Acajou avait dit vrai, à Sidi-Ahmed. Le capitaine aime à laisser mûrir
sa vengeance.
Il paraît que son premier soin, en arrivant à Aïn-Halib, a été de faire
réunir la compagnie à l'endroit où se croisent trois chemins dont deux
disparaissent derrière les montagnes, à chaque bout de la vallée, et
dont le troisième, espèce de sentier raboteux, gravit une petite colline
où poussent parmi les cailloux quelques figuiers de Barbarie.
--Vous voyez ces trois routes, a-t-il crié aux hommes qui le
regardaient, intrigués. La première, à droite, est la route de France;
la seconde, à gauche, est celle de Bône, de Bougie, où sont les ateliers
de Travaux-Publics et les Pénitenciers; la troisième, en face de nous,
est celle du cimetière. Vous choisirez.
--On ne saurait être plus explicite, hein? me demande Queslier qui est
venu me voir dans ma tente et qui me donne ces détails. Tout est là, en
effet. Vous voulez retourner en France? Entassez lâchetés sur infamies,
ignominies monstrueuses sur complaisances ignobles, et nous verrons.
Vous ne voulez pas vous soumettre? Nous vous ferons passer au conseil
de guerre qui, pour un semblant de refus d'obéissance, une parole un peu
vive, vous octroiera généreusement le maximum de la peine portée par le
Code. Dans le cas où nous ne pourrions relever contre vous aucun motif
de conseil de guerre, la chose est très simple: deux ou trois tours de
trop aux fers, un noeud de plus au bâillon, quelques gamelles oubliées,
et voilà tout. On n'a plus qu'à creuser une fosse. Ce n'est pas bien
long, allez!
--Mais c'est monstrueux!
--Oui, monstrueux! Et il a tenu parole, va, l'homme qui prêche la
religion, la famille et les bons sentiments. Si ceux qui sont déjà
là-haut, sur la colline, pouvaient parler, ils te nommeraient celui
qui les y a envoyés; tu peux aller te renseigner, aussi, auprès des
malheureux qu'il laisse croupir en prison, dans un ravin, et auxquels il
fait endurer les plus horribles supplices. Va leur demander quel est
le régime qu'on leur impose, pourquoi on les fait mourir de soif et
de faim, pourquoi on les met aux fers, à la crapaudine, pourquoi, au
moindre mot, on leur met un bâillon.
--Tu es sûr? Tu les as vus?
--Si je les ai vus? Déjà vingt fois. Et tu les verras aussi, toi, la
première fois que tu seras de garde. Ah! tu ne sais pas ce que c'est que
la prison, aux Compagnies de Discipline? Eh bien! tu verras s'il y a de
quoi rire... Tiens, on est si malheureux, ici, qu'il y a des hommes qui
font exprès de passer au conseil de guerre pour quitter la compagnie.
La semaine dernière, les gendarmes en ont emmené sept. Il y en a encore
quatre, maintenant, au ravin, qui attendent le prochain convoi pour
partir. Ils font exprés, entends-tu? exprès. Ils aiment mieux rallonger
leur congé que de continuer à mener une existence pareille. Et nous,
nous qui ne sommes pas punis, tu ne peux te figurer combien nous sommes
misérables, j'aimerais mieux ramer sur une galère que d'aller au travail
avec les chaouchs qui nous mènent comme on ne mènerait pas des chiens.
Les forçats, au bagne, sont certainement plus heureux. La nourriture?
Infecte. On crève littéralement de faim. Du pain que les mulets
ne veulent pas manger; des gamelles à moitié pleines d'un bouillon
répugnant... Ah! vrai, il faut avoir envie de s'en tirer, pour supporter
tout ça sans rien dire...
Il n'a point exagéré; je l'ai bien vu, le lendemain matin. Je n'aurais
jamais imaginé qu'on pût traiter des hommes comme nous ont traités, au
travail, revolver au poing, des chaouchs qui ne parlaient que de nous
brûler la cervelle chaque fois que nous levions la tête. J'ai été
terrifié, d'abord. Puis, j'ai compris qu'ils étaient dans leur rôle, ces
garde-chiourmes, en nous torturant sans pitié; j'ai compris qu'il n'y
avait ni grâce à attendre d'eux ni grâce à leur faire, et que c'était
une lutte terrible, une lutte de sauvages qui s'engageait entre eux et
nous. La colère m'est montée au cerveau et a chassé la fièvre. Je suis
fort, à présent, plus fort que je ne l'étais avant de tomber malade;
et gare au premier qui m'insultera, qui me cherchera une querelle
d'Allemand, qui tentera de me marcher sur les pieds! Je laisserai mûrir
ma vengeance, moi aussi; et, puisqu'on a le droit de m'injurier en plein
soleil et de me menacer en plein jour, j'outragerai dans l'ombre et je
menacerai la nuit--quitte à frapper, s'il le faut. Je n'oublierai rien.
Et je ne faiblirai pas, car j'aurai toujours, pour me soutenir: la rage.
Un chaouch m'aborde.
--Froissard, ce soir, aussitôt après le travail, vous vous mettrez en
tenue, sans armes. Veste et pantalon de drap. Vous êtes commandé pour
l'enterrement.
--L'enterrement de qui, sergent?
--De Palet.