes journées

se passaient à étudier la carte de l'île, dont les moindres détails

étaient gravés dans ma mémoire. Assis près du feu, chez la femme de

charge, j'accostais en imagination notre île par toutes les directions

possibles; j'explorais chaque arpent de sa surface; j'escaladais vingt

fois par jour la haute colline désignée comme «la Longue-Vue», et du

sommet je me délectais à contempler le panorama le plus riche, le plus

varié. Tantôt l'île était pleine de sauvages que nous combattions et

mettions en fuite; tantôt elle était remplie d'animaux dangereux qui

nous donnaient la chasse. Mais, dans aucun de mes rêves, il ne m'arriva

jamais rien de si bizarre et de si tragique que devaient l'être nos

véritables aventures.

[3] On dit en général le «coq» d'un navire. Mais on a

systématiquement écarté ici tous les mots d'argot nautique, quand,

sous prétexte de couleur locale, ils ne font que rendre le récit

obscur pour le lecteur peu familiarisé avec les choses maritimes.

Les semaines passèrent. Un jour, une lettre arriva, à l'adresse du

docteur Livesey, avec cette apostille:

«Pour être ouverte, en cas d'absence, par Tom Redruth ou par le jeune

Hawkins.»

Nous l'ouvrîmes donc, et nous trouvâmes, ou plutôt je trouvai (car le

garde-chasse ne savait guère lire que les caractères imprimés) les

importantes nouvelles que voici:

«Hôtel de la _Vieille-Ancre_, Bristol;

1er mars 1761.

«Mon cher Livesey,

«Ignorant si vous êtes chez vous ou à Londres, j'envoie ceci en

double et aux mêmes adresses.

«Le bâtiment est armé et équipé, prêt à prendre la mer. C'est le

plus joli schooner qu'on puisse voir, l'_Hispaniola_, de deux cents

tonneaux; si léger et si bien construit qu'un enfant se chargerait

de le diriger. J'ai fait cette trouvaille grâce à mon ami Blandly,

qui se montre serviable au possible. Le brave garçon s'est mis corps

et âme à ma disposition. Tout le monde à Bristol, du reste, est

absolument charmant pour moi, surtout depuis qu'on sait quel est le

but de notre voyage, j'entends le Trésor....»

«Oh! oh! m'écriai-je en interrompant ma lecture, le docteur Livesey

ne sera pas content! Le squire a bavardé, malgré sa promesse.

--N'en avait-il pas le droit? grommela le garde-chasse. Il ferait

beau voir que le squire se privât de parler pour complaire au docteur

Livesey.»

Je suspendis tout commentaire et repris ma lecture:

«C'est Blandly en personne qui a découvert l'_Hispaniola_

et qui s'est arrangé de manière à l'avoir pour presque rien. Ce qui

n'empêche pas les gens de jaser, bien entendu. Le pauvre Blandly a

beaucoup d'ennemis, certains vont jusqu'à dire que l'_Hispaniola_ lui

appartenait en propre, qu'il me l'a vendue beaucoup trop cher, et

autres sottises. Dans tous les cas, ils ne peuvent pas alléguer que

ce ne soit pas un excellent schooner, c'est ce qui me console.

«Jusqu'ici tout a marché comme sur des roulettes. Les ouvriers

chargés du gréement et des radoubs mettent un temps de tous les

diables à faire leur ouvrage; mais enfin nous en sommes venus

à bout. Ce qui m'a donné le plus de mal, c'est la formation de

l'équipage. Il me fallait au moins une vingtaine d'hommes, pour

le cas où nous trouverions des sauvages dans l'île, ou en mer

quelqu'un de ces maudits Français; mais j'avais eu d'abord tout le

mal du monde à en recruter une demi-douzaine, quand un coup du ciel

m'a fait précisément tomber sur l'homme de la situation. C'est un

vieux marin avec qui, par le plus grand des hasards, je suis entré

en conversation dans le bassin même du radoub. Il tient à Bristol

une auberge de matelots, ce qui fait qu'il les connaît à peu près

tous. J'ai appris qu'il voulait se remettre à naviguer, sa santé

se trouvant mal de l'air de terre, et qu'il cherchait un emploi de

cuisinier sur un bâtiment quelconque. Il se promenait par là pour

humer la brise du large, au moment où j'ai fait sa connaissance,

et ces détails m'ont beaucoup touché. Vous l'auriez été comme moi;

aussi l'ai-je immédiatement engagé en qualité de cuisinier de

l'_Hispaniola_. Il se nomme John Silver, et il a perdu une jambe.

