monstres», puisque la mode du temps est aux monstres[140]. D'autres
modes, ni meilleures ni pires, ont succédé à celle-là. Mais à lui être
demeurés fidèles, par tempérament ou par éducation, il se sera trouvé
les sept ou huit mousquetaires qu'on sait, et ce n'est pas là, après
tout, une des moindres curiosités de cette fin de siècle, où, faute d'un
concept nouveau, les plus antiques formes d'art ont été tour à tour
reprises et rajeunies.
[139] Cette haine du bourgeois est bien caractéristique. Vous la
retrouverez chez presque tous, et c'est en particulier le thème
favori de M. Richepin et de M. Barbey d'Aurevilly.
[140] «Pendant longtemps, dit M. Emile Faguet, George Sand a reçu
et reflété. En 1831, elle disait gaiement: «Les monstres sont à
la mode, faisons des monstres.» Les monstres de George Sand ne
pouvaient pas être très monstrueux; mais c'étaient, en effet, des
êtres bien extraordinaires.» _Etudes littéraires sur le XIXe
siècle_, art. George Sand.
I
D'abord Léon Cladel. Au physique, un corps d'ogre et une tête de Christ.
La tête émerge d'un hoqueton jaune de terre qu'il porte en ville et aux
champs et qu'il surmonte d'un feutre graisseux et démesuré, les jours de
pluie. Ce costume-là est déjà une indication.
Les titres de ses livres sont aussi très particuliers: _Raca_, _Les
Va-nu-pieds_, _N'a qu'un œil_ (que ce candide proposa comme feuilleton
à la _République française_ de Gambetta), _Mi-diable_, _Une brute_,
_Gueux de marque_, _Le Bouscassié_, _L'homme de la Croix-aux-bœufs_,
_Kerkadec le garde-barrière_. Tout cela sonne terriblement. Et à la
vérité, les héros de M. Cladel sont à la fois terribles et horribles.
C'est la lignée de Han d'Islande et de Gilliat. Voit-il ses semblables
ainsi? Sans doute. En toute chose, le simple et l'humain sont ce qui
frappe et ce qu'on voit le moins. Il faut une psychologie très affinée
pour y être sensible. Et peut-être n'est-ce point le cas de M. Cladel,
ni des romantiques en général.
Et comme il voit les êtres, il voit les objets. Il n'y a rien d'amusant
comme la nature décrite par M. Cladel, si ce n'est peut-être l'histoire
commentée par lui[141]. Je renvoie sur ce point à _N'a qu'un œil_,
dont les très calamiteuses aventures se déroulent à la veille de la
Révolution. Il est malaisé d'accumuler plus d'horreurs (pillages, viols,
meurtres, tortures, incendies) en trois cents pages. Mais M. Cladel met
à cette besogne une candeur de petit garçon épelant dans une école
primaire la leçon de son instituteur. Il n'est point cause, au reste, si
les choses lui apparaissent ainsi. La réalité se déforme naturellement
pour lui, comme pour ces bœufs dont on dit qu'ils voient les objets
quatre fois au-dessus de leur grandeur vraie. Il voit, il pense, il
écrit de même. Sa phrase, pareille à ces grosses souches raboteuses,
éclate en jets et en enchevêtrements de toute sorte. C'est inextricable;
on y étouffe, et il fait bon d'en sortir. Que restera-t-il de son
œuvre? Hélas! Vous souvenez-vous de ce Langlade dont parle quelque part
M. Halévy? «Langlade était l'auteur de la plus grande phrase de toute la
littérature française: cette phrase avait 72 lignes.»--Et c'est tout ce
que la postérité se rappelait de Langlade.
[141] Voyez par exemple, pages 209 et suiv. _N'a qu'un œil_. Il
y a aussi le latin de M. Cladel. Page 198 du même livre: _salve,
regina; salve, rege_ (pour _rex_), etc. Observez que le livre
commence ainsi: «Xénophon, Horace, Virgile, Tacite, Juvénal,
Esope, Aristophane, Eschyle, Sophocle, Euripide, Homère, et tous
les autres classiques, grecs et latins, m'avaient excédé
terriblement.» On le croirait.
