COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIEME TRIMESTRES DE 1843.

(Suite.--Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 346 et 394; t. III, p. 26.)

VII.--Physique du globe.

_Sur la différence de niveau entre la mer Caspienne et la mer d'Azow_,

par M. Hommaire de Hell.--Depuis longtemps les savants se sont occupés

de mesurer le niveau relatif de la mer Caspienne et de la mer Noire. On

conçoit, en effet, combien il serait intéressant pour la physique du

globe de savoir si la mer Caspienne occupe une _dépression_ de la croûte

terrestre, de façon que son fond soit plus bas que celui de la mer

Noire, ou bien si le fond des deux mers est à peu près également

distants du centre de la terre. On a d'abord cherché à savoir si le

niveau de l'eau était le même dans les deux mers. En 1812, MM. Parrot et

Engelhardt trouvèrent, à l'aide d'un nivellement barométrique exécuté

rapidement entre les deux mers, que leur différence de niveau était de

107 mètres. Ce résultat fut accueilli avec doute dans le monde

scientifique. En 1839, MM. Fuss, Sabler et Savitsch employèrent une

méthode rigoureuse, celle des distances zénithales. Ils annoncèrent

d'abord avoir trouvé une différence de niveau de 55m, 70, puis de 25

mètres. Ces incertitudes étaient dues à la difficulté de tenir compte

des réfractions terrestres, qui sont considérables dans les steppes de

la Russie, où l'on observe presque toujours des effets de mirage. M.

Hommaire de Hell résolut de mettre fin à ces doutes. Il partit d'Odessa,

à la fin de 1838, pour faire un nivellement géodésique en profitant des

crues du Don qui inondent la plaine jusqu'à cent kilomètres de

l'embouchure. Cette première exploration préparatoire fut poussée

jusqu'à l'embouchure du Manitch dans le Don. L'année suivante, ce

courageux voyageur arriva, à travers ces contrées désertes et

dangereuses, à l'embouchure de la Koumo dans la Caspienne. Là

commencèrent ses travaux. Muni d'un niveau à bulle d'air, il nivela

toute la contrée intermédiaire entre la mer d'Azow et la Caspienne. Ses

stations étaient distantes de 150 à 500 mètres. Le résultat général

qu'il obtint fut que le niveau de la Caspienne est à 18m,3 au-dessous de

celui de la mer Noire. Cette différence de niveau tient uniquement,

suivant M. de Hell, à une diminution dans le volume des eaux des

affluents de la Caspienne, le Volga, l'Oural et l'Emba. Autrefois,

dit-il, les barques à sel destinées à la Sibérie chargeaient trois

millions de kilogrammes; elles n'en prennent plus que la moitié. Du

temps de Pierre le grand, on construisait à Kasan des bâtiments de

guerre pour la flotte de la mer Caspienne; de pareils travaux sont

impossibles aujourd'hui; les chantiers de construction sont à Astrakan.

C'est au déboisement de l'Oural qu'on doit attribuer cette diminution

dans le régime des fleuves. Ajoutez à cela que des vents violents de

l'est portent l'eau de la Caspienne jusqu'à une grande distance dans

l'intérieur des terres, et que pendant l'été son évaporation est des

plus actives. Toutes ces causes réunies ont fait baisser son niveau et

ont opéré sa séparation de la Méditerranée. Le pays intermédiaire entre

ces deux mers est une plaine parsemée de lacs salés, et le point de

partage n'est qu'à au-dessus de la mer d'Azow. Ainsi donc il est

très-probable que la surface seule des deux mers présente une différence

de niveau, et que la Caspienne n'occupe point une dépression du

sphéroïde terrestre.

_De la limite des neiges éternelles_, par M. Agassiz.--Déterminer à

quelle hauteur on trouve des champs de neige qui ne fondent pas pendant

l'été, est une question difficile à résoudre en théorie et en pratique.

En effet, l'exposition, la pente, la couleur, la nature du terrain, sont

autant de circonstances qui favorisent ou empêchent la fusion des

neiges. M. Agassiz, qui a si souvent habité et parcouru les hautes

Alpes, a cherché à trouver un caractère qui permît de fixer

rigoureusement la ligne des neiges éternelles. Il y est parvenu en

étudiant le mode de structure des glaciers à leur partie supérieure, où

ils se terminent par des champs de neige poudreuse. Ces champs offrent

très-peu de crevasses; mais là où elles existent on reconnaît très-bien

les différentes couches qui correspondent chacune à la neige tombée dans

le cours d'une année; or, la surface des champs de neige étant la face

extérieure de la dernière couche annuelle, il est évident que le bord

inférieur de cette couche, telle qu'elle est circonscrite par l'effet de

la fonte, sera la limite exacte des neiges éternelles sur un point

donné. Toutes ces couches de neige successives forment des bandes

superposées l'une à l'autre comme les tuiles d'un toit, parce que les

couches de neige des années précédentes se sont avancées vers la plaine

par suite de la progression du glacier. On les voit très-bien en

s'élevant au-dessus des bords du champ de glaces. La ligne des neiges

éternelles est donc exactement indiquée par le contour inférieur de la

couche superficielle des neiges tombées dans le cours de l'hiver

précédent.

_Volcan du Taal, en Chine. Lettre de M. Delamarche, ingénieur

hydrographe_.--Le volcan se trouve dans la presqu'île de Bong-Bong. Le

cratère est circulaire, de 2,860 mètres de diamètre environ. La paroi

inférieure est presque verticale, sa hauteur de 75 mètres environ. Au

fond de ce cratère, une seconde enceinte montueuse s'élève au cinquième

environ de la profondeur totale; elle enferme la moitié du terrain;

l'autre est unie et en partie occupée par un lac jaunâtre en ébullition.

Entre ce lac et l'enceinte intérieure sont des bouches volcaniques qui

forment de petits monticules coniques. Le plus remarquable d'entre eux

est régulier, et une fumée blanche et sulfureuse s'échappe de sa bouche.

Jamais il n'y a de flammes ni d'éruption. Sauf les dimensions, ce

cratère ressemble singulièrement à celui du Vésuve, dont

_l'Illustration_ a donné la coupe dans son numéro du 21 février.

A propos de cette communication, M. Edie de Beaumont fait remarquer que

ce cratère rappelle de la manière la plus frappante les formes des

montagnes annulaires de la lune, telles qu'elle sont figurées sur les

belles cartes de MM. Lohrmann, Beer et Maedler. Ces cirques mit un

diamètre qui atteint quelquefois jusqu'à 90 000 mètres; mais il y en a

de plus petits. Si l'on compare les cirques terrestres aux cirques

lunaires, on trouve pour les extrêmes les nombres suivants:

Diamètres:

TERRE LUNE.

Cratère du Mosenberg

(Erfel)... 200m a Ptolémée. 2,190m

Lagune de Bong-Bong

dans laquelle est le

volcan de Taal... 16,500m Tycho 91,000m

Il existe même sur l'îlot de Ceylan un cirque de 70,000 mètres de

diamètre; mais sa mesure et sa ressemblance avec un cratère étant moins

bien constatées, nous avons préféré citer le volcan de Taal.

_Notes historiques sut les tremblements de terre_, par M. Percy.

L'auteur travaille depuis longtemps à un catalogue général des

tremblements de terre; il extrait de son ouvrage la liste de ceux qui

ont été ressentis aux Antilles. En voici le résumé par siècle: dans le

dix-septième, 9; dans le dix-huitième, 13; dans le dix-neuvième, 108; en

tout, 160. Il ne faudrait pas se hâter de conclure, ainsi que l'auteur

le fait judicieusement remarquer, que les tremblements de terre

deviennent de plus en plus fréquents: seulement on les note avec plus de

soin, surtout depuis la paix. Il faut donc se borner, pour le moment, à

enregistrer les nombres sans en tirer encore aucune conclusion

prématurée. Un tremblement de terre dans les Antilles consiste rarement

en une seule secousse; ce sont, au contraire, de nombreuses secousses

qui se succèdent à des intervalles plus ou moins rapprochés. Ainsi il

résulte des documents envoyés à l'Académie, par M. le ministre de la

marine, que, du 8 février 1813, à 10 heures 49 minutes du matin, heure à

laquelle la ville fut détruite, jusqu'au 31 mai, il y eut 90 secousses

fortes ou faibles.

