Il y eut alors un vacarme effroyable de jurons, de vaisselle

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L'ILE AU TRÉSOR

[Illustration: STEVENSON

L'ILE AU TRÉSOR

COLLECTION HETZEL]

L'ILE

AU TRÉSOR

PAR

R.-L. STEVENSON

_TRADUCTION PAR ANDRÉ LAURIE_

[Illustration]

DESSINS PAR GEORGE ROUX

BIBLIOTHÈQUE

D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB

PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

UN MOT DE PRÉFACE

Un très vif succès a déjà accueilli comme livre charmant l'_Ile au

Trésor_, en Angleterre et dans le feuilleton du _Temps_. Ce succès

n'est pas venu exclusivement des jeunes lecteurs à qui l'ouvrage

semblait d'abord destiné. Grandes sœurs et grands frères, maîtres et

parents l'ont dévoré avec un égal appétit. Cela n'a rien qui puisse

étonner, en présence de l'intérêt saisissant du sujet et de l'accent si

personnel du style.

A ce propos, une anecdote:

Un soir du printemps dernier, le chef du cabinet britannique, M.

Gladstone, rentrait chez lui vers minuit, après une laborieuse séance

parlementaire consacrée à la discussion du budget. Il se disposait

à aller prendre un repos bien gagné, quand le hasard lui fit ouvrir

l'_Ile au Trésor_, qu'un de ses petits-fils avait laissé sur la table

du salon.

L'illustre homme d'État ne saurait passer pour un esprit naïf ou

illettré, accessible aux impressions vulgaires. Tout le monde connaît

son érudition profonde et les beaux travaux qui l'auraient placé au

premier rang des hellénistes, si l'éloquence ne l'avait mis au premier

rang des politiques.

Eh bien! dès les premières pages, le charme subtil de l'_Ile au Trésor_

agit si vivement sur cette haute intelligence que M. Gladstone en

oublia tout le reste.

On vint lui dire que son lit était prêt; il renvoya le valet de chambre

et poursuivit sa lecture. Son feu tomba; il n'y prit pas garde. Enfin,

vers cinq heures du matin, ayant achevé le livre, il leva les yeux et

s'aperçut que le jour venait. Alors seulement il alla se coucher, riant

tout seul de la façon dont il avait fait nuit blanche.

Jamais romancier eut-il un succès plus flatteur?

Nous ne nuirons certes pas aux mérites de l'ILE AU TRÉSOR en disant

que c'est sur la recommandation de l'éminent critique, _M. Édouard

Scherer_, que nous l'avons lu et que nous avons acquis, à l'exclusion

de tous autres, le droit de le traduire en langue française.

J. HETZEL ET Cie.

[Illustration]

L'ILE AU TRÉSOR

I

LE VIEUX LOUP DE MER

On me demande de raconter tout ce qui se rapporte à mes aventures dans

l'île au Trésor,--tout, depuis le commencement jusqu'à la fin,--en ne

réservant que la vraie position géographique de l'île, et cela par la

raison qu'il s'y trouve encore des richesses enfouies. Je prends donc

la plume, en l'an de grâce 1782, et je me reporte au temps où mon père

tenait sur la route de Bristol, à deux ou trois cents pas de la côte,

l'auberge de l'_Amiral-Benbow_.

C'est alors qu'un vieux marin, à la face rôtie par le soleil et

balafrée d'une immense estafilade, vint pour la première fois loger

sous notre toit. Je le vois encore, arrivant d'un pas lourd à la porte

de chez nous, suivi de son coffre de matelot qu'un homme traînait

dans une brouette. Il était grand, d'apparence athlétique, avec une

face au teint couleur de brique, une queue goudronnée qui battait le

col graisseux de son vieil habit bleu, des mains énormes, calleuses,

toutes couturées de cicatrices, et ce coup de sabre qui avait laissé

sur sa face, du front au bas de la joue gauche, un sillon blanchâtre et

livide... Je me le rappelle comme si c'était d'hier, s'arrêtant pour

regarder tout autour de la baie en sifflotant entre ses dents; puis

fredonnant cette vieille chanson de mer qu'il devait si souvent nous

faire entendre, hélas!

Ils étaient quinze matelots,

Sur le coffre du mort;

Quinze loups, quinze matelots.

Yo-ho-ho!... Yo-ho-ho!...

Qui voulaient la bouteille...

Il chantait d'une voix aigre et cassée qui semblait s'être usée à

l'accompagnement du cabestan, et frappait comme un sourd à la porte,

avec un gros bâton de houx qu'il avait au poing. A peine entré:

«Un verre de rhum!» dit-il rudement à mon père.

Il le but lentement, en connaisseur, fit claquer sa langue, puis revint

à la porte et se mit à examiner d'abord les falaises qui s'élevaient

sur la droite, puis notre enseigne et l'intérieur de la salle basse.

«Cette baie fera l'affaire, dit-il enfin, et la baraque me semble assez

bien située... Beaucoup de monde ici, camarade?...

--Pas trop, malheureusement! répliqua mon père.

--Eh bien, c'est précisément ce qu'il faut!... Holà, hé, l'ami!

reprit-il en s'adressant à l'homme chargé de son coffre, débarque-moi

ça en douceur et l'amarre dans la maison... Je vais rester quelque

temps ici... Oh! je suis un homme tout simple et facile à contenter...

Un peu de rhum, des œufs et du jambon, voilà tout ce qu'il me faut,

avec une falaise comme celle-là, pour voir passer les navires. Comment

je m'appelle?... Appelez-moi Capitaine, si cela peut vous faire

plaisir... Ah! ah! je vois ce qui vous chiffonne!... Allons, soyez

tranquille, on a de la monnaie. En voilà, tenez...»

Il jeta trois ou quatre pièces d'or à terre.

«Quand ce sera fini et que j'aurai bu et mangé pour ce qu'il y a là,

vous me le direz!»

Un commandant n'aurait pas parlé plus fièrement. A vrai dire, malgré la

grossièreté de ses habits et de son langage, il n'avait pas l'air d'un

simple matelot, mais plutôt d'un second ou d'un maître d'équipage de la

marine marchande, habitué à parler haut et à taper dur.

L'homme à la brouette nous dit que notre nouvel hôte était arrivé le

matin même par le coche au village voisin, qu'il avait demandé s'il y

avait une bonne auberge pas trop loin de la côte, et qu'entendant dire

du bien de la nôtre, apprenant qu'elle était isolée, il l'avait choisie

comme résidence. C'est tout ce qu'il fut possible de savoir sur son

compte.

