HECTOR MALOT.--C'est M. Taine qui fit la réputation littéraire d'Hector

Malot dans un article resté célèbre du _Journal des Débats_. J'y renvoie

le lecteur. Il y verra pour quelles raisons M. Taine admire M. Malot, et

comment il l'établit dans la succession de Balzac. Pour la fécondité,

peut-être (Le seul énoncé des livres de M. Malot prendrait toute une

page: _Zyte_, _Micheline_, _Les millions honteux_, _Ghislaine_, _Le sang

bleu_, _Le lieutenant Bonnet_, _Une belle-mère_, _Clotilde Martory_,

_Sans famille_, _Madame Obernin_, etc.), pour la langue, qui est chez M.

Malot plus franche, plus ferme, moins mêlée que chez Balzac, pour le

tour de l'intrigue, la bonne charpente du drame, la force et la variété

des situations, j'y consens encore. Mais ce large sens de la vie, cette

puissance créatrice, cette rude et indélébile empreinte que Balzac

applique à Rubempré, à Gobsek, à Vautrin, à Ursule Mirouet, au vieux

Grandet et qui les fait reconnaître entre tous pour ses fils et filles,

je pense qu'il n'en faut point trop parler à M. Malot.

VICTOR CHERBULIEZ[165].--Et parlons-en bien moins encore à M.

Cherbuliez. Il serait le premier à sourire; il se prend si peu au

sérieux qu'il sourit à chaque instant de lui-même. Que par bonne fortune

il mette la main sur un vrai type, comme son Jean Têterol, ou sur un cas

de vraie passion, comme dans _Ladislas Boski_, la préoccupation de

l'esprit le point, le retourne, l'enlève à la réalité entrevue. Et le

voilà qui part à tout railler, mais avec tant de grâce, de finesse, une

politesse de si bon ton, qu'on est vite consolé du change. Il se peut

même, après tout, que ce soit là son grand charme. Du moins, pour le

_Comte Kostia_, est-il bien certain que l'attrait du livre vient de ces

sautes continuelles de la passion et de l'esprit. M. Cherbuliez ne veut

être qu'un amuseur; mais c'est l'amuseur des délicats.

[165] Principales œuvres: _Le Comte Kostia_, _La Ferme du

Choquard_, _L'Aventure de LadisLas Boski_, _Olivier Maugand_,

etc. Valbert, le délicat «essayiste» de la _Revue des deux

mondes_ n'est autre, comme on sait, que M. Cherbuliez. Se

reporter sur M. Cherbuliez à un excellent article de M. André

Bellessort (_Chroniques_, no d'oct. 1888.)

JULES CASE[166].--Pour M. Case, quoique jeune encore, il occupe une

place très honorable dans le roman contemporain. Je citerai

particulièrement de lui _Bonnet-Rouge_ et _Une Bourgeoise_. Le premier

de ces romans est une étude de psychologie politique: Olivier Dathan, le

héros de _Bonnet-Rouge_, à force de compromissions et de volte-face,

devient un personnage; le second roman, une étude d'adultère, s'agite

dans un milieu manufacturier. Talent réfléchi, bien littéraire,

répugnant à la grossièreté sans dédaigner l'exactitude, ami de l'idée

qu'il concilie avec le fait, M. Case se montre à nous dans ces deux

romans comme un des bons disciples de Balzac.

[166] Cf. _La petite Zette_, _Une Bourgeoise_, _La fille à

Blanchard_, _Bonnet-Rouge_, etc.

ALBERT DELPIT[167]; ERNEST DAUDET[168]; _Camille le Senne_[169];

_Adolphe Belot_[170].--Je goûte moins M. Albert Delpit, dont le

tempérament, plus audacieux, sans doute, garde toujours quelque chose de

mélodramatique. Sa langue reste médiocre; c'est cette langue

semi-poétique que vous connaissez, et qui est toute tissue de métaphores

courantes (_Les barques comme des mouettes frileuses_, etc. Et pourquoi

_frileuses_?) On peut lui reprocher encore d'être trop docile à

l'actualité dans le choix de ses sujets. Voyez, par exemple, _Solange de

Croix-Saint-Luc_, qui est la mise en œuvre du triste drame de Solesmes.

