3e COUPLET

Noble demoiselle

Pâlit nuit et jour

A l'ombre cruelle

D'un royal amour.

Couronne de reine

Cache bien des pleurs

Je garde sans peine

Couronne de fleurs.

Je garde ans peine

La couronne de fleurs.

Procédés d'E. Duverger.

Chemins de Fer.

Nous avons donné l'année dernière (page 123, tome 1er) aux lecteurs de

_l'Illustration_ un aperçu de la loi du 11 juin 1842, qui a été comme

l'inauguration de la construction des chemins de fer en France, ou qui,

tout au moins, a servi à dégager la question de ces grandes voies de

communication des nuages qui l'obscurcissaient. Elle a fixé les esprits

indécis et a mis un terme aux doléances et aux exagérations des

partisans exclusifs, soit de l'État, soit des compagnies. On se rappelle

le principe et le mécanisme de cette loi, que nous avions résumés ainsi:

«Cession des terrains par les communes, construction par l'État,

exploitation par les compagnies; fortune locale, fortune générale, fort

une privée: tels sont les trois éléments mis en jeu pour arriver à la

réalisation d'une des plus grandes oeuvres des temps modernes.» Telles

étaient, du moins à l'époque où nous écrivions ces lignes, les

conséquences, acceptées à peu près par tous, de la loi du 11 juin.

L'administration des ponts et chaussées trouvait à appliquer son

personnel, le corps le plus savant et le plus habile constructeur de

l'Europe; et l'industrie privée arrivait, avec ses capitaux et son génie

commercial, imprimer la vie et le mouvement à ces grandes constructions.

Dans ce temps-là, l'esprit public paraissait satisfait, on était

généralement content de la part faite à chacun; il semblait sage et

utile à la plupart que l'industrie ne fût pas livrée à ses propres

forces, que l'administration ne se mêlât pas à l'exploitation autrement

que pour la réglementer. L'intérêt du public qui voyage paraissait

suffisamment sauvegardé. En un mot, cette loi comme toutes les lois de

transactions venues après de longs débats, avait calmé les esprits et

fait naître de grandes espérances; et nous devons avouer que, pour notre

part, nous vous été un des plus chauds partisans de cette transaction,

et nous l'avons regardée comme le commencement d'une ère nouvelle, pour

la prospérité industrielle et commerciale de la France.

Aujourd'hui la question est encore une fois pendante; les agitations

renaissent, les discussions s'enveniment, le principe consacré par la

loi du 11 juin est violemment battu en brèche, et sera probablement

renversé. Pourquoi? que s'est-il donc passé depuis un an qui ait pu

ainsi agir sur l'opinion? quels faits nouveaux se sont révélés? quels

dangers ont été signalés? comment l'administration a-t-elle regagné tout

le terrain qu'elle avait perdu depuis son échec devant les Chambres en

1838? La question des canaux est-elle vidée? l'exploitation des petits

chemins de fer de Lille et de Valenciennes a-t-elle donné des résultats

bien remarquables?

Non, mais un mois après notre article, deux lignes nouvelles, celles

d'Orléans et de Rouen, ont été mises en exploitation; six mois après,

les actionnaires des compagnies d'Orléans et de Rouen étaient assurés de

la bonté des produits nets, et espéraient tirer 7 à 8 pour 100 de leur

argent.

Ainsi, c'est l'industrie qui a fourni des armes contre elle-même; elle

s'est suicidée. D'un autre côté, les frais de traction sont devenus

moindres: le perfectionnement des locomotives, la régularité du service,

la sécurité des voyageurs, tout a concouru à diminuer les dépenses, à

augmenter les recettes. On avait cru jusqu'alors que 60 à 70 pour 100 de

la recette brute étaient à peine suffisants pour couvrir les frais

d'exploitation; et grâce aux améliorations successives, au plus haut

degré d'instruction pratique des exploitants, à centralisation du

pouvoir moteur, ou en est arrivé à ne relever, pour cet usage, que 10 à

15 pour 100 sur les recettes, passant ainsi 55 à 60 pour 100 aux

actionnaires.

[Illustration.]

Il est curieux, du reste, d'examiner le jeu de bascule qui, dans

l'opinion publique, a tour à tour exalté et abaissé l'industrie et

l'administration des ponts et chaussées, et de voir à quels degrés

insensibles, l'industrie a perdu sa position élevée pour ne plus être

qu'un instrument, entre les mains de l'administration.

Le premier chemin de fer important concédé à une compagnie, celui de

Saint-Étienne à Lyon, l'a été à perpétuité. On était trop heureux, à ce

prix-là, d'inaugurer en France les nouvelles voies, qui déjà, en

Angleterre, promettaient des merveilles. Puis sont venues les

concessions à temps, de quatre-vingt-dix-neuf ans, de soixante-dix ans.

