IX

Le train nous a débarqués à Tunis et nous avons traversé la ville,

escortés par les _poveri disgraziati!_ des Italiens et les: Pauvres

malheureux! des Français, pour aller camper auprès de la caserne

d'artillerie.

Le lendemain matin, nous nous sommes mis en marche pour La Goulette.

Il pleuvait. Le sol gras était détrempé et l'on n'avançait qu'avec une

peine extrême. Malgré les pauses fréquentes, les traînards devenaient

de plus en plus nombreux et, toutes les cinq minutes, un homme tombait

qu'il fallait débarrasser de son sac ou hisser sur les mulets qui nous

suivaient. Le capitaine galopait d'un bout à l'autre de la colonne,

criant, tempêtant, exhortant, sans pouvoir venir à bout de la fatigue

des uns et de la mauvaise volonté des autres, anciens disciplinaires,

blasés sur les menaces et les mauvais traitements, se fichant du tiers

comme du quart, et faisant exprès de ne pas avancer pour ne pas laisser

en arrière leurs camarades malades. Les plus jeunes seuls, les derniers

arrivés à la compagnie, voulaient bien l'écouter; et ils marchaient en

avant, en rangs serrés, presque alignés, toujours à cinq ou six cents

mètres de la cohue des traînards.

--Regarde donc les pierrots, là-bas, s'écrie l'Amiral, qui fait partie

d'un groupe au milieu duquel je me trouve; oh! là, là! regarde-les donc

cavaler; on dirait qu'ils ont le feu au cul!

--Qu'est-ce que tu veux? répond Queslier. C'est tout bleu, ça arrive

de France et, dame! au moindre mot des chaouchs, ça fait dans ses

pantalons.

--C'est clair, riposte Bernoux, le bachelier qui couchait dans ma tente

à Zous-el-Souk, et qui interrompt une discussion qu'il a engagée depuis

au moins une heure, au sujet des moeurs carthaginoises, avec un jeune

homme qui revient de détachement, un licencié ès lettres qui est poète.

C'est clair. Seulement, il y a une chose regrettable: c'est que ces

jeunes soldats, terrorisés par les cris et les menaces de messieurs les

gradés, ne tarderont pas à se transformer en véritables mouchards. Il

faudra faire bien attention à nous si nous ne voulons pas être victimes

de leur couardise.

Le licencié, Rabasse, approuve du geste; mais Queslier ne partage pas

son opinion.

--Il y en aura toujours une bonne moitié qui ne se transformeront pas en

bourriques. Quant aux autres...

--Les autres, on les dressera, s'écrie l'Amiral.

--On leur fera rentrer leurs bourriqueries dans la gueule à coups

de riclos, riposte un grand gaillard sec et maigre, qu'on appelle le

Crocodile, et qui, paraît-il, ne sort pas de la prison.

--Y a que ça à faire, déclare tranquillement une espèce de gringalet à

la figure osseuse, pâle sous le hâle, aux membres grêles, à la bouche

crispée de voyou parisien dont il a l'accent canaille; et, s'ils

rouspettent, y a qu'à les faire en douceur, au père François. Tu sais,

Crocodile, le coup du foulard?

Et il fait le geste, tranquillement cynique, grinçant un: crac! qui fait

courir son rictus d'une oreille à l'autre et lui donne une physionomie

d'un comique effrayant. Il le ferait comme il le dit, d'ailleurs, cet

astèque qu'on a surnommé Acajou à cause de ses cheveux rouges et qui

se vante d'avoir, à Paris, au cours d'une rixe, saigné un cogne dans

l'escalier d'un bastringue.

--Voulez-vous marcher, oui ou non? s'écrie un pied-de-banc que le

capitaine a envoyé pour hâter l'allure des retardataires et qui est

arrivé à notre groupe.

--Sergent, répond Barnoux avec urbanité, je vous ferai observer que la

marche s'exécute par une série de pas. Nous exécutons une série de pas.

Donc, nous sommes en marche.

Acajou proteste.

--La marche, c'est pas ça. La marche, c'est ce qui vous tire des larmes

des pieds.

--Il est évident, ajoute Rabasse, sans se soucier de l'interruption,

que, puisqu'il n'est question que de la marche et non de sa rapidité, la

succession plus ou moins prompte des susdits pas ne fait absolument rien

à l'affaire.

--Avez-vous fini de me répondre, nom de Dieu! hurle le chaouch. Je vais

tous vous fourrer dedans.

Acajou s'approche de lui:

--Va donc un peu te baigner, eh! sale outil!

--Un témoin! un témoin! rugit le sergent avec son accent corse. On m'a

insulté!