Mais cela même lui sert de recommandation à mes yeux, car cette

jambe, il l'a perdue au service du pays, sous le commandement de

l'immortel Hawke. Et dire que ce pauvre homme n'a même pas de

pension, Livesey! Dans quel temps vivons-nous, mon Dieu!...

«Écoutez la fin. Je croyais avoir seulement trouvé un cuisinier. Il

se trouve que j'ai en même temps mis la main sur

un équipage. Aidé de Silver, j'ai enfin trouvé ce qu'il nous faut.

C'est le plus étrange assemblage de loups de mer que vous puissiez

imaginer. Pas beaux à voir, c'est certain; mais tous rudes marins,

avec des figures tannées, dont l'énergie fait plaisir à contempler.

Je vous assure que des gaillards pareils n'auraient pas peur d'une

frégate.

«John Silver a renvoyé deux des matelots déjà engagés par moi. Il m'a

démontré clairement que ce n'étaient que des marins d'eau douce, plus

encombrants qu'utiles dans une expédition comme la nôtre.

«Vous allez me trouver de la meilleure humeur du monde. Je dors comme

une marmotte; je mange comme un ogre, et pourtant je ne rêve qu'au

moment où j'entendrai mes vieux loups marquant le pas autour du

cabestan. En mer! quelle ivresse!... Au diable le trésor!... C'est

la joie d'être en mer qui me tourne la tête. Ainsi, Livesey, arrivez

bien vite, ne perdez pas une minute, si vous avez la moindre amitié

pour moi!...

«Que le jeune Hawkins aille tout de suite faire ses adieux à sa mère,

accompagné de Redruth, et puis, qu'ils nous rejoignent au plus vite à

Bristol.

«JOHN TRELAWNEY.»

«_P.-S._ J'oubliais de vous dire que Blandly enverra un navire à

notre recherche si nous ne sommes pas revenus à la fin d'août. C'est

une affaire entendue. Il m'a aussi procuré un maître voilier qui est

une vraie perle. John Silver a déniché, de son côté, un officier

plein d'expérience, pour nous servir de lieutenant. Il se nomme M.

Arrow. Pour maître d'équipage, nous avons un gaillard qui joue du

fifre!... Vous voyez, mon cher, qu'à bord de l'_Hispaniola_ tout va

marcher comme sur un vaisseau de guerre.

«J'oubliais encore de vous dire que John Silver est un homme très

sérieux. Je sais de source certaine qu'il a un compte courant chez

un banquier. Sa femme doit rester ici pour diriger sa taverne en

son absence. C'est une femme de couleur, et une paire de vieux

célibataires comme vous et moi peut aisément deviner que la femme,

plus encore que la raison de santé, le décide à reprendre la mer.

J. T.

«_P.-S._ Hawkins peut aller passer une nuit chez sa mère.»

On imagine aisément dans quelle excitation me plongea la lecture de

cette lettre. Je ne me possédais plus de joie. Quant au vieux Redruth,

il ne faisait que grommeler et se lamenter. Je suis bien sûr que tous

les autres gardes auraient été ravis de partir à sa place; mais le

squire en avait décidé autrement, et le bon plaisir du squire était la

loi. Personne, excepté le vieux Redruth, n'eût seulement osé protester.

Le lendemain, dans la matinée, nous partions pour l'_Amiral-Benbow_, et

j'y retrouvais ma mère en bonne santé et belle humeur. Le Capitaine,

qui l'avait tant tourmentée, était parti pour le pays où les méchants

sont impuissants à mal faire. Le squire avait fait réparer notre maison

et repeindre à neuf notre enseigne. Il avait aussi fait apporter

quelques meubles, entre autres un beau et bon fauteuil où ma mère

trônait dans le comptoir. Il n'est pas jusqu'à un jeune garçon qu'il

n'eût trouvé pour me suppléer en qualité d'apprenti. Tout était donc

arrangé pour que les choses marchassent à merveille pendant mon absence.