M. Percy s'est occupé de savoir quel était le mode de distribution des

926 tremblements de terre dans les différents mois des années comprises

cuire 1801 et 1843. Voici ses résultats;

Janvier, 99. Juillet, 74.

Février, 100. Août, 78.

Mars, 92. Septembre, 72.

Avril, 59. Octobre, 92.

Mai, 55. Novembre, 60.

Juin, 55. Décembre, 78.

En se bornant à l'Europe, il trouve encore que c'est pendant l'hiver que

les tremblements de terre sont les plus fréquents. L'auteur examine

ensuite la direction des tremblements de terre, leur simultanéité à de

grandes distances, les phénomènes météorologiques qui les ont

accompagnés; ses conclusions sont les suivantes:

1º La cause des tremblements de terre, quelle qu'elle soit, se trouve à

de très-grandes profondeurs dans l'intérieur du globe;

2º Elle n'est pas unique, ou au moins elle ne manifeste pas un mode

d'action toujours identique, soit par rapport au temps, soit par rapport

aux lieux, soit même relativement à ses effets;

3º Les effets des tremblements de terre ne sont pas toujours uniquement

dynamiques;

4° Ils sont quelquefois accompagnés de phénomènes chimiques, électriques

ou électro-chimiques, lesquels, en général, ne peuvent être considérés

comme cause des commotions souterraines;

5° Les commotions, enfin, donnent souvent lieu à des dégagements de gaz

ou d'autres fluides, lesquels paraissent produire, dans certaines

circonstances, des phénomènes météorologiques, soit de lumière, soit

d'un autre genre, par exemple, de chaleur ou de vapeur d'eau.

_Température des eaux fournies par le puits artésien de Neu Salzwerk, en

Westphalie_, par M. de Humboldt.--Ce puits a été percé dans le but de

rechercher une couche de sel gemme. Il traverse le Keuper et le Lias, et

a été poussé jusqu'à la profondeur de 644 mètres, ou 562 mètres au

dessous du niveau de la mer. Les températures obtenues sont les

suivantes;

PROFONDEUR. TEMPÉRATURE.

A 301 mètres, 21,5 C.

315 22,9

327 27,5

622 31,2

644 34,9

Le puits de Grenelle a donné à MM. Arago et Walferdin un accroissement

d'un degré pour 32 mètres. Le trou de sonde du Neu-Salzwerk donne 29m,

2. A Pregny, près Genève, M. de la Rive avait trouvé 29m,6. On voit que

ces résultats concordent suffisamment. Leurs différences s'expliquent

par la nature du sol, son élévation au-dessus de la mer, la température

du lieu et les thermomètres mis en usage.

VIII--Météorologie.

_Mémoire sur l'hygrométrie_, par M. Blondeau de Carolles.--L'auteur

annonce avoir construit un hygromètre dont il ne donne pas lu

description; puis il dit avoir été conduit, par l'observation, à une loi

qu'il formule de la manière suivante: «La marche de l'humidité de l'air

varie en sens inverse de la marche du soleil; à mesure que cet astre

s'élève sur l'horizon, l'humidité diminue; elle augmente, au contraire,

à mesure qu'il s'abaisse: le minimum a lieu exactement à midi, le

maximum à minuit.» L'auteur aurait du ajouter s'il entend par humidité

la quantité de vapeur d'eau contenue dans l'air à une certaine

température, comparée à celle qui est nécessaire pour le saturer

(_humidité relative_), ou bien s'il s'agit de la quantité absolue de

vapeur d'eau que l'air contient (_humidité absolue_). S'il applique sa

loi à l'humidité relative, sa loi n'est pas exacte. En effet, une série

de huit ans, faite à Halle par M. Kaemtz, fait voir que le maximum de

l'humidité relative est le matin avant le lever du soleil, le minimum

dans l'après-midi à une heure variable, suivant les saisons. Les séries

de MM. Neuber à Apenrade et Kupffer à Pétersbourg confirment pleinement

ce résultat, qui s'explique beaucoup mieux par les influences

calorifiques du soleil que celui de M. Blondeau de Carolles(1). Si les

choses se passaient comme le dit cet auteur, il faudrait chercher

ailleurs la cause des variations de l'humidité.

[Note 1: _Voyez_ Kaemtz, _Cours complet de Météorologie_, p. 80.]

Le même physicien a étudié les lois de la tension de la vapeur entre 7º

et 10º centigrades; il a trouvé que les nombres de Dalton étaient trop

forts. Ce résultat est exact, mais il n'est pas nouveau. En effet, pour

la tension de la vapeur d'eau à zéro. Dalton avait trouvé 5mm,04;

Kaemtz, seulement 4mm,58; M. Riot, 3mm,90; Egen, 5mm,06; August, 4mm,67;

et enfin M. Lamé, 5mm,0.

Il m'a toujours semblé qu'avant de communiquer des résultats à

l'Académie, il faudrait s'enquérir s'ils sont réellement neufs et bien

établis. Ceux-ci n'ont nullement ce caractère, car la loi de la

variation diurne de l'humidité est déduite de quelques mois seulement,

espace de temps tout à fait insuffisant pour la mettre en évidence; et

le second résultat était connu depuis longtemps.

_Faits pour servir à la théorie de la grêle_, par M. Fournet.--Quelles

sont les causes qui font que les gouttes de pluie se congèlent, tantôt

sous forme de grêle, tantôt sous celle de neige ou de grésil? C'est une

question que la météorologie n'a pas encore résolue. Le fait rapporté

par M. Fournet est donc très-important. Le 6 août 1842, un nuage

s'étendit sur tout le pays qui environne la commune de Clichy; il

donnait de la grêle par sa partie moyenne et de la neige par ses

extrémités; les habitants entendirent en même temps une espèce de

mugissement, inexplicable par tout autre cause que par un bruit

particulier provenant du nuage. Un bruit analogue a déjà été signalé par

beaucoup de savants, et entre autres par M. Peltier.

_Note sur le coup de tonnerre qui a frappé la cathédrale de Strasbourg

le 10 juillet 1843_.--Une économie mal entendue s'était toujours opposée

à ce que la tour de la cathédrale de Strasbourg fût préservée de la

foudre par un paratonnerre. Le 14 août 1833, vers quatre heures du soir,

la tour fut foudroyée trois fois pendant un violent orage. Le troisième

coup l'illumina presque tout entière. Le plomb, le fer, le cuivre, le

mortier, le grès lui-même furent brûlés ou fondus en plusieurs endroits;

les marteaux furent soudés à quelques cloches, et l'on eut beaucoup de

peine à les détacher; des pierres furent lancées dans la rue, et la

réparation du dégât s'éleva à plusieurs milliers de francs.

Alors on se décida à lever un paratonnerre avec quatre conducteurs

communiquant entre eux, dont l'un passe derrière la boutique d'un

ferblantier pour se rendre dans un puits ainsi que les autres. Les frais

de l'établissement s'élevèrent à 15,000 fr.; mais les dégâts causés

auparavant par la foudre étant environ de 1,000 fr. par an, on peut les

considérer comme peu importants. Le 10 juillet 1843, un violent orage

éclate sur la ville, une traînée lumineuse sillonne le conducteur et

pénètre dans la boutique du ferblantier par la porte qui donne sur la

place, éclate en une grande flamme contre des barres de fer placées

contre le mur sans blesser aucune des sept personnes réunies dans

l'atelier. Cette déviation du fluide s'explique par la présence d'un tas

de débris de fer et de plomb qu'on avait accumulés au pied de la tour

dans le voisinage du conducteur. Les conducteurs ne présentaient point

de trace du passage de la foudre; mais le cône de platine formant la

pointe du paratonnerre était fondu sur une longueur de 5 ou 6mm. M.

Finck a vu le second éclair arriver horizontalement, et se recourber

pour atteindre la pointe du paratonnerre; les zigzags de la ligne

lumineuse étaient peu prononcés; elle avait environ 50 mètres de long.