Et, saisissant le bras de Queslier:

--Vous avez entendu ce que m'a dit cet homme?

Queslier se dégage et ne répond rien.

--Voulez-vous dire que vous l'avez entendu, hein! voulez-vous le

dire?...

--Hé! Queslier, ricane le Crocodile, il se figure peut-être que nous

comprenons le corse. Nous autres, on est de Pantruche; on n'entrave pas

le corsico.

Et, comme il marche derrière le sous-officier, il lui donne, comme par

mégarde, un coup de pied dans les talons.

--Pardon, excuse, sergent... c'est mon pied qu'a glissé.

Le chaouch, rageur, m'attrape par le bras.

--Vous avez entendu, vous? Ne dites pas non ou je vous ferai passer en

conseil de guerre. Je le jure par le sang du Christ.

--Je n'ai rien entendu.

Le Corse s'en va, la figure blanche, les poings crispés, mâchant des

_Porco di Cristo!_

--Tu marcheras toujours avec nous pendant les étapes, me dit l'Amiral.

Sans ça, les chaouchs chercheraient à te jouer un sale tour. Ne va

jamais avec ces pierrots, là-bas... Tiens, où sont-ils? on ne les voit

plus.

On ne les voit plus, en effet. La route est couverte, tout au loin, de

traînards qui n'ont pas l'air très pressés d'arriver à l'étape. Ils s'en

vont tranquillement, deux par deux ou trois par trois, à quinze ou vingt

mètres les uns des autres, s'interpellant de temps en temps en

temps pour se faire part des menaces que leur ont distribuées les

pieds-de-banc et pour rire à gorge déployée de l'inutilité de leurs

efforts. Notre groupe est un des derniers. Et Barnoux et Rabasse, qui

n'ont pas terminé leur discussion, se prennent au collet toutes les cinq

minutes et s'arrêtent pour se crier d'une voix furieuse:

--Je te dis qu'il y avait un aqueduc pour amener l'eau à Carthage!

--Et moi, je te dis qu'il n'y avait que des citernes!....

--C'est trop fort! Lis Flaubert!

--Flaubert s'est trompé!

Nous avons mis plus de six heures pour faire les dix-huit kilomètres de

l'étape.

--Nous allons voir si ça se passera comme ça après le débarquement

à Gabès, siffle entre ses dents serrées le capitaine qui, à cheval,

assiste à l'arrivée des retardataires qu'il dévisage comme pour les

reconnaître au besoin.

X

Nous avons été obligés de laisser un certain nombre de malades dans les

hôpitaux, au Kram, à la Goulette et à Gabès. Nous ne sommes plus guère

que trois cents quand nous levons les tentes, le lendemain de notre

débarquement, à trois heures du matin, pour effectuer la première des

six étapes qui doivent nous mener à Aïn-Halib, le nouveau dépôt de la

Compagnie.

Il fait encore nuit quand nous partons. Et, après avoir traversé un

ruisseau, la rivière de Gabès, c'est encore au milieu de l'obscurité,

épaissie par la voûte pesante des hautes frondaisons, que nous pénétrons

dans l'oasis. Nous suivons un chemin brisé à chaque saillie des petits

murs en terre dont les Arabes entourent leurs jardins, souvent pressés

les uns sur les autres par l'étranglement de la route, nous heurtant

au moindre écart, butant contre les racines des arbres et les pierres

arrachées du sol poussiéreux par les pieds des chameaux. Il fait

frais, sous ce dôme de feuillage, dont les découpures bizarres nous

apparaissent toutes noires quand nous levons les yeux en haut, mais

l'air est lourd; on respire difficilement, la poitrine tendue violemment

par le poids du sac dont les courroies coupent les épaules, la main

gauche engourdie, la main droite fatiguée de tenir la bretelle du fusil

dont la crosse frappe à chaque pas sur la cuisse, les oreilles agacées

par le tintement du quart de fer blanc qui choque la poignée de la

baïonnette. Les pas, alourdis par l'énorme poids du chargement et par

la difficulté de cette marche de nuit dont les à-coups fatiguent et

énervent, soulèvent une poussière dense qui remplit les narines et pique

les yeux. On marche la bouche ouverte, le haut de la capote déboutonné,

le mouchoir tout trempé à la main pour essuyer la sueur qui coule sur le

visage, la respiration oppressée, avec la sensation d'une chaleur humide

de cataplasme, dans le dos, à la place du sac.