II
Mais M. Catulle Mendès restera. Il restera, parmi les romantiques de la
dernière heure, comme le plus magnifique exemplaire de l'art du
décalque. Son tempérament ne le disposait à aucun genre bien
particulier. Il s'est fait romantique, comme il se serait fait
naturaliste ou symboliste avec une égale souplesse. Car c'est un
merveilleux virtuose, capable de se plier à toutes langues et de les
parler toutes, fors la sienne. Dans son romantisme, il n'y a à bien
prendre qu'une chose qui lui appartienne en propre: la sensualité, une
sensualité raffinée et d'autant plus excitante, qui n'est pas là
seulement pour chatouiller et gagner la clientèle, mais qui s'épand
aussi, je crois, par quelque vice de l'encéphale. Dans ce genre, les
amateurs possèdent de lui toute une bibliothèque de chaise longue: _Pour
lire au bain_, _Tendrement_, _Lili et Colette_, _les Iles d'amour_, _Le
nouveau décaméron_, de ces livres comme les aimait la belle dame de
Jean-Jacques et qu'elle ne trouvait incommodes qu'en ce qu'on ne les
peut lire que d'une main[142]. La plupart de ces livres sont, au reste,
de simples recueils de nouvelles. Mais dans les romans (_Zo'har_, _la
Première maîtresse_, etc.), la veine libertine coule tout aussi large.
Mettons à part, si vous voulez, un livre entièrement beau et sain: _Les
mères ennemies_.
[142] L'œuvre de M. Mendès «est quelque chose comme la villa
d'Hadrien, qui contenait des réductions de tous les monuments de
l'univers. Seulement, dans l'édifice composite, vous trouverez un
coin décoré d'un goût bien personnel, et c'est l'alcôve.» J.
Tellier (_Nos poètes_, p. 204).
Malheureusement, il n'est pas que cette littérature n'ait fait école. M.
Clovis Hugues, qui fut mieux inspiré, jadis, a donné dans _Madame
Phaéton_ une contrefaçon assez réussie des romans de M. Mendès. C'est
suffisamment lubrique et atourné. Je crois bien que le délicat M.
Maizeroy relève aussi du genre. Sur le champ littéraire, tout au moins,
l'auteur de _Deux amies_[143] peut tendre le petit doigt à l'auteur de
_Zo'har_. En somme, toutes ces classifications reviennent à: dis-moi
qui te lit, je te dirai de qui tu procèdes. Ce qui fait que M. Jacques
Madeleine avec _Un couple_, M. d'Argis avec _Sodome_, et M. de Souillac,
avec _Zé Boïm_, pourraient bien appartenir à la même école d'indécence
et de préciosité.
[143] Et de _Bébé Million_, et du _Boulet_, de _P'tit-mi_, des
_Deux femmes de mademoiselle_, etc., etc.
III
Avec MM. Richepin, Péladan, Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci zingari,
celui-là mage, cet autre chevalier de l'Ordre de Malte, nous entrons
dans un romantisme plus honnête et quelquefois aussi plus original.
C'est M. Richepin qui l'a dit lui-même: «En moi cohabitent un
rhétoricien de la décadence et un zingari de la grande route, rétameur
de casseroles, maquignon et acrobate.» Le curieux, c'est qu'il ait vu
aussi clair en lui. Rhétoricien, il l'est, par une virtuosité de langue
au moins égale à celle de M. Mendès, par l'aisance avec laquelle il se
plie au ton de chaque genre, par son amour du lieu commun et de
l'antithèse. Je laisse de côté ici le poète; dans le roman, il a des
pages de description minutieuse et pointilleuse qui rappellent
Dickens[144]; telles de ses tirades à panache sont d'un Alexandre Dumas
supérieur[145]; la sobriété et l'horreur muette de certains dialogues
font penser à Mérimée[146]; par le heurté et le vif de quelques
analyses, il dépasse Vallès[147]; d'autres fois,--moins souvent--c'est
M. de Montépin en personne qu'il nous présente, mais un Montépin
correct et presque académisable[148]. Du rhéteur, il a encore l'ampleur
d'accent, l'adroite sophistique qui sait plaider le faux et le vrai, les
généralisations faciles surtout. Ses grossièretés, rhétorique; ses
blasphèmes, rhétorique toujours. Il a cherché une affaire au bon Dieu
pour avoir l'occasion de jongler avec des vocables plus sonores. Il peut
tout, il est capable de tout. Il n'est pas jusqu'à la simplicité qu'il
n'ait atteinte quand il a voulu. _Sœur Doctrouvé_ est la merveille du
genre. Dans les premières pages de _Césarine_, rien que par sa notation
nette et sèche des choses, il emplit l'âme d'une grande horreur
physique. Rhéteur donc, si vous voulez, mais assurément un maître
rhéteur, et, comme il dit encore, comme cette étrange Miarka, la «fille
à l'ours», qu'un caprice de la destinée jeta de sa roulante tribu à la
banalité des villes, une sorte de zingari civilisé, un zingari qui
aurait fait ses classes, traversé la rue d'Ulm et les littératures
anciennes, et qui garderait du tempérament ancestral les fièvres, les
colères, les spasmes, l'amour enfantin du tam-tam et des paillettes, et
le culte aussi des grandes choses naturelles[149].