Dans la même séance, M. Fiedler présente à l'Académie un de ces tubes

appelés _fulgurites_ que forme la foudre en traversant les sables

siliceux. Elle les fond sur son passage, et forme ainsi un étui souvent

fort long et même ramifié. Voici comment ce tube fulminaire a été

découvert. Le 13 juin 1841, un orage qui remontait le cours de l'Elbe

passait sur les collines de sable recouvertes de vignes qui existent sur

la rive droite du fleuve, à une heure de Dresde, près du village de

Luschwny, lorsqu'un coup de foudre tomba dans la vigne appelée _der

Koermsche Weinberg_. On courut vers le haut de la colline, croyant que

la foudre avait atteint le pavillon où Schiller écrivit son _Dom

Carlos_. Mais, à cinquante pas du bâtiment, ou vit un échalas fendu qui

indiquait le lieu où la foudre avait frappé. En suivant la trace au pied

de l'échalas. M. Fiedler vit que le fulgurite s'enfonçait dans la terre

sous une inclinaison de 66 degrés. La foudre avait rencontré quelques

racines de prunier qu'elle avait enveloppées dans la masse de sable

fondu, mais elle ne suivit point la direction de ces racines. Ces

racines sont noircies seulement dans la partie embrassée par le tube. A

un mètre de la partie supérieure, le fulgurite se divise en trois

branches longues de 65 centimètres environ. M. Berthier ayant analysé le

sable, l'a trouvé composé de silice, d'alumine, d'oxyde de fer et de

carbonate de chaux.

Une lettre M. Leps, lieutenant de vaisseau commandant _la Vigie_, nous

fournit l'occasion de mentionner un effet encore plus curieux de la

foudre. Le navire fut foudroyé le 1er mai 1843. Aucun accident n'eut

lieu à bord; seulement l'extrémité du paratonnerre fut fondue, et tous

les instruments en fer, couteaux, sabres, fusils, barre du gouvernail,

étaient aimantés dans toute l'étendue du navire. Les boussoles n'étaient

plus d'accord entre elles; leurs azimuts différaient de 25 à 45 degrés.

Ayant relevé deux points de la côte l'un par l'autre, M. Leps trouva une

erreur de 5 degrés en se servant d'une boussole qui était d'accord avec

le compas de route. Un compas donné à M. Leps par M. Baudin, qu'il

rencontra à l'île du Prince, était aussi très-fortement influencé dans

toutes les parties du navire, sauf le centre de l'arrière. Il est donc

évident que tout le fer du bâtiment avait été aimanté. Ces faits doivent

être connus des officiels de marine; leur ignorance pourrait causer la

perte du bâtiment dans le voisinage des côtes.

_Notice sur les quantités de pluie à la Rochelle, de 1792 à 1842_, par

M. Fleuriau de Bellevue.--Il tombe annuellement, à la Rochelle, 656

millimètres d'eau qui sont distribués dans les diverses saisons de la

manière suivante.

Hiver 175 millimètres.

Printemps. 132.

Été. 126.

Automne. 223.

Le nombre moyen des jours de pluie est de 139. M Fleuriau remarque que

dans les dix dernières années, il est tombé, annuellement, en moyenne,

96 millimètres d'eau de plus que dans les quarante-deux antérieures. Cet

accroissement porte surtout sur le mois de septembre. Malheureusement la

quantité de pluie est un élément si vairiable, qu'il faut opérer sur un

très-grand nombre d'années avant de pouvoir conclure à un changement

dans le régime des pluies d'une contrée.

Petites industries en plein vent.

(Voir t. Il, p. 314 et 373.)

Si le hasard vous conduit un matin dans le quartier des halles, et qu'il

vous faille traverser, nous ne dirons pas à pied sec, le marché des

Innocents, sur son tapis d'herbages et de légumes, au milieu de ce chaos

confus et assourdissant, de ces mille bruits divers que forment les cris

des marchandes, les glapissements des commères, les plaintes des

chalands les disputes échevelées, les querelles criardes, les holà des

sergents de ville, les pas et les clameurs de la foule; au milieu,

au-dessus de cette immense voix formée de dix mille voix, vous entendrez

s'élever le cri perçant de la petite industrie errante. A Dieu ne plaise

que nous voulions comprendre, sous la modeste dénomination de notre

titre, les gros bonnets du commerce des halles! ces dames sont bien trop

riches et trop patentées pour figurer dans cet humble panorama du

commerce microscopique dont nous essayons d'esquisser les pittoresques

physionomies. Mais, ainsi que, dans un ordre plus élevé, une charge

d'agent de change se divise, se subdivise en demie, en quart, en

huitième, en trente deuxième d'agent de change, de même la grande

spécialité de la marchande de denrées se dédouble, se fractionne en

subdivisions infiniment petites. Les pauvres gens qui n'ont pas, comme

elle, des capitaux considérables à lancer dans de vastes spéculations

sur les produits de nos campagnes, lui achètent de petites parts de

leurs marchandises, quelques bottes de légumes, quelques mesures de

pommes de terre, quelques poignées d'herbages; puis ce modeste fonds de

commerce, étalé sur un éventaire, ou même sur le pavé de la chaussée,

sur la dalle du trottoir, est partagé en cinq ou six lots offerts à

grands cris pour un sou, pour deux liards, pour un liard!

Puis vous voyez circuler, au milieu de cette foule agitée, bruyante,

affairée, des nuées de petites industries parasites; ici, c'est la

marchande de lacets à deux sous; elle élève au-dessus de cette mer

houleuse une sorte de vergue, d'où pendent comme des cordages ses lacets

balancés par le vent; plus loin, c'est la marchande de bonnets à

dix-sept sous, qui vient tenter la coquetterie et la fidélité des

cuisinières attirées au marché; voici encore une autre industrielle, qui

vend du matin au soir son dernier foulard à quarante-cinq centimes; son

magasin est caché sous son tablier; quand le dernier foulard est vendu,

il en sort un autre dernier, puis encore un dernier, puis toujours un

dernier. Cet éternel dernier se renouvelle ainsi tout le long du jour,

tout le long de l'année: c'est le foulard phénix; c'est la parodie des

cinq sous du Juif errant.--A propos de Juif errant et de sa célèbre

complainte, entendez-vous par ici, au centre de ce groupe de

cordons-bleus, la voix piaillante de la marchande de chansons? l'aigre

crin-crin de son mari accompagne à grands coups d'archet ses modulations

peu harmonieuses; elle chante la complainte nouvelle et la chanson

populaire; elle a chanté dans son jeune âge la complainte de Fualdès,

celle de Papavoine; plus tard, celles de Lacenaire et du drame du

glandier; elle a chanté jusqu'à complet enrouement les fameux _chinq

chous_ de la Grâce de Dieu; puis est venue la ronde de _Paris la nuit_;

aujourd'hui la pauvre prima-donna s'égosille sur la complainte de

Poulmann et sur la chanson des _Bohémiens de Paris_: demain, son

répertoire s'enrichira de quelque romances de circonstance sur le drame

des _Mystères de Paris_.--Les dilettante en bonnets et en marmottes

apprennent, tant bien que mal, l'air de la chanson et de la complainte;

et, quand l'air est retenu, il faut bien acheter les paroles. Ce n'est

pas cher; un sou, ou deux sous le cahier, Bah! on comptera deux sous de

plus sur les provisions: ça fera quatre sous avec le lacet, treize sous

avec le foulard, un franc cinquante centimes avec le bonnet. A la bonne

heure, voilà un compte rond! Ou dira à madame que les légumes sont hors

de prix, que la volaille est à la hausse, que le poisson est

inabordable! Pourquoi donc est faite l'anse du panier, si ce n'est pour

danser?