C'était un homme extraordinairement silencieux. Il passait toutes ses

journées à flâner autour de la baie ou sur la falaise, armé d'un vieux

télescope de cuivre. Le soir, il restait assis au coin du feu dans le

parloir, buvant du grog très fort. En général, il ne répondait même

pas quand on lui adressait la parole, ou, pour toute réponse, il se

contentait de relever la tête d'un air furibond en soufflant par le nez

comme un cachalot. Aussi prîmes-nous bientôt l'habitude de le laisser

tranquille.

Chaque soir, en revenant de sa promenade, il demandait s'il n'était

pas passé des marins sur la route. Nous pensions d'abord que cette

question lui était dictée par le désir de voir des gens de sa

profession; mais nous ne tardâmes pas à reconnaître que son véritable

but était au contraire de les éviter. Quand un matelot s'arrêtait à

l'_Amiral-Benbow_, comme cela arrivait parfois à ceux qui prenaient,

pour se rendre à Bristol, la route de terre, notre hôte ne manquait

jamais de le regarder par la porte vitrée avant d'entrer dans le

parloir. Et tant que l'autre était dans la maison, il avait soin de ne

pas souffler mot.

Personnellement, je savais fort bien à quoi m'en tenir sur cette

inquiétude toute spéciale que lui causait l'arrivée d'un homme de mer,

et je puis même dire que je la partageais, car, fort peu de temps après

son arrivée, il m'avait pris à part et m'avait promis de me donner,

tous les premiers du mois, une pièce de quatre pence si je voulais

«avoir l'œil ouvert et veiller au grain.» L'arrivée possible de certain

_marin à une seule jambe_ m'était particulièrement signalée; je devais,

dans ce cas, courir, sans perdre une minute, avertir le Capitaine de

cet événement. La plupart du temps, il est vrai, quand le premier du

mois arrivait, j'étais obligé de réclamer mes gages, et je n'obtenais

en réponse qu'un bruit nasal accompagné d'un regard qui me faisait

baisser les yeux. Mais, avant la fin de la semaine, j'étais sûr que

le Capitaine m'apporterait ma pièce de quatre pence, en me réitérant

l'ordre «d'ouvrir l'œil et de signaler au plus vite l'arrivée du _marin

à une seule jambe_.»

Je n'ai pas besoin de dire à quel point ce personnage mystérieux

hantait ma cervelle enfantine. Par les nuits orageuses, quand le vent

secouait les quatre coins de la maison et que les vagues venaient se

briser sur la falaise avec un bruit de tonnerre, je le voyais sous

mille aspects variés et plus diaboliques les uns que les autres. Tantôt

la jambe était coupée au genou, tantôt à la hanche. D'autres fois,

l'homme devenait une sorte de monstre qui n'avait jamais eu qu'une

seule jambe au milieu du corps. Mais le pire cauchemar était de le

voir courir et me poursuivre à travers champs en sautant par-dessus

les haies. Au total, je payais assez cher ma pièce mensuelle de quatre

pence, avec ces rêves abominables.

Mais, en dépit de cette terreur que me causait l'idée seule de

l'homme à la jambe unique, j'étais beaucoup moins effrayé du Capitaine

lui-même que toutes les autres personnes de mon entourage. Parfois, le

soir, il buvait plus de rhum que sa tête ne pouvait en porter, et se

mettait à beugler ses vieux chants bachiques ou nautiques, sans faire

attention à rien de ce qui se passait dans le parloir. Mais, d'autres

fois, il faisait donner des verres à tout le monde et forçait les

pauvres gens tremblants à écouter des histoires sans queue ni tête ou

à l'accompagner en chœur. Bien souvent j'ai entendu vibrer tous les

planchers de la maison au chant des «Yo-ho-ho, Yo-ho-ho,--qui voulaient

la bouteille!» Tous les voisins s'y mettaient à tue-tête, car la peur

les talonnait; et c'était à qui crierait le plus fort pour éviter les

observations.

C'est que, dans ces accès, notre locataire était terrible. Il faisait

trembler la terre sous ses coups de poing pour réclamer le silence;

ou bien il se mettait dans une colère effroyable parce qu'on lui

adressait une question,--ou parce qu'on ne lui en adressait pas,--et

qu'il en concluait que la compagnie n'écoutait pas son histoire... Il

n'aurait pas fallu non plus s'aviser de quitter l'auberge avant qu'il

fût allé se coucher en titubant!... Notez que presque toujours ses

récits étaient faits pour donner la chair de poule. Ce n'étaient que

pendaisons à la grande vergue, coups de couteau, combats corps à corps,

tempêtes effroyables, aventures ténébreuses sur les océans des deux

mondes. D'après ses propres dires, il avait certainement vécu parmi

les plus atroces gredins que la mer ait jamais portés; et le langage

dont il se servait pour décrire toutes ces horreurs était fait pour

épouvanter de simples campagnards, comme nos habitués, plus encore

peut-être que les crimes mêmes dont ils écoutaient le récit. Cet homme

nous glaçait littéralement le sang dans les veines.

Mon père répétait du matin au soir que sa présence finirait par ruiner

l'auberge, et que nos plus fidèles clients finiraient par se lasser

d'être ainsi brutalisés; sans compter qu'ils rentraient habituellement

chez eux les cheveux hérissés de terreur. Mais je croirais volontiers,

au contraire, que ces étranges veillées nous attiraient du monde. On

avait peur, et pourtant on prenait goût à ces émotions poignantes.

Après tout, le Capitaine mettait un peu d'intérêt dans la vie monotone

de la campagne. Certains jeunes gens affectaient même de l'admirer,

disant que c'était un «vrai loup», «un vieux marsouin», un de ces

hommes qui ont fait l'Angleterre si terrible sur les mers.

Il avait un autre défaut plus dangereux pour nos intérêts: c'est

qu'il ne payait pas ses dépenses. Hors les trois ou quatre pièces

d'or qu'il avait jetées à terre en arrivant, on ne vit jamais un sou

de lui. Les semaines et les mois s'écoulaient; la note s'allongeait

démesurément, et mon père ne pouvait se décider à demander son dû.

S'il arrivait qu'il fît en tremblant une allusion lointaine à cette

note, le Capitaine se mettait à renifler si bruyamment, que mon père

se hâtait de battre en retraite. Je l'ai vu se tordre les mains de

désespoir après une rebuffade semblable, et je ne doute pas que la peur

et l'inquiétude où il vivait plongé n'aient contribué à abréger sa vie.

