journalistes, d'autres moyens d'information que les romans de M.
Feuillet ou de M. Zola, j'imagine que nos petits-neveux seront fort
gênés un jour pour se faire une idée de la vie contemporaine. On s'y
reconnaît à peine aujourd'hui. Que sera-ce dans deux cents ans? Puisque
vous faites tant que de me consulter, sachez que vos idéalistes et vos
naturalistes sont aussi loin de la vérité les uns que les autres. Il n'y
a peut-être eu en ce siècle que deux écrivains exacts, informés, fidèles
décalques de la vie qu'ils ont représentée; et, par un contre-sens
inexplicable, on n'a voulu voir en eux,--au lieu des très sincères
historiographes qu'ils sont,--que des à-peu-près de vaudevillistes. Je
vous parle de Henri Monnier et de Gyp. Et ne cherchez pas là un
paradoxe. Les scènes de Monnier et de Gyp sont minutieusement vraies.
Pour retrouver Jean Hiroux[120], il n'y a qu'à ouvrir les gazettes
judiciaires. Et, de même, croyez bien que Paulette, Bob et Loulou[121]
agissent et parlent dans la vie comme les fait agir et parler Gyp.
Tenez, j'ai là une sorte de _memorandum_, où je me suis amusé, jadis, au
jour le jour, à noter les menues aventures de mes débuts dans le monde.
Gyp n'avait pas encore publié _Autour du Mariage_. Méditez-moi ces deux
traits, Monsieur:--«Une demoiselle de seize ans (grâce pour le nom),
fardée et maquillée comme une femme de quarante, profitant de l'absence
de ses parents pour courir les petits théâtres au bras de son frère à
peine plus âgé qu'elle, et, sur le devant de la loge où ils se sont
assis, bien en vue, cette requête de la mignonne:
«P'tit frère, dis-moi donc zut, tout haut, qu'on croie qu'tu parles à ta
maîtresse».--Et ceci:--«Déclaration d'une demoiselle de dix-huit ans à
son cavalier: «Oh! vous, je ne vous épouserai pas. Vous n'êtes pas
suffisamment bête pour faire un mari. Mais votre tête me va. Tout de
bon! Je veux des amants chics; vous viendrez le troisième, hein? Il y en
a deux d'inscrits avant vous.»--Et elle les nommait. Reconnaissez-vous
les petites amies de Paulette, monsieur le journaliste, ces idéales
jeunes filles, dont M. Feuillet a dit, dans un accès de franchise,
qu'elles tenaient entre elles des conversations à faire rougir un singe?
Revenez à la Sibylle du même M. Feuillet, et voyez, je vous prie, où est
la vérité.
[120] Il y a encore, chez Henry Monnier, ces inénarrables scènes
de la vie d'étudiant, trop crues pour nous, mais qu'on pourra
trouver chez les éditeurs belges.
[121] Cf. _Autour du Mariage_, _Petit Bob_, _Loulou_, etc. Se
reporter à un exquis article de Jules Tellier (_Parti-National_,
du 2 octobre 1888).
Non, non, ce n'est pas le «monde» qui fait le succès de ce qu'on nomme
la littérature mondaine. Peut-être y touche-t-il, du bout des doigts,
pour comparer la copie à l'original, mais il sait d'avance que cette
fois encore l'original n'aura pas été rendu dans ses extrêmes
délicatesses et ses infinies nuances, et il a plaisir à se sentir si
impénétrable toujours. Croyez que M. Feuillet et M. Rabusson et M. Droz
et les autres n'obtiennent pas plus grâce à ses yeux que n'en obtint
Balzac, et que seule, entendez-vous, seule, Gyp a pu jusqu'ici étonner
ces grandes dames par l'impressionnisme hardi et l'instantanéité de ses
reproductions[122]. Et comment le monde ne ferait-il pas bon marché de
vos romanciers mondains? Ce sont pour lui comme pour le baron
Desforges, de _Mensonges_, des «phonographes bêtes ou qui mentent». Leur
clientèle est ailleurs: rue Saint-Denis, au Temple, au Marais, un peu
partout dans le gros public des commissaires-priseurs, des notairesses
et des quincaillières. Ces gens-là sont jaloux, n'importe par quel
interstice, par un écho du _Gil-Blas_ comme par le livre du jour, de
pénétrer en idée dans des salons où ils n'iront jamais autrement.
L'inconnu jusque dans cette forme les attire, et ils éprouvent le même
charme à la mondanité d'un Feuillet que nous en trouvons, nous autres, à
l'exotisme d'un Loti.
[122] Mon «homme du monde» parle un peu ici comme les
photographes. Il s'en excusa dans la conversation.
