Je n'avais pas soupé la veille, je n'avais pas déjeuné le matin, je
marchais sur un sol raboteux et glissant, une bise aigre et perçante me
jetait à la face une timide brume qui me caressait le tour du nez et de
la bouche comme une pluie de fines aiguilles, et je songeais...
Aux jours de la prospérité j'avais plus d'une fois entendu quelque gras
et potelé bourgeois disserter, d'un air sentencieux sur les soucis du
lendemain en savourant sa tasse de moka. Hélas! que sont les soucis du
lendemain auprès de ceux de l'heure présente? Or, c'était le présent qui
pesait sur moi de tout le poids que peuvent ajouter à la charge les
privations du passé: je ne parle pas des craintes de l'avenir: car, à
force de songer creux, j'avais fini par ne plus penser du tout. Je
souffrais et je marchais; les sourcils froncés, la bouche serrée, à
défaut de manteau, m'enveloppant de mes deux bras croisés sur ma
poitrine.
«N'avez-vous jamais fumé?» me demanda tout à coup mon compagnon; car je
n'étais pas seul; à mes côtés boitait un joueur de musette, joyeux
envers et contre tous; joyeux contre la pauvreté, contre la saison,
contre les infirmités, contre les maladies, contre la faim; et dans le
duel qu'à sa naissance il commença avec la vie, ayant toujours eu pour
auxiliaires l'insouciance et la gaieté.
Il répéta si demande, car je n'entendais qu'à demi, et vu ma noire
humeur, ne me sentais nullement disposé à répondre à d'oiseuses
questions.
«Non! dis-je enfin d'un ton bourru.
--Ma foi, tant pis, reprit-il. Je comprends alors: il vous manque un
sens, et c'est pourquoi un rien vous met à bas. Moi aussi, sans ma chère
consolation, je serais tenté de penser que les temps sont rudes, le pain
dur à gagner, le vin frelaté, les amis froids, les foyers tièdes et la
chaume des toits perçé à jours; mais quand ma pipe bien remplie
s'allume, de quoi me plaindrais-je? elle échauffe la saison, l'âtre et
les amis; elle dénoue la bourse du riche, élargit le coeur du pauvre
déride la face du vieillard, et fait rayonner celles des jeunes filles.
Vivent ma pipe et ma musette! vivent ma musette et ma pipe! A travers la
fumée de l'une, à travers les sons du l'autre, je vois et j'entends
toutes choses, et le monde ne perd rien, je vous jure, à prendre mes
deux vieux amis pour truchements. Dans la guirlande ondoyante qui se
déploie autour de ma pipe, je vois peu à peu s'éclairer un foyer
pétillant qu'entourent de gais compagnons nous jasons, dévidant mainte
et mainte histoire du temps passé, du temps présent et des temps qui ne
viendront jamais; la plupart de ces fripons jouent aussi de la musette,
et les diables d'enragés en jouent comme des anges. Ils me régalent des
mélodies du leur cru que je compose pour eux, et, même dans les plus
grandes villes, on n'entendit jamais rien de pareil. Ce sont des airs à
faire danser un juge dans son tribunal, un prêtre sa chaire, un mort
dans son cercueil. Après l'air viennent les paroles; et alors je pose la
pipe et je chante pour moi tout seul. Tout seul, quelle calomnie! ne
sont-elles pas là ces ravissantes petites fées aux oeillades malignes,
fuyant dans les plis vaporeux de la fumée, et dès que mon souffle a
ranimé la pipe, revenant en bandes joyeuses, danser l'une vis-à-vis de
l'autre, tourner en rond, décamper en faisant une gambade, reparaître
pour saluer et pirouetter du nouveau? Vis-à-vis d'elles sont de petits
camarades, en fonçant sur le côté, en vrais tapageurs, leurs chapeaux à
trois cornes, ayant perruques poudrées et bouclées que toutes les
giboulées de mars ne défriseraient pas, et de petits fracs rouges, tout
jalonnés d'or, dont la neige la plus épaisse ne saurait ternir l'éclat.
Je ne vois que de belles petites créatures: les friponnes! comme elles
tiennent gentiment leurs jupes en dansant pour laisser entrevoir de
fines jambes et des petits pieds à croquer! Et n'est-ce pas à moi de
leur crier: Allons! courage, en avant deux! regardez votre danseur de
face, en frac vert.--A votre tour, jeune homme! en avant le galop! oh!
oh! tra la!...»
