Je puis dire que le cœur me battait de belle manière quand nous

partîmes tous les deux dans la nuit noire, maman et moi, pour cette

périlleuse aventure. La lune, qui se trouvait dans son plein, se

levait à peine et commençait à montrer un bord rougeâtre au-dessus du

brouillard. Raison de plus de nous hâter, car il était évident qu'il

ferait clair comme en plein jour avant que nous eussions fini, et,

dès lors, notre départ serait signalé, s'il y avait des espions en

campagne. Nous nous glissions donc rapidement le long des haies, en

faisant le moins de bruit possible. Nous arrivâmes ainsi chez nous

sans avoir rien vu ou entendu de suspect, et c'est avec un véritable

soulagement que nous refermâmes sur nous la porte de l'_Amiral-Benbow_.

Mon premier soin fut de pousser le verrou. Un instant nous reprîmes

haleine dans les ténèbres, seuls dans la maison avec le cadavre du

Capitaine. Puis ma mère alluma une chandelle, et, nous tenant par la

main, nous entrâmes dans le parloir. Le mort était comme nous l'avions

laissé, sur le dos, les yeux grands ouverts et un bras étendu.

«Tire le store, Jim, me dit tout bas ma mère; on pourrait nous voir du

dehors... Et maintenant, reprit-elle, quand je lui eus obéi, il s'agit

de _lui_ prendre la clef du coffre, ce qui est impossible sans _le_

toucher,» ajouta-t-elle avec un frémissement d'horreur.

A l'instant, je m'agenouillai auprès du cadavre. Par terre, à côté de

sa main ouverte, se trouvait un petit morceau de papier, coupé en rond,

noirci d'un côté. C'était évidemment la _marque noire_. Je ramassai

le papier, et je vis qu'au revers, resté blanc, il portait ce message

laconique, d'une grosse écriture très lisible: «A CE SOIR DIX HEURES.»

«Mère, il avait jusqu'à dix heures!» m'écriai-je.

Et comme je parlais encore, l'horloge se prépara à sonner. Ce bruit

inattendu nous fit grand'peur. Mais, après tout, la nouvelle était

bonne, car il n'était que six heures.

«Allons, Jim, dit maman, cette clef!...»

Je tâtai les poches l'une après l'autre: quelque petite monnaie, du

fil et des aiguilles, un dé à coudre, un couteau, un bout de tabac à

chiquer, une boîte à amadou, un briquet, une boussole de poche, voilà

tout ce que je trouvai. Je commençais à désespérer de découvrir la clef.

«Peut-être est-elle suspendue à son cou,» suggéra ma mère.

[Illustration: III

IL N'ÉTAIT QUE SIX HEURES.]

Surmontant ma répugnance, j'ouvris vivement son col de chemise, et là

en effet, suspendue à un cordon goudronné, que je coupai avec son

propre couteau, je trouvai la clef.

Cette victoire nous remplit d'espoir. Nous nous hâtâmes de monter chez

lui, dans la petite chambre qu'il avait occupée si longtemps et d'où le

fameux coffre n'avait bougé, depuis le jour de son arrivée.

Ce coffre était semblable à toutes les malles de matelot, fait en bois

dur, usé aux coins comme s'il avait longtemps servi, et marqué sur le

couvercle, au fer rouge, d'un grand B.

«Donne-moi la clef,» me dit ma mère.

Et, malgré la dureté de la serrure, elle eut en un clin d'œil fait

tourner le pêne et rejeté le lourd couvercle en arrière.