Pendant près d'une heure et demie, nous allons ainsi, le képi en

arrière, le cou tendu, la tête basse, sans rien voir que les troncs

des palmiers qui se succèdent comme de hautes colonnes au-dessus des

parapets de terre fleuris de branches d'arbustes aux odeurs fortes

et derrière lesquels on entend de loin en loin le clapotement d'un

ruisseau. Tout d'un coup, après un dernier détour de la route, le rideau

sombre du feuillage se déchire, une longue plaine de sable jaune, rose

tout au loin par les premiers rayons du jour, se déroule jusqu'au pied

de montagnes bleues à la base et dont les sommets sont rouges.

On hâte le pas et, tout en débouchant dans la plaine, on entonne des

chansons de marche; les anciens entament le _Chant des Camisards_,

un chant monotone et plaintif dont j'entendrai bien des fois encore

retentir les couplets; un chant noirci par la résignation du paria et

plaqué de rouge par l'ironie du galérien qui rêve de briser sa chaîne:

Savez-vous ce qu'il faut faire

En ce lieu?

Il faut tout voir et se taire,

Nom de Dieu!...

Nos chaouchs, qui sont des vaches,

Nous emmerdent, nous attachent,

Mais sur leur gourite on crache

Quand on peut.

Et, tous en choeur, ils se mettent à hurler le refrain:

Répétons à l'envi

Ce refrain sans souci:

Vivent l'amour et le vin,

La danse, les joyeux festins!

Oui, tout cela reviendra,

Oui, tout cela reviendra,

Quand le diable le voudra!

--Halte! s'écrie le capitaine.

Nous nous arrêtons et nous déposons nos sacs énormes qui nous montent à

mi-corps, si pesamment chargés que les bretelles en craquent. Le mien

me paraît tellement lourd, je suis tellement harassé, que je ne sais

vraiment pas si, tout à l'heure, je serai capable d'arriver à la pause

en même temps que les autres et si je ne serai pas forcé de rester en

route, comme les traînards qu'on a laissés en arrière et qui sortent

seulement maintenant de l'oasis. Nous les attendons, assis par terre,

derrière les fusils réunis en faisceaux; je respire largement l'air

frais du matin, passant la main sur une touffe d'herbe humide de rosée.

--Il fait bon, maintenant, me dit Queslier, mais ça ne va pas durer

longtemps. Tu vas voir, d'ici un quart d'heure.

Le jour, en effet, est complètement levé et le soleil, tout là-bas,

énorme boule rouge qui monte lentement, commence à envoyer ses rayons

sur l'oasis dont il fait claquer les verdures puissantes, ensanglante

les montagnes qui bornent l'horizon et vient accrocher, à la pointe des

baïonnettes, des étincellements d'argent poli.

A peine le dernier retardataire nous a-t-il rejoints et a-t-il déposé

son sac, que le sifflet du capitaine retentit.

--Garde à vos! rompez faisceaux! Par sections, à droite alignement!

--Qu'est-ce qu'il va nous faire faire? dis-je au Crocodile, qui se

trouve à côté de moi.

--Je ne sais pas. Il est bien fichu de nous faire marcher comme ça, par

sections, en colonnes de compagnie. Ah! la vieille carne!

Eh! parbleu, oui! il était fichu de le faire, car il l'a fait. Au milieu

du sable où l'on enfonce jusqu'aux chevilles, sous un soleil brûlant

qui tombe d'aplomb, gravissant les monticules et descendant dans les

ravinements que creusent les grands vents, nous avons fait les quinze ou

seize kilomètres qui nous restaient encore à faire, alignés comme à

la parade, les sections à distance entière, ainsi que sur le champ de

manoeuvres. Chaque fois qu'un homme tombait ou restait en arrière,

le capitaine arrêtait la compagnie et lui faisait faire du maniement

d'armes jusqu'à ce que le malheureux eût repris sa place dans les rangs.

Deux fois seulement, il a commandé la halte et ne nous a permis de

quitter nos sacs, pendant trois minutes, qu'après avoir rectifié

l'alignement des faisceaux.

--Alignez les crosses! alignez les crosses! Sergents, veillez à

l'alignement des crosses! Ils resteront sac au dos tant que l'alignement

ne sera pas correct! Rappelez-vous que, pendant la marche, je ne veux

pas qu'il soit prononcé un seul mot.

--Est-ce qu'il est permis de boire, mon capitaine? crie l'Amiral, à la

seconde pause, comme le kébir renouvelle ses recommandations.

--Non! On ne boit pas en route! L'eau coupe les jambes!

Un éclat de rire énorme, homérique, secoue la compagnie d'un bout à

l'autre.

--Rompez faisceaux! En avant..., marche!