Mais, de peur de s'embrouiller dans ses comptes ainsi compliqués, la

cuisinière, dont le cabas trop léger s'est livré à cette danse

clandestine, va trouver, aux alentours du marché, le Barème de

l'endroit, l'écrivain public, sa Providence; l'écrivain public, type

rare et effacé, qui s'abîme et se perd de jour en jour dans les flots de

l'instruction populaire: pauvre industriel d'un autre siècle, dont

l'industrie aux abois lutte en désespérée, du bec de sa plume émoussée

contre la plume de fer de nos écoles mutuelles! Hélas! il n'est plus que

l'ombre de lui-même, ses beaux jours sont passés avec les jours

d'ignorance! Il voit son soleil pâlir, s'éclipser, éteindre un à un ses

rayons, ainsi que sa vieille perruque rousse perd un à un ses derniers

cheveux! Son échoppe, ébranlée, disloquée, ouverte à tous les vents par

la grêle, les accidents et la misère, n'abrite plus ses doigts

engourdis. Il n'est plus le confident discret des naïves amours de la

jeune villageoise, du conscrit dépaysé, de la folle grisette; il n'est

plus leur secrétaire intime; le conscrit, l'ouvrière, la petite paysanne,

n'ont plus besoin de ses services: ils griffonnent eux-mêmes leurs

sentiments, leurs confidences et leurs peines de coeur sur beau papier

Weynen, martyr résigné de leurs fautes d'orthographe; et désormais dans

leur correspondance, cet exorde obligé, _Je mets la main à la plume_,

est devenu une vérité.

Seul, le vénérable vétéran de la calligraphie ne met plus la main à la

plume; sa plume, lentement, méthodiquement taillée dans les longs

loisirs de la solitude, reste accrochée derrière sa grande oreille

jaune, dans l'attitude d'un repos humiliant, c'est à peine si elle se

dérange quelquefois, aux heures du marché, de cette position oisive pour

tracer quelques chiffres menteurs sur le livre des dépenses de la

cuisinière infidèle; pour écrire, par exemple;--Petit pain d'un sou pour

madame; deux sous. Triste rôle, d'un triste produit pour la bourse du

pauvre écrivain, et qui n'est pas sans remords pour son humble

conscience, ni sans amertume pour sa dignité d'homme de lettres! Si les

choses continuent ainsi pour lui, et cela n'est pas douteux, un avenir

terrible se prépare pour ce malheureux industriel; faute d'occasions

pour exercer sa main et sa plume, l'écrivain public finira par ne plus

savoir écrire.

Aux abords du marché, vous rencontrerez encore deux variétés assez

originales du genre qui nous occupe: nous voulons parler du marchand de

crimes et du formidable destructeur des habitants de Montfaucon, le

marchand de mort aux rats.

Le marchand de _crimes et d'accidents_ débite au prix fixe d'un sou la

relation de tous les événements tragiques que rapportent chaque matin

les journaux judiciaires; les assassinats, les empoisonnements, les

suicides, les exécutions capitales, les grands procès de la cour

d'assises, sont annoncés à grands cris par cet oiseau de malheur Dans

les occasions les plus marquantes, quand la catastrophe en vaut la

peine, quand le procès offre un intérêt puissant, la relation imprimée

ou, pour la nommer de son nom technique _le canard_ est illustré d'une

gravure sur bois représentant la principale scène du récit, ou bien les

portraits véritables des criminels. Nous nous rappelons, à ce sujet, un

fait qui peut donner une juste idée de l'authenticité de ces

ressemblances. Lors du procès des soixante-dix-neuf voleurs, jugé il y a

quelques années par la cour d'assises de Paris, les marchands de crimes

vendirent dans les rues de la capitale un résumé de l'acte d'accusation

et de l'arrêt rendu contre les coupables. Ce canard était orné des

portraits des cinq principaux accusés; au premier coup d'oeil que nous

jetâmes sur ces grossières gravures, nous fûmes d'abord étonné du

trouver à ces profonds scélérats les figures les plus honnêtes et les

plus recommandables; le système de Lavater était complètement démenti:

mais, en examinant avec plus d'attention ces portraits véridiques, nous

reconnûmes, avec une stupéfaction extrême, que le chef de la bande et

les quatre forcenés ses complices n'étaient autres que MM. de

Chateaubriand, Béranger, Berryer, de Lamartine et Lafayette.

Lecteurs de _l'Illustration_, méfiez-vous des illustrations du canard!

Le marchand de crimes se purifie parfois de sa sinistre spécialité en

criant le bulletin d'une victoire, d'un beau fait d'armes de nos soldats

d'Afrique, tel que la défense héroïque des cent vingt braves de

Mazagran; mais, par les moeurs pacifiques du système qui nous régit, le

marchand de crimes ne trouve pas souvent de ces belles occasions-là. Les

bulletins de victoire sont rares, en revanche les crimes sont nombreux!

Le marchand de mort aux rats crie moins fort, mais s'aperçoit de plus

loin que son confrère ou industrie. A l'instar de la marchande de

lacets, il porte devant lui, comme un drapeau, une très-longue perche au

haut de laquelle pendent les dépouilles mortelles de ses tristes

victimes. Les chats le regardent passer d'un air de convoitise. N'allez

pas croire pourtant que ce concurrent de la race féline n'ait d'autres

moyens de destruction contre ses ennemis les rats que le supplice de la

pendaison: ceci est tout simplement un supplice posthume, et cette suite

de gibet qu'il promène ainsi dans les rues n'est autre chose que son

enseigne: le brave homme n'use pas non plus du poison, arme lâche et

dangereuse, plus dangereuse que les rats eux-mêmes! Le procédé

destructeur du tueur du rats est tout classiquement la souricière, le

piège à ressort strangulant, ou bien le piège à bascule, qui tombe

derrière le prisonnier sans lui ôter la vie, mais qui le retient dans

les horreurs de la captivité et dans la terrible incertitude de sa

destinée prochaine.

Le marchand de mort aux rats est lui-même aujourd'hui dans une

perplexité fort grande. Son industrie est aujourd'hui menacée par deux

concurrents redoutables. Il a appris qu'une société en commandite pour

la destruction de tous les rats du royaume venait de se former à Paris,

avec un capital social de 300,000 francs. Si cette compagnie remplit son

but, si elle détruit tous les rats de France, et qu'un cordon sanitaire

formé d'une armée de chats défende les frontières contre une invasion de

rats étrangers, que deviendra le pauvre marchand avec ses souricières?

Les vendra-t-il pour prendre des alouettes ou des hannetons? Son avenir

l'inquiète beaucoup.

Mais ce n'est pas tout; il a entendu parler aussi du fameux chien

anglais Billy, qui étrangle cent rats en dix minutes quarante trois

secondes. On lui a dit que Billy comptait faire des élèves et avait

promis d'en envoyer quelques-uns sur le continent, en signe d'entente

cordiale. Depuis qu'on lui a parlé de cela, le pauvre homme entend

japper Billy dans tous ses rêves. Il est fort triste.

Une autre industrie menacée par les progrès du siècle, c'est celle du

savetier. Ce n'est pas que les chaussures plus ou moins perfectionnées,

plus ou moins _pédophiles_ qu'on fabrique aujourd'hui soient de

meilleure qualité que celles d'autrefois, au contraire: mais elles

coûtent moins cher, et l'ouvrier quelque peu élégant, la grisette

toujours un peu coquette, aiment mieux remplacer une botte usée, un

brodequin éculé que de les confier aux disgracieuses réparations du

savetier du coin. Après tout, le savetier est philosophe, il prend son

mal en patience, il se drape en Romain dans son tablier de cuir. Blotti

dans sa baraque avec sa pie bavarde et ses vieilles tiges de bottes, il

charme ses loisirs par la lecture des journaux; il commente les débats

la chambre, il critique tel orateur du centre, approuve les

interruptions de l'extrême gauche, réforme le ministère et prédit la

chute prochaine du gouvernement. La vieille commère du quartier, en

descendant le matin de son sixième étage pour venir acheter ses

provisions de lait, de chicorée et de marron, s'informe auprès de lui

des nouvelles du jour et se permet parfois de vouloir calmer ses

opinions par trop avancées. Il tolère la discussion, parce qu'elle lui

fournit l'occasion d'exercer son talent oratoire et d'étaler sa science

politique. Aussi la commère, malgré ses idées modérées, est-elle de ses

amies. Mais il n'en est pas de même du gamin et de l'apprenti du

voisinage; ce sont ses ennemis, ses bêtes noires, et il est juste, de

convenir que ces malins petits diables ne volent pas la profonde

antipathie que leur voue le savetier. Il n'est sorte de niche, de tour

infernal, de satanique malice qu'ils n'inventent chaque jour pour

tourmenter, persécuter, harceler le malheureux industriel.

[Illustration: Les petites Industries du Marché des Innocents.]