Pendant tout le temps qu'il resta chez nous, le Capitaine ne fit aucun

changement dans sa toilette. A peine acheta-t-il quelques paires de bas

à un colporteur. Une des agrafes de son chapeau à trois cornes étant

tombée, il laissa pendre le rebord qu'elle relevait, quoique cela fût

très incommode quand il faisait du vent. Rien de misérable comme son

vieil habit, qu'il rapetassait lui-même dans sa chambre, et qui avait

fini par ressembler à une mosaïque.

Jamais il n'écrivait et jamais il ne recevait de lettres. Il ne parlait

qu'aux habitués de l'auberge: encore était-ce uniquement quand il était

ivre. Pas une âme vivante ne pouvait se vanter d'avoir vu son coffre

ouvert.

Il ne trouva son maître qu'une seule fois. Ce fut vers la fin de son

séjour, alors que mon pauvre père était déjà bien avancé dans la

maladie qui l'emporta. Notre médecin, le docteur Livesey, venu assez

tard dans l'après-midi pour faire sa visite quotidienne, accepta le

dîner que lui offrait ma mère; puis il se rendit au parloir pour y

fumer une pipe, en attendant que son cheval arrivât du village, car

nous n'avions pas d'écurie. J'y entrai après lui, et je me rappelle

combien je fus frappé du contraste que présentait le docteur, propre

et soigné dans sa toilette, poudré à frimas, rasé de frais, avec les

rustauds qui l'entouraient et surtout avec ce dégoûtant, cet affreux

épouvantail de pirate, aux yeux rouges, au teint plombé et aux

vêtements sordides, ivre de rhum comme à son ordinaire, et lourdement

affalé sur la table.

Tout à coup le Capitaine, relevant la tête, entonna son éternel refrain:

Ils étaient quinze matelots,

Sur le coffre du mort;

Quinze loups, quinze matelots.

Yo-ho-ho!... Yo-ho-ho!...

Au commencement, je pensais que le «coffre du mort» devait être

celui-là même qu'il avait dans sa chambre, et cette idée s'était

longtemps associée à tous mes cauchemars sur le «marin à la jambe

unique.» Mais il y avait beau temps que ni moi ni personne ne faisions

plus attention aux paroles de cette chanson. Le docteur seul ne

la connaissait pas encore. Je remarquai qu'elle était loin de lui

faire plaisir, car il leva la tête d'un air assez dégoûté et fut une

minute ou deux avant de se remettre à causer avec le vieux Taylor, un

maraîcher du voisinage qui lui parlait de ses rhumatismes.

Cependant le Capitaine sortait par degrés de sa torpeur, sous

l'influence de sa propre musique, et enfin il donna un grand coup de

poing à la table. Nous connaissions tous ce signal, qui voulait dire:

Silence! Tout le monde se tut excepté le docteur Livesey, qui continua

à parler, de sa voix claire et douce, en tirant de temps à autre une

bouffée de sa pipe.

Le Capitaine le regarda d'abord d'un œil flamboyant. Puis il donna

un second coup à la table, et, voyant que cet avertissement restait

inutile, il cria avec un juron épouvantable:

«Silence, donc, là-bas, à l'entrepont!...

--C'est à moi que vous parlez, monsieur?» demanda le docteur.

Et le sacripant lui ayant répondu affirmativement:

«En ce cas, monsieur, reprit tranquillement le docteur Livesey, je n'ai

qu'une chose à vous dire: c'est que si vous continuez à boire du rhum

comme vous le faites, le monde sera bientôt débarrassé d'un triste

chenapan!...»

La fureur du vieux fut terrible. Il sauta sur ses pieds, tira et ouvrit

un coutelas de matelot, et, le balançant dans la paume de sa main, il

annonça qu'il allait, sans plus tarder, clouer le docteur à la muraille.

Le docteur Livesey ne sourcilla pas. Il continua à lui parler du même

ton, en le regardant par-dessus son épaule, assez haut pour que tout le

monde pût entendre, mais avec un calme parfait:

«Si vous ne remettez pas à l'instant ce couteau dans votre poche, je

vous donne ma parole d'honneur que vous serez pendu aux prochaines

assises...»

Là-dessus, un échange de regards entre eux; puis le Capitaine,

s'avouant battu, referma son arme et reprit sa place en grognant comme

un chien fouaillé.

«Et maintenant, monsieur, reprit le docteur, que je sais qu'il y a dans

mon district un individu de votre sorte, vous pouvez être certain que

j'aurai l'œil sur vous. Je ne suis pas seulement médecin, je suis juge

de paix; qu'il m'arrive sur votre compte une seule plainte, fût-ce au

sujet d'une grossièreté comme celle de ce soir, et je vous réponds que

vous ne ferez pas de vieux os chez nous!... A bon entendeur, salut!...»

Le cheval du docteur arriva bientôt. Il se mit en selle et repartit. Ce

soir-là, et pour huit jours au moins, le Capitaine se tint coi et ne

souffla plus mot.

[Illustration: I

LA COLÈRE DU VIEUX FUT TERRIBLE.]

II

CHIEN-NOIR SE MONTRE ET DISPARAIT

Peu de temps après cet incident, survint le mystérieux événement qui

devait nous débarrasser du Capitaine, mais non pas, comme on le verra,

des conséquences de son séjour. L'hiver était des plus rudes; les

fortes gelées succédaient aux tempêtes, et je sentais bien que mon

pauvre père ne verrait pas le printemps; il baissait de plus en plus;

ma mère et moi, nous avions sur les bras tout le travail de l'auberge

et trop de soucis pour penser beaucoup à notre hôte incommode.

Un matin de janvier, il gelait à pierre fendre, et le soleil éclairait

à peine le sommet des collines voisines, tandis que dans la baie,

de petites vagues grises déferlaient sans bruit sur les galets. Le

Capitaine s'était levé plus tôt qu'à l'ordinaire et se dirigeait vers

la falaise, son coutelas pendu sous les basques de son vieil habit

bleu, son télescope sous le bras et son chapeau planté en arrière sur

la tête. Je me souviens que je distinguais la vapeur de son haleine

et qu'en tournant un rocher il renifla bruyamment, comme s'il pensait

encore à la leçon que lui avait donnée le docteur Livesey.

Ma mère était occupée auprès de mon père et j'étais en train de mettre

le couvert pour le déjeuner du Capitaine, quand la porte du parloir

s'ouvrit tout à coup et un inconnu entra.

Ce qui frappait d'abord chez cet inconnu, c'était une pâleur

singulière. Je remarquai aussi qu'il lui manquait deux doigts de la

main gauche. Il tenait dans la droite un grand coutelas et n'avait

pourtant rien de belliqueux dans toute sa personne. Ma première pensée,

quand je voyais un étranger, se rapportait toujours au marin à la

jambe unique. C'est peut-être pourquoi je notai que celui-ci, sans

avoir précisément la mine d'un matelot, avait en lui quelque chose qui

sentait l'homme de mer.

