Les quatre étapes que nous avons faites avec le lieutenant Dusaule,
qui commande le détachement, ne nous ont pas semblé rudes. Il s'était
empressé de faire monter les malades sur les cacolets et de forcer les
gradés à porter leurs sacs. Ceux-ci, d'ailleurs, ne se sont pas trop
fait tirer l'oreille; ce sont, à l'exception d'un Corse qui, seul,
n'ose pas trop faire preuve de méchanceté, de gros paysans qu'on a tirés
presque par force de leurs régiments, pour les faire passer dans les
cadres des Compagnies de Discipline. Le caporal de mon escouade, un
Berrichon qui n'a pas inventé l'eau sucrée, m'a fait un aveu l'autre
jour. Pour l'engager à venir en Afrique, son capitaine lui a assuré que
là-bas, les gradés portaient un grand sabre. Il a hésité longtemps, mais
le grand sabre l'a décidé.
--Et puis, a-t-il ajouté tout bas, en regardant de tous côtés pour voir
si personne ne pouvait l'entendre, et puis je ne savais pas au juste ce
que c'était que ces Compagnies de Discipline. Ah! si j'avais su ce
que je sais maintenant, si j'avais pu prévoir qu'on me ferait faire
un métier pareil!... Ah! je ne suis pas malin, c'est vrai, mais soyez
tranquille, je n'aurais pas été assez méchant pour accepter...
Plus bêtes que méchants? Oui, c'est bien possible. Mais est-ce une
excuse? Mille fois non. C'est nous qui en supportons le poids, de cette
bêtise-là. Leur stupidité! Est-ce qu'elle ne les met pas tous les jours
aux pieds de ceux qui ont un galon plus large que le leur et qui leur
commandent de se conduire en brutes? Leur idiotie! Est-ce qu'elle
ne leur fait pas exécuter férocement des ordres qui leur répugnent
peut-être mais qu'il leur serait facile de ne pas se faire donner?
Est-ce qu'ils ne pourraient pas, si le métier ignoble qu'ils font leur
paraît si pesant, rendre leurs galons et demander à passer dans d'autres
corps? Qu'est-ce qui les retient? qu'est-ce qui les force à se faire
les bas exécuteurs des vengeances et des rancunes d'individus qu'il
méprisent?
Ah! parbleu! ce qui les retient, c'est l'amour du galon, la gloriole du
grade, le désir imbécile de rentrer au pays, envers et contre tout,
un bout de laine sur la manche. Ce qui les force à s'aplatir, c'est le
respect de la discipline, des règlements qui ont fait de ces paysans des
valets de bourreaux et leur ont mis à la main un fer rouge pour marquer
leurs frères à l'épaule.
Qu'ils aient le courage de leur opinion, alors, et qu'ils ne viennent
pas se plaindre de l'abjection de leur état, sous prétexte qu'ils se
sont fourrés bêtement dans un guêpier d'où il ne leur faudrait qu'un peu
de coeur pour sortir! Qu'ils ne viennent plus me corner leurs plaintes
aux oreilles, à moi qui suis la tête de Turc sur laquelle ils taperont
au moindre signe, car je leur dirai ce que je pense de leur conduite
en partie double. Ah! oui, coups pour coups, j'aime mieux les coups de
fouet impitoyables d'un bourreau acharné qui frappe à tour de bras que
la flagellation hypocrite d'un homme qui vous demande, chaque fois que
le surveillant a le dos tourné: «Est-ce que je vous ai fait mal?»
--Pourtant, il y en a de qui il ne faut pas se plaindre, me dit un homme
de mon marabout à qui je fais part de mes idées à ce sujet, un mois
environ après notre arrivée à El Gatous. Ainsi, le lieutenant par
exemple; qu'as-tu à lui reprocher? Crois-tu qu'on ne pourrait pas
trouver pire?
Si, on pourrait trouver pire; mais ce n'est pas une raison pour que je
ne m'en plaigne pas. Il n'est sans doute pas méchant au fond, ce grand
gaillard blond, sec, aux airs de casseur en goguette, mais il affecte
avec nous des allures de directeur de geôle indulgent qui me semblent au
moins déplacées. Les travaux qu'il nous impose ne sont pas durs. Comme
on ne lui a pas encore donné d'ordres pour la construction d'un fortin
qu'on doit élever sur la montagne qui domine le camp, il nous envoie
tout simplement chercher du bois dans la plaine. Nous rapportons deux
fagots par jour, et voilà tout. Jamais d'exercice, pas de punitions. Il
défend aux pieds-de-banc de nous priver de vin.