Les produits n'étaient pas beaux, de vives craintes agitaient les

bailleurs de fonds. Des compagnies sont venues prier l'État de les

secourir; prêt, subvention, garanties d'intérêts, toutes les formes de

crédit ont été demandées; l'État a tout accordé, mais il s'est dit:

Puisque l'industrie ne peut rien sans mon aide, je dois en principe

l'aider avant qu'elle le demande. De là la loi du 11 juin 1842. La

conséquence évidente de l'aide apportée par l'État se résumait en des

concessions plus courtes: elles furent réduites à quarante et

trente-cinq ans dans les trois projets de loi présentés aux chambres en

1843, projets dont deux ont été, ou abandonnés, ou implicitement

rejetés. Une autre conséquence, c'était que, l'État faisant la dépense

de la construction, il devait venir en partage dans les bénéfices; il

demanda le partage au delà d'un certain chiffre, représentant l'intérêt

et l'amortissement des fonds dépensés par la compagnie exploitante. Les

lois n'ayant pas été votées, et dans l'intervalle qui sépara les deux

sessions, les compagnies de Rouen et d'Orléans ayant réalisé de beaux

bénéfices, les prétentions de l'État augmentèrent avec juste raison, et

dans la loi présentée à la chambre des députés le 29 février dernier,

loi dont nous entretiendrons tout à l'heure nos lecteurs, les

concessions descendent à vingt-huit ans dans le cas où la compagnie

fournira la voie et le matériel, et à douze ans si elle ne fournit que

le matériel.

Ainsi, en moins de vingt aimées, les concessions perpétuelles sont

devenues des fermes de douze ans, et cela peut être attribué, d'une

part, à l'impuissance des compagnies à construire avec leurs propres

deniers, et, d'autre part, aux perfectionnements successifs de leur mode

d'exploitation.

Quoi qu'il en soit, on trouvera, nous en avons la conviction, des

compagnies fermières pour des baux de douze ans, comme on en a trouvé

pour des concessions perpétuelles; car l'industrie a cela d'admirable,

qu'elle se plie à toutes les exigence, qu'elle est, de sa nature,

flexible et peu facile à rebuter, et que partout où elle espère faire

des bénéfices, elle se présente.

Dans tout ce qui précède, nous avons évité d'entrer dans le vif de la

question, dans la discussion des raisonnements pour ou contre

l'exploitation par l'État ou par les compagnies; nous nous sommes bornés

au rôle d'historien. Un jour peut-être nous pourrons dire toute notre

pensée; quant à présent, nous n'avons voulu que constater et enregistrer

des faits.

La carte que nous donnons aujourd'hui à nos lecteurs est plus complète

et plus détaillée que celle qui accompagnait notre article de l'année

dernière. On se rappelle qu'à ce moment plusieurs tracés de chemins de

fer, notamment ceux de Paris au littoral de la Manche, de Paris à Lyon

et de Paris à Strasbourg, étaient encore indécis. Nous devons dire que

pour ces deux derniers chemins, l'indécision est encore la même;

cependant le chemin de Lyon a déjà obtenu un vote du conseil général des

ponts et chaussées et de la commission supérieure des chemins de fer. M.

le comte Daru a fait sur cette question un rapport excessivement

remarquable, comme tout ce qui sort de sa plume. Il est probable que

dans le courant de la session, les chambres seront saisies d'un projet

de loi à cet égard, et nous nous réservons d'en entretenir nos lecteurs

à cette époque. Quant au chemin de Paris A Strasbourg, les différents

tracés en litige viennent d'être envoyés aux enquêtes, et nous prévoyons

que la session se passera sans qu'il en soit parlé aux chambres. Nous

examinerons toutefois, en parlant du chemin de Lyon, la grande question

des troncs communs qui a déjà été traitée par M. Daru et par M. Edmond

Teisserene, chacun dans un sens différent.

Les projets de lois apportés par le ministre des travaux publics à la

chambre des députés, le 29 février dernier, embrassent plusieurs

chemins. Les questions soulevées et résolues par ces projets ont une

immense gravité; d'un côté, en effet, il s'agit du tracé du chemin qui

doit aboutir au littoral de la Manche, de l'autre des conditions

imposées par les cahiers de charges aux compagnies qui se présenteront

pour exploiter, soit le chemin du nord et de l'Angleterre, soit les

chemins de Montpellier à Nîmes et d'Orléans à Vierzon. Ces projets, en

acceptant les conséquences de la loi du 11 juin quant à la pose de la

voie et à l'exploitation, prévoient cependant, et avec raison suivant

nous, le cas où, dans un délai donné, il ne se présenterait pas de

compagnies fermières.

Nous avons donc trois points à examiner, d'abord le tracé adopté par le

gouvernement pour toucher les côtes de la Manche, ensuite les conditions

générales imposées aux compagnies et enfin le mode d'établissement des

tarifs.

La question relative à la détermination du tracé est, dans le cas qui

nous occupe, une des plus importantes dont le ministre ait à proposer la

solution aux chambres. En effet, deux ports depuis longtemps rivaux se

disputent le passage des voyageurs de France en Angleterre; Boulogne et

Calais, ces deux villes qui semblent destinées, au point de vue

maritime, à se compléter l'une l'autre, arrivent toutes deux années de

documents statistiques nombreux: l'une prouve que depuis vingt ans sa

prospérité a toujours été croissante, que sa population a presque doublé

dans ce laps de temps, que ses droits d'octroi ont passé de 160,000 à

684,000 fr., et les droits de douanes de 196,000 fr. à 2,190 000 fr.;

que le nombre des passagers, qui en 1819, était de 7,695, est arrivé au

chiffre de 57 000 en 1843; elle en conclut que ce serait lui enlever

cette prospérité, lui donner un coup mortel, que de la priver d'une voie

de communication rapide vers Paris; l'Angleterre passe dans ses murs

d'ailleurs pour aller dans le midi de la France, en Italie, en Piémont.