Je lui demandai ce qu'il y avait pour son service. Il demanda du rhum.

Comme je sortais pour en aller chercher, il s'assit sur le bord d'une

table et me fit signe d'approcher. Je m'arrêtai, ma serviette à la main.

«Plus près, petit», me dit-il.

Je fis un pas vers lui.

«Ce couvert est sans doute pour l'ami Bill?» demanda-t-il avec un

regard où je crus voir de l'inquiétude.

Je répondis que je ne connaissais pas l'ami Bill, et que ce couvert

était destiné à un locataire de la maison, que nous appelions le

Capitaine.

«Parbleu! dit-il, l'ami Bill peut bien se faire appeler le Capitaine,

si cela lui convient!... Il a une balafre sur la joue gauche et il

ne boude pas sur la bouteille, hein, mon petit?... C'est bien cela,

n'est-ce-pas, une balafre sur la joue gauche?... Quand je le disais!...

Ah!... ah!... Et donc, l'ami Bill est-il dans la maison?»

J'expliquai qu'il était sorti.

«Ah! Et de quel côté est-il allé, mon garçon?... de quel côté?...»

J'indiquai la falaise; j'ajoutai que le Capitaine ne tarderait pas à

rentrer; je répondis à quelques autres questions.

«Ah! dit l'étranger, c'est lui qui va être content de me voir!...»

L'expression de sa physionomie n'était rien moins qu'affectueuse,

tandis qu'il parlait ainsi. Il me parut qu'il n'avait pas l'air de

dire précisément ce qu'il pensait. Mais ce n'était pas mon affaire. Et,

du reste, qu'est-ce que j'y pouvais?...

L'inconnu restait là, flânant dans la salle, et de temps à autre allant

vers la porte, mais sans la franchir, et guettant comme un chat qui

attend une souris. A un moment, je sortis, et je fis quelques pas sur

la route. Aussitôt, je m'entendis appeler, et, comme je n'obéissais pas

assez vite à cet appel, je vis un horrible changement se produire sur

la face couleur de chandelle du nouveau venu. Il m'ordonna de rentrer

immédiatement, en jurant de telle sorte que je ne fis qu'un bond. Je

ne fus pas plus tôt revenu auprès de lui, qu'il reprit ses manières à

la fois doucereuses et ironiques; il eut même l'obligeance de mettre

sa main sur mon épaule en déclarant que j'étais un bon petit garçon et

qu'il se sentait pris pour moi d'une véritable tendresse.

«J'ai moi-même un fils de ton âge, ajouta-t-il, et je suis fier de

lui. Vous vous ressemblez, ma foi, comme deux frères. Mais la grande

affaire pour les garçons, vois-tu, fillot, c'est l'obéissance!... Ah!

l'obéissance!... Si tu avais seulement navigué avec l'ami Bill, je

n'aurais pas eu besoin de te répéter un ordre!... Non, sur ma foi!...

il n'y avait pas à rire avec lui... Eh! ma parole, je ne me trompe

pas!... le voici justement, l'ami Bill!... avec son télescope sous le

bras, que Dieu bénisse!... Mon petit, nous allons entrer là et nous

cacher derrière la porte, pour faire une surprise à l'ami Bill!»

Tout en parlant, l'étranger m'avait poussé dans le parloir et s'était

mis avec moi derrière la porte d'entrée. Je me sentais assez mal à

l'aise et même quelque peu effrayé; ce qui augmenta mon inquiétude

fut de constater que l'étranger avait peur, lui aussi. Il maniait son

coutelas, le faisait jouer dans sa gaine, et je l'entendais soupirer en

avalant sa salive, comme s'il avait eu une boule dans le gosier.

Enfin le Capitaine entra, poussant la porte devant lui sans regarder de

notre côté ni remarquer notre présence, et il se dirigea vers la table

où l'attendait son déjeuner.

«Bill!» dit alors l'étranger d'une voix qu'il essayait manifestement de

faire aussi grosse que possible.

Le Capitaine pivota sur ses talons et nous aperçut. Son visage était

devenu subitement livide sous le hâle; le nez seul restait bleu. On eût

dit un homme qui se serait trouvé face à face avec un spectre, avec le

diable, ou pis encore, si c'est possible. C'était une chose sinistre,

et qui me fit peine, de le voir tout à coup vieillir ainsi de vingt

ans, et sur le point de défaillir.

«Allons, Bill, tu me reconnais bien, tu n'as pas oublié ton vieux

camarade? s'écria l'étranger.

--Chien-Noir! murmura le Capitaine avec épouvante.

--Et certainement! fit l'autre en reprenant son aplomb à proportion

du trouble où il voyait notre locataire. Chien-Noir en personne,

qui est venu faire visite à son vieux camarade! Mon pauvre Bill, en

avons-nous vu et fait ensemble, depuis le jour où j'ai perdu ces deux

doigts-là!... ajouta-t-il en levant sa main mutilée.

--Eh bien... puisque tu m'as déniché, dit enfin le Capitaine d'une voix

altérée, me voilà! Parle, au moins, que me veux-tu?

--Ah! je reconnais mon Bill!... toujours droit au but. C'est aussi mon

habitude... Je prendrai donc un verre de rhum, si ce cher enfant que

j'aime déjà tant, veut me l'apporter, et nous causerons de nos petites

affaires, en vieux camarades que nous sommes.»

Quand je revins avec le rhum, ils étaient assis tous les deux à la

table dressée pour le Capitaine. Chien-Noir avait eu soin de prendre

le côté de la porte et se tenait de biais, de manière à surveiller son

vieux camarade et à pouvoir battre en retraite, si c'était nécessaire.

Il m'ordonna de sortir et de laisser la porte grande ouverte, en

ajoutant:

«Tu sais, fiston, ce n'est pas moi qu'on pince par les trous de

serrure!»

Sur quoi je me retirai dans le comptoir, non sans prêter l'oreille de

mon mieux pour essayer de saisir quelque chose de leur conversation.

Mais, pendant assez longtemps, j'entendis seulement un chuchotement.

Enfin, les voix montèrent à un diapason plus élevé et je distinguai

quelques mots. C'étaient principalement des jurons articulés par le

Capitaine.

«Non, non, non, et non!... c'est dit, n'est-ce pas? cria-t-il tout à

coup. Allez tous vous faire pendre.»