Une forte odeur de tabac et de goudron s'exhala aussitôt. Nous ne vîmes

rien sur le dessus qu'un costume complet, en fort bon état, proprement

plié et brossé. Comme le fit remarquer ma mère, ces vêtements ne

devaient même jamais avoir été portés. Ils recouvraient un assemblage

assez hétéroclite de menus objets: quarts de cercle, gamelles d'étain,

rouleaux de tabac, deux paires de beaux pistolets, une barre d'argent

fin, une vieille montre espagnole, divers autres bijoux de peu de

valeur et d'apparence exotique, un compas monté en cuivre, cinq ou six

coquilles d'Amérique. Depuis combien de temps traînait-il ces coquilles

avec lui, dans sa carrière errante, périlleuse et coupable?... Tout

cela n'avait pas grand intérêt pour nous, sauf les bijoux et la barre

d'argent. Et encore, comment en tirer parti?... Aussi poursuivions-nous

activement nos recherches. Le fond du coffre était occupé par un vieux

caban de matelot, blanchi par le sel de plus d'une plage lointaine. Ma

mère le tira avec impatience, et nous découvrîmes alors les derniers

objets que recélait la caisse, un paquet enveloppé de toile cirée et

qui nous parut rempli de papiers, puis un sac de toile d'où sortit,

quand je le touchai, un tintement d'or.

«Nous allons montrer à ces coquins que nous sommes d'honnêtes gens! dit

ma mère. Je prendrai mon dû, et pas un liard de plus... Tiens-moi le

sac de mistress Crowley!...»

Et elle se mit à compter des pièces d'or, qu'elle jetait au fur et à

mesure dans le sac que je tenais ouvert. Son projet était d'arriver au

total exact de la note du Capitaine. Mais ce n'était pas une opération

aussi simple qu'on pourrait le croire: car les pièces étaient de

tout modèle et de tous pays, des doublons, des louis, des guinées,

des onces, que sais-je encore? Le tout pêle-mêle. Encore les guinées

étaient-elles les plus rares, et les seules que ma mère sût compter.

Nous n'étions pas à moitié de ce travail, quand je l'arrêtai soudain

en posant ma main sur son bras. Dans le silence de la nuit, je venais

de percevoir un son qui me glaçait le sang dans les veines, le

_tap-tap-tap_ du bâton de l'aveugle sur le sol durci par la gelée...

Le son se rapprochait... Nous écoutions, retenant notre haleine... Le

bâton frappa le seuil de la porte, et nous entendîmes le loquet qu'on

tournait, puis le verrou secoué par le misérable... Il y eut un long

silence... Enfin le _tap-tap-tap_ recommença, s'éloigna lentement, à

notre joie inexprimable, et finit par se perdre au loin.

«Mère, m'écriai-je, prenons tout et partons!»

J'étais sûr que cette porte verrouillée devait avoir paru suspecte et

que toute la bande n'allait pas manquer de nous tomber sur le dos. Et

pourtant, que j'étais aise d'avoir pensé à pousser ce verrou! Pour s'en

faire une idée, il faut avoir vu ce terrible aveugle.

Si effrayée que fût ma mère, elle ne voulut à aucun prix entendre

parler de prendre un sou de plus que son dû. Quant à prendre un sou de

moins, elle s'y refusait obstinément.

«Il est à peine sept heures, disait-elle. Je veux tout ce qui

m'appartient.»

Elle parlait encore, quand un coup de sifflet très prolongé se fit

entendre à une assez grande distance sur la hauteur. Cette fois, il ne

fut plus question de rester.

«J'emporterai ce que j'ai là! dit ma mère en se relevant

précipitamment.

--Et moi, je prends ceci pour faire un compte rond! m'écriai-je, en

ramassant le paquet de toile cirée.»

L'instant d'après, nous dévalions l'escalier dans les ténèbres,

laissant notre chandelle auprès du coffre vide; nous prenions la porte

et nous gagnions au pied. Le brouillard commençait à se dissiper et

la lune éclairait déjà en plein les hauteurs qui nous entouraient;

heureusement pour nous, le chemin creux et les environs de l'auberge

se trouvaient encore plongés dans la brume, et une obscurité relative

favorisait notre fuite, au moins au début. Mais nous avions à franchir

un espace éclairé, à peu près à mi-chemin du village. Et le pis, c'est

qu'un bruit de pas nombreux se faisait déjà entendre derrière nous.