[Illustration: Le Marchand de Crimes.]

[Illustration: Le Marchand de Mort aux Rats.]

L'un poursuit sa margot à coups de pierres, cet autre enfonce tout à

coup sa tête dans le carreau de papier de la baraque, pour demander au

bonhomme l'heure qu'il est ou le temps qu'il fait; un autre attache

perfidement un des pans de l'échoppe à l'arriére du cabriolet stationné

tout auprès. Le cabriolet part, arrachant, emportant, entraînant la

frêle baraque, et le savetier et la pie engloutis sous les débris, sous

les vieilles chaussures, aux éclats de rire des petits garnements, aux

jurements impuissants du pauvre industriel, qui croit d'abord à un

tremblement de terre, à un ouragan, à un cataclysme, au choc d'une

comète, ou à toute autre grande perturbation de la nature. Qu'on le

blâme donc après cela d'avoir le gamin en horreur et de l'accueillir à

coups de lanière quand il s'approche un peu trop près de son

établissement. Au demeurant et par suite de toutes ces catastrophes, la

misérable échoppe du savetier, avec ses ais disloqués et mal joints, ses

carreaux de papier percés en vasistas, sa toiture, souvent traînée dans

le ruisseau, est ouverte à toutes les intempéries des saisons et laisse

son hôte mal abrité dans la catégorie grelottante des industriels en

plein vent.

[Illustration: Le Marchand de Marrons.]

[Illustration: L'Écrivain public.]

On en peut dire autant du marchand de marrons, son voisin, mais son

voisin heureux. Quoiqu'il établisse son fourneau et son industrie dans

l'enfoncement d'une porte, il n'en est pas moins exposé aux rafales de

la bise, aux blancs tourbillons de la neige, aux ondées capricieuses de

l'averse: il est vrai qu'il a pour se réchauffer son large brasier

toujours ardent, auprès duquel le petit Savoyard vient dégourdir ses

mains rougies et gonflées par la froidure. Le marchand de marrons a le

coeur bon et compatissant, il laisse le pauvre enfant ranimer ses

membres transis à la chaleur bienfaisante de son fourneau; on le voit

même de temps en temps jeter quelques marrons brûlants dans le bonnet du

petit exilé et lui fournir ainsi un déjeuner réparateur.

On peut ranger aussi parmi les industries en plein vent le marchand de

pastilles du sérail, qui débite ses parfums orientaux sous une porte

cochère de la rue Vivienne; sous quelques autres portes de la même rue

on rencontre encore le marchand de montres à trente-cinq centimes, le

marchand de couteaux à papier, la marchande de mètres; puis, sous le

péristyle du Vaudeville, la papetière en plein vent; puis, à l'angle

oriental de la place de la Bourse, le petit brocanteur marron qui revend

sous la porte, sur les fenêtres, sur le trottoir de l'hôtel Bullion, les

objets divers qu'il vient de se faire adjuger dans les salles

d'enchères.

Puisque nous sommes dans le quartier de la Bourse, nous allons

rencontrer sûrement ce petit homme rouge qui distribue aux passants des

adresses de chapeliers, de bottiers, de tailleurs, etc., etc. Cet nomme

était né bien certainement pour être distributeur d'adresses; quelle

dextérité! quelle prestesse de mouvements! il ne laisse pas passer un

piéton sans lui mettre dans la main ses petits prospectus, et Dieu sait

s'il en passe, et Dieu sait s'il en donne!... Il y a de la vocation, de

l'art, dans cette distribution merveilleuse! Mais les passants

n'apprécient pas à sa juste valeur le talent de cet artiste singulier,

qui est par le fait la personnification moderne de l'antique et

mythologique Renommée, aujourd'hui la déesse de la réclame et de

l'annonce. Il n'a point pris le costume suranné et beaucoup trop léger

de sa devancière aux cent voix, mais il s'est composé un uniforme

spécial et ingénieusement allégorique: le pantalon et le gilet rouge de

ce demi-dieu de la publicité, le forme conique de son chapeau,

recommandent bien mieux que les éclats de la trompette le mérite

éclatant de ses protégés et les qualités pyramidales de leurs

marchandises.

[Illustration: Le Marchand de Dattes.]

[Illustration: Le Savetier.]

[Illustration: Le Distributeur d'imprimés.]

Qui vient passer encore dans notre lanterne magique de la petite

industrie errante? C'est le marchand de mottes à brûler, poussant devant

lui son chantier ambulant; c'est le commissionnaire avec sa veste de

velours et sa plaque de cuivre, serviteur public et universel; tantôt

porte-faix robuste, il porte sur ses crochets tout le mobilier de la

jeune grisette ou du pauvre surnuméraire; tantôt scieur de bois, il

exerce son rude travail sur la voie publique, encombrant le trottoir et

la chaussée des fragments de frêne et de peuplier, sans trop ménager les

jambes des passants, mais réservant toujours fidèlement la plus grosse

huche pour la portière qui lui procure la pratique; il est enfin discret

messager d'amour, et remplit les serviables fonctions du dieu Mercure en

culotte de velours, en casquette et en gros souliers ferrés. Ce

commissionnaire est aujourd'hui en concurrence avec le messager

parisien, autre commissionnaire qui ne diffère de son rival que par son

costume de conducteur d'omnibus, et par sa qualité d'industriel à

couvert.

Sur les boulevards, nous rencontrons encore le marchand de dattes,

honnête indigène faubourien qui se déguise en Turc pour prouver

l'origine orientale, de sa marchandise; puis un autre industriel, chargé

d'une espèce de carquois garni de cannes assorties, poursuit le passant,

lui en met une dans la main, puis tend la sienne en réclamant 17 sous.

Sur cent essais de ce genre, on lui rend quatre-vingt-dix-neuf fois sa

canne. Un étudiant de première année, un apprenti commis de nouveautés,

un jeune poète tragique arrivé, la veille, de Brives-la-Gaillarde, se

laissent de temps en temps séduire par l'appât de ce merveilleux bon

marché! Ils examinent d'un oeil complaisant cet accessoire obligé d'un

négligé fashionable; ils le touchent, le caressent de la main, observent

la tête et le bout... le frappent sur l'asphalte, essaient de faire

plier l'objet en négociation... mais fort souvent, au contraire du

roseau de la fable, l'objet ne plie pas et rompt. «Voilà une canne

vendue: payez les 17 sous, mon petit monsieur... Vous avait-on dit que

la canne pliât?» Là dessus, le petit monsieur, honteux et confus,

débourse la somme et poursuit sa promenade en faisant le beau avec ses

deux fragments de canne dans les deux poches de son tweed indigène.

Voici enfin la cantinière parisienne, non pas celle qui va, les jours de

revue, offrir son rogomme aux fantassins de la garnison, mais la

cantinière de la garde nationale, celle qui parcourt, le soir, les

postes nombreux où nos soldats-citoyens veillent à la sûreté publique,

tandis que leur sûreté conjugale et privée est laissée à la grâce de

Dieu! La cantinière nationale verse à l'époux jaloux l'oubli de ses

craintes fâcheuses; au voltigeur tiède pour le service, l'amour de la

patrouille et de la faction nocturne; au loustic de la compagnie, la

verve et le don du calembour. Bref, sa ronde de nuit, assez lucrative,

lui permet de rêver une honorable retraite pour ses vieux jours. Sa

qualité de cuisinière citadine lui ferme les portes des Invalides, mais

elle s'en console aisément en songeant qu'elle pourra, grâce à ses

économies, épouser un tambour citoyen, ou bien acheter un petit fonds de

cabaret à la barrière de la Chopinette.

Bulletin bibliographique.

_Précis d'Histoire d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande_, ou _Histoire du

royaume-uni de la Grande-Bretagne_, depuis les temps les plus reculés

jusqu'à nos jours; par P. ROLAND, auteur de l'_Histoire de France

abrégée_ et de l'_Histoire d'Angleterre_. 1 vol. in-12 de 780

pages.--Paris, 1844. _Firmin Didot_.

L'auteur de ce précis expose ainsi, dans sa préface, la méthode qu'il a

cru devoir adopter:

«La philosophie de l'histoire étant encore loin d'arriver à des

résultats d'une pleine évidence, nous avons dû, dans un ouvrage destiné

à des esprits sans maturité et naïvement crédules, n'user de ses

affirmations qu'avec la plus grande réserve.

