On travaille beaucoup à Aïn-Halib. On élève, à grands frais, un magasin
de ravitaillement, un bordj pour les officiers, un Cercle et un hôpital.
Ces bâtiments sont évidemment sous l'influence d'un mauvais esprit,
car ils ont un mal du diable à se tenir debout. On dirait qu'ils sont
fatigués avant d'être au monde et qu'ils n'ont aucune envie de figurer
sur la carte de l'État-major; au moindre vent, à la moindre averse, on
les voit s'affaisser comme s'il leur prenait des faiblesses. Deux heures
de mauvais temps détruisent l'ouvrage d'une semaine. L'hôpital surtout
fait preuve d'une mauvaise volonté persistante. Voilà trois fois qu'on
le reconstruit et trois fois qu'il s'écroule. L'énorme voûte de pierres
qui lui sert de toiture abuse certainement de sa situation pour peser
de tout son poids sur les deux murs latéraux; et ceux-ci, fatigués des
efforts qu'ils sont obligés de faire pour la soutenir, profitent de la
première occasion, une méchante pluie par exemple, pour s'écarter comme
les feuillets d'un livre qu'on a placé sur le dos. Il n'y a plus qu'à
recommencer. Le capitaine du génie qui, aidé de quelques sapeurs, dirige
les travaux, avoue bien qu'en faisant venir des tuiles, ce qui ne serait
pas la mer à boire, on pourrait établir des couvertures un peu moins
écrasantes pour les monuments. Seulement, ordre a été donné de former
des voûtes, de couvrir en pierres. Et l'on forme des voûtes, et l'on
couvre en pierres. Ça tient ce que ça tient. C'est toujours la France
qui paye. Du reste, il déclare carrément qu'il se fiche de ça comme
d'une guigne. On l'a envoyé à Aïn-Halib pour remettre debout des
édifices peu solides, et il les remettra debout, malgré vent et marée.
Il s'est mis à l'oeuvre il y a un mois, paraît-il, et a commencé
par faire tout flanquer par terre. Il a appris, le roublard, que la
construction des bâtiments avait empli les poches de son prédécesseur,
parti à Sfax pour y chercher la croix, et il ne veut pas paraître plus
bête que lui. Il empochera même des bénéfices d'autant plus grands
qu'il est décidé à employer les anciens matériaux. Il fait retailler les
pierres et gratter soigneusement la chaux ou le plâtre qui y sont restés
attachés.
La sueur de camisard ne coûte pas cher, on s'en aperçoit. Du matin
au soir, il faut trimer comme des chevaux, bûcher comme des nègres,
mouiller sa chemise. Et encore, si l'on n'attrapait que des calus
aux mains, si l'on ne souffrait que des ampoules! Si l'on n'avait pas
perpétuellement les entrailles tordues par la faim, le visage souffleté
par les injures bestiales et les menaces féroces des chaouchs! Si l'on
était traités en hommes, au moins, et non en nègres courbés sous la
matraque!
Ah! je comprends ceux qui désertent, ceux qui s'échappent, souvent sans
armes et sans vivres, du bagne intolérable; malheureux dont quelques-uns
ne reparaissent plus, mais dont le plus grand nombre est ramené par les
gendarmes ou par des Arabes qui viennent toucher une prime. Je comprends
qu'ils essayent, au risque de la mort ou du conseil de guerre, de se
soustraire aux traitements qu'on leur fait endurer et de reconquérir la
liberté dont on les a dépouillés sans motifs.
Et comment ne pas les excuser, quand on en voit d'autres, âmes sensibles
ou cerveaux plus faibles, amenés au suicide par les brutalités et
les injustices des tortionnaires galonnés? Poussés à bout, désolés,
désespérés, accablés de douleur et de souffrance, ils se voient acculés
dans la mort. Ils s'aperçoivent peu à peu que la vie ne leur est
plus supportable. Plongés dans une misère noire et livrés à la faim
angoissante, dégoûtés de tout, ils ne considèrent plus l'existence que
comme une longue suite de souffrances que leur continuité même doit
accroître. De jour en jour, ils envisagent la mort de plus près; elle ne
leur fait plus peur. Et, un beau matin, appuyant un canon de fusil sous
leur menton, ils se font sauter la cervelle.
Queslier avait bien raison de le dire: il faut avoir rudement envie
de se tirer de là pour endurer tout cela patiemment... Moi aussi, j'ai
songé au suicide; moi aussi, j'ai pensé à la désertion.