Bientôt nous eûmes la certitude que ces pas étaient ceux d'une troupe

d'hommes se dirigeant vers l'auberge et dont l'un portait une lanterne.

«Mon enfant, dit tout à coup ma mère, prends l'argent et sauve-toi!...

Je crois que je vais défaillir.»

C'était fini: nous allions être pris!... Ah! que j'en voulais à nos

voisins de leur indigne lâcheté!... Par bonheur, nous touchions presque

au petit pont. Tant bien que mal, j'aidai ma mère à marcher jusqu'au

bord du fossé. En y arrivant, elle poussa un soupir, et tomba évanouie

sur mon épaule. Je ne sais où je trouvai la force nécessaire pour

la pousser ou plutôt la traîner jusqu'au fond du fossé, tout contre

l'arche du pont. Je ne pouvais faire plus; le pont était trop bas pour

me permettre autre chose que de me cacher dessous, mince comme j'étais,

en rampant sur les genoux et les mains. Il fallut donc rester là, ma

mère presque absolument en vue de la route, et tous deux à portée de

voix de l'auberge.

V

LA FIN DE L'AVEUGLE

Chose étrange en pareille situation: la curiosité fut bientôt chez moi

plus forte que la frayeur. Au bout de quelques instants, il me devint

impossible de rester en place, et, rampant doucement au bord du fossé,

j'allai m'abriter derrière un buisson de genêts, d'où je voyais la

route et la porte de l'auberge. J'étais à peine installé dans ce poste

d'observation, quand l'avant-garde de l'ennemi se montra: c'étaient

sept ou huit hommes qui couraient en désordre, précédés par l'homme à

la lanterne. Trois de ces individus allaient ensemble, en se tenant

par la main, et bientôt, en dépit du brouillard, je reconnus que, dans

ce trio, l'homme du milieu n'était autre que l'aveugle!... Presque

aussitôt j'entendis sa voix et m'assurai ainsi que je ne m'étais pas

trompé.

«Enfoncez la porte! criait-il.

--A l'instant!...» répondirent deux ou trois voix.

Il y eut une poussée au seuil de l'_Amiral-Benbow_. Puis, les

assaillants s'arrêtèrent court, et je les entendis se parler en

chuchotant, comme s'ils étaient surpris de trouver le passage libre.

Mais ce ne fut pas long, car l'aveugle se remit à donner des ordres. Sa

voix s'élevait de plus en plus; il semblait pris d'un accès de rage.

«Entrez donc! cria-t-il. Voulez-vous prendre racine ici?...

Qu'attendez-vous maintenant?...»

Quatre ou cinq des premiers arrivés obéirent à cette injonction; deux

autres restèrent sur la route avec le terrible aveugle. Il y eut un

silence, puis une exclamation de surprise, et une voix cria dans la

maison:

«Bill est mort!...»

Mais l'aveugle ne fit que les accabler d'injures pour leur lenteur.

«Fouillez-le, tas de lourdauds!... Que les autres montent dans sa

cabine et enlèvent le coffre!... Il faut donc tout vous dire?...»

Je les entendis monter notre vieil escalier avec un tel bruit de gros

souliers que la maison devait en être ébranlée. Peu après, nouveaux

cris de surprise. La fenêtre de la chambre du Capitaine sauta en pièces

avec un vacarme de vitres cassées, et un homme s'y montra, éclairé en

plein par la lune. Il s'adressait à l'aveugle, qui attendait sous la

fenêtre.

«Pew, cria-t-il, nous sommes refaits, on a fouillé le coffre avant

nous!...

--La chose est-elle encore là? rugit l'aveugle.

--L'argent y est.

--Au diable l'argent! Je te parle de la griffe de Flint!...

--Nous ne la trouvons pas...

--Et vous autres, en bas, la trouvez-vous sur Bill?» cria l'aveugle.

A ce moment, un de ceux qui étaient demeurés au rez-de-chaussée, sans

doute pour fouiller le cadavre du Capitaine, reparut sur la porte.