«Il nous a semblé que, pour bien comprendre l'Angleterre, pour se rendre

compte de sa vie, il fallait suivre non-seulement son histoire

monarchique, royale pour ainsi dire, telle qu'on a coutume de la faire,

telle que jadis nous l'avons nous-même écrite, mais encore l'histoire

détaillée du chacune des trois grandes divisions de ce pays...

«Voulant faire un livre destiné surtout aux jeunes gens qui

réfléchissent, mais qu'on peut laisser sans inconvénient entre les mains

de leurs soeurs et de leurs plus jeunes frères, nous avons négligé dans

notre récit, avec une attention sévère, mais sans affectation, tout ce

qu'une mère tendre, parlant à sa fille, aurait laissé dans l'ombre.

«Nous avons de plus retranché hardiment cette multitude de faits sans

conséquence et de détails sans intérêt qui encombrent la mémoire sans

éclairer l'intelligence, sans orner l'esprit ni féconder le coeur. Nous

nous sommes de préférence attaché aux époques capitales et aux traits

les plus caractéristiques de chacune de ces époques. Nous avons pris

garde de ne pas sacrifier la connaissance des moeurs au récit des

batailles, ni l'histoire de la nation à la biographie des rois. Nous

avons essayé de faire voir l'imite, la continuité de la vie de

l'Angleterre, alors même qu'elle était divisée en nations ennemies, et

de montrer le rapport caché des événements en apparence les plus divers

dans leur succession providentielle. Sans ce l'apport merveilleux,

essentiel à connaître, l'histoire dépouillée de sa vie n'est plus qu'un

froid catalogue de noms plus ou moins sonores, de dates plus ou moins

insignifiantes.»

Le programme si sagement conçu, l'auteur du _Précis d'Histoire

d'Angleterre_ l'a rempli avec un zèle et un talent qui dénotent un

esprit vraiment supérieur. Les documents dont il s'est servi, il les a

puisés aux sources les plus nouvelles et les plus dignes de foi. Enfin

le style de cette savante compilation se fait toujours remarquer par sa

clarté, sa précision et son élégante simplicité. Toutes ces qualités

réunies ne sont-elles pas suffisantes pour assurer à son ouvrage un

succès populaire, et devons-nous craindre de nous tromper en lui

prédisant que son _Précis_, adopte par l'Université, servira plus que

tout autre livre de ce genre, à enseigner et à apprendre l'histoire

d'Angleterre à la jeune génération que ces dernières années ont vue

naître.

_Voyage dans l'Inde et dans le golfe Persique, par l'Égypte et la mer

Rouge_; par V. FONTANIER, ancien élève de l'École Normale, vice-consul

de France à Bassora. Première partie 1 vol. in-8.--Paris, 1844.

_Paulin_, 7 fr. 50.

En 1834, M. V. Fontanier reçut l'ordre de se rendre dans le golfe

Persique, afin de transmettre au gouvernement les renseignements qui lui

étaient nécessaires sur les provinces méridionales de la Perse et de la

Turquie. A cette époque on se préoccupait vivement des tentatives des

Anglais pour s'ouvrir par la mer Rouge ou par la Syrie des

communications plus promptes avec l'Inde. Déjà ils avaient envoyé de

Bombay à Suez un bateau à vapeur, et le colonel Chesney recevait l'ordre

de tenter la navigation de l'Euphrate. Depuis plusieurs années

consécutives, la peste et le choléra désolaient la Babylonie et le

littoral du golfe Persique; on avait voulu faire pénétrer dans ces

provinces éloignées les innovations introduites par le sultan à

Constantinople. Le vieux roi de Perse était mort, et son petit-fils

venait de lui succéder; l'influence russe se trouvait en lutte, dans ce

royaume, avec l'influence anglaise; on parlait vaguement d'expéditions

contre les possessions britanniques de l'Inde. Enfin on ne connaissait

que bien imparfaitement le commerce du golfe Persique et la position

qu'y avaient prise les Anglais. «Recueillir et transmettre au

gouvernement toutes les données qui pouvaient contribuer à l'éclairer

sur ces questions, tel fut, dit M. V. Fontanier, le programme que je

présentai moi-même de ma mission, et qu'adopta le ministre des affaires

étrangères. Pour l'exécuter avec plus d'avantages, je me rendis d'abord

à Londres, où j'étudiai les projets de communications avec l'Inde, puis

je devais aller à Bombay par Suez, de Suez à Bassora, et, après un

séjour plus ou moins prolongé, rentrer en France par Constantinople.» Le

plan ne fut suivi qu'en partie: au lieu de traverser la Turquie, M. V.

Fontanier revint dans l'Inde, ou il fit une longue résidence, et il

rentra en France par la route du Cap.

L'ouvrage de M. Fontanier n'est donc pas, comme son titre semble

l'indiquer, une simple relation de voyage dans des pays encore peu

connus; il a une importance plus grande et plus réelle; car, bien qu'il

renferme quelques détails nouveaux sur la géographie du golfe Persique

et sur les moeurs de ses habitants, il s'occupe spécialement de

politique et de commerce. En l'analysant avec tout le soin qu'il mérite,

nous essaierons de faire ressortir les conclusions principales que l'on

peut en tirer.

M. Fontanier s'embarqua à Marseille pour Alexandrie, sur un brick

gréco-ragusain, avec des saint-simoniens qui allaient joindre leur chef

en Égypte. Pleins de ferveur et d'illusions, ses malheureux compagnons

de traversée croyaient trouver la terre promise, et comprenaient peu le

sentiment d'amertume avec lequel il les voyait se lancer au-devant de

vaines déceptions. A peine arrivés, la population en haillons, les

maisons en ruines, la terreur répandue sur tous les visages leur

prouvèrent qu'ils n'avaient pas trouvé un nouvel Eldorado.--Quant à M.

V. Fontanier, il savait à quoi s'en tenir sur l'Égypte et sur

Mehemet-Ali, et il reconnut bientôt qu'il les avait aussi bien jugés de

loin que de près. Il en trace donc un portrait qui ne ressemble en rien

à ceux que des panégyristes intéressés ou ignorants nous montrent avec

tant de complaisance depuis plusieurs années. A l'en croire, Mehemet-Ali

n'est qu'un habile charlatan et un tyran impitoyable, et l'Égypte, le

plus pauvre et le plus malheureux de tous les pays gouvernés par un

souverain absolu.

M. V. Fontanier résida fort peu de temps à Alexandrie et au Caire. Nommé

vice-consul de Bassora, il dut, au mois de février 1833, songer à son

départ pour l'Inde. Comme il ne pouvait quitter la mer Rouge qu'à la

mousson favorable, au lieu de s'embarquer à Suez, il résolut de remonter

le Nil, de voir Thèbes, et de s'embarquer sur le premier navire qu'il

trouverait à Cosséir. Son séjour dans cette petite ville arabe lui

fournit l'occasion de nous donner des renseignements pleins d'intérêt

sur les agents de la Compagnie des Indes et sur la mauvaise organisation

de la marine anglaise. «Chez les Anglais, dit-il, peuple dont la marine

excite à un si haut degré l'envie des autres nations, il est bon de

remarquer que les règlements maritimes sont très-imparfaits. Ils ont

pillé quelques articles de nos belles ordonnances, emprunté quelques

usages aux Hollandais, et ce mélangée indigeste se nomme le code

maritime de la Grande-Bretagne. Quand, passager sur leurs navires, je

lisais leurs règlements, j'observais assez souvent que les cas les plus

vulgaires n'étaient pas prévus; qu'on n'expliquait pas les règles de la

discipline; qu'ordinairement il fallait joindre au texte des

commentaires énonçant quelle était, en certaines circonstances, la

pratique française ou la pratique hollandaise, laissant probablement au

capitaine le choix de suivre l'une ou l'autre. Un des privilèges qui

résultent de cette belle organisation, c'est la faculté donnée au

propriétaire de mettre qui bon lui semble comme capitaine sur son

navire; que la vie des passagers soit en péril, tant pis pour eux; que

le bâtiment se perde, c'est l'affaire des compagnies d'assurance.»