--Ça nous fera dix kilomètres sans pause, ricane l'Amiral, mais il ne

sera pas dit qu'on s'est fichu de la gueule des Camisards sans qu'ils

rendent la pareille.

--Voulez-vous vous taire? crie un sergent qui marche à deux pas de nous.

Des grognements sourds lui coupent la parole. La révolte commence à

gronder, en effet, dans les rangs de ces hommes que l'on mène comme

des chiens depuis trois heures, qui, exaspérés maintenant, deviennent

insensibles à la fatigue, ne sentent plus le poids du sac, et qui, tout

en tordant leurs doigts crispés sur la crosse de leurs fusils, lancent

aux chaouchs qui marchent à côté d'eux, l'oeil morne, des regards

effrayants. Ils vont à grands pas, maintenant, irrités, rageurs,

sombres, comme les bêtes cruelles, mises en fureur par les coups de

fouet et les coups de fourche des valets, réveillées de leur abattement

par le cinglement des cravaches, et qui rôdent à grandes enjambées dans

leurs cages, voyant rouge, n'attendant que l'arrivée du dompteur pour

lui sauter à la gorge. Il ne faut plus qu'une goutte d'eau pour faire

déborder le vase, qu'une chiquenaude pour faire éclater les

colères qu'on contient encore à grand'peine. Cette goutte d'eau, la

versera-t-on? La donnera-t-on, cette chiquenaude? Non, car à douze cents

mètres à peine on aperçoit les roseaux et les hautes herbes qui bordent

le petit ruisseau le long duquel nous allons camper...

Eh bien! si... Tout d'un coup, le sifflet du capitaine se fait entendre.

--Halte!

Un homme est tombé, dans la deuxième section et, étendu comme une masse

sur le sable, râlant, pâle de la pâleur de la mort, ne peut plus se

relever. Les chaouchs s'empressent autour de lui, le prennent par les

épaules, essayent de le remettre sur ses pieds. Il retombe, inerte. Nous

avons eu le temps de le reconnaître. C'est Palet, ce pauvre diable qui

revient de Sandouch, miné par la fièvre et la dysenterie, misérable

qu'on force à traîner son agonie lamentable dans les sables qui

recouvriront ses os. Car ce n'est déjà plus qu'un cadavre, cet homme

dont la face exsangue, dans laquelle éclatent deux yeux énormes, nous a

arraché à tous un cri de pitié.

--Relevez-le de force! crie le capitaine. Forcez-le à marcher! C'est

dans son intérêt! Nous serions obligés de l'abandonner là!

Alors, comme un tonnerre, des exclamations indignées éclatent.

--Il y a des mulets, derrière la compagnie!

--Qu'on décharge les sacs des pieds-de-banc, il y aura de la place pour

les malades!

--C'est indigne!--C'est affreux!--C'est une honte!--A bas les chaouchs!

Les menaces et les injures se croisent, les vociférations augmentent, le

tumulte devient énorme. Le capitaine se dresse sur ses étriers:

--Garde à vos!... Baïonnette... on! En avant... Pas gymnastique...

Marche!

--Pas gymnastique sur place! s'écrie Acajou dont la voix vrillarde de

voyou perce les grondements irrités.

Et, comme à un mot d'ordre, la compagnie entière obéit au gamin dont

la figure pâle est belle, vraiment, agrandie par la détente des nerfs

toujours irrités du faubourien, éclairée par la lueur blafarde et féroce

de l'héroïsme gouailleur.

On fait du pas gymnastique sur place. On n'avance point d'une semelle.

--Sergents! hurle le capitaine, ces hommes-là ne veulent pas marcher?

Vous avez droit de vie et de mort sur eux! Vous avez des revolvers,

faites-en usage: brûlez-leur la cervelle!

Brusquement le tumulte s'apaise. Et, au milieu du silence effrayant, on

entend le bruit sec que font les fusils qu'on arme.

Le capitaine est tout pâle. Le lieutenant Dusaule s'approche de lui et

lui parle à voix basse. Il pique son cheval et part au galop.

Nous nous précipitons sur un mulet chargé des sacs des pieds-de-banc.

Les sacs sont jetés à terre et Palet hissé sur le mulet. Les chaouchs

ramassent leurs sacs et en passent les courroies sur leurs épaules,

au milieu des éclats de rire, tandis que la compagnie, débandée, en

désordre, chantant et hurlant, se dirige vers le ruisseau...

--C'est égal, me dit Queslier en arrivant à l'étape, je regrette bien

qu'aucun des chaouchs n'ait eu le coeur de décharger son revolver. Ah!

quel dommage! quel dommage!... Ça commençait si bien!...