* * * * *
Et M. Feuillet ne l'ignore pas. Quand éclata, il y a quelques années, la
tourmente naturaliste, on put craindre un instant pour la fragile
clientèle de ce romancier. Ce fut un nuage, et qui passa. M. Feuillet,
qui avait eu le bon esprit de survivre à cette réaction, y gagna un
regain de succès[123]. D'autres se mirent à sa suite que vous
connaissez, MM. Rabusson, Halévy, Duruy, Droz. Le monde, ou ce qu'on
appelle ainsi, s'était fort accru dans l'intervalle. Au monde du
faubourg Saint-Germain, étaient venus s'ajouter, comme par
stratification, le monde du faubourg Saint-Honoré et celui de
l'Arc-de-Triomphe. Déjà, en 1868, un des vôtres et des plus spirituels,
M. Scholl, pouvait écrire en toute raison: «Le faubourg Saint-Germain
est moins fermé. Il se forme une société composée de gens intelligents
de tous les mondes. On est moins absolu, moins exclusif qu'autrefois et
l'on s'en trouve bien»[124]. Intelligents est peut-être de trop, et je
ne sache pas que l'on s'en trouve si bien. Mais il est très exact
qu'aujourd'hui toutes les barrières tombent ou vont tomber. Le monde,
c'est le luxe, voilà la vérité, et c'est M. Rabusson qui a eu le mérite
de la découvrir. Ah! il ne lui est pas tendre, à ce luxe! On a fort
joliment remarqué (qui donc, déjà?) que M. Rabusson n'était qu'un
Feuillet retourné. Mais Sainte-Beuve avait dit de M. Feuillet lui-même
qu'il n'était qu'un Musset converti[125]. Et ce que Sainte-Beuve disait
de cette conversion, on pourrait le reprendre et l'appliquer à l'auteur
de _Marcelle_[126]. Comme M. Feuillet procède de Musset, M. Rabusson
procède de M. Feuillet; mais lui aussi, en homme d'esprit, il ne cherche
à imiter son maître qu'en le contredisant. Et de cette sorte, rien qu'à
prendre le contre-pied des théories de M. Feuillet, en substituant, par
exemple, le pessimisme et le dandysme du jour à l'optimisme béat d'il y
a trente ans, il fait lui aussi du «neuf»; il fait, sinon mieux, du
moins autrement que son maître, et c'est pourquoi il a réussi. Dans tout
succès un peu vif, conclurai-je avec Sainte-Beuve, il y a de ces
contrastes et de ces à-propos.
[123] Avec _La Morte_. On a lu de M. Feuillet son _Roman d'un
jeune homme pauvre_, _M. de Camors_, _Julia de Trécœur_,
_L'Histoire de Sybille_, etc.
[124] Cf. _Fruits défendus_, par Aurélien Scholl.
[125] Cf. _Nouveaux Lundis_, tome X (art. _Feuillet_).
[126] Et de l'_Amie_, du _Stage d'Adhémar_, d'_Un homme du
monde_, de l'_Epousée_, etc.
* * * * *
Tenez, _L'Abbé Constantin_? M. Ganderax[127] a pu dire que le roman de
M. Halévy, en littérature, il y a juste sept ans, fit l'effet d'un 9
thermidor,--sans guillotine. Relisez-le. Que cette peinture vertueuse et
morale de la société soit plus exacte que les autres, c'est dont je
doute et dont se soucie fort peu, au reste, M. Halévy. Il lui suffit que
ce soit une idylle possible ou simplement vraisemblable. Et il a bien
raison! Malgré tout, j'éprouve quelque gêne à apprécier cette seconde
manière de M. Halévy. On le savait curieux, léger, sceptique. Il était
pour une grande part dans la création de cette petite et si vivante
toquée de Frou-Frou[128]. Après quoi j'ai peine à saisir le fil pour
passer à _L'Abbé Constantin_. Cela vous a un air de gageure,
l'accomplissement d'une promesse faite avant son mariage académique à
quelqu'une de nos pieuses douairières qui le chaperonnait. Mais, pour
être toute de tête, je n'en vois pas moins ce que cette littérature a de
rare et de délicat. J'y trouve ce goût, auquel on ne croit plus guère,
et qui n'est que le sentiment de la mesure. La plaisanterie y naît
d'elle-même, sans qu'on la pousse, et comme une jolie fleur au milieu
d'un parterre naturel. Voici un éloge de blasé: mais je ne sais pas de
roman qui fatigue moins. On quitte M. Zola avec des maux de tête et des
hallucinations, de gros cauchemars de viandes ou de légumes. M. Bourget
lui-même veut être feuilleté doucement, aux heures grises et
crépusculaires, plus que lu tout d'une traite. Mais l'exquise
après-dînée qu'on passe avec M. Halévy! On n'a besoin d'aucun effort,
parce qu'il n'y en a point non plus chez le romancier. On n'y est point
arrêté, surpris, chatouillé et à la longue énervé, comme chez les
Goncourt, par des rencontres de verbes et d'épithètes rares. C'est
encore, en fait de style, ce que je sais de plus parisien. Rien de banal
ni d'outré, certes, quelque chose qui glisse et froufroute et n'étale ni
paillettes ni verroterie, la grâce d'une jolie femme décolletée dans un
salon bien tenu.