Ce n'est qu'en voyant ce garçon à ma place que je compris véritablement

ce que j'allais quitter. J'avais tant rêvé à mes aventures futures que

j'avais complètement oublié le cher foyer, qu'il fallait maintenant

laisser derrière moi. Mais ce jour-là, la vue de ce garçon inconnu et

maladroit qui tenait ma place auprès de ma mère me fit venir les larmes

aux yeux. Je dus mettre ce pauvre enfant au supplice, pendant le temps

que je passai chez nous. Comme il n'avait guère l'habitude du service,

j'avais cent prétextes pour le réprimander, et je ne me privais pas

assez de les saisir.

La nuit se passa, et, le lendemain, après dîner, Redruth et moi nous

partîmes à pied. Je dis adieu à ma mère, à la baie, au cher vieux

_Amiral-Benbow_,--moins cher peut-être depuis qu'il avait été repeint.

Ma dernière pensée fut, je crois, pour le Capitaine. Je l'avais vu

si souvent se promener à grandes enjambées sur la plage, avec son

tricorne, sa balafre, sa longue-vue sous le bras!...

L'instant d'après, nous tournions le coin du chemin et la baie

disparaissait à mes yeux.

Dans la soirée, nous prîmes sur la route la diligence de Bristol. On me

casa sur l'impériale, entre Redruth et un gros monsieur, et, en dépit

de l'air frais de la nuit, bercé par le balancement du véhicule, je ne

tardai pas à m'assoupir. Je ne me réveillai même pas aux relais, et il

fallut, pour me rappeler à la réalité, que Redruth m'allongeât un coup

de poing dans les côtes.

«En ouvrant les yeux, je m'aperçus alors que nous passions dans une

large rue, devant des maisons plus hautes que celles dont j'avais

l'habitude, et qu'il faisait grand jour.

«Où sommes-nous? demandai-je.

--A Bristol, me répondit-on.»

Presque au même instant la diligence s'arrêta et nous mîmes pied à

terre.

L'hôtel choisi par M. Trelawney se trouvait sur les quais mêmes. Il

pouvait ainsi surveiller de près l'armement du schooner. Nous nous y

rendîmes sans perdre de temps. On peut imaginer ma joie en voyant des

vaisseaux de tout tonnage et de tout pays. Ici les matelots procédaient

en chantant à la toilette du pont. Là ils étaient suspendus dans les

airs à des cordages qui ne me semblaient pas plus forts que des fils

d'araignée. Quoique j'eusse vécu toute ma vie au bord de la mer, il me

semblait la voir pour la première fois. L'odeur du goudron et de la

marée même me paraissait nouvelle. Je vis de merveilleuses figures de

proue toutes dorées, qui avaient sillonné les mers des deux mondes.

J'aperçus de vieux marins avec des boucles d'oreille et des favoris en

tire-bouchons, des queues goudronnées et leur démarche maladroite. Je

crois bien que la vue d'un roi ou d'un archevêque ne m'aurait pas fait

écarquiller de plus grands yeux.

Et moi aussi j'allais partir! j'allais m'embarquer sur un vrai schooner

avec un maître d'équipage qui jouait du fifre et des matelots à queue

goudronnée! en mer, à la recherche d'une île inconnue qui recélait

d'immenses trésors!

Tout en rêvant, nous étions arrivés à l'hôtel. Sur la porte nous

trouvâmes le squire Trelawney, revêtu d'un habit en beau drap bleu,

galonné comme celui d'un officier de marine. Il vint à nous avec un

sourire, et je remarquai qu'il avait déjà pris l'allure balancée des

gens de mer.

«Enfin, vous voilà! s'écria-t-il. Le docteur est arrivé hier de

Londres. Nous sommes au complet!

--Oh! monsieur, quand partirons-nous? demandai-je.

--Demain, me répondit le squire.»