--Tu es fou, m'a dit Queslier. Déserter, ici, ce n'est pas possible, ou
du moins c'est bien difficile. Si tu es repris, tu rallonges ton congé
de plusieurs années, et, tu ne l'ignores pas, tu as quatre-vingt-dix
chances sur cent contre toi. Te tuer, ce serait peut-être un peu moins
bête, mais je ne te conseillerai d'employer ce moyen-là qu'à la dernière
extrémité. Il me semble, d'ailleurs, que tu es assez fort pour supporter
des souffrances qui poussent quelques malheureux à se donner la mort. Je
sais bien que nous avons encore plus de deux ans et demi à tirer, mais,
tu verras, ça se passera. Il faut seulement bien nous déterminer à
sortir d'ici; il faut que cette pensée-là ne nous quitte pas, et nous en
sortirons.
--Et la menace du conseil de guerre toujours suspendue sur notre tête,
pour quoi la comptes-tu?
--Il faut lui échapper, au conseil de guerre; il le faut, entends-tu?
Mais je te jure bien que si jamais, par malheur, je me voyais sur le
point d'y passer....
--Eh bien?
--Eh bien! ce n'est pas à cinq ans ni à dix ans de prison qu'on me
condamnerait...
--Tu te tuerais?
--Non, je les laisserais me tuer. Mais avant...
Et il fait le geste de mettre en joue un pied-de-banc qui passe.
Pourquoi pas, après tout? La violence n'appelle-t-elle pas la violence?
Et quel nom donner à ces lois pénale auxquelles l'armée est soumise? De
quel nom les flétrir? de quel nom les stigmatiser?
Tous les jours, à l'appel de midi, on nous fait former le cercle; un
cercle au milieu duquel se place un chaouch, un livret à la main, et
autour duquel rôde l'adjudant, comme un chien qui cherche à mordre. Le
chaouch fait, en ânonnant, appuyant sur les mots avec son insupportable
accent corse, et comme pris d'un certain respect devant les feuillets
infâmes, la lecture du code pénal. Oh! ce code, tellement ignoble qu'il
est horrible et tellement horrible qu'il est ignoble! ce code qui n'a
pour but que la vengeance pour le passé et la terreur pour l'avenir! ce
code où l'on entend revenir sans cesse ce mot: mort! mort! comme l'écho
des lois féroces des temps barbares, comme le refrain de litanies
sanglantes!...
Ah! bourgeois stupide, toi qui demandes qu'on dégage le soldat de
l'énorme pénalité qui pèse sur lui, tu es donc assez aveugle pour ne pas
voir que c'est pour te défendre, toi et tes biens, qu'on a écrit ce
code épouvantable? Tu ne sais donc pas que ces lois sauvages sont ta
sauvegarde? Tu ne comprends donc pas qu'il les faut, ces lois, pour te
permettre de digérer en paix et de mâcher tranquillement ton cure-dents
en accolant bêtement l'un à l'autre ces deux mots inconciliables: Patrie
et humanité? Tu ne comprends donc pas que, sans ce code qui t'assure de
leur obéissance, tu n'aurais bientôt plus d'esclaves pour maintenir
le boeuf qui foule tes grains dans la grange et auquel tu as lié la
bouche?...
Esclaves? Eh! parbleu, oui! nous le sommes, ilotes de l'armée, parias du
militarisme, condamnés sans jugement à des travaux écrasants, condamnés
à la faim, à la soif, à des tortures atroces, à la privation de tous
moyens de distractions, aussi bien intellectuelles que physiques, à
la privation de femmes,--avec toutes ses conséquences monstrueuses?
Esclaves? Oui, mais pas plus--et moins peut-être--que les autres, les
bons soldats, ceux qu'on n'a pas revêtus de notre livrée lugubrement
ridicule et qui se figurent stupidement porter un uniforme quand ils
n'ont sur le dos qu'une casaque de forçat.
--Ça n'empêche pas que ceux-là, on les soigne, dit en riant d'un gros
rire mon camarade de lit, un Bourguignon, bon garçon, pas très malin,
nommé Chaumiette. Il n'y a pas de danger qu'on leur fasse faire des
corvées de bois comme celle que nous allons faire... Tiens, entends-tu
le clairon?
Il s'agit, en effet, d'aller chercher du bois dans la montagne pour
chauffer une fournée de chaux que le capitaine a fait préparer. On a
établi, au milieu du camp, une grande balance où chacun, en arrivant,
doit venir peser ses fagots et en faire constater le poids. Quand ce
poids n'est pas atteint, il faut retourner chercher le complément.
--Viens avec moi, me dit Chaumiette. Je connais un coin où il y a
beaucoup de bois. Nous trouverons de quoi faire notre charge. C'est le
petit Lucas, tu sais, celui qui couche dans le marabout à côté du nôtre,
qui m'a montré la place. Il va venir avec nous.
Le petit Lucas arrive.
--Vous savez, il ne faut rien en dire à personne... Juste dans cet
endroit-là, il y a un vieux puits abandonné, très profond et, dedans,
deux ou trois nids de pigeons. Les petits doivent commencer à être gros.
S'ils sont bons à manger, j'irai les dénicher, nous les ferons cuire
dans un ravin et nous boulotterons ça ce soir.
