--Voilà le détachement de Sandouch qui rentre! s'écrie l'Amiral, qui
vient de sortir pour aller reporter les gamelles à la cuisine.
Nous nous précipitons tous hors des marabouts.
Au loin, sur la route qui, à quinze cents mètres du camp, traverse la
Medjerdah, on aperçoit une longue file de mulets dont les cacolets sont
chargés d'hommes. Derrière, sans ordre, marchant par petits groupes ou
isolément, des soldats revêtus de la capote grise qui, de loin, paraît
noire, suivent lentement, s'arrêtant parfois un instant et reprenant
leur marche titubante d'ivrognes ou d'hallucinés. On dirait un cortège
macabre suivi d'une procession de croque-morts ivres.
Ils arrivent, ils entrent dans le camp. Un défilé lamentable d'hommes
harassés, éclopés, au teint plombé ou jaunâtre, aux yeux ternes, aux
membres las. Une douzaine à peine portent leurs sacs; une quarantaine,
la figure terreuse, les yeux à moitié fermés ou agrandis par la fièvre
et brillant d'un éclat qui fait mal, les mains osseuses pendant au bout
des bras inertes, sont juchés sur les cacolets. Il faut les prendre sous
les aisselles, à deux ou trois, pour les aider à descendre; et, à peine
à terre, sans se soucier des ruades des mulets, sourds aux ordres des
chaouchs qui leur commandent de se lever, ils se laissent tomber au
milieu du chemin, n'importe où, s'affalant comme des choses, incapables
de faire un mouvement. Ils ont à peine la force de parler, ne répondant
pas aux questions qu'on leur pose, demandant à boire d'une voix sourde,
entrecoupée, en découvrant sous leurs lèvres violettes de longues dents
jaunes que les frissons de la fièvre entrechoquent. Il faut prendre
le parti de les aider à aller s'asseoir sur le soubassement en pierres
d'une baraque.
Un à un arrivent les traînards, boitant, tirant la jambe, couverts
de poussière, quelques-uns avec leurs pantalons et leurs capotes tout
mouillés--des fiévreux qui se sont agenouillés dans l'eau, pour boire,
en traversant la Medjerdah.
L'officier qui commande le détachement, un lieutenant aux longues
moustaches blondes, les fait aligner sur un seul rang. Les hommes se
rangent tant bien que mal, les plus malades s'appuyant sur leurs fusils
ou sur les bâtons qui les ont aidés à marcher, pendant les étapes. Ils
ont l'air tristement pensif des chevaux fourbus, des bêtes de somme
éreintées qui s'affaissent dans les brancards, le corps tassé, appuyé
dans l'avaloire, la tête morne, pendant hors du collier.
Le capitaine arrive, sa canne à la main. Il jette sur les malheureux un
long regard méprisant.
--Beaucoup de malades, n'est-ce pas, monsieur Dusaule?
--Beaucoup, mon capitaine. Trente-huit hommes ont dû faire les étapes
sur les cacolets.
--Trente-huit! C'est beaucoup trop! Vous auriez dû les forcer--oh! tout
doucement--à revenir à pied. Rien n'est bon comme la marche pour chasser
les maux de tête, les migraines. Et vous savez, ces fièvres-là, ce ne
sont que des migraines. Un peu violentes, tout simplement... En voilà un
qui a une sale figure, par exemple...
--Il est très malade, mon capitaine.
--A-t-il de bonnes notes? Comment s'appelle-t-il?
--Palet. Vous lui avez infligé dernièrement quinze jours de prison.
--Ah! oui, je me souviens. En échange d'une punition de quatre jours de
salle de police portée par le sergent Baltazi, pour avoir boutonné sa
capote à gauche le seize du mois dernier. Il faut toujours faire bien
attention à ce que les hommes boutonnent leurs capotes quinze jours
à gauche et quinze jours à droite. C'est très important, voyez-vous,
monsieur Dusaule. Sans ça, les plastrons s'usent toujours du même
côté... Alors, vous disiez qu'il est très malade, ce Palet?
--Oui, mon capitaine.
--Oui... oh!... peuh!... un mauvais garnement qui ne veut rien écouter.
Je suis sûr que la moitié des gens qui sont là n'ont gagné leurs fièvres
et leurs dysenteries que parce qu'ils ont enfreint les règlements.
Ainsi, je parierais que ce Palet ne quittait pas, tous les jours, à cinq
heures du soir, la tenue de toile pour endosser la tenue de drap. C'est
pourtant bien prescrit. Si l'on prenait le parti de les fourrer dedans
toutes les fois qu'ils n'obéissent pas, il y aurait moitié moins de
malades. Il faut toujours agir avec douceur, Monsieur Dusaule, avec la
plus grande douceur, la religion nous en fait un devoir, mais il faut se
montrer sans pitié...