Ces tristes réflexions, M. Fontanier n'eut que trop souvent sujet de les

faire durant sa traversée du Cosséir à Bombay. Le navire portant

pavillon britannique, sur lequel il avait pris passage, était commandé

par un _nucoda_, ou capitaine asiatique, ex-maquignon métamorphosé en

marin, dont l'ignorance et l'inexpérience fabuleuses firent courir

plusieurs fois au _Mahomedié_, ainsi se nommait ce bâtiment, d'imminents

dangers. A la vérité, il était sujet persan, et l'acte de navigation

exige que les navires anglais soient commandés par des Anglais et

appartiennent à des Anglais; sans cela ils ne peuvent montrer le

pavillon britannique. Mais tous ces règlements sont bons pour l'Europe,

et nul n'y songe dans l'Inde. On est bien certain qu'un croiseur anglais

n'arrêtera pas des navires munis de papiers anglais; et, quant à ceux

des autres nations, on ne craint pas qu'ils aient l'extravagance de se

mêler, dans ces parages, de la police des mers. Au-delà du cap de

Bonne-Espérance, une prudence cauteleuse leur est recommandée; les

Anglais seuls ont droit d'agir comme s'ils étaient les grands douaniers

et les grands inquisiteurs de l'univers.

Le pèlerinage de la Mecque avait amené à Cosséir une foule considérable

de pèlerins et d'industriels, dont M. Fontanier étudiait chaque jour les

moeurs et les coutumes. Il en retrouva d'autres à Djedda, où il relâcha.

La ramazan touchait à sa fin; la fête du Courban-baïram allait

commencer, et il vit successivement partir tous les pèlerins. D'abord il

conçut le projet d'aller voir cette cérémonie; mais, bien qu'il parlât

facilement une ou deux des langues nécessaires, il ne pouvait passer

pour un Asiatique, et, comme on met à mort tout chrétien qui est

découvert, il n'ambitionna pas le titre de martyr de la science. Il eut

d'autant moins de regrets de ne pas s'être exposé à ce danger, qu'un

Polonais, devenu mahométan, arriva à Djedda peu de jours après la

cérémonie, et lui en donna tous les détails qu'il a eu le soin de

rapporter dans son chapitre IV.

Le _Mahomedié_ toucha encore à Oneida et à Moka, et cette double relâche

permit à M. Fontanier de recueillir quelques renseignements nouveaux sur

ces deux villes, leur commerce et les coutumes de leurs habitants; sur

la navigation arabe dans la mer Rouge, le café d'Yémen, etc... Enfin il

débarqua à Bombay, non sans avoir couru le risque de faire naufrage sur

les rochers du fanal. M. Fontanier se loue beaucoup de l'hospitalité

anglaise dans l'Inde. Cependant, à Bombay comme à Calcutta, les Français

n'avaient pas encore regagné la confiance que lui avait fait perdre la

publication des lettres de Jacquemont.--M. Fontanier ne parle pas de

Bombay dans cette première partie, car il devait y revenir plus tard, et

il n'eut alors ni le loisir ni les facilités nécessaires pour bien

connaître cette ville. La mousson le retint prisonnier plus longtemps

qu'il ne l'avait prévu. Tout en étudiant l'anglais, en mettant en ordre

ses collections, en recueillant des matériaux précieux, il cherchait à

s'instruire de la situation des pays qu'il était chargé d'observer.

Ainsi il obtint des renseignements curieux sur la Perse et les provinces

méridionales de la Turquie.

En se rendant par mer de Bombay à Bassora, M. Fontanier relâcha

successivement à Bender-Abbaz et Ormuz, dont les ruines attestent encore

l'ancienne prospérité; puis il visita Bouchir, le port le plus important

de la Perse, où il se fait un commerce considérable, la première cité

orientale qu'il ait vue deux fois, et qui, à la seconde visite, ne lui

ait pas paru plus misérable qu'à la première. Durant cette navigation,

ayant reconnu que la traite se faisait dans l'Inde à bord même des

navires anglais, il dénonça _le Mahomedié_, le bâtiment sur lequel il

naviguait, comme ayant porté des esclaves de l'Inde à Bouchir; et il

présenta au gouvernement français ses observations sur la traite qui se

pratiquait journellement soit à Bombay et dans le golfe Persique, soit

sur les navires arabes, soit sur ceux que protégeait le pavillon

britannique. Le capitaine Laplace, commandant de _l'Arthémise_, lui

répondit qu'il se trompait, et que le gouvernement anglais mettait un

grand zèle à la répression de la traite; il lui citait enfin un

capitaine de la marine de l'Inde qui avait été condamné à la déportation

pour avoir acheté des nègres. Or, il faut lire, dans le chapitre VII,

comment ce capitaine, nommé Hawkins, fut, après avoir entendu prononcer

contre lui une condamnation injuste d'ailleurs, déporté à... Londres, où

le roi lui accorda sa grâce et de l'avancement. Des explications

fournies par M Fontanier résulte la preuve évidente que, dans l'Inde, le

traite du droit de visite, si sévèrement appliqué aux navigateurs

français, ne l'est jamais aux bâtiments anglais.

Quand il arriva à Bassora, M. Fontanier ne put se dissimuler combien

cette ville était décliné, depuis l'époque où il y était venu pour la

première fois. «J'avais alors remarqué, dit-il, une certaine élégance

dans les costumes, et une assez grande activité dans le commerce; on

entendait ces cris et ce tumulte particuliers aux ports de mer. Un

silence de mort avait succédé, et nous arrivâmes à la résidence anglaise

sans avoir presque rencontre personne. La, encore, il y avait eu des

changements; car le résident était parti pour habiter Bagdad, par

crainte du climat de Bassora, et aussi par le désir de se rapprocher du

pacha, qui a sur ce pays la suprême autorité. Ainsi, ce palais, ou

plutôt cette espèce de forteresse ou j'avais vu, pour la première fois,

des soldats de l'Inde, ou régnait tant de luxe et de mouvement, tombait

en ruines et était désert. La factorerie française, jolie maison située

un peu au delà, était dans un état plus pitoyable encore; partout on

voyait des murs écroulés, et quelques rares boutiques étaient seules

ouvertes dans un bazar ou la foule se pressait dix années avant. Il est

vrai que la peste et le choléra avaient récemment ravagé la ville; mais

la cause principale de cette décadence était, comme partout en Turquie,

le mode de gouvernement et d'administration.»

La situation des agents français et anglais à Bagdad et à Bassora; les

préjugés qui règnent relativement à la France; la situation de

l'ambassade française à Constantinople; les intrigues des agents

anglais; la protection accordée par la France aux chrétiens, et la

situation des chrétiens de Bagdad et de Bassora, tels sont les

importants sujets que M. Fontanier traite dans les chapitres VIII, IX et

X. On verra, en lisant ces chapitres, pourquoi les Asiatiques regardent

les Anglais comme une race d'hommes supérieurs, l'Angleterre comme le

premier pays du monde, et les autres nations comme des satellites de ce

grand astre, des États auxquels il a imposé des traités ou une

obéissance pareille à celle des rajahs dans l'Inde. Partout l'influence

anglaise s'accroît aux dépens de l'influence française, et cependant

«nos navires, dit M. Fontanier, sont tenus aussi bien qu'aucun de ceux

que les Anglais montrent avec tant d'orgueil dans ces parages; nos

commandants, plus instruits et moins brusques que les leurs, sont, pour

les Asiatiques, d'un commerce plus agréable; et quand nos matelots vont

à terre, leur premier soin n'est pas d'offenser la population par leur

ivrognerie.» Les Anglais étaient tellement puissants à Bassora, lorsque

M. Fontanier y arriva, que nul n'osa lui faire visite sans en avoir

demande permission à un Arménien nommé Agha-Barseigh, qui représentait

le résident de la Compagnie, le colonel Taylor, et qui avait plus

d'autorité réelle que le gouverneur lui-même; mais, à peine installé, M.

Fontanier eut l'habileté et le courage de prouver que le consul du roi

des Français n'était sous la protection de personne et ne reconnaissait

pas de supérieur.

