Nous sommes dix, six hommes en armes et quatre porteurs, commandés par
l'adjudant, un chien de quartier bête et hargneux, qui la fait à la
pose. Nous nous acheminons vers l'hôpital.
--Par ici, nous dit un infirmier qui nous conduit au marabout déchiré
devant lequel nous étions descendus de mulet, en arrivant à Aïn-Halib.
Tenez, voilà.
Et il retire un lambeau de toile qui recouvre deux caisses à biscuits
clouées bout à bout, fermées, en guise de couvercle, par des morceaux de
planches pourries.
Nous avons le coeur serré en soulevant ce semblant de cercueil pour
le placer sur la civière qui, dans un coin du marabout, sinistre et
sanglante--car le sang, mal pompé par la sciure qui entoure le cadavre,
coule parfois pendant le trajet--attend les misérables qu'elle conduit à
leur dernière demeure.
L'adjudant s'est éloigné pour parler avec le major qui, un peu plus
loin, prend l'absinthe sous un olivier. L'infirmier, resté là en
attendant la levée du corps, nous donne des détails. Palet est mort la
veille, dans la nuit.
--Avant de mourir, il a fait un vacarme épouvantable. Jamais je n'ai vu
un gueulard pareil. Ce matin, on est venu chercher ses effets. Comme
il avait une chemise presque neuve, votre sergent d'habillement n'a pas
voulu le laisser enterrer avec. Il la lui a fait enlever et a envoyé,
du magasin, une chemise hors de service. Le major l'a disséqué à neuf
heures et prétend qu'il est mort de consomption et de fatigue autant que
de la fièvre. Moi, vous savez...
L'adjudant revient. Nous empoignons, trois hommes et moi, chacun un
brancard de la civière. Les hommes en armes se placent derrière, leurs
fusils sous le bras.
--En avant, marche!
Nous suivons cinq minutes le chemin qui conduit au camp, puis nous
gravissons le sentier qui mène au cimetière. A chaque instant, nous
entendons le heurt du corps contre les planches des boîtes à biscuits,
trop larges. Il est lugubre, ce bruit, et nous marchons à grands pas,
pour en finir au plus vite, obsédés par la vision du cadavre disséqué
et pantelant, croque-morts qui sentons peser sur nous la condamnation à
mort qui a frappé le macchabée que nous trimballons.
Sur le plateau, à côté de figuiers de Barbarie, derrière un petit mur en
pierres sèches, une vingtaine de tombes dont les plus récentes forment
des bourrelets sur la terre rougeâtre, surmontées de petites croix de
bois noir. Au bout de la dernière rangée, une fosse est creusée auprès
de laquelle se tiennent deux hommes appuyés sur des pelles.
--Hé! vous, là-bas, espèces de fainéants! leur crie l'adjudant, vous
ne pouvez pas profiter du temps qui vous reste, quand vous avez fini de
creuser votre trou, pour remettre des pierres sur le mur?
Nous déposons le cercueil à côté de la fosse. On prépare les cordes.
--Tâchez d'aller doucement, dit l'adjudant. Sans ça, les caisses se
déclouent en route. Je vous fiche tous dedans, si vous n'allez pas
doucement.
Un des hommes en armes, que je ne connais pas, et qu'on me dit être
un nommé Lecreux, employé au bureau, s'approche de lui, une feuille de
papier à la main.
--Mon adjudant, voulez-vous avoir la bonté de me permettre de prononcer
quelques paroles sur la tombe de notre camarade?
--Dépêchez-vous, alors, nom de Dieu.
Lecreux déplie sa feuille de papier et commence:
«Cher camarade, c'est avec un bien vif regret que nous te conduisons
aujourd'hui au champ du repos. Moissonné à la fleur de l'âge, comme une
plante à peine éclose, tu as eu au moins, pour consoler tes derniers
moments, le secours des sentiments religieux que garde dans son coeur
tout Français digne de ce nom. Tombé au champ d'honneur, sur cette
terre de Tunisie que tu as contribué à donner à ta patrie, ta place est
marquée dans le Panthéon de tous ces héros inconnus qui n'ont point de
monument. Ton pays, ta famille doivent être fiers de toi. Et pourquoi
obscurcirait-elle ses vêtements, ta famille, en apprenant que tu as
succombé en tenant haut et ferme le drapeau de la France, ce drapeau
qui....religion--patrie--honneur--drapeau--famille...»