[127] Cf. _Revue des Deux-Mondes_, 15 décembre 1887.
[128] Voir la pièce du même nom. Et _Monsieur et Madame
Cardinal_? Et _Les petites Cardinal_? On se reportera sur M.
Halévy à un très fin article de M. A. Cartault, paru dans la
_Revue bleue_ du 28 mai 1881, et qui, comme tant d'autres
articles judicieux et délicats du même écrivain, mériterait
d'être recueilli.
* * * * *
Mais si ce décolletage sait bien où s'arrêter, avec M. Halévy, il n'a
plus de mesure, avec M. Droz. Je voudrais m'en défendre: mais toutes ces
manières, ces précautions de style et ces enguirlandements autour d'une
situation franchement libertine, me rappellent les jeux de cartes que
des industriels malpropres débitent à l'oreille des gens, sur le
boulevard. Au juger, et pour qui ne connaît point le mystère, cela
demeure inoffensif et anodin, avec des airs candides de sujets de genre.
A la lumière, l'obscénité transparaît. _Monsieur, Madame et Bébé_ est un
peu dans ce cas. Mais M. Droz a fait pénitence, depuis, et cela serait
bien, sans doute, si l'excès de son repentir ne l'avait condamné à la
littérature terriblement honnête de _Tristesses et sourires_[129]. Le
succès l'a récompensé. J'en suis ravi. Mais il faut croire qu'il y a un
dieu pour les pédants, puisque de tels livres s'impriment et se
débitent, et font des réputations. Oui, monsieur, ne secouez pas la
tête, des réputations. Et vous en avez une autre preuve bien distinguée
dans la personne de M. Duruy. Ce jeune homme fut cacochyme à vingt ans.
Les muses lui avaient été avares de sourires, et il dut à cette
austérité de régime le succès de sa littérature[130]. On m'affirme que
M. Duruy, pour avoir traversé l'école normale, se fait figure d'un
psychologue, et on me dit encore que, de n'avoir point fréquenté la
Boule-Noire, il tient que l'idéalisme n'eut pas de servant plus
scrupuleux. Si l'on appelle idéalisme la négation de la vie, la
substitution d'un rêve sans consistance à la réalité logique, va pour
idéalisme. Il en est un moins éthéré, plus voisin de nous, qui ne traite
pas la vie avec ce sans-gêne, qui choisit, élimine, néglige volontiers
de nous renseigner sur les fonctions du gros intestin, s'occupe
médiocrement du corps, mais retient toute l'âme. C'est l'idéalisme d'un
Racine et, par endroits, d'un Anatole France. M. Duruy en est loin, avec
de belles prétentions à y toucher. Peut-être aussi se figure-t-il qu'il
suffit de peindre le «grand monde» pour être un idéaliste. Si vous
voulez bien, nous le renverrons là-dessus à notre amie Gyp, qui n'est
point une idéaliste, Dieu sait! mais qui connut le monde et le rendit
comme elle le connaissait...[131].
[129] Voir encore _Autour d'une source_ et _Babolain_.
[130] Cf. _Andrée_, _L'Unisson_, _Le Garde du corps_, etc.
[131] Mais que d'exagération en tout ceci! Mon «homme du monde»,
quand il s'exprimait si dédaigneusement, n'avait certainement pas
lu _Fin de rêve_, et, dans _Fin de rêve_, la description de la
revue, les pages sur Gambetta, l'agonie tragique du grand homme.
Que n'assistait-il, comme nous, à une conférence de M. Maurice
Souriau, où l'orateur, prenant pour texte les romans militaires,
faisait haleter toute une salle en lisant des fragments de ce
beau livre!...
* * * * *
--Sur quoi, je pris congé...