Dans l'opinion de M. Fontanier, une des causes les plus puissantes de

notre influence, non-seulement en Asie, mais dans le monde entier, est

que la France se trouve à la tête du catholicisme. «Je crois aussi,

ajoute-t-il, que lorsque nous affichons à l'étranger les idées

philosophiques et l'indifférence religieuse! nous y perdons de notre

crédit... je crains que l'on ne se soit pas assez préoccupé de cette

question, et qu'on n'ait trop facilement cédé à des difficultés

passagères, à des convenances personnelles, quand on a permis à des non

catholiques de diriger nos affaires avec le saint-siège; quels que

soient leur talent, leur moralité et leur caractère, nous perdons, en

les choisissant, de nos avantages à l'étranger. Ceux qui calomnient

notre politique disent que la religion n'est pour nous qu'un prétexte

d'intrigues; ce reproche n'est pas fondé. La religion est un lien social

comme le sont la nationalité, la langue, l'origine commune. En

protégeant les populations chrétiennes en Orient, le gouvernement

Français n'a jamais fait que remplir un devoir, car elles existaient

avant qu'il y établit des relations. Il n'a pas essayé d'en créer.

L'Angleterre et la Prusse viennent d'agir d'après d'autres principes, en

nommant un évêque à Jérusalem; il n'y a pas là de population

protestante, et l'établissement d'un évêque tend à en former. Cet acte

est une violation des plus manifestes du droit des nations, et il y a

lieu de s'étonner qu'il n'ait été le sujet d'aucune remontrance. Quand

le ministre des affaires étrangères est de la religion dominante, on

peut attribuer son inaction à un sentiment de tolérance; mais, s'il est

protestant, chacun a droit de supposer qu'il a sacrifié l'intérêt

national à ses sentiments religieux; qu'il a été influencé par son zèle

pour le protestantisme plus que par son devoir de citoyen.»

Le gouvernement de Bassora, les officiers de son administration, sa

justice, ses mollahs, ses banquiers, son agriculture, ses produits, son

commerce, ses dattes et ses chevaux, son administration, la nature et le

caractère de ses impôts, la manière de les prélever, ont fourni à M.

Fontanier la matière de trois chapitres remplis de faits aussi nouveaux

que curieux. Le chapitre suivant renferme l'histoire de l'expédition du

colonel Chesney, arrivé à Bassora le 17 juin 1836. Bien que le passage

par Suez ait été adopte, on lira avec un vif intérêt les détails que

donne M. Fontanier sur cette tentative hardie, qui avait pour but

d'établir des communications directes et suivies entre l'Angleterre et

l'Inde par l'Euphrate. Elle restera dans l'histoire des voyages comme un

exemple d'une singulière audace, et aussi comme une preuve de la

ténacité et de la prévoyance du gouvernement britannique.

Le climat de Bassora est très-malsain: la moitié des Européens qui sont

venus s'établir dans cette ville y a succombé, et trois personnes

seulement, de mémoire d'homme, n'ont pas été obligées de fuir après une

courte résidence. La chaleur est telle que l'on passe une grande partie

du jour dans une espèce de cave que l'on nomme _sarrap_. «Là, dit M.

Fontanier, on resterait dans une inaction complète s'il ne fallait

combattre les moustiques qui y cherchent aussi un abri. Le sommeil même

n'est pas permis, car si on repose trop longtemps sur un matelas, il

s'échauffe, et cause une vive irritation. Transpirer et boire de l'eau,

telle serait la seule occupation, s'il n'était d'usage d'y recevoir des

visites. Le soir, la nuit et le malin, la température est fort agréable;

on passe le temps sur les terrasses, où l'on dort.» M. Fontanier, étant

tombe malade à son tour, se vit obligé de changer de résidence. Il se

rendit à Bagdad avec le colonel Chesney, et ce voyage nous a valu un

chapitre sur Asker-Pacha, le gouvernement du Davoud-Pacha, le commerce

et l'industrie de cette ville fameuse, dont la décadence extraordinaire

frappa M. Fontanier. Après un court séjour, les deux voyageurs,

redescendant l'Euphrate avec le bateau à vapeur le _Hugh-Lindsay_,

rentraient à Bassora.

Cependant M. Fontanier avait cru devoir solliciter son rappel. Les

observations sur lesquelles on avait cru devoir appeler son attention

étaient terminées, et il redoutait pour lui-même les dangers du climat;

enfin, la solitude à laquelle il avait été condamné pendant deux années

commençait à lui sembler intolérable. Ce fut avec un vif sentiment de

joie qu'il reçut l'ordre de se rendre à Bagdad. Sa dernière visite fut

pour Sarcoch-Pacha, frère du pacha de Bagdad. Le passage suivant, qui

termine le premier volume, nous dispensera d'insister sur l'état actuel

de l'administration turque: «Je le trouvai dans une grande colère,

dit-il, parce que les gens requis pour remorquer le bateau ne s'étaient

pas encore présentés, et l'eau-de-vie qu'il buvait pour se distraire ne

le calmait pas; il ne parlait de rien moins que d'entrer en ville et de

couper la tête au gouverneur, qu'il accusait du retard. Il était homme à

exécuter sa menace, car il n'avait pas agi autrement avec un muzzelim

qui lui avait refusé environ 800 fr.

Je prolongeai donc ma visite assez longtemps pour qu'il pût s'enivrer

complètement, et alors on le porta dans son bateau; la marée étant

venue, toutes les barques partirent, et la ville se trouva en paix.

Sarcoch-Pacha était d'abord marmiton d'un régiment à Constantinople, et

divertissait ses camarades par son ivrognerie. Le sultan Mahmoud le prit

en amitié pour ce fait, et lui donna un avancement rapide. Ayant voulu

le nommer pacha s'il promettait de ne plus boire, cette condition fut

refusée; le Grand Seigneur, charmé de tant d'héroïsme, le nomma pacha:

en lui permettant de s'enivrer, ce qu'il ne négligea jamais; de là lui

venait son nom de _Sarcoch_ ivrogne: il n'en était pas médiocrement

fier, et me raconta comment on le lui avait donné.»

Pendant les derniers temps de son séjour à Bassora. M. Fontanier fut

témoin de l'expédition qu'Ali-Riza, pacha de Bagdad, entreprit contre

Mohamera, et qui, avec le pillage plus récent de Klerbelah, est le

principal grief de la Perse contre la Porte Ottomane. Personne mieux que

lui n'en connut les motifs et les circonstances, aussi lui a-t-il

consacré un chapitre entier. Cette expédition se termina, comme on sait,

par le sac de Mohamera. Les troupes, dit M. Fontanier, ne rencontrant

point d'obstacles, étaient entrées dans la ville avant que l'ordre en

eût été donné. Chacun s'était mis aussitôt en quête de butin: si l'on a

exagéré le nombre des victimes, je suis certain du moins qu'on n'a pas

pu exagérer le pillage, car tout fut saisi par les soldats, qui

s'emparèrent des femmes et des enfants; quand il n'y eut plus rien à

prendre, le pacha et ses troupes se donnèrent le plaisir de brûler la

ville. Je ne veux point rapporter en détail les horreurs qui furent

commises; mais pour montrer quel sens ces barbares attachent aux

opérations militaires, je rapporterai un fait caractéristique. La ville

avait été prise sans qu'on l'eût attaquée, et un tailleur, ignorant

peut-être un si grand événement, travaillait dans sa boutique. Un des

vainqueurs l'aperçut, se précipita sur lui, le traîna devant le pacha, et

on lui fit administrer une rude bastonnade pour le punir de sa

confiance. «Comment, scélérat! lui disait-on, un vizir se dérange, se

fatigue, vient de Bagdad assiéger et prendre la ville, et tu couds

tranquillement!» On accusait le pacha d'être d'un caractère trop doux;

il aurait dû faire couper la tête au tailleur.»

A peine eut-il paru en France, l'important et curieux ouvrage que nous

venons d'analyser a été traduit en anglais. Nous apprenons que la

traduction paraîtra à Londres sous peu de jours.

[Illustration: Le Bal des Chiens.--Caricature par Cham.--Voir le dernier

numéro de l'_Illustration_, p. 41.]

Inventions nouvelles.

L'Illustration, No. 0056, 23 Mars 1844 · 第 6 / 7 题