«Bill a sûrement été déjà fouillé, dit-il, il n'y a plus rien sur lui.

[Illustration: IV

PEW S'ABATTIT EN POUSSANT UN CRI TERRIBLE.]

--Ce sont les gens de l'auberge!... C'est le petit garçon, bien sûr!...

hurla l'aveugle... Que ne lui ai-je arraché les yeux!... Mais peut-être

est-il temps encore!... Les gens étaient là tout à l'heure, puisque la

porte se trouvait verrouillée quand je suis venu... Dispersez-vous,

garçons, et cherchez!...

--Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ont laissé ici leur chandelle

allumée! dit l'homme à la fenêtre.

--Cherchez!... Fouillez partout!... Démolissez plutôt la maison pierre

à pierre!... reprit Pew en frappant le sol de son bâton.»

Ce fut alors un vacarme infernal dans notre vieille auberge: des pas

lourds courant dans les chambres, des meubles défoncés, des portes

battant de tous côtés, des fenêtres volant en éclats. Puis, l'un après

l'autre, les hommes sortirent en déclarant qu'il était impossible de

nous trouver.

En ce moment, le même sifflet qui avait tant alarmé ma mère résonna

de nouveau dans la nuit, à deux reprises. J'avais supposé que c'était

le signal de l'aveugle pour appeler sa bande à l'assaut. Mais je

m'aperçus, par la direction d'où venaient les coups de sifflet et

par l'effet produit sur les brigands, qu'il s'agissait plutôt de les

avertir d'un danger.

«C'est Dick! dit l'un des hommes. Et deux coups!... Il va falloir

décamper, camarades.

--Qui parle de décamper? cria Pew. Parce que cet imbécile et ce poltron

de Dick a pris peur?... Ne le connaissez-vous pas?... Ne vous occupez

pas de son sifflet, cela n'en vaut pas la peine... Il s'agit de

trouver ces gens qui ne peuvent être loin... Je gage que vous avez le

nez dessus, tas de chiens!... Damnation!... Si j'avais seulement mes

yeux!...»

Cet appel produisit un certain effet. Deux hommes se mirent à battre

les buissons autour de l'auberge. Mais il me parut que c'était sans

entrain et qu'ils n'oubliaient pas le danger possible annoncé par le

sifflet. Quant aux autres, ils semblaient indécis et ne bougeaient pas.

«Tas d'idiots, qui n'avez qu'à tendre la main pour ressaisir des

millions et qui les laissez échapper! disait l'aveugle. Vous savez

qu'un chiffon de papier vous ferait aussi riches que des rois, qu'il

est là, près de vous, et vous ne grouillez pas?... Pas un de vous

n'a osé seulement affronter Bill!... Il a fallu que ce fût moi, un

aveugle!... Et il faut maintenant que je perde une fortune par votre

faute!... que je continue à mendier ma misérable vie, au lieu de rouler

carrosse, comme ce serait si facile!... Il ne s'agit pourtant que

de trouver ces gens, et c'est une entreprise qui demande tout juste

autant de courage qu'il y en a dans un ver de biscuit... Eh bien!... ce

courage, vous ne l'avez pas!...

--Que veux-tu, Pew? nous avons toujours les doublons! argua l'un des

hommes.

--Qui nous dit d'ailleurs que ce bienheureux papier n'est pas déjà

enterré quelque part? reprit un autre. Prends les guinées, Pew, et ne

reste pas là à brailler de la sorte...»

Brailler était le mot. Ces objections exaspérèrent l'aveugle à tel

point qu'il ne se posséda plus et se mit à donner de grands coups

de bâton à ceux qui se trouvaient à sa portée. A leur tour, ils

ripostèrent avec des jurons et des menaces effroyables, en essayant,

mais en vain, de lui arracher son bâton.

Cette querelle nous sauva, ma mère et moi. Car soudain j'entendis sur

la hauteur, du côté du village, le galop d'une troupe de chevaux, et

presque aussitôt un coup de pistolet brilla et retentit sur la falaise.