Au bout d'une heure de marche dans la montagne, nous sommes arrivés au
fameux endroit: une petite vallée pierreuse au bout de laquelle poussent
quelques buissons d'épines.
--Tenez, voyez-vous, dit Lucas, le puits est derrière les buissons.
Et il nous conduit auprès d'une large ouverture béante au ras du sol.
Le puits n'a jamais été maçonné; il a été percé à même la terre qui, par
place, s'est éboulée, laissant par-ci par-là de grosses pierres qui font
saillie le long des parois. Des arbustes, des plantes, ont poussé au
hasard, verticalement ou horizontalement, entremêlant leurs branches
et leurs feuilles et, formant un fouillis tel, dans le rétrécissement
sombre du puits, qu'on n'en peut apercevoir le fond, desséché sans
doute, à trente ou quarante mètres peut-être. A quelques pieds seulement
de l'ouverture, deux nids de pigeons apparaissent entre les larges
feuilles d'un figuier sauvage.
--Entendez-vous les cris des petits? demande Lucas. Les voyez-vous? Je
vais descendre les chercher et je vous les passerai.
--Veux-tu qu'on t'attache avec des ceintures? demande Chaumiette. Si tu
allais tomber...
--Pas de danger.
Il descend en s'aidant des aspérités des parois, se retenant aux
branches. Il tient les deux nids. Il nous les passe l'un après l'autre.
--Y en a-t-il, hein?... Ah! j'entends encore piauler en dessous...
Il se penche pendant que, agenouillés au bord du puits, Chaumiette et
moi, nous cherchons à voir.
--Ah! deux autres nids! Tout...
Nous poussons un cri. La touffe d'herbe à laquelle se cramponnait Lucas
s'est arrachée et il est tombé dans le gouffre, la tête la première, au
milieu d'un grand bruit de branches cassées et de feuillages froissés,
accompagné dans sa chute par une avalanche de sable et de pierres qu'on
entend seules rouler encore.
--Lucas! Lucas!...
Rien ne répond.
--Il nous faudrait des cordes, des ceintures, dit Chaumiette.
Nous grimpons sur un monticule et, de là, nous appelons à l'aide à
grands cris. Une dizaine d'hommes accourent. Un chaouch aussi.
--Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?
--Lucas vient de tomber dans ce puits-là en faisant son fagot.
--Oui? ricane le chaouch. En faisant son fagot? Et ces deux nids de
pigeons?
--Vite, des ceintures, crie Chaumiette. Nouez-les bout à bout. Je
vais m'attacher par le milieu du corps et je vais descendre. Il n'est
peut-être pas mort. En tous cas, il faut le remonter. On ne peut pas le
laisser là une minute de plus.
--Mais toi, tu risques ta vie aussi, en descendant là-dedans.
--Bah! laisse donc. Qu'est-ce que ça fout?
--Attends un peu, au moins, voilà des camarades qui arrivent. On
pourrait doubler les ceintures...
Chaumiette n'a rien voulu entendre. Il dégringole rapidement, retenu
par la corde formée avec les ceintures que nous tenons à plusieurs.
Tout d'un coup, il s'arrête. On ne le voit plus, mais on entend sa voix
sortir du puits.
--Tenez bien la corde... Je l'ai trouvé. Il ne remue plus. Passez-moi
vite une autre corde, que je l'attache... Bon. Maintenant, tirez...
doucement. Je le pousserai en dessous, tout en remontant.
Trois minutes après, nous hissons le corps encore chaud de Lucas. Il
s'est fracassé le crâne sur un rocher. Chaumiette, les mains et les bras
en sang, les vêtements déchirés, la figure égratignée par les ronces et
les épines, remonte à son tour.
--Ah! le pauvre gars! il était tombé jusqu'au fond! Il n'y a pas d'eau,
dans ce puits-là... C'était plein de sang, par terre.
Le chaouch jette sur le cadavre son regard froidement idiot de bête
méchante:
--Ça lui apprendra à aller chercher des nids au lieu de travailler...
Le soir, on nous a fait réunir pour nous lire un rapport spécial du
capitaine:
«Le fusilier Lucas s'est tué, aujourd'hui, en tombant dans un puits. Il
avait quitté le travail pour aller dénicher des nids de pigeons. Il est
mort victime de son acte d'indiscipline et frappé aussi, sans doute, par
la main de la Providence qui veut que nous fassions toujours preuve de
mansuétude à l'égard des animaux et que nous ne les maltraitions
point sans motif. Or, qu'y a-t-il de plus cruel que d'arracher du nid
maternel, vivante image de la famille, de jeunes oiseaux sans plumes
encore, pour les dévorer gloutonnement? La punition qui frappe la
désobéissance et l'inhumanité du fusilier Lucas doit servir d'exemple à
tous les hommes de la compagnie et leur rappeler que Dieu, qui sonde nos
coeurs, voit aussi toutes nos actions.»