--Il est regrettable en effet, dit Barnoux du ton le plus tranquille,

que le départ précipité du principal acteur ait fait manquer le dernier

acte. C'est un drame qui se termine en comédie.

--_Desinit in piscem_, approuve Rabasse. C'est vraiment bien

malheureux...

--Ce qu'il y a de sûr, s'écrient le Crocodile et l'Amiral, c'est que

le capiston ne nous y repincera pas demain, à sa petite promenade en

colonne. Il peut se taper, s'il compte sur nous...

Dans la soirée, le médecin de la compagnie, qui était resté à Gabès, est

arrivé au camp avec le lieutenant-trésorier. Il s'est assis devant la

tente du capitaine et a fait sonner la visite. C'est un petit freluquet,

tout récemment sorti du Val-de-Grâce, très fier de son méchant galon

d'or qui lui donne le droit d'estropier les gens au nom de la discipline

et de leur faire prendre de l'ipécacuanha pour la plus grande gloire du

drapeau.

Cinquante hommes au moins sont accourus à la sonnerie. L'avorton aux

parements de velours grenat en a tout d'abord renvoyé une trentaine

dont les pieds écorchés lui ont semblé très sains et dont l'épuisement

évident lui a paru quelque peu douteux. Quant aux vingt autres, il s'est

décidé à les examiner un peu plus sérieusement. Le capitaine a apporté

son pliant et est venu s'asseoir à côté du docteur, après s'être fait

donner les livrets matricules des vingt malades. Il tenait ces livrets à

la main et les feuilletait à mesure que les hommes passaient la visite.

--Comme ça, major, voyez-vous, je me rendrai compte, d'après le nombre

de leurs punitions, de leur capacité ou de leur incapacité de porter

le sac et de faire la route. Vous dites, major, que vous êtes disposé à

faire monter cet homme-là sur les cacolets... Voyons un peu... Lenoir...

Lenoir... Voilà; oui, assez bon soldat. Cependant, je remarque

une punition pour réponse insolente. Hum! hum! Un homme qui répond

insolemment, sur les cacolets... Exemptons-le du sac tout simplement,

n'est-ce pas, docteur?

--Comme vous voudrez, mon capitaine.

Et l'infirmier écrit sur son livre: «Exempt de sac», tandis que Lenoir

s'en va en titubant.

--Et celui-là?

--Mon Dieu, mon capitaine, pas grand'chose; un un peu de fièvre, voilà

tout. Je crois qu'en l'exemptant de sac...

--Voyons, voyons... Dupan... Dupan... Voilà... Pas une punition. Très

bon soldat. Sur les cacolets, docteur; sur les cacolets!

--Bien, mon capitaine. C'était d'ailleurs mon intention, car, réflexion

faite...

La comédie a duré trois quarts d'heure, à peu près. Un homme seul reste

encore à visiter; il est assis par terre, le dos tourné au médecin.

--Eh bien! vous, là-bas, voulez-vous venir? demande ce dernier,

impatienté.

L'homme se lève avec peine et s'approche.

--Ah! c'est le fameux Palet! s'écrie le capitaine en ricanant. Eh bien!

vous ne devez pas être trop fatigué, puisque vous avez achevé l'étape

d'aujourd'hui sur les mulets.... Bon pour la marche, docteur, et pour le

sac aussi.

Palet ne bouge pas; mais, fixant sur le capitaine ses grands yeux

hagards, il dit d'une voix sourde:

--Mon capitaine, vous savez que je suis très malade. Vous m'en voulez.

Vous m'avez empêché d'entrer à l'hôpital, à La Goulette. A Gabès, vous

m'avez refusé l'autorisation d'aller passer la visite du médecin en

chef. Ce matin, j'ai fait ce que j'ai pu pour faire l'étape; je ne suis

tombé que lorsque j'ai été à bout de forces. Si mes camarades m'ont mis

sur un mulet, ce n'est pas ma faute. D'ailleurs, j'aurais autant aimé

crever où j'étais. Maintenant, je n'en peux plus. Je viens vous demander

de me reconnaître malade et de me faire mettre sur les cacolets ou au

moins de m'exempter de sac. Voulez-vous? Si vous voulez seulement

me retirer mon sac, je me traînerai comme je pourrai et j'arriverai

peut-être à faire l'étape. Si vous ne voulez pas, quand je ne pourrai

plus aller, je tomberai et je crèverai là. Ça m'est bien égal, allez! Si

vous saviez ce que je m'en fiche!...