L'inconvénient de ces sortes de livres, c'est qu'ils subordonnent l'art

à la réalité; le romancier n'est plus son maître, mais une manière de

juge instructeur. Nous touchons une fois de plus ici à cette question du

«reportage dans le roman», qui a pris tant de gravité en ces dernières

années. Les romanciers du genre de M. Delpit,--et ils sont nombreux,

depuis M. Camille le Senne et M. Ernest Daudet jusqu'à M. Adolphe

Belot,--«commencent, dit M. Brunetière[171], par faire une espèce

d'enquête générale sur l'état de l'opinion. Quel est l'événement

parisien de l'année dernière dont le retentissement dure encore ou dont

on puisse espérer, à tout le moins, de réveiller aisément l'écho? Et

quel enchaînement de faits divers, ou quelle heureuse combinaison de

menus scandales du boulevard et du bois, pourrait bien grossir

l'aventure jusqu'aux proportions d'un volume?» Et la question résolue,

vous voyez paraître ou _Solange de Croix-Saint-Luc_, de M. Delpit, ou

_Défroqué_, de M. Ernest Daudet, ou _Louise Mengal_, de M. Camille Le

Senne, ou _La bouche de Madame X..._, de M. Belot. Que ce souci de

l'actualité, ce soin de flatter le goût du public, ôtent de ses moyens

au romancier, la chose, je pense, n'est point contestable. Il arrive

ainsi que des romanciers bien doués, ayant, comme M. Ernest Daudet, la

vigueur et l'emportement, comme M. Adolphe Belot, la passion, ou, comme

M. Le Senne, une psychologie très sûre, servie par une langue très

suffisante, se condamnent à des sujets de rencontre auxquels leur talent

ne les préparait point et qui rebutent leur analyse, quand ils ne

descendent pas, pour flatter des goûts pires, à l'étude de simples cas

pathologiques[172].

[167] Cf. _Solange de Croix-Saint-Luc_, _Disparu_, _Mademoiselle

de Bressier_, _Le fils de Coralie_, _La Marquise_, _Les Fils du

siècle_, etc.

[168] Cf. _Défroqué_, _Jean Malory_, _La baronne Almati_, _Gisèle

Rubens_, etc.

[169] Voir, en plus des livres que M. Camille Le Senne écrivit en

collaboration avec M. Edmond Texier (_La Dame du lac_, _Le

Mariage de Rosette_, _Les Idées du docteur Simpson_, etc.), _En

Commandite_ et _Louise Mengal_. Ce dernier livre met en scène un

peintre homme du monde de l'avenue de Villiers. C'est un des

sujets les plus fréquemment traités par nos romanciers.

[170] Cf. _Les Cravates blanches_, _Le Chantage_, _Courtisane_,

_La bouche de Mme X..._, _Mademoiselle Giraud ma femme_,

_Alphonsine, Hélène et Mathilde_, etc., etc.

[171] Cf. le _Roman naturaliste_ (Art.: _Le Reportage dans le

roman_).

[172] Ainsi _Mademoiselle Giraud, ma femme_.

MARIO UCHARD.--C'est là, du reste, un courant. Que si notre littérature

a des excès, ce n'est point de pudeur. Nos pères souffraient de la

métaphore; nous souffrons du mot propre. Je ne dis point cela pour M.

Mario Uchard; mais enfin il est bien certain que M. Mario Uchard

lui-même ne s'est point toujours tenu dans les limites d'une saine et

étroite morale et que ce ne sont point des livres à mettre aux mains des

jeunes filles que _Mon oncle Barbassou_ et _Inès Parker_. Par exemple,

il n'y a rien à dire à _Mademoiselle Blaisot_, non plus qu'à _Joconde

Berthier_. M. Uchard n'a peut-être point une imagination très puissante;

mais je lui reconnaîtrai bien volontiers ce qu'on lui reconnaît

ordinairement, du bon sens, de la verve, un esprit un peu gros, amusant

tout de même, l'art de narrer des choses simples en une langue aisée.