Calais au contraire argue de la décroissance de sa prospérité depuis

qu'un service de paquebots à vapeur s'est établi à Boulogne, elle montre

ses murs abandonnés, son commerce qui languit et s'éteint, le mouvement

des voyageurs de passage qui, de 44,504 en 1834, est descendu 19,079 en

1843, et elle demande avec effroi ce qu'elle deviendra si on lui refuse

le chemin de fer de Paris à Londres. Elle a encore, il est vrai, le

service des dépêches; mais si le chemin de Paris aboutit à Boulogne, ce

service lui échappera encore. Ainsi Boulogne au nom de sa prospérité

croissante, Calais au nom de l'abandon successif dans lequel elle tombe,

réclament toutes deux et avec de graves motifs, on le voit, d'être

choisies pour tête de ligne.

Enfin, à l'extrémité de notre frontière de mer, non loin d'Ostende, se

trouve un autre port qui, dans tous les cas, doit être desservi. C'est

en effet notre cinquième port commercial, c'est un des marchés les plus

importants, c'est le grenier d'approvisionnement de Lille et de toute

cette partie du Nord. Ce port, c'est Dunkerque; son intérêt évident est

d'être le plus près possible de Lille, de Turcoing et de Roubaix; c'est

là, nous dirons plus, son seul intérêt: peu lui importe la distance qui

le séparera de Paris; ce n'est pas là qu'est son débouché, quoi qu'on en

ait dit. En effet, sur 200,000 tonnes de marchandises arrivées à

Dunkerque l'année dernière, 96,000 ont été dirigées vers l'intérieur,

savoir 40,000 A Lille et 56,000 vers différents points du Nord, dont

1,000 seulement vers Paris. Ajoutons que, d'après des documents

statistiques émanés des ingénieurs, la circulation entre Lille et

Dunkerque paraît analogue à celle qui a lieu entre Liverpool et

Manchester. Le gouvernement avait du reste si bien senti l'importance

d'une communication rapide et _à peu de frais_ entre ces deux villes,

que, par une dérogation extraordinaire à l'assiette des tarifs, il avait

proposé, l'année dernière, de ne faire payer qu'une partie du tarif aux

voyageurs et aux marchandises auxquels, par un certain tracé, on

imposait un parcours plus long.

Voici donc trois intérêts en présence, trois puissantes cités dont

l'avenir dépend de la solution qui va être donnée à la question qui nous

occupe. Comment doit-on et peut-on leur donner satisfaction. Doit-on et

peut-on faire aboutir trois chemins à la mer? et si on ne le doit pas,

quels seront les points privilégiés, et quels motifs peuvent faire

préférer l'un de ces ports à l'autre?

Disons d'abord que, dans tous les cas, Dunkerque sera rattaché à Lille,

et que pour lui toute la question se réduit à un plus ou moins long

parcours. Mais il n'en est pas de même pour Boulogne et Calais. A notre

avis un chemin dirigé d'un de ces ports sur Paris exclut l'autre, à

moins que l'on ne veuille renouveler la ruineuse folie des deux chemins

de Fer de Versailles; et cependant nous pensons que ces deux ports

doivent avoir chacun leur chemin, l'un partant de Boulogne pour se

diriger sur Paris, l'autre allant de Calais en Belgique par Lille. Il

serait trop long de donner à nos lecteurs le détail des différents

projets étudiés, et il serait d'ailleurs très-difficile de le faire sans

une carte plus développée que celle que nous leur offrons aujourd'hui.

Nous nous contenterons de les résumer en peu de mots.

La ligne de Paris en Belgique passe par Amiens, Arras, Douai, Ostricourt

et Lille. C'est sur cette ligue que viennent s'embrancher les différents

projets des chemins d'Angleterre Celui de Boulogne part d'Amiens et

passe par Abbeville et Etaples; celui de Calais, ou plutôt l'un des

tracés de Calais part d'Arras et passe par Béthune, Aire, Saint-Omer et

Watten. C'est de ce dernier point que part la branche de Dunkerque.

L'autre tracé part d'Ostricourt, situé entre Douai et Lille, et passe ou

par Saint-Omer, ou par Hazebrouck. Un autre tracé partant d'Amiens

côtoierait la mer et desservirait successivement Etaples, Boulogne,

Calais et Dunkerque. Hâtons-nous de dire que ce tracé circulaire a peu

de partisans. De son côté Dunkerque a présenté son tracé, qui est connu

sous le nom de tracé à station centrale. Dans ce système, Hazebrouck

serait le point où viendraient se couper deux lignes presque droites,

l'une de Dunkerque à Arras, l'autre de Calais à Lille. Nous avouons que

ce système est séduisant et a trouvé de nombreux partisans.