Le médecin a l'air attendri. Il tâte le pouls du malade et hoche la

tête. Le capitaine, devant cette pitié, n'ose pas se montrer trop dur:

--Vous êtes un très mauvais soldat... Vous êtes criblé de punitions...

Ce matin encore, vous avez commis un acte d'indiscipline impardonnable.

Vous avez refusé de vous lever quand vos supérieurs vous l'ordonnaient.

Rien que pour cela, je devrais vous faire passer au conseil de guerre...

Et puis, vous venez d'exprimer des sentiments dont un chrétien doit

avoir honte. Vous avez parlé de vous laisser mourir... Savez-vous que

c'est le suicide, cela!... Enfin, vous êtes malade... N'est-ce pas,

docteur, il est malade?

--Oui, mon capitaine.

--Oh! peut-être pas tant qu'il le paraît... Je ne peux pas, étant

donnée votre conduite, vous faire monter sur les cacolets, ni même vous

exempter de sac; mais, comme je veux me montrer bon et compatissant,

je vous retire votre seconde paire de souliers. Vous la donnerez aux

muletiers qui la mettront dans leur chargement... Ah! vous y joindrez

vos guêtres de toile, si vous voulez.

Palet s'en va en souriant d'un sourire lugubre...

...Il fait encore nuit quand on sonne le réveil, et, aussitôt le café

bu, Queslier me prend par le bras.

--Mets ton sac, prends ton fusil et viens avec nous.

--Où ça?

--Viens toujours.

Ils sont une douzaine au moins qui, afin d'échapper aux vexations de la

veille, partent en avant pour faire l'étape isolément. D'autres groupes

sont déjà partis, paraît-il.

--Tu comprends, me dit Barnoux, une fois dans la montagne--et nous

y serons avant deux heures--nous nous cachons dans un ravin et nous

laissons passer la compagnie. Après quoi, nous nous remettrons en marche

tranquillement, et nous arriverons à Sidi-Ahmed, où nous devons coucher

ce soir, une demi-heure après les autres. D'ailleurs, sois tranquille,

nous ne serons pas les seuls traînards. L'étape, aujourd'hui, a plus de

quarante kilomètres.

Il faisait à peine jour que nous commencions à gravir les premières

côtes de la montagne et, au lever du soleil, nous étions étendus

derrière de gros rochers qui bordent la route.

--Si nous cassions la croûte? demandent le Crocodile et Acajou.

Et ils débouclent leurs musettes qui sont bourrées de dattes. L'Amiral

ouvre son sac et en tire un litre d'absinthe. Je demande à Barnoux d'où

proviennent ces provisions.

--Les dattes ont été achetées à des Arabes, mon cher, et l'absinthe à un

mercanti de Gabès. Du reste, il y en a encore. N'est-ce pas, Queslier?

--Parbleu! J'en ai deux litres dans mon sac.

--Mais je croyais que les disciplinaires n'avaient pas d'argent, ne

devaient pas en avoir.

--Nous n'en avons pas non plus; nous payons en nature. Nous payons avec

les godillots du magasin.

--Ça apprendra au sergent d'habillement à mieux faire coudre ses

ballots, ajoute Acajou. Il faut qu'un ballot soit ouvert ou fermé; moi,

je ne sors pas de là.

Nous venons d'achever notre dînette quand nous entendons, au bas de la

côte, les cailloux rouler sous les pieds des hommes qui commencent à

la gravir. Nous montons à tour de rôle sur une grosse pierre d'où nous

pouvons, sans être vus, examiner, à travers une coupure du roc, ce qui

se passe sur la route. Des hommes défilent, sans ordre, à des distances

inégales les uns des autres, escortés par les chaouchs que l'Amiral

désigne à mesure, à voix basse:

--Tiens, voilà Salpierri, Lazaquo, Cavalli, Monsoti, Balanzi, Raporini,

Norvi...

--Toute la bande des macaronis, quoi! murmure Acajou. S'il n'y a pas de

quoi assaisonner ça avec du plomb en guise de fromage! Tas de pantes,

va!

Et il grimpe sur la pierre avec l'agilité d'un chat sauvage.

--Ah! ah! attention! voilà le capiston... Ah! le mec, ce qu'il doit

rager! Il est tout pâle; on dirait qu'il a la colique... Dire que si je

voulais, d'ici, je le rayerais du tableau d'avancement aussi bien que le

ministre... Qui est-ce qui me passe mon fling? Tiens... toute la bande

des pierrots qui le suit. Ah! là, là! il y a de quoi se gondoler. Ils

font des enjambées comme s'ils voulaient se dévisser les jambes... Et

les corsicos, par-derrière, qui les menacent de les ficher au bloc...