Il y eut alors un vacarme effroyable de jurons, de vaisselle cassée,

de tables et de chaises renversées, puis un froissement d'acier, un

cri de douleur, et Chien-Noir passa devant moi, l'épaule en sang, le

coutelas à la main, fuyant devant le Capitaine qui courait après lui,

et qui lança son arme sur le blessé au moment où il venait de franchir

la porte. Heureusement le coup fut paré par notre grande enseigne,

l'_Amiral-Benbow_, où l'on en voit encore la trace, car, si Chien-Noir

l'avait reçu, il était fait pour le couper en deux.

Ce fut la fin du combat. Le fugitif, arrivé sur la route, déploya

une agilité merveilleuse, et, en moins d'une demi-minute, ses talons

avaient disparu au tournant du pont. Quant au Capitaine, il contemplait

l'enseigne d'un air stupéfait et sans mot dire. Enfin, il passa deux ou

trois fois la main sur ses yeux et rentra dans la maison.

«Jim, me dit-il, un peu de rhum....»

Et, comme il parlait, je le vis chanceler, puis se retenir au mur pour

ne pas tomber.

«Etes-vous blessé, Capitaine? m'écriai-je.

--Du rhum! répéta-t-il. Il faut que je quitte cette auberge à

l'instant!... Du rhum!... du rhum!...»

Je courus en chercher. Mais j'étais tout tremblant et je cassai un

verre. Je n'avais pas fini d'en remplir un autre, quand j'entendis le

bruit d'une chute dans le parloir. Remontant au plus vite, je trouvai

le Capitaine étendu tout de son long sur le plancher.

Presque au même instant, ma mère, attirée par les cris et le vacarme

de la lutte, descendait l'escalier. Elle m'aida à soulever le

Capitaine. Nous nous aperçûmes alors qu'il respirait péniblement et

avec une sorte de râle; ses yeux étaient clos et sa figure livide.

«Mon Dieu!... mon Dieu!... criait ma mère. Quelle honte pour notre

maison!... Et le père malade, avec cela!...»

Nous pensions naturellement que le Capitaine avait été blessé, et nous

étions assez embarrassés pour le secourir. J'essayai de lui faire

avaler un peu de rhum, mais ce fut en vain; ses dents étaient serrées

entre ses mâchoires comme dans un étau. Ce fut un grand soulagement de

voir arriver, sur ces entrefaites, le docteur Livesey, qui venait faire

sa visite quotidienne à mon père.

«Docteur, que faire?... Où est-il blessé?... disait ma mère.

--Blessé!... quelle plaisanterie!... Pas plus blessé que moi, je vous

assure! répondit le docteur. C'est tout simplement la bonne attaque

d'apoplexie que je lui ai promise... Remontez auprès de votre mari,

mistress Hawkins, et ne lui dites rien de tout ceci, s'il est possible.

Quant à moi, je vais faire de mon mieux pour rappeler cet intéressant

personnage à la vie... Jim, va me chercher une cuvette...»

Quand je revins, le docteur avait déjà déchiré la manche du Capitaine

et mis à nu son grand bras musculeux; de nombreux tatouages en

décoraient l'épiderme: «Bonne chance!»--«Bon vent!»--«Le caprice de

Billy Bones!» sur l'avant-bras; près de l'épaule, une potence avec son

pendu, fort joliment dessinés, à mon estime.

«L'horoscope du sujet! dit le docteur en désignant la potence du bout

de sa lancette. Et maintenant, monsieur Billy Bones,--puisque ainsi

l'on vous nomme,--nous allons voir la couleur de votre sang... Jim,

reprit-il, en s'adressant à moi, as-tu peur de voir une saignée?

--Non, monsieur, répondis-je.

--Eh bien, tiens-moi la cuvette, mon garçon, pendant que je lui fends

la veine.»

Il fallut ôter beaucoup de sang au Capitaine avant qu'il ouvrît les

yeux. Il parut mécontent en reconnaissant le docteur, mais sa figure se

radoucit quand il me vit auprès de lui.

Puis soudain, il pâlit et tenta de se soulever en criant:

«Où est Chien-Noir?

--Il n'y a pas de Chien-Noir ici, si ce n'est celui qui repose sur

votre dos, dit rudement le docteur. Vous avez bu trop de rhum, et

cela vous a valu l'attaque que je vous avais prédite. Je viens à mon

grand regret de vous tirer d'affaire, parce que c'est mon métier. Et

maintenant, monsieur Bones...

--Je ne m'appelle pas ainsi! interrompit le Capitaine.

--C'est le cadet de mes soucis, je vous prie de le croire! reprit

tranquillement le docteur. Bones est, en tout cas, le nom d'un écumeur

qui ne vaut pas mieux que vous, et je ne crois faire injure ni à l'un

ni à l'autre en vous appelant ainsi, pour abréger... Ce que j'ai à

vous dire, le voici: un verre de rhum ne vous tuera pas; mais si vous

en prenez un, vous en prendrez deux, vous en prendrez trois, puis

quatre... Et alors vous êtes un homme mort. Mort, entendez-vous?... Et

vous irez où vous savez, comme celui de la Bible... Allons, essayez de

vous mettre sur pied, je vous aiderai à monter au lit.»

Soutenu par le docteur et moi, le Capitaine parvint à faire l'ascension

de l'escalier et à s'étendre sur son lit. A peine sa tête avait-elle

touché l'oreiller, qu'elle se renversa comme s'il perdait connaissance.

«Faites bien attention, répéta le docteur. Je m'en lave les mains

désormais. Si vous touchez encore du rhum, c'est la mort!»

Et il le quitta pour se rendre auprès de mon père, en me prenant par le

bras.

«Ça ne sera rien, me dit-il, quand la porte se fut refermée sur nous.

Je lui ai tiré assez de sang pour qu'il se tienne tranquille pendant

quelques jours. Et s'il peut rester au lit une semaine ou deux, c'est

encore ce qu'il y a de mieux à faire pour vous et pour lui. Mais une

autre attaque réglerait son compte.»

III

LA MARQUE NOIRE

Vers midi, je remontai chez le Capitaine avec des boissons

rafraîchissantes et les médicaments prescrits par le docteur. Le malade

était couché à peu près comme nous l'avions laissé, un peu plus haut

peut-être sur son oreiller, et il semblait à la fois affaibli et excité.

«Jim, me dit-il, tu es le seul ici qui vaille quelque chose et j'ai

toujours été bon pour toi, tu le sais... Chaque mois je t'ai donné une

belle pièce de quatre pence... Maintenant que me voilà au bassin de

carénage, abandonné de tout le monde, tu ne me refuseras pas un verre

de rhum, n'est-ce pas, camarade?

--Vous savez bien que le docteur...» commençai-je...

Mais il me coupa la parole en envoyant le docteur à tous les diables,

avec ce qui lui restait de voix dans la gorge.