FRANCISQUE SARCEY.--Portez les qualités précédentes au degré éminent

qu'elles atteignent chez M. Sarcey, vous aurez, je pense, la

caractéristique de son talent. On le connaît assez peu pour romancier;

le feuilletoniste, chez lui, a eu tôt fait d'accaparer toute

l'attention. Avez-vous entendu parler d'_Etienne Moret_, du _Piano de

Jeanne_, de _Deux amis_, de _Qui perd gagne_? Pourtant, il y a quelque

vingt années, et quand le feuilletoniste n'était qu'en bouton, _Le piano

de Jeanne_ et _Qui perd gagne_ récréèrent fort nos parents. Ils

pourraient encore délasser les fils. Ils furent publiés dans le _Journal

illustré_, où ils eurent le succès que méritait cette langue alerte,

franche, bien sonnante, une imagination toujours prudente, un tour

heureux dans l'agencement du drame et la présentation des personnages.

L'auteur a lu Balzac; il s'en souvient quelquefois. Son Valdreck est un

peu lui-même cousin du bon Pons; dans les _Deux amis_, il figure un

Rastignac de province qui est une caricature toute parlante. Son

_Etienne Moret_ doit être mis à part: c'est une étude très sérieuse,

attristée souvent, de la vie universitaire. Je voudrais qu'on dédaignât

moins ces jolies œuvres, vives, vraies, intéressantes, et je voudrais

que mes contemporains se persuadassent qu'il y a plus de courage et

d'originalité qu'on ne croit à être, en prose comme en vers, un homme de

bon sens.

FRANÇOIS COPPÉE.--Ecoutez l'histoire d'Henriette Perrin et d'Armand

Bernard: Henriette Perrin était couturière; Armand Bernard était

étudiant. Ils se rencontrèrent une après-dînée de dimanche devant

l'hôpital Laënnec; ils marchèrent quelque temps côte à côte; il lui prit

le bras et elle ne sut pas résister. Ils dînèrent chez Lavenue; ils

firent leur promenade de noces sous les étoiles, serrés l'un contre

l'autre; puis il la reconduisit chez elle, et, «ce soir-là, Armand ne

rentra chez sa mère que bien après minuit». Henriette avait dix-neuf

ans; Armand en avait vingt. «Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient

bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de

rapides voluptés de colombe. Mais si tendrement aussi!» Et des jours,

des semaines, des mois passèrent. Mme Bernard avait surpris le secret de

son fils et ne lui pardonnait pas. L'enfant fut atteint d'une fièvre

typhoïde; il mourut. Et Henriette aussi mourut[173]...--O poète, j'ai

vu des yeux chers qui pleuraient sur la destinée d'Henriette et

d'Armand. Quel charme avez-vous donc que cette vieille et éternelle

histoire revive avec vous dans sa fraîcheur et sa grâce premières? Bénie

soit la Muse! Par elle, et jusqu'en vos infidélités, vous restez

toujours notre poète, le poète des jeunes cœurs, des jeunes amours,

douces et brèves, l'enchanteur des mélancolies confuses de la vingtième

année...

[173] Voir avec _Henriette_ les _Contes en prose_ de M. François

Coppée.--Tout dernièrement (trop tard pour mon texte)

l'_Illustration_ a publié de lui un nouveau roman. Le héros du

livre, Amédée Violette, ne laisse pas que de présenter certains

rapports d'esprit avec l'auteur. Monographie attachante, au

demeurant, écrite dans cette jolie langue souple et dorée que

vous connaissez bien, avec je ne sais quelle vague tristesse,

comme un rappel de souvenirs, la gloire perdue, l'oubli qui

vient.. Le livre s'appelle: _Toute la jeunesse_.

AMÉDÉE PIGEON.--Un poète encore, si délicat, si triste, comme souffrant,

qu'on connaît à peine et qu'il faudrait admirer. Le connaît-on beaucoup

plus pour romancier? Je ne crois pas. Mais ceux des hommes de mon âge

qui ont lu _Femme jalouse_, qui ont vécu avec le poète dans la tragique

intimité de Mme Fauvel et deviné un frère d'esprit dans la pâle et

douloureuse figure de son amant, ne sauraient oublier de sitôt cette

pénétrante analyse. M. Pigeon n'a rien publié depuis _Femme jalouse_.