Le parti auquel le gouvernement s'est arrêté est le suivant; il décide

en principe le ligne d'Amiens à Boulogne; seulement l'insuffisance des

fonds le force à en retarder l'exécution, et il propose de détacher la

ligne d'Angleterre de la ligne de Belgique à Ostricourt. De ce point la

ligne sur Calais se dirigera par Hazebrouck et Saint-Omer, et la ligne

sur Dunkerque par Hazebrouck et l'ouest de Cassel. «Cette combinaison

intermédiaire, dit l'exposé des motifs, comme toutes les transactions,

ne satisfait pas complètement les divers intérêts engagés dans la

question, si on les considère isolément, mais tient entre eux une

balance égale, et leur assure une somme d'avantages suffisants.» Nous ne

partageons pas sur ce dernier point, nous l'avouons, les convictions du

ministre des travaux publics, et nos raisons, les voici; la première

faille, comme le tait remarquer M. le comte Daru dans son rapport, a été

de faire passer le tracé d'Amiens à Lille par Douai, et de lui imposer

ainsi un allongement considérable. Douai avait forcément le passage du

chemin d'Amiens à Valenciennes; le tracé naturel d'Amiens à Lille était

par Hénin-Liétard, d'où se seraient détachés deux embranchements, l'un

vers Valenciennes, l'autre vers Calais; mais cette faute une fois

commise, pourquoi l'aggraver en imposant aux voyageurs d'Angleterre un

allongement de parcours, en les éloignant de Paris pour les y ramener

ensuite, en augmentant et la durée du trajet, et les frais du voyage?

Pourquoi imposer aux produits de Dunkerque la nécessité d'aller à

Ostricourt pour se replier ensuite sur Lille? Est-ce la question

d'économie? Mais il y a à peu près la même distance entre Calais et

Ostricourt qu'entre Calais et Lille, entre Dunkerque et Ostricourt

qu'entre Dunkerque et Lille; seulement le commerce de Dunkerque sera

grevé à tout jamais du parcours supplémentaire d'Ostricourt A Lille.

Rien d'ailleurs ne force le gouvernement à exiger deux voies, soit entre

Amiens et Boulogne, soit entre Hazebrouk et Calais. Il y aurait là une

immense économie à réaliser. Il paraît d'ailleurs certain que la

circulation entre la France et l'Angleterre n'est pas de nature à

alimenter deux chemins. Si donc on construit aujourd'hui l'un des deux,

l'autre ne s'exécutera jamais; tandis que dans le système que nous

proposons, Boulogne conserve les relations anglo-françaises, les cent

mille voyageurs qu'elle partage aujourd'hui avec Calais. L'immense

commerce qui a lieu entre Amiens et Abbeville vient alimenter son

chemin, et Paris n'est plus qu'à deux heures de Londres. Calais conserve

le transit des hommes et des choses d'Angleterre vers la Belgique et

vers le Nord; son port prend une importance relative au mouvement

commercial que cette voie peut y faire naître, et Dunkerque arrive par

la voie la plus prompte au centre de ses affaires et de son industrie.

Du reste, en ce moment, la commission de la chambre des députés discute

la question, et nous espérons que de ses délibérations résultera une

proposition qui conciliera un peu mieux tous les intérêts. Quant à nous,

les bornes de cet article ne nous permettent pas de nous étendre plus

longuement sur l'importante question de ces tracés.

Les conditions principales du cahier des charges de la compagnie

fermière sont les suivantes, et si on se rappelle celles qu'on avait

faites l'année dernière à la compagnie Rothschild, on verra quelles

immenses améliorations on y a apportées cette année. Ce cahier de

charges semble, du reste, destiné à servir de modèle à tous les baux que

l'État serait appelé à passer dans l'avenir pour l'exploitation des

chemins de fer.

La durée de la jouissance pour le chemin de Belgique et d'Angleterre a

été réduite de quarante ans à vingt-huit ans. Au delà de 8 pour 100,

l'excédant des revenus est partagé entre l'État et la compagnie. La voie

de fer devient, au bout des vingt-huit ans, la propriété de l'État, sans

remboursement. Les tarifs des marchandises sont diminuées de 2 centimes

par classe, et les tarifs de voyageurs sont de 10 centimes, 7 centimes

et demi et 5 centimes et demi. Les voitures de troisième classe doivent

être couvertes et fermées de rideaux; enfin l'État se reserve la faculté

du rachat de la concession à toute époque, au bout d'un période de douze

années d'exploitation.

Nous n'avons qu'une approbation sincère à donner à la plupart de ces

différentes conditions que nous venons d'énumérer, et nous ne pensons

pas que les partisans tes plus exclusifs de l'exploitation des chemins

de fer par l'État puissent les attaquer, si toutefois ils veulent bien

convenir que l'opinion n'est pas encore mure à l'égard de leur système.

Si, dans un espace de deux mois après la promulgation de la loi

proposée, il ne s'est pas présenté de compagnie pour l'exploitation de

la ligne de Belgique et d'Angleterre, le ministre des travaux publics

demande à être autorisé à poser la voie de fer, en un mot, à achever

complètement le chemin, moins le matériel d'exploitation, et à le donner

à ferme pour douze ans au plus. Il est bon, en effet, que le

gouvernement ne soit pas à la merci de l'avidité des spéculateurs. La

marche qui a été suivie cette année lui en donne les moyens et lui

impose le droit et le devoir de mettre avant peu d'années, n'importe

pour quel système, la Belgique et l'Angleterre en relations rapides avec

la France.