Tiens, je n'aperçois pas mon ami Craponi... C'est bien dommage... Je

lui aurais offert quelque chose avec plaisir; c'est pas de la blague,

j'aimerais mieux lui donner un verre d'arsenic que de le laisser crever

de soif... Il ne passe plus personne... Ah! voilà trois types qui

viennent de s'asseoir sur les pierres, presque en face de nous...

Je monte à mon tour.

Je ne vois que les trois malheureux qui se sont accroupis au bord de la

route, trois nouveaux arrivés à la compagnie, sans doute, peu habitués à

la marche, et que je ne connais pas. J'entends les pas de deux chevaux.

Ce sont le médecin et le lieutenant-trésorier qui s'avancent botte à

botte, en riant.

--Dites-donc, demande le major au lieutenant, en passant devant les

trois pauvres diables qui viennent de secouer leurs bidons vides d'un

air désespéré, dites-donc, est-ce qu'on leur laisse leurs vivres, aux

hommes qui restent en arrière?

--Mais oui; pourquoi?

--On devrait les leur enlever. Ils seraient forcés de suivre ou ils

crèveraient de faim.

Je suis descendu, indigné, et je me suis assis à côté des autres qui

attendent, à l'ombre des rochers, que les mulets soient passés pour se

remettre en route.

Ils passent; on entend le bruit de leurs sabots pesants qui frappent les

cailloux, le cliquetis des chaînes qui les attachent deux par deux.

--En route! dit l'Amiral au bout d'une dizaine de minutes.

Nous sortons de notre trou. Nous ne sommes pas les seuls traînards,

comme l'avait prédit Barnoux. Au bas de la côte, on aperçoit encore des

hommes qui ne sont pas décidés à la gravir. Et il faut monter, monter

sans cesse, sous la chaleur grandissante, pour atteindre le col

qui traverse la montagne. A un détour du chemin un homme est assis,

s'essuyant la figure avec son mouchoir. Je le reconnais; il me reconnaît

aussi. C'est celui qui couchait dans mon marabout, à Zous-el-Souk, et

auquel Queslier avait refusé de répondre, le soir de mon arrivée. Il

me demande si je ne pourrais pas lui donner une gorgée d'eau. Pris de

pitié, bien que l'individu ne m'inspire guère d'intérêt, je mets la main

à mon bidon qui est encore presque plein. Mais Queslier m'a prévenu.

Il a ramassé une grosse motte de sable et l'a brisée sur la tête du

misérable en criant:

--Les vaches, voilà ce qu'on leur donne à boire!

Il se tourne vers moi.

--Ça t'étonne, ce que je fais là, n'est-ce pas? Ça te semble dur?

Eh bien! réfléchis un peu à ce qu'il a fait, lui, pour se concilier

l'estime des gradés, pour tâcher de gagner une sortie. Pense un peu aux

souffrances horribles qu'endure et que doit endurer encore pendant cinq

longues années le malheureux qu'il a aidé à faire condamner, et tu me

diras si mon action n'est pas juste. Tu me diras si j'aurais dû donner

une goutte d'eau à cette canaille. Tu me diras si, au lieu d'une motte

de terre, ce n'est pas un coup de fusil qu'il mérite!... Ah! il ne faut

pas faire le difficile, ici; il ne faut pas faire la petite bouche! Je

t'ai vu tout à l'heure faire la grimace quand Barnoux t'a expliqué

d'où provenaient les dattes que nous avons mangées. Nous avons volé le

magasin, c'est vrai; mais, est-ce qu'on ne nous vole pas tous les jours,

nous? Depuis plus de deux mois que tu es à la compagnie, combien de fois

as-tu touché ton quart de vin? Pas une. Combien de prêts t'a-t-on payés?

Pas un. Qu'est-ce qu'on met dans ta gamelle? De l'eau chaude. A qui

profite ton travail? Aux filous qui t'exploitent. Volés! je te dis,

nous sommes volés du matin au soir et du premier janvier à la

Saint-Sylvestre! Réclamer! A qui? Tu sais bien que nous avons toujours

tort, nous autres! on ne nous fait pas justice! nous sommes des

parias! Eh bien! cette justice qu'on nous refuse, il faut nous la faire

nous-mêmes. Et surtout, il faut expulser du milieu de nous et traiter

comme des chiens ceux qui se conduisent comme des chiens, ceux qui

sont assez lâches pour servir les rancunes d'une ignoble horde de

garde-chiournes...