J'ai peur qu'il ne renonce au roman. Il semble pourtant qu'une

observation aussi sûre que la sienne, une langue si déliée, devraient

trouver à s'exercer à l'aise dans ce libre domaine de l'analyse

psychologique.

Et voici d'autres écrivains, gens de talent, un peu mêlés, que je ne

puis, je crois, mieux cataloguer que dans les éclectiques: d'abord, M.

Edouard Cadol. Romancier honnête et d'une bonne humeur continue, on lui

doit entre autres livres de mérite, _Gilberte_, _La revanche d'une

honnête femme_, _Les parents riches_. La caractéristique de ses livres,

c'est qu'ils sont déjà tout découpés pour la scène;--M. Paul Perret (_Ni

fille, ni vierge_, _Sœur Sainte-Agnès_, _Le roi Margot_). Ses

affabulations sortent du domaine courant et présentent presque toujours

au dernier chapitre quelque péripétie inattendue[174];--Mme de

Peyrebrune (_Gatienne_, _Mlle de Trémor_, _Une séparation_, _Victoire la

Rouge_, _Les ensevelis_, etc.). «Mme de Peyrebrune est un esprit

vivant, dit M. Jules Lemaître, actif, curieux, infatigable, ouvert à

toutes les impressions.» Ses meilleurs romans sont un compromis entre le

roman romanesque et le roman d'observation;--M. Gustave Toudouze (_Le

ménage Botsec_, _Toinon_, _Le pompon vert_, _Fleur d'oranger_). M.

Toudouze est un romancier à thèses; du moins apporte-t-il à leur

développement un talent d'écrivain et une conscience d'analyste très

appréciables. J'ai déjà cité _Le pompon vert_ comme un de nos bons

recueils de nouvelles[175]; je citerai _Fleur d'oranger_ comme un roman

qui se lit et se discute et qui a sa marque d'originalité;--M. Albert

Cim (_Service de Nuit_, _Un coin de province_, _Institution de

demoiselles_). M. Cim s'entend à camper en pied des figures de

grotesques et de déclassés qui ne laissent pas que d'avoir leur

mérite;--M. Léon de Tinseau (_Ma cousine Pot-au-Feu_, _Montescourt_,

_Madame Villeféron jeune_, etc.). M. de Tinseau s'est cantonné dans la

province, qu'il a rendue çà et là d'une manière amusante et fine.

_Montescourt_ est la peinture d'une petite ville pendant la période

électorale; il est dommage que M. de Tinseau mêle des histoires

d'enlèvement à ces jolis croquis sans prétention;--M. Charles Foley

(_Risque-tout_, _La Course au mariage_, etc.). «Ce dernier livre, dit M.

Adolphe Brisson[176], est une étude, prise sur le vif, de ce monde

cosmopolite que tous les Parisiens ont plus ou moins coudoyé. A ses

qualités d'analyse et d'observation, il joint l'attrait d'une action

piquante et mouvementée»;--M. Léon Tyssandier (_La première passion_,

_La femme du préfet_). L'auteur a aussi collaboré au roman posthume de

Henri de Pène: _Demi-crimes_. Son roman de début, _La première passion_,

bien accueilli de la critique, accuse une langue originale, un

sentiment très vif des choses de l'amour et une très réelle connaissance

des dessous parisiens.--Enfin et pour être fidèle à ma conscience

d'annotateur, il me faudrait citer tout au moins ici, avec les romans et

nouvelles (quelques-unes sont exquises) de M. Philibert Audebrand[177],

_Provinciale_, par M. Gaston Bergeret, _Le cahier de Marcel_, par M.

Charles Baumont, _La Madone_, par M. Jacques Normand, _L'Impasse_ et

_L'Etoile_, par M. Marcel Sémezies, _Une comédienne_, par M. Henri

Baüer, _Le député Ronquerolles_, par M. H. Buffenoir, _Le pantalon de

Mme Desnoux_ (un livre très amusant, un peu tourné à la charge), par M.