«Les médecins sont de vieux fauberts[1], cria-t-il... Et celui-ci,

est-ce qu'il peut rien comprendre aux gens de mer, je te le demande?...

Moi qui te parle, je me suis vu dans des endroits où il faisait plus

chaud qu'au fond d'un four, où tout le monde crevait de la fièvre

jaune, où la terre elle-même se soulevait en forme de vagues par

l'effet des tremblements de terre; est-ce que ton docteur a jamais rien

vu de pareil? Et je me tirais d'affaire grâce au rhum, au rhum tout

seul. Le rhum était mon pain, mon vin, mon pays, mon ami, mon tout. Et

maintenant que me voilà sur le flanc, comme une pauvre vieille carcasse

de navire, on voudrait me priver de rhum!... Si tu prêtais la main à

une chose pareille, Jim, ce serait m'assassiner, ni plus ni moins. Mon

sang retomberait sur ta tête, tu peux en être certain, et sur celle de

ce veau marin de docteur...»

[1] Balais de corde à laver le pont des navires.

Ici tout un chapelet de jurons assortis.

Puis, sur un ton dolent:

«Vois, mon petit Jim, comme mes doigts tremblent. Je ne puis même pas

les tenir en place... non, je ne puis pas... Dire que je n'ai pas

encore eu une goutte, de toute la journée!... Ce docteur est un idiot,

crois-moi. Si tu ne me donnes pas un coup de rhum, je deviendrai fou,

voilà tout. Je sens déjà que ça commence. J'ai des hallucinations. J'ai

vu le vieux Flint, dans ce coin, derrière toi... Je l'ai vu comme je te

vois... Si cela me prend, dame, je ne réponds plus de rien.--On fera de

moi un vrai Caïn, là... D'ailleurs, votre satané docteur a dit lui-même

qu'un verre ne me ferait pas de mal... Je te donnerai une guinée d'or

pour ce verre, Jim...»

Il se montait de plus en plus, et cela m'effrayait pour mon père, qui

était bien bas ce jour-là et avait besoin de repos. D'autre part, le

docteur avait bien dit qu'un seul verre de rhum ne ferait pas de mal au

Capitaine. J'étais seulement offensé qu'il essayât de me corrompre à

prix d'or.

«Je ne vous demande pas votre argent, lui dis-je, hors celui que vous

devez à mon père. Quant à du rhum, je vous en donnerai un verre, mais

pas plus, entendez-le bien...»

Quand je l'apportai, il le saisit avidement et le vida d'un trait.

«Ah!... fit-il, cela va déjà mieux, je t'assure. Et maintenant,

camarade, dis-moi un peu combien de temps le docteur prétend que je

reste couché sur ce vieux cadre?...

--Une semaine au moins, lui dis-je.

--Tonnerre!... une semaine?... c'est impossible! cria-t-il. D'ici là

_ils_ m'auront envoyé _la marque noire_... Les voilà déjà qui rôdent

autour de moi, les marsouins! Tas d'imbéciles, qui n'ont pas su garder

ce qu'ils avaient! Il leur faudrait la part des autres, maintenant.

Est-ce ainsi que se comportent de vrais lurons, je le demande? Que ne

faisaient-ils comme moi? Que ne gardaient-ils leur argent, au lieu de

le jeter par les fenêtres!... Mais je leur jouerai un tour de ma façon,

ils peuvent y compter. Croient-ils me faire peur? J'en ai dépisté de

plus malins...»

Tout en parlant, il s'était soulevé sur son lit, et, prenant mon épaule

pour point d'appui, avec une force qui me fit presque crier de douleur,

il essaya de faire quelques pas dans la chambre. Mais ses jambes

semblaient être du plomb, et sa voix de plus en plus faible était

peu en harmonie avec le sens menaçant de ses paroles. Il s'arrêta et

s'assit au bord du lit.

«Ce docteur m'a tué, dit-il. Voilà que j'ai des bourdonnements dans la

tête. Aide-moi à me recoucher...»

Avant que j'eusse eu le temps de faire ce qu'il désirait, il était

retombé sur son oreiller. Assez longtemps il resta silencieux.

«Jim, reprit-il enfin, tu as bien vu ce marin, aujourd'hui?

--Chien-Noir?

--Chien-Noir... C'est un mauvais gredin, vois-tu; mais ceux qui

l'envoient valent encore moins que lui... Écoute-moi un peu, mon

petit Jim. Si, pour une raison ou une autre, il m'est impossible de

partir, s'ils me prennent au gîte et me remettent _la marque noire_,

rappelle-toi que c'est à mon vieux coffre qu'ils en veulent. Eh bien,

alors, ne perds pas une minute. Enfourche un cheval--tu sais te tenir

à cheval, n'est-ce pas?--enfourche le premier cheval venu et va-t'en à

bride abattue chez... oui! chez lui!... chez ce maudit docteur!... Tu

lui diras de rassembler le plus de monde qu'il pourra,--les magistrats,

la police, tout le tremblement, s'il veut pincer ici, à bord de

l'_Amiral-Benbow_, la bande entière du vieux Flint, ce qui en reste, au

moins, mousses et matelots!... Tel que tu me vois, petit, j'étais son

second, au vieux Flint,--et _seul je connais la cachette_... Il m'en a

confié le secret à Savannah, à son lit de mort,--comme qui dirait dans

l'état où je suis maintenant, comprends-tu?... Mais pas un mot de tout

ceci, à moins qu'ils ne m'envoient la _marque noire_, ou que tu voies

rôder par ici soit Chien-Noir, soit le marin à la jambe de bois, lui

surtout, Jim!...

--Mais que voulez-vous dire par la _marque noire_, Capitaine?

demandai-je.

--C'est une sommation de la bande, mon petit. Je t'avertirai s'ils me

l'envoient. Mais, en attendant, veille au grain, Jim, et je partagerai

tout avec toi, sur mon honneur!...»

Il divagua encore quelques instants. Sa voix devenait de plus en plus

faible. Je lui donnai sa potion, qu'il prit comme un enfant, en disant:

«Si jamais un marin a eu besoin de remède, c'est bien moi!»

Puis il tomba dans un sommeil lourd et semblable à un évanouissement;

après quelques minutes, je me décidai à redescendre.

Ce que j'aurais fait si les choses avaient suivi le cours ordinaire,

je l'ignore. Très probablement j'aurais tout conté au docteur, car je

mourais de peur que le Capitaine ne vînt à regretter sa confidence

et me fît disparaître. Mais il advint que mon pauvre père mourut ce

même soir d'une manière tout à fait soudaine, et ce malheur nous fit

naturellement oublier tout le reste. Le chagrin qui nous accablait, les

visites des voisins, les arrangements à prendre pour les funérailles,

sans compter l'auberge qui allait son train accoutumé, tout cela me

surmena si bien, que c'est à peine si j'avais le temps de penser au

Capitaine, et encore moins celui d'avoir peur de lui.