[144] Voir, par exemple, le début de _Sœur Doctrouvé_.
[145] Voir la confession du pape dans _Les Débuts de César
Borgia_.
[146] Cf. _Les Débuts de César Borgia_.
[147] Cf. _La Glu_; _Madame Andrée_.
[148] Cf. _Monsieur Destrémeaux_; _Une Histoire de l'autre
monde_.
[149] Remarquez qu'il y a presque toujours un saltimbanque dans
ses livres. Vous en trouverez dans _Les Braves gens_, dans
_Miarka_, dans les _Morts bizarres_, dans la _Chanson des gueux_,
dans _Monsieur Destrémeaux_, dans _Une Histoire de l'autre
monde_, etc.
Vous avez vu le zingari; ci-joint le mage. C'est M. Joséphin Péladan que
je veux dire. Que cette magie ne contienne pas un tantinet de
mystification, je n'oserais pas l'affirmer; je n'oserais pas affirmer le
contraire non plus. M. Péladan a l'air si convaincu, et M. de Gayda, et
M. Jouhney, et Mme Olympe Audouard! Dès qu'il s'y mêle une religion,
toute pratique devient respectable. Au reste, M. Berthelot vous dira que
la chimie est sortie de l'alchimie, que tout n'est point à mépriser chez
les théurges, et que c'est à l'un d'eux, par exemple, Cardan, qu'on doit
en algèbre la solution des équations du 3e degré. M. Péladan n'a fait,
que je sache, aucune découverte algébrique notable. Mais il a écrit sous
ce titre général: _La décadence latine_, une série de romans[150] qu'il
est permis de trouver lourds, confus, prétentieux, mais dont je
reconnais ici la très éclatante puissance. Au demeurant livres malsains
pour la santé de l'esprit, gardez-vous-en précieusement, âmes faibles
déjà. J'aurais peur pour ma raison de vivre avec de pareils livres...
[150] Cf. _Curieuse_, _Le Livre suprême_, _L'Initiation
sentimentale_, etc.
Et s'avance le chevalier de Malte, M. le comte de Villiers de
l'Isle-Adam[151]. Ah! peuple de gobeurs que nous sommes! Je ne me soucie
guère du chevalier, mais pour le «penseur» comme on dit, c'est le plus
beau vide avec la plus belle affectation de la profondeur que je
sache[152]. Affectation? Et de quel autre mot d'abord veut-on que
j'appelle tout cet étalage de guillemets, de tirets, de points de
suspension et de lettres italiques et majuscules, où M. de Villiers
cherche ses effets les plus sûrs?--«L'Année Dernière, Au Clair de Lune,
au Colosseum, la Petite Voix Séduisante M'EST Venue et M'A DIT: Smith ou
Jones (le Nom de l'Auteur N'est Ni Celui-ci, Ni Celui-là), Mon Bon Ami,
etc., etc.»--La phrase est de Thakeray singeant chez les snobs
d'outre-Manche un charlatanisme analogue: mais, pour le ridicule et le
creux, pour la manie de fixer sur des riens notre attention surprise et
déroutée, elle pourrait être tout aussi bien de M. de l'Isle-Adam. Car,
même ce procédé-là, il n'y a rien de neuf chez lui. Et, pour le reste,
sa plaisanterie de pince-sans-rire n'est qu'une traduction assez basse
de l'humour de Swift; son Tribulat Bonhomet n'est que la caricature du
Homais de Flaubert, sorti lui-même du pharmacien anonyme d'_Hermann et
Dorothée_[153]; son macabre fait sourire à côté de celui de Poë, et,
dans la farce, Marc Twain, qu'il transpose[154], lui est vingt fois
supérieur. Reste son style. Je me garderai d'en rien dire. Il l'a trop
bien jugé lui-même, le jour qu'il l'a fait consister en «d'étranges
consonnances, presque nulles (oh! combien nulles, parfois!) de
signification».
[151] Mort depuis. Ses principaux livres sont: _Les Contes
cruels_, _L'Amour suprême_, _L'Eve future_, _Axël_, etc.