Henri Bauclair, _La Comtesse Gendelettre_ (une étude de ville d'eaux,

très fouillée et très mordante), par M. Louis Tiercelin, _Madame

Caliban_ et _Bébelle_, par M. Alfred Bonsergent, _L'Ecuyère_ et _La

maréchale_, par M. Alain Beauquesne, _Le vice sentimental_, par M. Jules

Hoche, _Un cœur fêlé_, par M. Jules Vidal, _Une fille de Paris_ et

_Maître Dufresnoy_, par M. Gilbert Stenger, _Miracle_, par M. Victor

Meunier, _Yvon d'Or_ et _Monsieur de Joyeuse_, par M. L. Martin-Laya

(avec dédicace à Chambige), _La marquise de Rozel_, par M. Gustave

Vinot, _Une jeune fille_ (roman à thèse et à thèse bien soutenue), par

M. Saint-Maxent, _Le bonheur à trois_ (autre roman à thèse, lui, elle et

l'autre) par M. Armand Charpentier, _Peur de la vie_ (dont la morale

optimiste quand même est un peu cousine de celle de M. Cherbuliez), par

M. Richard, _L'assassin de Monsieur Le Doussat_, par M. Antoine

Mathivet, _Achille Robineau_ (monde de la bourse) par M. Yveling

Rambaud, _Un mariage parisien_, par M. de Beausire-Seyssel. Je prie

qu'on m'excuse d'arrêter ma nomenclature sur ce dernier nom; pour les

«manquants», il sera plus simple de se reporter au _Journal général de

la librairie_. Je dirai seulement quelques mots du cas de M. Georges

Ohnet[178].

[174] Je note que Sainte-Beuve appréciait fort la «sensibilité»

de M. Paul Perret. Cf. _Nouveaux lundis_, t. V (art. _Feuillet_).

[175] Voir le chapitre I, p. 33.

[176] On trouve en tête du livre une préface de M. Adolphe

Brisson, où l'intelligent critique recherche et démêle les causes

du pessimisme contemporain dans ses rapports avec la littérature.

J'en détache la conclusion, qui me paraît trouver sa place ici:

«La plupart des jeunes écrivains... repoussent violemment les

traditions du roman d'hier. Ils répudient, avec une véhémence un

peu ridicule, l'idéalisme de George Sand et la fantaisie de Dumas

père. Ils ne veulent pas que le roman ressemble à une œuvre

d'imagination. Ils n'admettent pas que l'écrivain puisse pétrir à

son gré la réalité, inventer des caractères, interpréter la nature

et l'embellir. Ils exigent qu'il la suive pas à pas. Entre leurs

mains, le roman revêt un caractère purement psychologique;

l'analyse y remplace l'invention; l'observation patiente des

milieux y tient lieu des belles imaginations. En un mot, le roman

n'est plus un écrit; c'est une étude, une copie désintéressée de

la vie contemporaine. L'auteur dissèque avec amour l'âme, ou pour

mieux dire, le tempérament de ses héros; il en démonte les

ressorts cachés; il en fait vibrer les fibres secrètes; il le met

à nu devant nous.

«Cette anatomie morale n'est pas sans dangers. Celui qui procède à

ces analyses s'y livre avec passion, et, par cela même, les pousse

trop loin, au delà des limites raisonnables. Après avoir étudié

les grands mouvements de l'âme humaine, il passe aux secondaires,

puis aux plus petits. Une tendance secrète l'attire vers les

exceptions physiologiques et psychologiques. Les monstres le

tentent, l'intéressent; il aime mieux peindre les déviations de

l'amour que l'amour lui-même; il se grise avec ses recherches. Il

lui semble qu'il n'atteint jamais la vérité, qu'il ne fouille

jamais assez profond, et la crainte qu'il a d'être banal et

superficiel le conduit tout droit aux complexités bizarres. De là,

cette psychologie affinée, maladive, étrangement subtile, qui

s'étale dans les romans de M. Huysmans, et dans les derniers

livres des Goncourt. Enfin, pour exprimer ces sensations

anormales, ces nuances infinies de la pensée et du sentiment, les

mots usuels ne suffisent plus. On en invente; on crée ces

épithètes extraordinaires, ces verbes macabres, ces mots

surprenants, qui ne participent pas plus du français que du

chinois et qui font de certains livres modernes une énigme

prétentieuse et puérile.»