Ce fut le signal de la débandade. Les brigands se mirent à courir de

tous côtés, les uns vers la baie, les autres à travers champs. En moins

d'une demi-minute, Pew était resté seul. L'avaient-ils abandonné ainsi

par un simple effet de leur panique ou pour se venger de ses menaces et

de ses brutalités, c'est ce que je ne saurais dire; mais le fait est

qu'il se trouvait en arrière, tapant frénétiquement la route de son

bâton, fuyant à tâtons et appelant vainement ses camarades. Bref, après

plusieurs tours et détours, il se trompa de chemin, et se mit à courir

vers le village, passant à deux pas de moi, et criant:

«Johnny, Chien-Noir, Dick et les autres, vous n'allez pas abandonner

ainsi votre vieux Pew!... Ce n'est pas possible!...»

Au même instant, le bruit des chevaux se rapprochait, quatre ou cinq

cavaliers arrivaient en pleine lumière au haut de la côte, et la

descendaient vers nous au grand galop. Pew, comprenant son erreur, fit

volte-face et courut droit au fossé, dans lequel il roula. Il se releva

aussitôt, mais ce fut pour aller, dans son trouble, se jeter sous les

pieds mêmes du cheval qui tenait la tête.

Le cavalier essaya de retenir sa monture, mais il était trop tard. Pew

s'abattit en poussant un cri terrible; les durs sabots lui passèrent

sur le corps. Il resta un instant penché sur le côté, comme il était

tombé, puis s'inclina lentement sur la face et ne bougea plus.

J'avais déjà quitté mon abri, appelant les cavaliers, qui s'arrêtaient

un à un, frappés d'horreur par l'accident. C'étaient des douaniers

montés, que notre messager venait de rencontrer en se rendant chez le

docteur Livesey, et qu'il avait eu l'esprit d'avertir du danger que

nous courions. Leur chef, l'inspecteur Dance, avait déjà eu quelque

nouvelle du cotre mouillé au Trou-de-Kitts, et, à tout hasard, il avait

ce soir-là dirigé sa ronde vers ces parages. C'est sûrement à cette

circonstance que nous devions la vie, ma mère et moi.

Quant à Pew, il était mort et bien mort.

Un peu d'eau fraîche suffit à ranimer ma mère; elle ne fut pas plus

tôt remise de son épouvante et rentrée au village, qu'elle se mit à

déplorer la perte des quelques guinées qui manquaient à son compte.

Pendant ce temps, l'Inspecteur Dance poursuivait sa route à toute

bride vers le Trou-de-Kitts; mais, avec ses hommes, il dut bientôt

mettre pied à terre pour trouver le sentier qui descendait au fond du

vallon et se garder contre une embuscade possible; il fut donc un peu

surpris en arrivant à la crique de constater que le cotre avait déjà

levé l'ancre, quoiqu'il fût encore à portée de la voix. L'inspecteur le

héla. On lui répondit de ne pas rester au clair de la lune, s'il ne

tenait pas à avoir du plomb dans l'aile, et au même instant une balle

siffla à son oreille.

Bientôt le cotre dépassa la pointe de la baie et disparut, tandis

que M. Dance, selon sa propre expression, restait à la côte comme un

poisson laissé par la marée. Tout ce qu'il put faire fut d'envoyer un

de ses hommes à Bristol pour signaler le cotre.

«Et à quoi bon, je vous le demande? ajoutait-il. Les voilà hors

d'affaire et il n'y a plus à en parler... C'est égal, je suis tout de

même content d'avoir écrasé les cors de maître Pew...»

Car il savait maintenant toute l'histoire. J'étais revenu avec lui à

l'_Amiral-Benbow_, et l'on ne saurait imaginer une maison dans un plus

triste état. Dans leur fureur de ne pas nous trouver, les brigands

avaient brisé et jeté à terre jusqu'à l'horloge. Quoiqu'ils n'eussent

rien pris que le sac d'or du capitaine et ce qui se trouvait de monnaie

dans le comptoir, un pareil désastre équivalait pour nous à la ruine.