[152] N'est-ce pas à propos de son _Nouveau Monde_, que M. Weiss
écrivait: «Dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé
d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque.
On turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas
seulement donné la peine de les comprendre. On est luministe et
immenséïste. On fait... des romans réfractaires, sans pieds ni
têtes, où les ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms
du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie
comme elle est, exactement, superbement comme elle est..»
[153] Le rapprochement, que je ne fais qu'indiquer ici (le
premier, je crois), mériterait d'être suivi avec quelque
développement. C'est tout un, le pharmacien de _Madame Bovary_ et
celui de _Hermann et Dorothée_.
[154] Voir particulièrement _Le Vol de l'éléphant blanc_, de Marc
Twain, et _La Légende de l'éléphant blanc_, de M. de Villiers.
IV
On peut grouper encore à cette place, sous la rubrique «romantiques»,
quelques écrivains, comme M. Bergerat ou M. Elémir Bourges, dont le
romantisme se tempère d'observation. Ce ne sont point des romantiques
«purs»; mais la nuance ne laisse pas que d'offrir quelque intérêt.
M. Emile Bergerat est surtout connu par les chroniques qu'il signe au
_Figaro_ du pseudonyme de Caliban. Dans ces chroniques-là, M. Bergerat
est «zutiste», et c'est un peu lui qui a créé le groupe ou qui l'a
baptisé, tout au moins. Romancier, il rentre dans le rang. Voir _Le
viol_, où il y a le souvenir de _Mlle de Maupin_. _Le petit Moreau_ est
une étude à part (très honnête, très discrète, attristée et douce) du
sentiment maternel.
Mme Judith Gautier, fille du grand Théo et belle-sœur de M.
Bergerat[155], reste aussi dans la tradition. On cite ses drames, ses
«salons», ses bons mots; on ne cite presque jamais ses romans, et c'est
dommage, car il y a de la chaleur et de l'emportement dans _Le lion de
la victoire_ et dans _La reine de Bengalore_.
M. Bertrand Robidou, qu'on connaît moins[156], a prodigué dans tous les
genres, histoire, philosophie, roman, théâtre, poésie, un talent qui
semble n'avoir rien perdu à se répandre sur un objet si vaste. Ses vers
sont fort beaux, particulièrement l'épisode d'_Elohim et Jaweh_ que cite
M. Jules Tellier (_Nos poètes_). Dans le roman, n'eût-il écrit que la
_Dame de Coëtquen_, qu'il mériterait une place distinguée entre ses
confrères. Mais je recommanderai surtout de lui _Les Mériahs_, où j'ai
trouvé sous la fantasmagorie du sujet un sens philosophique très
profond.
[155] Plus, épouse divorcée de M. Catulle Mendès.
[156] On trouvera sur M. Robidou de bons articles de M. Mario
Proth et de M. Oscar Comettant. J'y renvoie. Tout récemment, son
_Histoire du clergé pendant la Révolution_ a fait faire un pas
considérable à l'étude de ce grave problème.
M. Jean Rameau est aussi un poète, et ses débuts firent quelque fracas,
voici quatre ans. Comme romancier, on cite de lui _Possédée d'amour_ et
le _Satyre_. S'il faut dire, ce dernier livre n'est point tout à fait
indigne de M. de Montépin, et telles pages, dans le premier, atteignent
au dramatique sombre de Ponson du Terrail.
Le cas de M. Elémir Bourges mériterait une dissertation à part qui
pourrait s'intituler: _Comment on ne doit pas se faire un style_[157].
Voici un romancier plein de vie, très au courant de son art, expert au
groupement des personnages et au jeu des sentiments; ce romancier
rencontre par surcroît une donnée de premier ordre, quelque chose, si
vous voulez, comme la donnée des _Rois en exil_. Bien entendu que le
sujet est tout moderne, qu'il ne s'agit point d'une reconstitution
archaïque à la Flaubert. M. Bourges est ce romancier-là, et pour traiter
ce sujet-là, avec ces qualités-là, il ira emprunter à Saint-Simon (voyez
la belle idée), au maître du style soudain, primesautier, tout en
à-coups, au classique par excellence de l'incorrection et de la
négligence, quoi? Ses incorrections, ses négligences d'abord; il se fera
un cahier de ses expressions et de ses tours les plus ordinaires; il
étudiera méticuleusement jusqu'aux places des _que_, des _si_, des
virgules; il s'embrouillera à plaisir d'incidentes; il ne risquera de
métaphores qu'autant qu'elles auront déjà servi aux _Mémoires_; et ainsi
pendant trois cents pages. Le résultat, c'est qu'un lettré ne saurait
lire toutes ces belles choses, ramené qu'il est perpétuellement à leur
origine, et que voilà trois cents pages et bien du talent de gaspillés.