Quant aux tarifs, nous avons dit plus haut comment ils avaient été

fixés: 10 centimes, 7 centimes et demi et 5 centimes et demi. Nous

savons que quelques personnes les trouveront encore trop élevés; pour

ces personnes, le bon marché absolu, indépendamment de l'économie de

temps que procurent les nouvelles voies de communication, est une idée

fixe; si elles désirent que l'État exploite les chemins de fer, c'est

pour arriver à des tarifs très bas, et elles ne réfléchissent pas que,

si un tarif n'est pas rémunérateur, il est assis sur des bases fausses;

que, ne pas couvrir les frais d'exploitation, et l'intérêt des sommes

dépensées pour la construction, c'est pour l'État, comme pour les

particuliers, une déplorable dilapidation de deniers; qu'en définitif,

si un impôt doit être prélevé, il doit peser sur ceux qui voyagent et

non sur la masse entière des contribuables, et que d'ailleurs faire

exploiter à perte par l'état, c'est lui ôter les moyens d'achever le

réseau des chemins de fer, c'est sacrifier aux contrées riches et

populeuses les contrées pauvres et privées de voies de communication.

L'État, s'il exploite, doit, comme une compagnie, être indemnisé de ses

dépenses; et quand nous entendons préconiser le système belge, dans

lequel le transport des marchandises à 8 centimes par tonne et par

kilomètre couvre à peine les frais de traction, et qui, pour le

transport total, ne donne que 5 pour 100 à peu près des frais de

construction, nous nous demandons si la France est tellement riche

qu'elle puisse s'imposer les sacrifices énormes qu'on réclame d'elle? si

sa dette est amortie, si ses découverts sont comblés, et enfin et

surtout s'il serait moral et juste de dégrever d'impôts ceux qui

voyagent, ceux qui se servent de la chose, et s'il n'y a pas d'autres

impôts, plus mal assis, qui pèsent principalement sur la classe la plus

nombreuse et la plus pauvre, et qu'il serait possible de diminuer en en

retrouvant l'équivalent dans l'impôt de circulation. Le gouvernement,

nous le pensons, a sagement agi en ne diminuant pas maintenant les

tarifs; il a également bien fait en imposant le partage des bénéfices au

delà de 8 pour 100. Si des améliorations nouvelles viennent réaliser de

grandes économies dans les frais d'exploitation, n'a-t-il pas inséré la

clause de rachat à toute époque au bout de douze années, et l'intérêt

public n'est-il pas suffisamment satisfait par cette clause?

Le projet de loi élève d'un demi-centime la dernière classe, et c'est là

le seul reproche que nous ayons à faire aux tarifs; c'est en effet une

question d'humanité, qui a été résolue aux dépens du malheureux; nous

pensons qu'on pourrait, au prix de 5 centimes, exiger que les wagons

fussent couverts. Nous rappellerons d'ailleurs que la compagnie

d'Orléans a proposé l'année dernière ce que décide aujourd'hui la loi,

et qu'on a rejeté ses propositions. Pourquoi? Nous n'en savons rien: la

question est la même, et nous ne comprenons pas comment la solution peut

en être différente.

Nous regardons comme un devoir d'appeler l'attention publique sur un

moyen plus économique, mais plus lent, de faire voyager à bon marché la

classe pauvre. On sait que les locomotives employées au transport des

voyageurs, à une vitesse d'au moins 52 kilomètres à l'heure, n'utilisent

jamais toute leur puissance, parce qu'à cette vitesse, elles n'auraient

pas assez de force pour franchir les rampes à pleine charge. Il n'en est

pas de même des locomotives appliquées au transport des marchandises:

elles travaillent généralement à pleine charge, et leur vitesse est

moitié moindre: tout est utilisé, les roues sont couplées et leur

adhérence est au maximum. Nous voudrions que, dans les convois de

marchandises, il y eût des voitures de 3e classe dont les prix seraient

réduits de moitié et qui permettraient aux pauvres d'aller encore aussi

vite que la malle-poste et à raison de 2 à 3 centimes par kilomètre. Une

compagnie formée pour l'exploitation de chemin de fer de Lyon a, nous le

savons, proposé ce mode à l'administration; nous espérons voir se

réaliser un jour cette idée si éminemment philanthropique.

Les deux autres projets de loi présentés à la chambre par le ministre

des travaux publics ont rapport à l'exploitation des chemins de fer

d'Orléans à Vierzon d'une part, et de Montpellier à Nîmes de l'autre.

Pour le chemin d'Orléans à Vierzon, les conditions sont à peu près les

mêmes que pour le chemin de Belgique; seulement la durée de la

concession est portée à trente-cinq ans, et cela est justifié par la

raison que les produits de ce chemin doivent être moindres que ceux du

chemin de Belgique.

Quant au chemin de Montpellier à Nîmes, il a été entièrement construit

par l'État, qui a même acheté sept locomotives et environ quarante

voitures. Aussi la compagnie fermière, dont le bail ne doit avoir que

dix ans, n'aura de capital social à constituer que pour compléter le

matériel et se former un fonds de roulement. Les conditions de tarifs

sont celles que nous avons examinées plus haut. Il y a urgence pour ce

dernier chemin, qui est presque complètement achevé, et dont

l'exploitation pourrait commencer au mois de juin, si l'adjudication

avait lieu dans un bref délai. C'est à la commission de la Chambre à

presser son travail. Nous espérons qu'avant peu elle l'aura terminé, et

nous pourrons enfin assister à la première application du système des

baux à court terme, qui compte encore tant d'ennemis.