[177] Cf. _Les Mariages d'aujourd'hui_, _Petits mémoires d'une

stalle d'orchestre_, _Les fredaines de Jean de Cérilly_, _La

Pivardière le bigame_, etc.

[178] Cf. _Serge Panine_, _Les Dames de Croix-Mort_, _Le Maître

de Forges_, _La grande Marnière_, _Noir et Rose_, _Volonté_, etc.

Salué à ses débuts comme un des maîtres du roman et du théâtre

contemporains, en possession d'un succès dépassant toute prévision, M.

Georges Ohnet, qui n'attendait plus qu'un fauteuil à l'Académie, s'est

vu tout d'un coup dépouillé de son auréole et jeté bas de son piédestal

par la main vigoureuse de M. Jules Lemaître. Dieu sait le revirement

qui suivit cette exécution! Ce fut un _tolle_ dans toute la critique;

point de roquet de lettres qui ne crut à honneur d'aboyer aux chausses

du malheureux romancier; s'il vit encore, c'est en vérité qu'il a la

peau dure. Et pourtant, réfléchissez: que les succès de M. Georges

Ohnet, ses prétentions à la maîtrise, une morgue à l'avenant, aient fini

par agacer quelques-uns, je le conçois. Il serait aussi ridicule de

prendre M. Ohnet pour un grand écrivain qu'il est ridicule, je pense, de

lui dénier toute espèce de talent. Sa syntaxe et son style sont

médiocres, soit! Mais croyez-vous, tout bien réfléchi, qu'il écrive plus

mal que vingt autres de nos contemporains, M. Delpit, par exemple, ou M.

Jules Mary, dont vous tenez les œuvres en une certaine estime? Et

quand M. Jules Mary écrit cette phrase: «On eût dit que l'occupation des

Flandres par les Espagnols, mêlant le sang des deux races, revivait tout

à coup en lui par-dessus les générations», s'exprime-t-il beaucoup mieux

que M. Georges Ohnet? Et quand M. Delpit parle des nuages «noirs comme

de l'encre», des barques qui rentrent «pareilles à des mouettes

frileuses», et de l'amour qui naît de la haine «comme un lys d'un

fumier», ces métaphores sont-elles beaucoup plus neuves que celles de M.

Georges Ohnet? Et quand M. Emile Blavet, dont M. Jules Lemaître se plaît

à reconnaître, avec une grande raison d'ailleurs, l'entrain, la vie, le

parisianisme, dit couramment «la horde misère», sa syntaxe est-elle

enfin si supérieure à celle de M. Georges Ohnet? Mais notez bien que

les trois quarts de nos écrivains n'ont jamais pu conjuguer le verbe

«poindre», ni connu le genre du substantif «effluve», ni su distinguer

un pluriel dans la préposition «ès». Et vous irez faire un grief mortel

à M. Georges Ohnet de ce que vous pardonnez si aisément à ses confrères!

Soyons justes. Si M. Ohnet s'est emparé du public et s'il le tient

toujours, c'est qu'il a les deux qualités qui décident habituellement de

ces sortes de succès: ses livres sont charpentés de main d'ouvrier et il

apporte une réelle puissance au développement des lieux communs

dramatiques de l'amour. Le public n'en demande pas davantage. Et après

tout, sont-ce là des qualités qu'il faille tant dédaigner? Je ne suis

pas sûr que si les romans de M. Ohnet étaient écrits en slave, que

l'action se passât à Saint-Pétersbourg ou à Nijni-Novogorod, et qu'enfin

M. Georges Ohnet s'appelât d'un nom en _off_, en _eff_ ou en _ki_,

beaucoup de ceux qui le raillent ne lui découvrissent tout de suite du

génie.