[157] Je laisse de côté ici _Sous la hache_, sorte de roman
révolutionnaire dans le genre un peu usé du _Quatre-vingt-treize_
de Hugo. L'auteur confesse lui-même qu'il s'agit d'un fond de
tiroir.
V
J'ai gardé pour la fin et pour la bonne bouche, comme on dit, M. Barbey
d'Aurevilly.
M. Jules Barbey d'Aurevilly ne veut point paraître notre contemporain.
Voilà quatre-vingt et un ans qu'il se meurt à petit feu d'être né dans
ce méchant siècle de bourgeoisie, et les protestations dont il emplit
ses volumes sont encore le seul prétexte qu'il ait trouvé à vivre.
Du moins, on l'a «distingué». Il dit d'un de ses héros qu'il était
pareil à un portrait qui marche[158]. M. d'Aurevilly a un peu de cet
air-là, et un peu aussi de celui d'une gravure de modes. Mais il soigne
cet archaïsme et ce dandysme, et volontiers se condamne au petit lit de
fer dans une mansarde mal close pour quelque belle cravate blanche à
pois d'or, dont il épinglera méticuleusement les ailes sur son pourpoint
de casimir, comme un grand papillon. On ne peut trop l'admirer. J'ouvre
son _Memorandum_, et j'y lis de huit pages en huit pages: «Le coiffeur
est venu.» J'y lis aussi qu'il compte acheter une limousine de
charretier normand et la doubler de velours noir pour l'hiver. Et je
vois, sur son portrait, qu'il est beau, d'un genre de beauté qui n'est
point, pour parler sa langue, la beauté niaise et tempéramenteuse
d'Antinoüs, mais la beauté insolente, impériale, juanesque, qu'il donne,
comme un peu de lui, à ses héros Mesnilgrand et Ravilès. Porter beau est
pour lui une première manière de se «distinguer», dans ce siècle où la
figure humaine, tolérable seulement chez la femme et l'enfant, «s'en va
comme tout le reste»[159]. Et, par le reste, entendez les mœurs, la
suprématie des nobles, la religion, tout, jusqu'aux ridicules, qui chez
nous «ont moins de gaieté et de variété par eux-mêmes que ceux de nos
pères»[160]. Je crois voir que M. d'Aurevilly s'est étudié à fond. Il
est donc aristocrate, et c'est sa seconde manière de se «distinguer.»
Son aristocratisme consiste surtout à dire: Tudieu! Il est le dernier
gentilhomme au monde qui sache dire encore: Tudieu! Que voilà un joli
juron: Tudieu! Mais il a aussi un répertoire de phrases sévères sur la
civilisation actuelle. Cette civilisation, il n'y découvre «que des
usines et des latrines[161].» C'est bien dur. Les «classes moyennes» le
dégoûtent. «Bourgeois, cela dit tout[162].» Monsieur Thiers, fi! Odilon
Barrot, pouah! Ils étaient petits, laids et honnêtes. Sodérini, qui fut
gonfalonnier à Florence et la pire des canailles, valait mieux, s'étant
conservé très beau dans le portrait de Vinci. Et Sodérini fut bon
catholique, ce qui le rapproche encore de M. Barbey. Car ce dandy et cet
aristocrate s'est fait une troisième et dernière «distinction» de son
catholicisme, mais un catholicisme que vous n'imaginez point, bonnes
âmes, et où il entre des hystéries, du sadisme et de la diablerie, un
catholicisme à la Gilles de Retz et d'il y a quatre cents ans. En
vérité, et quoi qu'il dise, bien en a pris à M. d'Aurevilly de naître
notre contemporain. Le Saint-Office aurait pu ne pas trouver à son goût
ce genre de dévotion-là[163].
[158] Cf. _Les Diaboliques_.
[159] Cf. _Memorandum_.
[160] Cf. Idem.
[161] Cf. _Memorandum_.
[162] Voir la note 141 de la page 273.
[163] Barbey d'Aurevilly est mort récemment. Ce fut, du reste, et
sous toutes les poses de cette vie outrée, criarde, puérile, un
véritable écrivain, un de ceux qui ont leur marque particulière,
la fleur de coin dans l'expression à quoi on reconnaît les
batteurs de style. Voir _L'Ensorcelée_, _Une vieille maîtresse_,
_Les Diaboliques_, _Un prêtre marié_, _Ce qui ne meurt pas_, etc.