Et se tournant vers Palet qui n'a pas bougé, collé contre le mur, la
tête renversée en arrière, les bras pendant le long du corps:
--Vous entendez: sans pitié! Je suis décidé à me montrer sans pitié!
Palet ne bronche pas. On dirait que ça lui est égal. Il n'a pas
seulement l'air de s'apercevoir que c'est à lui qu'on fait l'honneur de
parler.
Le capitaine se retourne, rageant à blanc, vers les hommes à peu près
valides:
--Ceux-là se portent bien, n'est-ce pas, monsieur Dusaule! Oui...,
oui..., ils ont assez bonne mine.... ils ont besoin de se nettoyer un
peu..., mais... Ah! qu'est-ce que c'est que ces bâtons que j'aperçois
là-bas! Voulez-vous me jeter ça!... et un peu vite! En voilà des façons!
Des soldats qui se promènent la canne à la main! Qu'est-ce que votre
famille dirait, si elle vous voyait? Elle serait fière de vous,
vraiment!... Vous avez grand tort, lieutenant, d'autoriser ces
choses-là... Allons, vous, là-bas, le dernier, vous qui claquez des
dents, m'avez-vous entendu? Voulez-vous jeter ce bâton?
L'homme jette le bâton et tombe sur les genoux.
--Voyez-vous, monsieur Dusaule, voyez-vous les effets de l'usage de la
canne? On s'y habitue, on ne peut pas s'en passer et, quand on vous la
retire on tombe par terre... Réellement, vous n'êtes pas assez sévère...
Je suis très mécontent...
Nous devons partir après-demain matin pour le Sud. A la pointe du jour,
un train spécial doit venir chercher la compagnie pour la conduire à
Tunis. Nous allons dans le sud de la Tunisie, paraît-il; on ne sait pas
au juste à quel endroit. Depuis deux jours, tous les autres détachements
sont rentrés au dépôt. Ils ont été moins éprouvés que celui de Sandouch,
mais ils contiennent de fortes têtes, des individus malfaisants dont
le capitaine se méfie. Il a fait réunir tous les gradés et leur a
recommandé la plus grande sévérité avant le départ et pendant la route.
Il a passé ensuite une revue des 350 hommes de la compagnie--hors une
vingtaine dont le médecin avait demandé l'envoi à l'hôpital le plus
voisin--en tenue de campagne. Cette revue a été lamentable. Au milieu
d'un mouvement, des hommes tombaient comme des masses, déclaraient ne
plus pouvoir se relever et restaient là; des files entières, composées
d'hommes éreintés, ployant sous le poids du sac, ou de nouveaux arrivés
expulsés des régiments casernés en France ou sortant de la cavalerie
et non habitués à porter l'as de carreau, demeuraient honteusement en
arrière. Les fusiliers venus des détachements, anciens disciplinaires,
mauvaises têtes pour la plupart, profitaient de la confusion générale
pour manoeuvrer d'une façon pitoyable. Le capitaine était vert de rage.
Il a ordonné pour ce soir une revue de détail. «Tout homme, a-t-il
déclaré aux gradés, tout homme à qui il manquera quelque chose, si
minime soit-elle, devra être mis immédiatement en prévention de conseil
de guerre. Je n'admettrai aucune excuse. On ne doit rien perdre, ici,
même pas une brosse à graisse, même pas un cordon de guêtre. Quand un de
ces gens-là vous dit qu'il a perdu un objet quelconque, votre devoir
est de lui répondre qu'il l'a vendu et de le faire passer au conseil de
guerre pour vente d'un effet de grand ou de petit équipement. Je compte
sur vous. Il faut être sans pitié.»
Il n'a pas prêché dans le désert, l'impitoyable. La revue a été
terrible. Les chaouchs, lâchés comme des chiens auxquels on a enlevé
leur muselière et à qui on a ordonné de mordre, vous demandaient compte
des poils d'une brosse et des clous des godillots. Malgré leur zèle,
ils étaient obligés de constater que rien ne manquait. Ils avaient envie
d'en pleurer, les Corses surtout, cette race immonde qui n'a jamais su
choisir qu'entre le couteau du bandit et le sabre du garde-chiourme.
Dans leur dépit, ils s'en prenaient aux hommes qui se trouvaient devant
eux, leur débitant, avec leur faux accent italien, tout le répertoire
des idioties qui forment le fond de leur langage:
--Tenez-vous droit!... Les mains dans le rang!... La tête droite!...