--Ah! tonnerre de Dieu! s'écrie l'Amiral, qui marche en avant; il

vient de tourner un coude de la route qui, longue et droite maintenant,

traverse un plateau étroit entre deux pics élevés, pour redescendre sur

l'autre versant. Ah! bon Dieu! regardez donc!

Et il part en courant. Nous le suivons.

C'est horrible! Le sac au dos, la bretelle du fusil passée autour du

cou, les mains liées avec des cordes, un homme est attaché à la queue

d'un mulet. Il n'a plus la force de lever les jambes, et ses pieds,

qu'il traîne lamentablement, dans ses efforts pour suivre l'allure trop

rapide de l'animal, soulèvent des nuages de poussière. Un sergent, une

baguette à la main, cingle la croupe du mulet qui, impassible, ignorant

la honteuse besogne qu'on lui fait faire, continue son chemin du même

pas régulier. Tout d'un coup, l'homme bute contre un caillou. Il

tombe sur les genoux et, entraîné par le mulet qui marche toujours,

se renverse sur le côté, les jambes étendues, les bras raidis dans une

tension effrayante. Et, en sa face pâle renversée en arrière, la bouche

grande ouverte, toute noire, laisse échapper un hurlement de douleur. Le

chaouch se retourne, la baguette à la main, pour frapper l'homme; mais

il nous a aperçus; nous sommes à cent pas à peine. Et il a eu peur,

l'infâme! et il s'est sauvé, le lâche! en courant de toutes ses forces.

Le Crocodile a coupé la corde, et Palet--car c'est lui--est resté

étendu sur le dos, incapable de faire un mouvement; les habits déchirés,

couvert de poussière, les poignets tuméfiés et bleuis par la pression

des cordes. Nous nous empressons autour de lui, nous le débarrassons de

son fourniment et nous lui faisons avaler quelques gorgées d'eau. Il se

remet peu à peu.

--Nous porterons tout ton attirail à nous tous, lui dit Barnoux.

Pourras-tu marcher comme ça?

--Je pense que oui... en me reposant de temps en temps...

--Quel est le pied qui était avec toi?

--C'est Craponi.

--Craponi! s'écrie Acajou. Ah! je m'en doutais. Nous n'avons pas eu le

temps de le reconnaître, mais je m'en doutais. Ah! la canaille! s'il

avait eu le coeur de rester là, au moins! J'ai justement un compte à

régler avec lui... Ah! ces Corses, ce que ça a le foie blanc, tout de

même! Aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main, je le saignais comme

un cochon!...

--Peuh! dit Queslier en levant les épaules, les hommes, vois-tu,

ça n'avance pas à grand'chose de les descendre. Un de perdu, dix de

retrouvés.

Rabasse est assez de cet avis. Seulement, il fait observer qu'on se

débarrasse bien des animaux nuisibles et que, par conséquent...

--Ah! s'écrie l'Amiral, qui traduit la pensée commune, si jamais la

guerre éclate et qu'on soit conduit par des êtres pareils, ce ne sont

pas les Prussiens qu'on dégringolera les premiers!

Nous ne sommes arrivés à Sidi-Ahmed qu'à la chute du jour. On nous a

appris que nous faisions partie d'un détachement formé des derniers

traînards, au nombre d'une soixantaine, et qui allait occuper le

poste d'El-Gatous. Nous ne devons donc plus marcher sous les ordres du

capitaine qui, avec le gros de la compagnie, a encore quatre étapes à

faire pour atteindre Aïn-Halib.

--Ça m'étonne bien qu'on ne nous fasse pas appeler pour l'affaire de

tantôt, dit le Crocodile. Craponi a dû porter plainte.

--Tiens, le voilà justement qui vient par ici.

Le Corse, figure basse et hypocritement féroce, s'approche en effet de

l'endroit où nous avons monté notre tente.

--Queslier, le capitaine vous demande.

Queslier sort et revient trois minutes après.

--Eh bien?

--Eh bien! il m'a annoncé que je le suivais au dépôt en qualité de

mécanicien. Il prétend qu'il aura besoin d'ouvriers; ça m'embête

rudement.

--Il ne t'a pas parlé d'autre chose?

--Non, pas un mot.

--C'est bien étonnant, murmure le Crocodile en hochant la tête.

--Tais-toi donc! crie Acajou en lui frappant sur l'épaule. Tu ne connais

rien aux caractères, toi. Le capiston, c'est un rancunier; il aime

à laisser mûrir sa vengeance, comme on dit dans les romans. Moi, je

comprends ça; chacun son goût. Seulement, tu sais, je préfère ne pas

monter avec lui à Aïn-Halib...

Biribi: Discipline militaire · 第 14 / 43 题