--Foutez de la terre là-dessus, dit l'adjudant, quand c'est fini et
qu'on a fait glisser dans la fosse le cercueil dont les planches ont
craqué. Et rondement; allez!
Nous sommes redescendus au camp, pensifs.
Ah! pauvre petit soldat, toi qui es mort en appelant ta mère, toi qui,
dans ton délire, avais en ton oeil terne la vision de ta chaumière, tu
vas dormir là, rongé, à vingt-trois ans, par les vers de cette terre sur
laquelle tu as tant pâti, sur laquelle tu es mort, seul, abandonné de
tous, sans personne pour calmer tes ultimes angoisses, sans d'autre
main pour te fermer les yeux que la main brutale d'un infirmier qui
t'engueulait, la nuit, quand tes cris désespérés venaient troubler
son sommeil. Ah! je sais bien, moi, pourquoi ta maladie est devenue
incurable. Je sais bien, mieux que le médecin qui a disséqué ton corps
amaigri, pourquoi tu es couché dans la tombe. Et je te plains, va,
pauvre victime, de tout mon coeur, comme je plains ta mère qui t'attend
peut-être en comptant les jours, et qui va recevoir, sec et lugubre, un
procès-verbal de décès...
Eh bien! non, je ne te plains pas, toi, cadavre! Eh bien! non, je ne te
plains pas, toi, la mère! Je ne vous plains pas, entendez-vous? pas plus
que je ne plains les fils que tuent les buveurs de sang, pas plus que
je ne plains les mères qui pleurent ceux qu'elles ont envoyés à la mort.
Ah! vieilles folles de femmes qui enfantez dans la douleur pour livrer
le fruit de vos entrailles au Minotaure qui les mange, vous ne savez
donc pas que les louves se font massacrer plutôt que d'abandonner leurs
louveteaux et qu'il y a des bêtes qui crèvent, quand on leur enlève
leurs petits? Vous ne comprenez donc pas qu'il vaudrait mieux déchirer
vos fils de vos propres mains, si vous n'avez pas eu le bonheur d'être
stériles, que de les élever jusqu'à vingt et un ans pour les jeter
dans les griffes de ceux qui veulent en faire de la chair à canon? Vous
n'avez donc plus d'ongles au bout des doigts pour défendre vos enfants?
Vous n'avez donc plus de dents pour mordre les mains des sacrificateurs
maudits qui viennent vous les voler?... Ah! vous vous laissez faire! Ah!
vous ne résistez pas! Et vous voulez qu'on ait pitié de vous, au jour
sombre de la catastrophe, quand les os de vos enfants, tombés sur une
terre lointaine, sont rongés par les hyènes et blanchissent au soleil
dans les cimetières abandonnés? Vous voulez qu'on vous plaigne et qu'on
vénère vos larmes?... Eh bien! moi, je n'aurai pas de commisération pour
vos douleurs et vos sanglots me laisseront froid. Car je sais que ce
n'est pas avec des pleurs que vous attendrirez l'idole qui réclame le
sang de vos fils, car je sais que vous souffrirez avec angoisses tant
que vous ne l'aurez pas jetée à terre, de vos mains de femmes, tant que
vous n'aurez pas déchiré le masque bariolé derrière lequel se cache sa
face hideuse.... Et si tu ne me crois pas, toi, la mère que le cadavre
qui est couché là a appelée pendant trois nuits, viens ici. Parle-lui
tout bas; écoute ce qu'il répondra à ton coeur, si ton coeur sait le
comprendre. Et tu verras s'il ne lui dit pas que c'est à toi qu'il doit
sa mort et que c'est à ce qui l'a tué que s'adressait ici, sur sa
tombe, comme un soufflet ironiquement macabre donné à ta faiblesse, le
panégyrique d'un idiot....
Le soir, je rencontre Lecreux. Au milieu d'un cercle de quinze ou vingt
hommes qui écoutent, bouche béante, il lit et relit son discours. Les
applaudissements pleuvent.
--Ah! très chic! très chic! très bien!
--Mais c'est au cimetière qu'il fallait l'entendre. Ça vous faisait un
effet....
Un des assistants m'aperçoit; il m'interpelle.
--N'est-ce pas, Froissard, c'était bien?
--Merde!