Courrier de Paris.

Grâce au ciel et au scrutin, la grande bataille académique est enfin

terminée; M. Sainte-Beuve est victorieux et M. Mérimée triomphe;

l'Académie française a fait trois bonnes affaires dans cette rude

journée: elle a conquis deux hommes d'un esprit rare et d'un

incontestable talent, et elle a échappé à M. Vatout. Avoir deux fois de

l'esprit, c'est beaucoup; mais ne pas faire une sottise, c'est bien plus

encore, M. Vatout est certainement un très-bon et très-honnête homme;

nul ne met en doute sa loyauté; on lui reconnaît même ce qu'on appelle

l'esprit du monde, c'est-à-dire l'art de ne rien dire ou plutôt de dire

des riens. M. Vatout a une réputation d'amabilité et de grâce légère

d'autant plus remarquable, qu'en lui la forme, au premier coup d'oeil,

dissimule le fond. Le mot,--si souvent répété,--papillon en bottes

fortes, le caractérise admirablement. M. Vatout serait donc, en bonne

conscience, un homme excellent et charmant, s'il n'avait pas la passion

d'écrire et d'être académicien. L'Académie française a eu le tort

très-grave d'encourager cette maladie par des semblants d'agaceries et

de caresses qui ont mis le candidat en belle humeur; il y a même eu un

moment où l'Académie semblait près de se rendre et de se donner à M.

Vatout; et lui, semblable à un amant sûr de son fait, se disait à

lui-même: «Elle est à moi!» Le scrutin de la dernière élection a trahi

toutes les espérances de M. Vatout; l'Académie, comme les coquettes qui

vous attirent jusque sur le seuil pour avoir le plaisir de vous fermer

la porte au nez, l'Académie a fait entrer MM. Sainte-Beuve et Mérimée à

la barbe de ce bon M. Vatout, qui ouvrait déjà les bras pour embrasser

sa conquête. Il a bien fallu qu'il s'en allât tristement en essuyant sur

ses lèvres l'espoir du baiser qu'il attendait, et que d'autres venaient

du prendre.--Cet échec, on peut le croire, ne fera pas reculer M.

Vatout. C'est le huitième qu'il essuie; mais les grandes passions sont

tenaces. M. Vatout continuera donc à poursuivre l'Académie avec

acharnement. A chaque occasion, à chaque remontre, il lui fera des yeux

et lui lancera de nouveaux soupirs; et s'il n'obtient pas la cruelle par

amour, il l'aura par lassitude: l'Académie est femme.

Il est bien temps toutefois que l'Académie se repose un peu après ces

trois morts et ces trois élections qui viennent de se succéder coup sur

coup. Les candidats doivent avoir besoin de reprendre haleine et de

refaire leurs forces épuisées par tant de courses haletantes et de

visites intéressées; d'autre part, les académiciens sentent le besoin de

ne plus être éveillés, tous les matins, en sursaut par des solliciteurs

intentes qui s'écrient d'une voix monotone: «Ouvrez, s'il vous plaît;

votre voix, mon cher monsieur, pour l'amour de moi!»

Dans cette commune lassitude, on dit que l'Académie et ses candidats

eux-mêmes sont convenus de s'entendre pour empêcher qu'un des quarante

meure avant six mois, ce délai paraissant suffisant pour se réconforter

de part et d'autre. Malheureusement, trois ou quatre immortels semblent

refuser l'attendre jusque-là, et annoncent une ruine plus prochaine.

L'Académie fait tous ses efforts pour les étayer; elle leur recommande

les soins, la prudence, des ménagements, et de se tenir bien couverts et

d'avoir toujours les pieds chauds; surtout, qu'ils ne mangent pas trop,

qu'ils se gardent de sortir par les temps froids et humides, et qu'ils

évitent les rencontres dangereuses, par exemple, la lecture d'une

tragédie ou d'un poème épique. Avec ce régime consciencieusement

exécuté, on espère atteindre les six mois sans enterrement.

Il est aussi question d'une addition au régiment académique, inspirée

par l'effrayante consommation d'immortels que la mort a faite depuis le

mois de janvier dernier: un membre se propose de faire ajouter au dit

règlement un amendement ainsi conçu:

1º Il est expressément défendu aux académiciens de mourir plus de trois

fois par an;

2º Après les trois décès annuels autorisés par le précédent article, si

un quatrième se présentait contrairement au texte du règlement, il

serait considéré comme non avenu: cependant la mort pourrait obtenir une

autorisation provisoire, en fournissant la preuve qu'il n'a pas agi avec

préméditation et par malice contre l'Académie, mais comme forcé et

contraint et dans des circonstances tout à fait indépendantes de sa

volonté.