Mon camarade se tut faille d'haleine, regarda sa pipe éteinte, secoua la
tête, et, serrant sa musette entre son coude et son côté, lui fit rendre
un sourd gémissement.
«Allez, je suis assez triste, poursuivit-il en soupirant, quand ce
joyeux monde prend sa volée, et me laisse vis-à-vis de moi-même!
--Mais comment tout cela vous vient-il en tête! lui dis-je, car il était
parvenu à me tirer de mes préoccupations personnelles, faisant ainsi
pour moi ce que sa pipe avait si souvent fait pour lui.
--Vrai, je ne saurais trop le dire, me répondit-il; mais mon opinion à
moi, voyez-vous, c'est que le pauvre diable qui n'a ni sou ni maille, ni
belles manières, ni beaux babils, ni chevaux, ni serviteurs, rien enfin
qui le divertisse, a pour lui la Providence. Elle se charge de ses
plaisirs, elle le bénit et le doue à sa façon. Elle lui remplit la
cervelle de toutes sortes de drôles d'idées, d'histoires à crever de
rire, de bribes de vers, et que sais-je? elle a mis la chanson dans sa
voix et la danse dans ses talons. Allez! allez! nous autres pauvres
gens, nous entrons dans le secret des fées et des joyeux lutins, tandis
que les riches n'ont pas le temps de les apprendre. Ils aiment le monde
comme il est, et bâillent à la fortune; et nous, quand la misère nous
vient dévisager, elle nous trouve le prisme en main, et le sourire sur
les lèvres.
--Vous donneriez envie d'être pauvre à ceux qui n'en ont pas essayé. Par
malheur, je ne suis pas dans cette passe, et je ne saurais faire la
nique à la richesse.
-Bah! reprit mon compagnon, hâtant son pas inégal avec une élasticité
qui faisait honte à ma marche traînante, puisque vous avez été l'hôte
des salons, m'est avis que vous avez dû remarquer plus d'une fois que
tout ce grand monde n'a pas une pauvre petite drôlerie pour le tenir en
joie. Il faut qu'ils s'adressent à nous pour que nous les déridions un
brin. Ils ne nous prêteraient pas leur argent, et nous leur prêtons
notre joie. Ne vous êtes-vous jamais avisé de planter là parfois une
belle compagnie d'illustres convives assis autour de fruits exquis, de
vins mousseux, de mille et mille friandises, éclairés par de brillants
lustres, réfléchis dans d'éclatants miroirs? n'avez-vous jamais quitté
toute cette pompe pour descendre à la cuisine, où de pauvres diables,
mal éclairés par une noire chandelle, se serraient autour d'un hareng
saur et d'un pot de bière? Si cela vous est arrivé, dites-moi de quel
côté étaient le rire et la franche gaieté. Je le sais bien, moi! Quand
les riches me font venir et me disent de leur jouer un air, à voir leurs
faces pâles et chagrines, leurs regards mornes et leur façon roide et
guindée de se tenir campés droits sur leurs sièges, je perds tout
entrain et ne puis plus jouer de bon coeur. Parlez-moi de garçons en
vestes, de fillettes en jupon court, en tabliers blancs, qui tous à la
fois me demandent chacun son air et sont prêts tous à chanter en choeur
n'importe quel refrain! Rien qu'à les voir, je me sens en voix, et on
dirait que mon âme entre tout entière dans l'outre de ma musette, tant
les sons qui en sortent sont éclatants et joyeux.»
J'étais moins las, j'étais moins triste, j'avais moins faim, moins froid
en écoutant mon joueur de bignou. Depuis j'ai pardonné à tous les
fumeurs dont l'habit montre la corde. Quant à ceux en gants jaunes, je
n'en dis mot. Et qui sait si quelque jour je ne vous conterai pas en
détail l'influence qu'eurent sur ma vie les leçons de philosophie
joviale et pratique de l'artiste en plein vent.
[Illustration: Ouverture du Musée de l'Hôtel de Cluny et du Palais des
Thermes.]
[Illustration: Triptique en bois doré et sculpté.--13e siècle.]
[Illustration: Entrée de l'Hôtel de Cluny.]
[Illustration: Verre à boire.--Règne de Henri IV.]
Nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs (t. 1er, p. 215) la
décision du conseil municipal, qui a abandonné à l'État le palais des
Thermes, longtemps occupé par un tonnelier, et la loi qui a sanctionné
l'acquisition faite par le ministère de l'intérieur, de la propriété de
l'hôtel de Cluny, et de la curieuse collection que feu M. Dusommerard
avait réunie dans ce précieux monument. Jeudi, vendredi et samedi de la
semaine dernière, le nouveau musée archéologique a été ouvert aux
membres des deux Chambres et aux conseillers municipaux de la ville de
Paris; et après la visite de ceux qui ont voté la dépense, il a été
ouvert dimanche aux contribuables qui la paient. C'est un emploi bien
entendu d'une parcelle des ressources du trésor national, et les
visiteurs des premiers jours comme ceux du dernier se seront félicités
du vote et de l'affectation.
[Illustration: Vue de la cour de l'Hôtel de Cluny.]
La ville de Paris, qui avait à se reprocher l'avoir laissé démolir, dans
la rue des Bourdonnais, l'admirable hôtel de La Trémouille; la ville le
Paris, qui eût laissé consommer, au quai Saint-Paul, la destruction
entière de l'hôtel de Sens, si le comité historique des arts près le
ministère de l'instruction publique n'eût obtenu l'intervention de
l'autorité supérieure, quand déjà la sape était en jeu; la ville de
Paris a voulu faire oublier ses torts précédents, et les acheter en
concourant largement à la conservation et au dégagement de l'hôtel de
Cluny.
La plupart des travaux projetés n'ont pu encore être entrepris. La rue
des Mathurins-Saint-Jacques, où l'hôtel est situé, va être portée à
douze mètres, et de larges pans coupés pratiques au coin de la rue de
Sorbonne, qui vient aboutir précisément en face du monument, formeront
une sorte de place qui rendra la circulation facile aux abords du musée,
et permettra de considérer plus à l'aise la vue de entrée de l'hôtel de
Cluny, que nous donnons aujourd'hui.
On s'est borné jusqu'ici à restaurer avec une intelligence pleine de
scrupule la cour de l'hôtel, sa façade; à désempâter la galerie à jour
sur la couronne, à lui restituer, en un mot, son ancien aspect, celui
qu'il avait aux quinzième et seizième siècles, aux temps historiques de
ce séjour. A l'intérieur, dans le principal corps de bâtiment, les
anciennes distributions ont été rétablies; les cloisons qui avaient été
interposées pour le besoin ou les convenances des locataires qui
l'avaient habité, ont disparu. Les deux ailes placées en retour n'ont pu
recevoir ces améliorations, occupées qu'elles sont encore par deux
locataires, dont il faut attendre le départ pour y entreprendre une
restauration du même genre et les consacrer, comme tout le reste, à la
destination voulue par la loi. Les déblaiements opérés jusqu'ici ont
dégagé beaucoup de parties encombrées de replâtrages qui cachaient
entièrement plusieurs élégants détails de la construction. Ainsi
l'escalier de communication entre la chapelle haute et la chapelle
basse, qui avait été découvert en 1832 par feu M. Dusommerard, vient
d'être mis à jour par M. Edmond Dusommerard, son fils, qui, en achevant
la restauration de la chapelle basse, a dégagé le développement
circulaire de ce joli escalier, enfermé jusqu'ici dans un mur moderne.
Ce mur a été démoli avec des précautions particulières qu'exigeaient à
la fois et le joli travail qu'il masquait et les matériaux précieux qui
avaient servi à sa construction. M. Edmond Dusommerard a retrouvé dans
ces décombres les têtes presque intactes des statues de tous les
personnages de la famille du cardinal d'Amboise, qui avaient leur
sépulture dans cette chapelle, statues dont on croyait qu'il ne restait
plus que la description donnée par Piganiol de la Force.
Ce sentiment louable a fait choisir par l'administration, pour
conservateur de cette collection, M. Dusommerard fils, dès longtemps
associé par son père à la pensée artistique et nationale qui a présidé à
sa réunion et aux nombreuses recherches que cette entreprise avait
nécessitées. Un amour éclairé de l'art et le respect filial sont donc la
double garantie offerte au public, que le nouveau musée et les
développements qu'il réclame seront l'objet de l'active sollicitude du
conservateur. La collection de M. Dusommerard, autrefois entassée dans
un ordre qui laissait fort à désirer, mais auquel les mauvaises
dispositions antérieures du local ne permettaient guère d'en substituer
un autre, a été distribuée avec intelligence et méthode dans six salles
au rez-de-chaussée et cinq au premier étage. Du reste, le gouvernement
doit sentir que la loi qu'il a sollicitée et obtenue du vote des
Chambres est une sorte d'engagement qu'il a contracté. M. Dusommerard
avait fait ce que peut un particulier éclairé, persévérant,
désintéressé. Mais s'il eût vécu, il eût ajouté encore à ses richesses.