VIII

A L'ENSEIGNE DE LA LONGUE-VUE

Quand nous eûmes déjeuné, M. Trelawney me chargea de porter un mot

à John Silver, à l'enseigne de la _Longue-Vue_, ajoutant que je la

trouverais aisément en suivant la ligne des quais.

Je partis enchanté de la commission, ravi de pouvoir examiner tout à

mon aise les navires et les matelots, et c'est avec délices que je me

glissai dans la foule qui encombrait à ce moment les docks, parmi les

charrettes et les ballots, car c'était l'heure la plus animée de la

journée.

Bientôt, l'enseigne que je cherchais apparut à mes yeux. Elle était

nouvellement peinte au-dessus de la baie vitrée d'une petite taverne à

rideaux rouges. Je trouvai en entrant un plancher proprement sablé, une

salle assez gaie et claire, en dépit de la fumée de tabac, grâce aux

larges portes ouvertes sur deux rues latérales.

Les clients étaient nombreux; des matelots pour la plupart. Ils

parlaient si haut et faisaient tant de tapage que je m'arrêtai sur le

seuil, hésitant à entrer. Comme j'attendais ainsi, je vis s'avancer

vers moi un homme qui sortait d'une pièce voisine et dans lequel je

reconnus à l'instant John Silver. Sa jambe gauche avait été coupée

au niveau de la hanche. Il y suppléait par une béquille dont il se

servait avec une habileté surprenante, sautant de côté et d'autre

comme un oiseau. C'était un homme de haute taille et très solidement

bâti, avec une figure aussi large qu'un jambon d'York, pas belle, mais

intelligente et gracieuse. La bonne humeur semblait être sa qualité

dominante; il sifflait gaiement en circulant parmi les tables, avec

un mot aimable pour chacun, une tape amicale sur l'épaule des plus

favorisés.

S'il faut tout dire, je dois avouer qu'en voyant mentionner John

Silver dans la lettre du squire, j'avais frémi à la pensée que ce

pouvait être _le marin à une jambe_, si longtemps attendu par moi à

l'_Amiral-Benbow_. Mais un coup d'œil sur John Silver suffit à me

détromper. J'avais vu le Capitaine, Chien-Noir et l'aveugle Pew; je

savais comment un pirate était fait... Quelle différence entre ces

forbans et l'hôtelier souriant à qui j'avais affaire! Je me décidai

à l'instant à surmonter ma timidité; je traversai la salle, et, me

dirigeant vers l'homme à une jambe, je lui tendis ma lettre en disant:

«Monsieur Silver, n'est-ce pas?

--Oui, mon garçon, c'est précisément mon nom, répondit-il. Mais

vous-même?»

Au même instant, il reconnut l'écriture du squire et je crus le voir

tressaillir.

«Oh! oh! dit-il très haut, je vois... Vous êtes notre nouveau mousse...

Enchanté de faire votre connaissance...»

Et il me serra cordialement la main.

Au moment même, un des consommateurs se leva brusquement au bout de la

salle, et s'élança vers la porte qui était tout près de lui. En deux

secondes il se trouva dehors. Mais sa précipitation à sortir avait

attiré mon attention, et j'eus le temps de le reconnaître. C'était ce

même homme à la face couleur de chandelle et à la main privée de deux

doigts, qui était venu le premier à l'_Amiral-Benbow_.

«Oh!... m'écriai-je. Arrêtez-le!... C'est Chien-Noir!...

--Peu m'importe qui il est, répliqua John Silver. Mais ce qui me

fâche, c'est qu'il n'a pas réglé son compte... Harry, cours après lui

et tâche de le rejoindre!»

Un des hommes assis près de la porte sauta dans la rue et se mit à la

poursuite du fuyard.

«Ce serait l'amiral Hawke en personne, que j'exigerais ce qui m'est

dû!» reprit John Silver.

Et lâchant ma main, qu'il tenait encore:

«Comment dites-vous qu'il s'appelle?... Chien quoi?...

--Chien-Noir, monsieur. Le squire Trelawney ne vous a-t-il pas parlé

des pirates?... C'est précisément l'un d'eux.

L'île au trésor · 第 3 / 16 段