Seulement, il est toujours tout prêt à vous lancer des boniments qui,
comme dit le Crocodile, ne sont vraiment pas de saison.
--Eh! dites donc, vous, là-bas, espèce de repris de justice, ne passez
donc pas si près de ma tente. J'ai oublié de fermer la porte.
--Pourquoi est-ce que vous êtes si maigre, vous? Il faudra que je
regarde si les poches de votre pantalon ne sont pas percées.
--Eh! là-bas, l'homme qui a une tête de voleur--mais non, pas vous, vous
avez une tête d'assassin--est-ce que vous vous fichez du peuple, pour
ne pas apporter un fagot un peu plus gros? Je parie que vous travailliez
plus dur que ça, à la Roquette ou à la Santé.
Quelques-uns se trouvent froissés, mais la plus grande partie passe
là-dessus. Il est si bon zig qu'on peut bien lui pardonner ça, si ça
l'amuse. D'ailleurs il a, aux yeux des anciens Camisards qui ont repris
certaines habitudes forcément abandonnées, une qualité sans pareille; il
ferme les yeux sur un état de choses qui tend à établir, dans un coin
du détachement, une Sodome en miniature. En qualité d'officier, il ferme
les yeux, c'est vrai; mais, comme blagueur, il tient à faire voir qu'on
ne lui monte pas le coup facilement et qu'il s'aperçoit fort bien de ce
qui se passe. Il donne des conseils aux «messieurs».
--Vous savez, vous, vous qui avez l'habitude de faire des grimaces
derrière le dos du petit, à côté de vous, j'ai quelque chose à vous
dire. Si vous réussissez à... comment dirais-je? à faire souche, enfin,
nous partagerons.
--Quoi donc, mon lieutenant?
--Le million et le sac de pommes de terre que la reine d'Angleterre...
Il se montre aussi très aimable vis-à-vis des «dames».
--Ne vous fatiguez pas trop... une position intéressante... je comprends
ça.
--Vous ne m'oublierez pas pour le baptême, hein? Vous savez, je n'aime
que les pralines...
Et, comme l'un des individus soupçonnés se débattait l'autre jour contre
une avalanche de compliments semblables, il lui a crié avec l'intonation
et les gestes d'un rôdeur de barrières:
--De quoi? des magnes? En faut pas! ou je fais apporter une assiette de
son.
Je ne sais pas si j'arriverai, à la longue, à m'y faire, mais je crois
que je mettrai du temps à m'habituer à ces grossièretés farcies de
blague qui forcent parfois le camp tout entier à se tenir les côtes, à
ces polissonneries de pitre autoritaire qui commande le rire et qui doit
garder rancune, dans son orgueil blessé de paillasse qui ne déride pas
son public, à ceux que ses saillies ne font pas s'esclaffer.
D'ailleurs, j'ai de moins en moins envie de rire. Depuis quelques jours
déjà je suis malade et je sens la fièvre me ronger peu à peu. J'ai beau
essayer de réagir, un moment vient où je suis obligé d'aller m'étendre,
avec sept ou huit autres, sur un tas d'alfa, dans le marabout des
malades.
Un jour, on a sonné la visite. Un médecin, qui passait par là, s'était
décidé à nous examiner, sur la prière du lieutenant. Il a signé un bon
d'hôpital pour une demi-douzaine d'hommes dont je fais partie, ainsi
que Palet dont l'état, depuis deux mois que nous sommes à El Gatous, n'a
guère fait qu'empirer, malgré un repos absolu. Nous devons partir, le
soir même, pour Aïn-Halib où nous arriverons dans deux jours.
--Combien sont-ils? vient demander le lieutenant, comme les mulets qui
doivent nous porter se disposent à se mettre en route. Comment!
six! tant que ça! Et dire que voilà la génération qui doit repousser
l'Allemand!... Ah! là, là! quand ils seront mariés, c'est à peine s'ils
seront fichus... J'allais dire quelque chose de pas propre... Chouïa...