Peut-être aussi qu'il ne m'eût point fallu tant m'attacher à ce
dandysme et à ce diabolisme. Je me demande maintenant si c'est
bien là tout l'homme, la synthèse de cette «âpre et solitaire
destinée», dont a parlé M. Bourget, et à laquelle «le grand
Barbey» aura dû «de séjourner dans un monde de visions
magnifiques et de conserver une superbe intégrité de sa pensée».
J'hésite; je ne serais pas éloigné de croire que c'est plutôt
l'extérieur, la surface, l'enveloppe, ce qu'il voulait montrer de
lui pour occuper les yeux. Et il peut se vanter d'avoir réussi,
et que c'est bien ainsi qu'il n'a cessé d'apparaître à ses
contemporains. Sa vraie vie, nul, dit-on, ne sait ce qu'elle a
été. Elle tient peut-être dans ce _Too late_ (trop tard!) dont il
fit sa mélancolique devise. L'autre, au contraire, sa vie
extérieure, il l'a étalée avec une complaisance si marquée qu'on
peut le soupçonner de l'avoir fait exprès pour détourner des
curiosités gênantes.
CHAPITRE IX
LES ÉCLECTIQUES
CHAPITRE IX
LES ÉCLECTIQUES
_Hector Malot.--Victor Cherbuliez.--Jules Case.--Albert
Delpit.--Ernest Daudet.--Camille Le Senne.--Adolphe
Belot.--Mario Uchard.--Francisque Sarcey.--François
Coppée.--Amédée Pigeon.--Edouard Cadol.--Paul Perret.--Mme de
Peyrebrune.--Gustave Toudouze.--Albert Cim.--Léon de
Tinseau.--Charles Foley.--Léon Tyssandier.--Ph.
Audebrand.--Gaston Bergeret.--Charles Beaumont.--Jacques
Normand.--Marcel Sémezies.--Henry Baüer.--Hippolyte
Buffenoir.--Henri Beauclair.--Louis Tiercelin.--Alfred
Bonsergent.--Alain Beauquesne.--Jules Hoche.--Jules
Vidal.--Gilbert Stenger.--Victor Meunier.--L.
Martin-Laya.--Gustave Vinot.--Saint-Maxent.--Armand
Charpentier.--A. Richard.--Antoine Mathivet.--Yveling
Rambaud.--De Beausire-Seyssel.--Georges Ohnet._
Les écrivains que voici n'appartiennent, je crois, à aucune école bien
déterminée. Ce ne sont ni des idéalistes, ni des impressionnistes, ni
des symbolistes. Ils n'ont point de formule; ce sont simplement des
romanciers, et comme on était romancier avant tous ces pugilats
d'écoles, c'est-à-dire avec l'unique préoccupation d'intéresser. Balzac,
que l'on accapare, pourrait bien être leur vrai patron[164]. Il fut
comme eux et d'abord un grand agenceur de drames; si la part
d'observation est la plus forte dans ses livres, elle y est bien mêlée:
réalisme, fantaisie, mysticité, il entre bien des éléments dans la
composition de ce colosse. Il ne se raisonnait pas; il produisait.
C'était tout, excepté un romancier à système. Aussi sa vraie lignée,
peut-être n'est-ce point, malgré l'apparence, M. Zola et M. de Goncourt,
et point davantage M. Bourget; mais plutôt M. Malot, M. Delpit, M. Case.
Je ne dis point que ceux-là soient restés étrangers à toute
préoccupation d'école. Le courant a réagi certainement sur eux dans un
sens ou dans l'autre, et suivant que leur nature les disposait à l'idée
ou au fait. Mais ils n'ont point penché tout entiers d'un côté ni de
l'autre; ils sont restés des éclectiques. Ne sourions point du genre:
s'il n'a pas produit de chefs-d'œuvre, il a produit plus d'une œuvre
vive, sensée, intéressante. Sans autre discipline que la naturelle, il
s'est développé à côté des genres classés et tranchés. Les
chefs-d'œuvre sont rares partout. Heureux, dirons-nous avec
Sainte-Beuve, le roman, fût-il inégal, où il y a de la vérité et qu'a
visité la grâce!
[164] On se reportera sur Balzac à l'étude de M. Emile Faguet,
dans ses _Ecrivains du XIXe siècle_.--M. Nettement l'appelle
d'une belle expression: «le poète des faits».