Nous ne savons pas si cette mesure empêchera les morts, mais, à coup

sûr, elle ne détruira pas les candidats; ils fourmillent de bons côtés,

et le curieux de l'aventure, c'est que beaucoup de noms illustres et qui

honoreraient l'Académie par l'éclat de leur talent et du leurs succès,

se mettraient complètement à l'écart; on se demande, par exemple,

comment M de Balzac ne figure pas dans ces luttes; ce n'est pas que M.

de Balzac dédaigne réellement l'Académie, mais M. de Balzac a de la

fierté et n'entend pas courir les chances et les douleurs des refus

systématiques et multipliés. M du Balzac a donc fait sonder le terrain

académique avant que de s'y aventurer; il s'est adressé à trois

académiciens pris dans les trois partis qui ont le plus d'influence sur

le scrutin et décident de la victoire; tous trois, après avoir procédé à

une espèce du recensement des voix et consulté l'académicien Pierre et

l'académicien Paul, tous trois, dis-je, ont déclaré que M. de Balzac

n'avait pas la moindre chance d'être élu. Quelqu'un en demandait la

raison; «C'est, lui dit-on, que M. Balzac n'est pas dans un état de

fortune convenable.» Il résulte de cette explication qu'il vaudrait

mieux être M. de Rothschild pour entrer à l'Académie que l'auteur

d'_Eugénie Grandet_ et tant d'admirables études; Samuel Bernard

aurait aujourd'hui plus de droit au fauteuil que Molière ou

Chateaubriand.

M. de Balzac a répondu: «Puisque l'Académie ne veut pas de mon honorable

pauvreté, plus tard elle se passera de ma richesse!» M. de Balzac compte

bien devenir incessamment millionnaire pour apprendre à vivre à

l'Académie.

Pendant que l'Académie se débattait au scrutin, quelques théâtres

jouaient au jeu des premières représentations; dans ce jeu de hasard, le

Second Théâtre-Français a gagné le gros lot; c'est d'un drame qu'il

s'agit; ce drame est intitulé; _la Comtesse d'Altenberg_. Cette comtesse

est la plus malheureuse des femmes et des mères: elle a un sombre mari,

un mari jaloux, qui la tourmente injustement, et une fille charmante qui

se laisse séduire. Escortée de ces deux douleurs, la comtesse

d'Altenberg traverse cinq actes tout entiers dans les terreurs et les

sanglots et n'arrive au dénouement qu'après des épreuves dont une seule

suffirait à tuer une comtesse moins robuste et moins résignée;

très-heureusement donc madame d'Altenberg n'en meurt pas, et il faut

convenir qu'elle a la vie dure; elle survit, en effet, à d'effroyables

menaces, à d'effroyables injures, à d'effroyables soupçons, à un

jugement, à une condamnation, à des projets de meurtre effroyables. La

conduite de madame d'Altenberg est d'autant plus méritoire qu'elle

accepte, aux yeux de son mari, la faute de sa fille, et qu'elle se

laisse soupçonner par amour maternel; elle pousse ce dévouement jusqu'à

subir le déshonneur, et presque la mort; C'est là un grand courage, en

vérité, et qui mérite bien sa récompense; aussi le salaire ne manque

pas, et l'heure vient où le séducteur réhabilite la mère en épousant la

fille, et rend la sécurité au mari convaincu de son erreur. Toute

justice alors est faite à la comtesse d'Altenberg, que je propose, pour

ma part, d'inscrire au calendrier des mères et des femmes martyres.--Dès

que le Second-Théâtre-Français a un gémissement à pousser et une larme à

répandre, il en appelle à madame Dorval; aussitôt madame Dorval pleure

et gémit avec ce grand art du sanglot que nul ne possède aussi bien

qu'elle. Ainsi la comtesse d'Altenberg, de pleurs en pleurs, a touché

toutes les bonnes âmes du parterre, et obtenu un véritable succès; MM.

A. Royer et Gustave Vaez sont ici les collaborateurs de madame Dorval.

L'Ambigu Comique nous a donné _les Amants de Murcie_. Vous les

appelleriez Roméo et Juliette, qu'on n'aurait rien à vous dire; M.

Frédéric Soulié lui-même, l'auteur de ce terrible mélodrame, serait

obligé de convenir que les deux amants de Vérone, le tendre Roméo et la

douce Juliette, sont, au fond, très-proches parents des amants de

Murcie; seulement, à l'Ambigu, Roméo s'appelle Silvio, et Juliette

change son nom contre celui de Stella; mais, aux noms près, les amours

sont les mêmes, amours contrariées par des haines de Montaigus à

Capulets, amours livrées au désespoir, amours mêlées de blasphèmes et de

sang, amours gémissantes et dénouées par le poison. L'Ambigu a mis de

grands coups d'épée, de grands coups de théâtre, de grands coups de

poignard, de grandes décorations, de grandes phrases et des poumons à

toute épreuve, au service des _Amants de Murcie_. Pendant cinq grands

actes on se bat, on se tue, on s'aime, on se déteste, on s'empoisonne,

on court à travers champs, on crie à tue-tête, etc., etc. Vous jugez de

l'anxiété du public, qui se demande d'acte en acte: «Comment cela

finira-t-il? tuera-t-il ou sera-t-il tué? à qui reviendra ce coup

d'épée? pour qui cette coupe de poison? sont-ils libres ou, prisonniers,

morts ou vivants? faut-il pleurer leur défaite ou chanter leur victoire,

pousser un _vivat_ ou entonner un _de profundis_?--Avec de tels charmes,

_les Amants de Murcie_ ne pouvaient manquer de séduire le public et

d'obtenir de lui amour pour amour.--Il n'y a pas la madame Dorval, mais

madame Emilie Guyon, qui en vaut bien une autre.