Les talons joints!... Quatre jours de salle de police!... Vous en aurez
huit...
Tout d'un coup un pied-de-banc, qui n'a pas encore fini d'inspecter sa
section, pousse un cri de triomphe. Il vient de s'apercevoir qu'un
de ses hommes, le nommé Loupat, un petit chasseur à cheval, arrivé
de France au bout de dix-huit mois de service, n'a pas le nombre
réglementaire de cartouches. Le chaouch compte et recompte les
cartouches et se relève enfin, souriant:
--Il en manque deux. Je vais prévenir le capitaine.
Cinq minutes après, il revient et, s'adressant à Loupat qui, le regard
perdu, semble un animal qui voit venir le coup de masse qui doit
l'assommer et ne sait comment l'éviter:
--Vous pouvez rester avec vos camarades. Le capitaine a dit que ce
n'était pas la peine de vous mettre en prison pour une nuit. En
passant à Tunis, nous vous y laisserons. Ça vous apprendra à vendre vos
cartouches.
C'est la première fois que j'assiste à une scène semblable. Le conseil
de guerre, la condamnation pour vol, la flétrissure indélébile imprimée
sur le front d'un homme, parce qu'il a perdu deux cartouches!...
L'indignation me fait frissonner. Mais c'est du noir, surtout, qui me
descend dans l'âme, quand je pense que je serai si longtemps encore,
tous les jours et plusieurs fois par jour, à la merci d'une pareille
situation.
Le lendemain matin, le clairon sonne le réveil à quatre heures. Il fait
presque nuit. Il nous faut cinq minutes pour aller à la gare où le train
doit venir nous prendre à cinq heures précises. A cinq heures moins
vingt, la compagnie, sac au dos, est rangée par sections sur la route
qui traverse le camp. Le clairon sonne l'appel et, sur toute la ligne,
les Présent! répondent aux noms criés par les sous-officiers.
--Rendez l'appel!
Les pieds-de-banc défilent et rendent l'appel au capitaine.
--Manque personne... Manque personne...
--Il manque Loupat, mon capitaine.
--Loupat! celui d'hier!--Ah! la canaille! Il a déserté cette nuit pour
essayer de se soustraire au conseil de guerre; mais, soyez
tranquille, on le rattrapera. On n'échappe jamais à un juste
châtiment.--Poursuivez...
Les gradés continuent leur défilé.
--Manque personne... Manque personne...
--Mon lieutenant, regardez donc là-bas!
C'est un homme qui parle au lieutenant Dusaule, en étendant le bras du
côté du gymnase.
On a entendu; tout le monde tourne les yeux dans cette direction. Sous
le portique, tout contre le gros poteau de gauche, un corps se balance,
noir, au bout d'une corde. Le lieutenant part en courant, grimpe à la
corde à noeuds, palpe le pendu et revient en hochant la tête.
--Mort? lui demande de loin le capitaine. C'est Loupat, n'est-ce pas?
Le lieutenant fait signe que oui.
--Il est déjà tout froid.
--Le misérable! s'écrie le capitaine. Attenter à ses jours! Allez donc
prêcher les bons sentiments à des gens pareils! Rien ne les arrête, ni
la religion, ni le souvenir de leur famille, rien, rien! Enfin, il s'est
fait justice lui-même... Par le flanc droit!... marche!..
Le capitaine est à cheval. Il jette, en passant devant le gymnase, un
coup d'oeil sur le cadavre. Il murmure:
--Il n'y a pas à dire, nous ne pouvons pas nous occuper de ça. Nous
sommes déjà en retard. Le train n'attend pas. Il faudra que je pense à
faire faire les écritures indispensables...
Puis, il se penche vers le sous-officier qui, la veille, s'est aperçu de
la disparition des deux cartouches:
--Un mauvais soldat, ce Loupat, n'est-ce pas?... Était-il fort en
gymnastique?
--Non, mon capitaine, il ne savait absolument rien faire. Il pouvait à
peine se tenir au trapèze. Tous les jours, je le privais de vin pour ça;
rien n'y faisait.
--Voyez-vous ça! et il trouve moyen, pour se pendre, de monter tout en
haut de ce portique, d'attacher sa corde, de se la passer au cou et de
se laisser tomber dans le vide. Ça doit être très difficile à faire,
tout ça. Dire que ces canailles-là n'ont d'énergie que pour le mal!...
Nous nous sommes embarqués dans les wagons qui se mettent en route pour
Tunis. Je passe la tête à la portière et j'aperçois là-bas, tout là-bas
déjà, car le train file vite, une petite forme noire qui se balance
au vent, sous un gibet, et que commencent à venir lécher doucement les
premiers rayons du soleil.