M. Dance ne comprenait rien à la rage qui avait évidemment animé les

misérables.

«Vous dites qu'ils ont pris l'argent? me disait-il. Mais alors, que

cherchaient-ils de plus? d'autre argent?...

--Non, monsieur; je ne le crois pas... M'est avis qu'ils cherchaient

autre chose, et que cette chose je l'ai ici, dans la poche de ma

veste... même je ne serais pas fâché de la mettre en sûreté.

--Bonne idée, mon garçon, excellente idée! Voulez-vous me la remettre?

--J'avais pensé que peut-être le docteur Livesey...

--Parfaitement, reprit l'inspecteur sans manifester la plus légère

contrariété. Un gentleman, un juge de paix, est précisément la personne

à qui vous pouvez confier ce dépôt. Et, maintenant que j'y pense, je

ne ferai pas mal d'aller lui déclarer la mort de ce Pew. On a si vite

inventé des histoires contre nous autres officiers de la douane... Si

vous voulez, Hawkins, je vous emmène avec moi.»

Je le remerciai de grand cœur de son offre et nous revînmes au village,

où les chevaux attendaient. Tandis que je faisais part à ma mère de

ces arrangements, les douaniers se mettaient en selle. M. Dance me fit

alors placer en croupe derrière celui de ses hommes qui était le mieux

monté; puis il donna le signal du départ, et nous nous mîmes en route

au grand trot pour la maison du docteur.

VI

LES PAPIERS DU CAPITAINE

Quand nous arrivâmes chez le docteur, pas une fenêtre de la façade

n'était éclairée. Sur l'ordre de M. Dance, je sautai à terre et je

heurtai à la porte. Une servante ne tarda pas à paraître et nous

informa que le docteur ne se trouvait pas chez lui. Il dînait ce

soir-là au château avec le squire Trelawney[2].

[2] Le mot _squire_ (qu'il ne faut pas confondre avec celui

d'_esquire_) désigne en Angleterre le propriétaire d'un manoir

seigneurial. _Esquire_ ou «écuyer» est la désignation qui s'ajoute

par courtoisie, sur les adresses de lettres, au nom des gens non

titrés.

M. Dance décida que nous nous y rendrions sur l'heure. Le château était

d'ailleurs peu éloigné; aussi, sans remonter à cheval, ne fis-je que

prendre en main un étrier et trotter à côté des cavaliers jusqu'à la

porte du parc et le long de l'avenue. En mettant pied à terre, M. Dance

donna son nom, et, me prenant avec lui, fut immédiatement admis. Au

bout d'une galerie, le domestique nous introduisit dans une vaste salle

dont les quatre murs étaient couverts de rayons chargés de livres et

d'une douzaine de bustes en marbre. Nous y trouvâmes le squire et le

docteur installés au coin d'un bon feu et fumant paisiblement leur pipe.

Je n'avais jamais vu d'aussi près le squire Trelawney. C'était un

homme de haute taille, plus de six pieds (anglais), fort et large à

proportion, avec une bonne figure ouverte et franche, bronzée par

de longs voyages. Ses sourcils étaient très noirs et se fronçaient

facilement. Cela lui donnait l'air dur, quoiqu'il n'eût pas au fond

mauvais caractère et fût seulement très vif et quelque peu hautain.

«Entrez, monsieur Dance, dit-il majestueux et affable.

--Bonsoir, Dance, dit le docteur avec un signe de tête. Et bonsoir

aussi, ami Jim. Quel bon vent vous amène?»

L'inspecteur, droit et raide, conta son histoire comme une leçon. Il

fallait voir les deux gentlemen se pencher pour l'écouter, se regarder

avec surprise et en oublier de fumer. Quand ils surent avec quel

courage ma mère était revenue à l'auberge, le docteur Livesey se donna

un grand coup sur la cuisse, en manière d'approbation, tandis que le

squire criait: «Bravo!» et, ce faisant, cassait net sa longue pipe sur

la cheminée... Le récit n'était pas encore terminé que M. Trelawney

avait déjà quitté son fauteuil et marchait à grands pas dans la salle.