Il descendit le lendemain matin, prit ses repas comme à l'ordinaire,

quoiqu'il eût peu d'appétit, et but, je crois, encore plus de rhum que

d'habitude, par la raison qu'il se servit lui-même au comptoir, tout

le long du jour, en grommelant et reniflant comme un phoque. Aussi

était-il plus ivre que jamais le soir avant l'enterrement. Et ce fut

une chose horrible, dans cette maison en deuil, de l'entendre chanter à

tue-tête sa vilaine chanson de matelot. Mais, tout faible qu'il était,

il nous inspirait encore trop de terreur pour qu'on osât lui imposer

silence. Seul le docteur l'aurait pu. Malheureusement, il venait d'être

appelé à plusieurs milles de distance pour un cas urgent, et n'avait

pas mis le pied chez nous depuis la mort de mon père.

J'ai dit que le Capitaine était faible. Le fait est qu'il semblait

plutôt perdre ses forces que les regagner. Il se traînait dans

l'escalier, allait et venait du parloir à la salle commune, mettait le

nez dehors pour flairer l'odeur de mer, puis rentrait en s'appuyant

aux murs pour ne pas tomber et s'arrêtant à chaque pas pour reprendre

haleine. Il ne me parlait pas plus qu'aux autres, et j'ai toujours

pensé qu'il avait perdu le souvenir de sa confidence. Mais son

caractère était plus bizarre et plus violent que jamais. Il avait pris

l'habitude alarmante de tirer son coutelas, quand il était ivre, et de

le placer sur la table à côté de lui. Cependant il s'occupait beaucoup

moins des allants et venants que par le passé, s'absorbait dans des

rêveries sans fin, et au total ne paraissait pas avoir toute sa tête.

C'est ainsi qu'un soir nous l'entendîmes, à notre grande surprise,

fredonner un air qu'il n'avait jamais chanté, une sorte de ritournelle

pastorale datant peut-être des jours de sa jeunesse et de l'époque où

il ne connaissait pas encore la mer.

Les choses allèrent ainsi jusqu'au lendemain des funérailles de mon

père. Ce jour-là, vers trois heures, par un temps de brouillard

et de gelée, je me trouvais sur le seuil de l'auberge, plein de

tristes pensées sur cette perte cruelle, quand j'aperçus un homme

qui s'avançait assez lentement sur la route. C'était évidemment un

aveugle, car, à chaque pas, il tapait devant lui avec son bâton, sans

compter qu'il avait sur les yeux une gigantesque visière verte. Il

allait tout courbé par l'âge ou la maladie, sous un grand manteau à

capuchon, très vieux et déchiré, qui le faisait paraître encore plus

difforme. Je n'ai jamais vu de physionomie aussi effrayante que cette

face sans regard. Il s'arrêta à quelques pas de l'auberge et, élevant

la voix sur une sorte de psalmodie monotone, s'adressa à l'espace

devant lui:

«N'y a-t-il pas ici quelque bonne âme pour dire à un pauvre

aveugle,--qui a perdu la lumière du jour en défendant son gracieux

pays,--Dieu bénisse le roi George! où, dans quelle partie de ce pays il

se trouve en ce moment?

--Vous êtes devant l'auberge de l'_Amiral-Benbow_, à la baie de

Black-Hill, mon brave homme, répondis-je aussitôt.

--J'entends une voix, une voix jeune, reprit-il sur le même ton.

Voulez-vous être assez charitable, mon bon, mon cher petit ami, pour me

donner la main et me faire entrer?»

Je tendis innocemment la main qu'on me demandait d'une manière si

insinuante, et je la sentis soudain prise comme dans un étau par cette

horrible créature sans yeux. Ma surprise et ma terreur furent si

grandes, que je commençai par me débattre pour essayer de me dégager.

Mais d'un seul bras l'aveugle me contint et m'attira tout près de lui.

«Maintenant, garçon, conduis-moi au Capitaine, dit-il.

--Monsieur, je n'ose pas, sur ma parole, je n'ose pas, répondis-je.

--Oh!... oh!... ricana l'aveugle, on veut résister!... Conduis-moi à

l'instant, ou je te casse le bras...»

Tout en parlant, il me le tordait de telle sorte que je poussai un cri.

«Monsieur, repris-je, ce que j'en disais n'était que pour vous! Le

Capitaine est tout changé depuis quelques jours... il ne se sépare plus

de son coutelas, qu'il tient tout ouvert... Un autre gentleman...

[Illustration: II

JE VIS ALORS L'AVEUGLE PASSER QUELQUE CHOSE.]

--Assez causé! Marchons!...» interrompit l'aveugle.

Et jamais voix si dure, si impitoyable, n'avait frappé mon oreille. Je

crois bien qu'elle m'effraya encore plus que la torsion de mon bras. Je

me sentis dompté. Sans plus de résistance, j'obéis donc et me dirigeai

droit vers le parloir, où notre vieux pirate était assis au coin du

feu, cuvant son rhum. L'aveugle me suivait de près, serrant toujours

mon bras d'une main de fer, et s'appuyant si lourdement sur mon épaule

qu'à peine pouvais-je marcher.

«Tu vas me mener tout droit à lui, et, aussitôt qu'il pourra me voir,

crie: «Bill! voici un de vos «amis!» Sinon, gare à ton poignet!»

ajouta-t-il en me donnant un avant-goût de ce qu'il me réservait.

La douleur et l'épouvante me firent oublier la terreur que m'inspirait

habituellement le Capitaine. J'ouvris brusquement la porte du parloir

et je répétai les paroles que me dictait l'aveugle.

Le pauvre Capitaine tressaillit et d'un seul regard se trouva dégrisé,

en possession de toute sa raison. L'expression de sa physionomie me

parut en ce moment moins encore celle de la frayeur que celle d'un

dégoût mortel. Il fit un mouvement pour se lever, mais n'en eut pas la

force.

«Bill, restez où vous êtes! dit le mendiant. Je n'y vois pas, mais j'ai

l'ouïe fine et j'entends si l'on remue le bout du doigt... Les affaires

sont les affaires... Tendez votre main gauche... Garçon, prends cette

main gauche par le poignet et mets-la près de ma main droite...»

Nous obéîmes tous deux passivement. Je vis alors l'aveugle passer

quelque chose, du creux de la main qui tenait son bâton, dans la paume

du Capitaine, qui se referma dessus, instantanément.