Ce qu'il eût fait, l'État doit être bien autrement tenu de le faire;
l'État doit comprendre qu'une collection particulière peut bien servir
de point de départ à une collection publique et nationale, mais que
celle-ci, pour mériter son titre, doit s'accroître chaque jour et
s'enrichir à chaque occasion. Du reste, c'est beaucoup que d'avoir
décrété qu'il y aurait un musée de ce genre; l'intérêt des amateurs ne
lui manquera pas plus que les allocations de: Chambres, el les
donations; les legs l'enrichiront comme aussi les votes de chaque
exercice.
[Illustration: Les Thermes de Julien.]
Dès à présent on peut y admirer des meubles, des armures, des vases et
des objets divers de curiosité du moyen âge et de la renaissance; de
magnifiques bahuts sculptés et incrustés avec un soin remarquable, des
tentures merveilleuses, une collection de vitraux des plus grands
maîtres, des panoplies sans égales, l'éperon et les étriers de François
1er, dont nous avons précédemment donné la gravure (t. 1, p. 216), un
échiquier en cristal d'un travail inimitable qui a appartenu à saint
Louis, des épées et des hallebardes ciselées et damasquinées, une rare
collection de verres de Bohème, de vases de Bernard Palissy, des glaces
de Venise de la bonne époque; des émaux, des statues, des bustes, des
bas-reliefs, entre autres la délicieuse Diane de Jean Goujon; un lit
complet moyen âge, des quenouilles à filer d'un travail merveilleux; des
montres pleines de manuscrits illustrés; enfin une collection de vases
flamands en grès du plus beau galbe. Les objets réunis dans la chapelle
attireront aussi l'attention, que fixera particulièrement un prie-Dieu
admirablement sculpté. Mais cette chapelle elle-même excitera encore
plus la curiosité que tous les trésors d'art qu'on y pourra réunir. Il
n'est rien de plus gracieux, de plus fini. On ne peut guère lui comparer
que la chapelle du château d'Amboise, qui a été tout récemment l'objet
d'une complète restauration artistique. M. le ministre de l'intérieur ne
voudra pas faire moins que M. l'intendant de la liste civile. Les deux
chapelles ont beaucoup d'analogie quant à la dimension et aux ornements.
Elles en auront encore par les soins réparateurs dont elles auront été
l'une et l'autre l'objet.
Avant de quitter l'hôtel de Cluny, nous avons voulu reproduire deux des
curiosités qu'il renferme, de même que nous avions, à notre entrée, pris
le croquis de deux aspects qu'il présente. L'une est une triptique de
style gothique, en bois sculpté et doré, renfermant au milieu une Vierge
et un Enfant-Jésus dans une niche et sous un clocheton travaillé à jour;
les deux volets sont ornés des sculptures les plus fines et les plus
délicates;--l'autre est un verre représentant une femme dans le costume
de la fin du règne de Henri III et du commencement de celui de Henri IV,
verre servant à deux fins et composé, dans sa partie supérieure, d'un
petit gobelet, mobile sur son axe, destiné à recevoir le vin ou la
liqueur que l'on donnait à goûter au convive; un large récipient
inférieur servait, lorsque le verre était retourné, à recevoir le vin
qu'il fallait boire rubis sur l'ongle.
On passe par une galerie découverte, débouchant dans la chapelle basse
de l'hôtel de Cluny à la grande salle de bains, seul reste de l'immense
construction gallo-romaine qu'on appelait le palais des Thermes ou des
Termes. Cette galerie toute encombrée, cette immense salle aux arêtes
puissantes encore quoique en ruines, qu'on a, il y a un certain nombre
d'années, chaperonnée d'une ignoble toiture, qui disparaîtra, nous
l'espérons bien, tout cela réclame des soins intelligents de réparations
et de dégagements. Là devront être placés et classés tous les débris de
monuments gallo romains que le sol de Paris offre fréquemment dans les
fouilles qui y sont sans cesse entreprises. Tout est à faire dans cette
partie du nouvel établissement national: c'est une collection à créer en
quelque sorte; mais le goût de M. Edmond Dusommerard, son érudition, les
traditions paternelles nous sont autant de garanties qu'il poursuivra
cette oeuvre avec ardeur et succès, et nos enfants y verront quelque
jour inaugurer son buste comme celui du fondateur de la collection de
l'hôtel de Cluny vient d'être si justement inauguré dans une de ces
salles où il avait amassé tant de trésors.
Académie des Sciences,