Quant au docteur, comme pour mieux entendre, il avait ôté sa perruque

poudrée et il écoutait de toutes ses oreilles, sans s'occuper de la

drôle de mine qu'il avait avec sa tête noire et tondue.

Enfin M. Dance arriva au bout de son rapport.

«Monsieur Dance, tous mes compliments pour votre conduite! s'écria le

squire. Et mes compliments aussi au petit Hawkins!... Veux-tu sonner,

mon garçon?... M. Dance prendra bien un verre de bière...

--Et tu crois, Jim, reprit le docteur, avoir réellement en poche ce que

cherchaient si passionnément ces brigands?

--Le voici, monsieur, répondis-je, en lui passant le paquet de toile

cirée.»

Le docteur le retourna de tous côtés, comme si les doigts lui

démangeaient de l'ouvrir. Mais, au lieu d'en passer son envie, il finit

par le mettre tranquillement dans sa poche.

«--Squire, dit-il, quand Dance se sera rafraîchi, il va naturellement

être obligé de nous quitter pour son service de nuit. Mais j'ai

l'intention de garder Jim Hawkins chez moi, pour qu'il se repose

jusqu'à demain, et, si vous l'avez pour agréable, je vous demanderai de

faire apporter le pâté froid et de lui donner à souper.

--Très volontiers, mon cher Livesey, répliqua le squire... Hawkins a

mérité mieux que du pâté froid.»

On apporta une grande tourte aux pigeons et l'on me dressa un couvert

sur une petite table. Je fis un souper de prince, car j'avais une faim

de loup, tandis que M. Dance, après de nouveaux compliments, prenait

congé et se retirait.

«Et maintenant, squire? dit aussitôt le docteur.

--Et maintenant, mon cher Livesey? répéta le squire.

--Procédons par ordre, reprit le docteur en riant. Vous avez, je

suppose, déjà entendu parler de ce Flint, dont feu Billy Bones se

disait l'ex-lieutenant?

--Si j'ai entendu parler de Flint? s'écria le squire. Je vous crois,

docteur. Le plus atroce brigand qui ait jamais existé! Le plus

redoutable des pirates qui ont jamais écumé les mers. Barbe-Bleue

n'était qu'un enfant auprès de lui!... Les Espagnols avaient si

grand'peur de lui, qu'il m'est arrivé, sur ma parole, d'être presque

fier qu'il fût Anglais!... J'ai vu ses voiles de cacatois de mes

propres yeux, moi qui vous parle, au large de la Trinité; et le fils du

chien qui menait notre navire ne les eut pas plus tôt aperçues, qu'il

donna l'ordre de virer de bord pour rentrer droit à Port-d'Espagne...

--Ces choses-là sont vues même en Angleterre, répliqua le docteur. Mais

la question est celle-ci: Flint avait-il de l'argent?

--De l'argent!... Vous en doutez?... Que veulent les misérables comme

lui, sinon de l'argent? Qu'aiment-ils, sinon l'argent?... Pourquoi

risqueraient-ils leur sale peau, sinon pour de l'argent?...

--C'est ce que nous saurons bientôt, reprit le docteur. Mais vous vous

emportez si vite et vous avez tant d'exclamations à votre service,

qu'il n'y a pas moyen de s'expliquer. Voici ce que je vous demande:

Supposé que j'aie là dans ma poche quelque indice sur l'endroit où

Flint cachait son trésor, ce trésor, à votre avis, peut-il être

considérable?

--Considérable, monsieur?... Je ne vous répondrai que ceci: Si vous

avez l'indice que vous dites, je m'engage à fréter un navire à Bristol,

pour m'embarquer avec vous et le jeune Hawkins ici présent, et aller à

la recherche de ce trésor, dussions-nous y passer un an!...

L'île au trésor · 第 2 / 16 段