Après tous ces gémissements, toutes ces scélératesses, tous ces

désespoirs et toutes ces rages; après ces poignards, ces coeurs

sanglants, ces noires cavernes et ces anthropophages, il est bon de se

divertir un peu; sachons changer les tons et varier les nuances: c'est

le grand art de plaire; l'ambre et le musc après l'odeur du sang; la

marotte innocente après le farouche tam tam!

Le théâtre du Palais-Royal s'est chargé du divertissement. Sous le titre

de _la Polka_ il sert, depuis huit jours, à ses habitués, une

bouffonnerie des plus divertissante. La polka n'est que le prétexte;

elle arrive au dénoûment pour en finir. Mais pourquoi arrive-t-elle? Je

ne saurais trop le dire. A-t-on besoin de donner une raison à la polka!

Cela eût été bon du temps où régnait Aristote; aujourd'hui, pourvu qu'on

rie ou qu'on pleure on est content, et personne ne s'informe si les

règles y trouvent à redire et si Boileau s'en indigne.--Mettez un neveu

aux prises avec un oncle ridicule; ledit neveu se déguise en milady et

fabrique de l'anglo-français extravagant; saupoudrez le tout d'adorables

coqs-à-l'âne et de sublimes bêtises, puis faites danser la polka, et

vous allez aux nues, et Jupiter rit aux éclats de son rire

inextinguible. Oui, le compère Jupiter, vulgairement appelé le public,

éclate de rire, et témoigne par son hilarité toute sa satisfaction à

Levassor, à Samville, à Grassot, les trois plaisants compères, du

spirituel Paul Vermoud et de l'ingénieux Frédéric Berat, dans cette

ébauche et cette débauche de carnaval.

Il y a eu quelque chose encore du côté du Vaudeville et du théâtre des

Variétés: au Vaudeville, _le Voyage impossible_; au théâtre des

Variétés, _Trim_ tout court. _Le Voyage impossible_ devrait s'appeler

bien plutôt l'insipide voyage. L'esprit y manque, en effet, et l'intérêt

y fait complètement défaut; cependant Arnal y joue son rôle. Comment

Arnal a-t-il pu s'engager dans une si pauvre entreprise? Eh! mon Dieu,

il l'a fait à son corps défendant. Pour échapper à ce voyage maussade,

Arnal s'était adressé à tout le monde, à la justice elle-même. Oui,

Arnal avait demande à Thémis en personne de le défendre contre ce

méchant vaudeville; mais Thémis, faisant la sourde oreille, répondit au

pauvre Arnal;

«Tant pis pour vous, mon cher; faites votre paquet et mettez-vous en

route.» Heureusement qu'il y a aussi des juges au parterre, et que

par-devant leur tribunal Arnal a gagné sa cause. Grâce à leur suprême

arrêt, le voyage est devenu véritablement le voyage impossible; des

sifflets se mettent tous les soirs en travers de la route; c'est un

voyage qui n'ira pas loin.

Quant à Trim, il a trouvé des vents plus favorables; Trim est un niais

au suprême degré, qui prend un simple gentilhomme pour un roi, le

proscrit Georges pour Georges II, souverain de la Grande-Bretagne; de là

un déluge de quiproquo où cet imbécile de Trim risque de se noyer à

chaque pas; mais enfin il surnage et en est quitte pour la peur; le

quiproquo au théâtre est comme le pain dans un repas, on en mange

toujours et avec plaisir. Trim a réussi comme le pain quotidien.

L'Opéra profitera des vacances de la semaine sainte pour se rajeunir et

s'émonder; on ne dira pas que c'est par amour du luxe et par un goût de

folles dépenses; l'Opéra est réellement dans un état de négligence

voisin de la malpropreté, s'il n'est pas la malpropreté en personne;

voyez ces noires murailles, ces loges fanées, ces papiers maculés, ces

voûtes enfumées; sommes-nous véritablement dans la salle de l'Opéra,

cette merveille de la France, cette splendeur du monde civilisé? Les

ablutions sont donc nécessaires; l'Opéra a besoin de se laver les pieds,

les mains, le visage, et de se parer du haut en bas; après quoi on le

reconnaîtra peut-être, et on ne craindra plus de se frotter à lui de

peur de tacher ses gants, de compromettre la pureté de son vernis et la

fraîcheur de son frac.

Madame de N.... est une âme tout à fait charitable; en toute occasion,

elle sait montrer la grandeur de ses sentiments et le désintéressement

de ses principes; c'est une femme qui ne demande qu'à se sacrifier pour

autrui; l'autre jour, quelqu'un parlait devant elle de son amie intime,

madame C..., et en parlait d'une façon tant soit peu cavalière; il

appuyait particulièrement sur l'indulgence de son coeur et sur son

penchant à la tendresse universelle. «Elle a eu au moins dix... maris,

disait-il.

--Allons donc! répliqua madame de N.... de son air le plus innocent,

dix... maris! je voudrais avoir ce qui en manque.»

Les Plaisirs du Malheureux,

L'Illustration, No. 0056, 23 Mars 1844 · 第 4 / 7 题