CHAPITRE X

ROMANCIERS DIVERS

CHAPITRE X

ROMANCIERS DIVERS

(LE ROMAN DE VOYAGE; LE ROMAN SCIENTIFIQUE; LE ROMAN PRÉDICANT;

LE ROMAN-FEUILLETON)

_Henri Gréville.--Michel Delines.--Léopold de Sacher-Masoch.--Léon

Sichler.--Ary Ecilaw.--Hector France.--Th. Bentzon.--F. de

Jupilles.--Lucien Biart.--Louis Jacolliot.--Louis

Boussenard.--Victor Tissot.--Xavier Marmier._

_Jules Verne.--A. de Lamothe.--André Laurie.--Jean Macé.--Eugène

Parès._

_Mme Zénaïde Fleuriot.--Mme Mathilde Bourdon.--Mme Nelly

Lieutier.--Mme Marie Guerrier de Haupt.--Mme Maryan.--Mme

Marie Maréchal.--Jean Grange.--Aimé Giron.--M. du Campfranc._

_Pierre Ninous.--Charles Buet.--Jules Mary.--Pierre Zaccone.--Tony

Révillon.--Adolphe d'Ennery._

Il s'est créé, en ces dernières années,--et par l'éveil d'une curiosité

que nos pères ne connurent point et qui fait de ce siècle le plus

impersonnel de nos siècles littéraires,--tout un genre nouveau qu'on

pourrait cataloguer sous le nom de _roman de voyage_, la prétention de

ceux qui cultivent le genre étant tout autant d'enseigner que

d'intéresser. Ainsi les romans slaves de Mme Henri Gréville[179], de M.

Michel Delines[180], de M. de Sacher Masoch[181], de M. Léon

Sichler[182], de M. Ary Ecilaw[183]; les romans anglo-saxons de M.

Hector France[184], de M. Bentzon[185], de M. de Jupilles[186], de M.

Max O'Rell[187]; les romans mexicains de M. Lucien Biart[188]; les

romans africains de M. Jacolliot[189] et de M. Louis Boussenard[190];

les romans prussiens, bavarois, saxons, etc., de M. Victor Tissot[191];

les romans canadiens et spitzbergeois de M. Xavier Marmier[192]; les

romans iraniens de Mme Judith Gautier[193]. Ce n'est point là une

littérature si dédaignable, et il faut tout au moins tirer hors de pair

M. Marmier, M. Lucien Biart et Mme Henri Gréville, pour les peintures

qu'ils nous ont faites des mœurs et coutumes de leurs pays d'élection.

Le succès de Mme Gréville a baissé, sans doute, à mesure que les Russes,

qu'elle avait plus que tout autre contribué à nous faire connaître, nous

sont devenus plus directement familiers,--et, à vrai dire, des

réputations plus éclatantes auraient pâli devant la révélation d'un

Tolstoï et d'un Dostowieski.--Mais pour M. Lucien Biart et M. Xavier

Marmier, bénéficiant de l'ignorance où nous sommes encore de la

littérature des habitants d'Arispe et de la Nouvelle-Frieslande, il n'y

a aucun danger à affirmer avec un critique disparu, M. Marius Topin, que

leurs œuvres appartiennent si bien aux pays décrits par eux qu'ils

semblent traduits de la langue même de ces pays.

[179] Cf. _Le comte Xavier_, _Nouvelles russes_, _Un Violon

russe_, _Angèle_, _Cléopâtre_, _Claire fontaine_, _L'Amie_, etc.

[180] Cf. _La Chasse aux juifs_. M. Delines est un des

traducteurs attitrés des romans russes (traduct. de Tolstoï et de

Tchédrine).

[181] Voir surtout ses _Contes juifs_. M. de Sacher-Masoch,

petit-russien de naissance, est originaire de Lemberg. Son cas

présente quelques rapports avec celui de Tourguenieff, qui

écrivit comme lui dans sa langue natale et en français. On admire

fort, à l'étranger, son _Kaunitz_, son _Dernier roi des magyars_

et _Le fils de Caïn_.

[182] Voir ses _Contes russes_. M. Sichler a écrit une _Histoire

de la littérature russe_ qui a quelque mérite dans sa partie

mythique et légendaire.

[183] Un pseudonyme qui cache je ne sais qui, mais point un

français, à coup sûr. Gauchement écrits, les romans d'Ary Ecilaw

(_Roland_, _Une altesse impériale_, etc.), fourmillent, dit-on,

de révélations sur les cours du nord.

Les Romanciers d'Aujourd'hui · 第 9 / 10 段