«Voilà qui est fait!» reprit l'aveugle.

Et, me lâchant aussitôt, il se glissa hors du parloir avec une sûreté

de mouvements et une rapidité presque incroyables, sauta sur la route

et disparut. J'étais encore immobile de surprise quand j'entendis le

_tap-tap-tap_ de son bâton se perdre dans l'éloignement.

Le Capitaine était resté aussi stupéfait que moi. Mais enfin, et

presque au même moment, je lâchai son poignet, que je tenais toujours,

et il regarda vivement dans la paume de sa main:

«A dix heures! s'écria-t-il. Nous avons six heures à nous!... nous

pouvons encore les rouler!...»

Et il sauta sur ses pieds. Au même instant, il chancela, porta la main

à sa gorge, puis s'abattit tout de son long sur le sol avec un bruit

sourd. Je courus à lui, appelant ma mère à grands cris. Mais il n'y

avait plus besoin de se presser... Le Capitaine venait de tomber mort,

foudroyé par l'apoplexie. Chose étrange: je ne l'avais jamais aimé,

quoiqu'il eût fini par m'inspirer une certaine pitié; et pourtant,

quand je le vis parti pour toujours, je ne pus retenir mes larmes.

C'était la seconde fois que je voyais la mort, et la première faisait

encore saigner mon cœur.

IV

LE COFFRE DU CAPITAINE

J'informai ma mère, sans plus tarder, de tout ce que j'aurais

assurément mieux fait de lui dire plus tôt. Nous nous trouvions placés

dans une position difficile et périlleuse,--il ne pouvait y avoir de

doute à cet égard. Une partie de l'argent de cet homme--si tant il y a

qu'il eût de l'argent--nous était incontestablement due. Mais il était

peu probable que les camarades du Capitaine, à les juger par Chien-Noir

et l'aveugle, seuls spécimens que je connusse du genre, fussent d'avis

d'abandonner leur proie pour payer les dettes du mort. L'ordre que

m'avait donné le Capitaine d'enfourcher un cheval et de courir chez le

docteur Livesey me revenait bien à la pensée. Mais, pour l'exécuter, il

aurait fallu laisser ma mère sans protection dans un pareil moment; il

n'y avait pas à y songer.

La vérité d'ailleurs, c'est que l'idée seule de rester une minute

de plus dans la maison nous terrifiait tous les deux: la chute d'un

charbon dans l'âtre, le tic-tac de la pendule, nous remplissaient

d'épouvante. La route noire et solitaire nous semblait à chaque instant

pleine de piétinements lointains. L'image du Capitaine étendu mort dans

le parloir, l'idée que ce détestable aveugle était peut-être embusqué

dans le voisinage et sur le point de reparaître, me glaçaient, comme

on dit, dans ma peau. Il fallait prendre un parti immédiat; nous nous

arrêtâmes à celui de partir ensemble pour demander de l'aide au village

voisin. Aussitôt fait que dit: nous voilà partis nu-tête, courant sur

la route dans le crépuscule qui tombait, par le brouillard et la gelée.

Le village n'était heureusement pas fort éloigné, quoique caché par les

falaises; il s'élevait à l'extrémité de la baie voisine de la nôtre,

et--circonstance qui me rassurait le plus--dans la direction opposée à

celle d'où le mendiant était venu et où, sans doute, il était retourné.

A peine fûmes-nous vingt minutes en route, quoiqu'il fallût nous

arrêter de temps en temps pour reprendre haleine, en prêtant l'oreille,

serrés l'un contre l'autre. Mais on n'entendait aucun bruit inusité,

rien que la cadence du flot qui lavait la plage et le croassement des

corbeaux dans le bois.

Des lumières brillaient déjà dans les maisons du village, et je

n'oublierai jamais le plaisir que me causa la vue de ces portes et

fenêtres éclairées. A ce réconfort devait d'ailleurs se limiter tout

le secours que nous devions y trouver. Personne ne voulut consentir à

venir avec nous à l'_Amiral-Benbow_. Les hommes, au moins, auraient

pu rougir de se montrer si pusillanimes. Plus nous insistions sur nos

craintes, plus ils s'accrochaient tous, hommes, femmes et enfants,

à l'abri tutélaire de leurs maisons. Le nom du capitaine Flint, qui

m'était inconnu quand je l'avais entendu prononcer par notre défunt

locataire, n'était que trop familier par là et portait la terreur

avec lui. Quelques paysans, qui avaient travaillé aux champs de

l'autre côté de l'auberge, déclaraient avoir remarqué sur la route des

étrangers qu'ils avaient pris pour des contrebandiers et s'être hâtés

de décamper, dans le but de n'être pas impliqués dans l'affaire. L'un

d'eux assurait avoir vu un petit cotre à l'ancre dans une crique que

nous appelions le Trou-de-Kitt. Du reste, n'importe qui s'intitulait

le camarade du feu Capitaine devenait par cela même suspect. Bref, les

volontaires s'offraient en foule pour s'en aller à cheval prévenir le

docteur Livesey, dans la direction opposée à l'_Amiral-Benbow_, mais

pas un ne consentait à venir avec nous défendre l'auberge.

On dit que la lâcheté est contagieuse. Mais, d'autre part, la

discussion relève souvent les courages. C'est précisément ce qui arriva

à ma mère. Quand chacun eut donné son avis, elle prit la parole. Rien

ne pouvait l'empêcher, dit-elle, de tenter un effort pour sauver

l'argent qui appartenait à son fils orphelin.

«Si nul de vous n'ose venir à notre aide, dit-elle, Jim et moi nous

irons tout seuls. Oui, nous retournerons chez nous, comme nous sommes

venus, et nous nous passerons de vous, poules mouillées que vous

êtes!... Nous ouvrirons le coffre, dussions-nous payer ce devoir de

notre vie. Tout ce que je vous demande, mistress Crowley, c'est de

nous prêter le sac que je vois là, pour emporter l'argent qui nous

appartient légitimement.»

Je déclarai, bien entendu, que j'étais prêt à escorter ma mère, et,

bien entendu aussi, on poussa les hauts cris sur notre témérité.

Mais n'empêche que pas un seul homme n'eut le courage de partir avec

nous. On consentit seulement à me prêter un pistolet chargé, en cas

d'attaque, et on promit de nous tenir des chevaux tout sellés, pour

notre retour, en cas de poursuite. En outre, il fut convenu qu'un gars

serait immédiatement envoyé au docteur Livesey pour demander l'appui de

la force armée.

L'île au trésor · 第 1 / 16 段