CHAPITRE VII
LES NOUVELLISTES
CHAPITRE VII
LES NOUVELLISTES
_Charles Monselet.--Aurélien Scholl.--Théodore de Banville.--Paul
Arène.--Guy de Maupassant.--Armand Sylvestre.--François
Coppée.--Catulle Mendès.--Quatrelles.--René Maizeroy.--Arsène
Houssaye.--Pierre Véron.--Augustin Filon.--Edmond
Lepelletier.--Paul Ginisty.--Hugues Le Roux.--Maurice
Talmeyr.--Joseph Montet.--Charles Leroy.--Armand Dayot.--Jean
Destrem.--Henri Carnoy.--Eugène Chavette.--Théo-Critt.--Dubut
de Laforest.--Paul Alexis.--Jules Moinaux.--Edmond
Deschaumes.--Horace Bertin.--Eugène Mouton.--Harry
Allis.--Félicien Champsaur.--Eugène Guyon.--Edouard
Siébecker.--Coquelin cadet.--Etincelle.--Auguste
Germain.--Alexandre Pothey.--Albert Cim.--Mme Jeanne
Mairet.--Louis Tiercelin.--Charles Buet.--Oscar
Méténier.--Rachilde.--Léon Barracand.--Jean Rameau.--Adrien
Marx.--Alphonse Allais.--Divers.--La_ VIE PARISIENNE.
Les nouvellistes ou «novellistes» sont aujourd'hui légion, et je ne puis
songer à les énumérer tous, car tous nos écrivains, ou presque, se sont
établis nouvellistes. On y mettait plus de discrétion jadis. La nouvelle
n'était cultivée que du petit nombre, et ce petit nombre ne comptait que
des délicats. Souvenez-vous de Nodier et de Mérimée. Et rappelez-vous
aussi Charles de Bernard. Il faut regretter ces temps lointains, où la
nouvelle, en son raccourci savant, avait encore quelques droits à passer
pour le fin mot de l'art. Nos pères, qui étaient des classificateurs
émérites, la plaçaient au-dessus du roman. Peut-être n'avaient-ils pas
tort. La nouvelle, en ces âges naïfs, faisait pendant au sonnet. Une
nouvelle sans défaut illustrait d'un coup son auteur, et Becquet, ignoré
la veille, n'avait qu'à écrire _Le mouchoir bleu_ pour devenir
«quelqu'un».
Nous sommes faits autrement. Sans doute aussi que l'excès nous a un peu
gâtés. Mais s'il est vrai qu'en ces dernières années les nouvelles se
soient multipliées au point de fatiguer le public et par contre-coup les
éditeurs, n'est-ce pas uniment la faute des gazettes qui se sont
avisées d'en demander aux écrivains jusqu'à deux, trois et quatre par
jour? Leur talent s'est dépensé à cet effort quotidien. Pour une
nouvelle bien venue, que d'autres où la lassitude se marque! De
celles-là, je voudrais n'avoir point à vous parler. Mais vous savez
comme les recueils se font, et s'il n'y a dans le monde que quelques-uns
d'entièrement accomplis, n'est-ce point, cette fois, la faute des
écrivains eux-mêmes qui y entassent pêle-mêle leurs productions
mauvaises et bonnes, jusqu'à concurrence des trois cents pages réclamées
par l'éditeur?
* * * * *
J'imagine une sorte de défilé des nouvellistes, où nous verrions
Monselet[132], qui a gardé dans la vieillesse ses grâces aimables;
Aurélien Scholl, l'esprit fait homme; Théodore de Banville, magnifique
et abondant; Paul Arène, baigné de soleil; Maupassant, qui tient la vie
dans une anecdote; Armand Sylvestre, dont les larges gauloiseries
éclatent tout d'un coup en couplets lyriques; François Coppée, le poète
des _Contes en prose_; Catulle Mendès, le raffiné des _Iles d'amour_ et
du _Nouveau Décaméron_; Quatrelles, l'humour, la verve, le
diable-au-corps; Maiseroy, confesseur né des Parisiennes, le moins
discret et le plus coquet des confesseurs; Arsène Houssaye, d'un charme
alangui et doux; Pierre Véron, un gamin de Paris promenant au hasard
des jours sa belle humeur gouailleuse; Augustin Filon, le pur lettré des
_Nouveaux contes_; Edmond Lepelletier, dont les _Morts heureuses_
enferment de petites merveilles; Ginisty, qui, avant de devenir le
scrupuleux annotateur qu'on connaît, a écrit ce joli livre: _Quand
l'amour va, tout va_; Hugues le Roux, passé maître-chroniqueur et
maître-romancier, maître-nouvelliste par surcroît; Talmeyr, d'une
pénétration si aiguë; Montet, qui émeut; Leroy, qui fait rire aux
larmes; Armand Dayot[133], en qui le bon conteur s'allie au bon
critique; Destrem[134], un Parisien de Paris, et c'est dire beaucoup;
Henry Carnoy, l'exquis élégiaque des _Contes Bleus_; Chavette, le
Monnier des concierges; Théo-Critt, le Chavette des casernes; Dubut de
Laforest, agrégé des hôpitaux, docteur en tératologie; Paul Alexis, de
Médan; Jules Moinaux, du Palais; Deschaumes, qui préluda par les
_Monstres roses_ à cette belle et sérieuse étude: _Le grand patriote_;
Horace Bertin, trop oublié et dont les _Croquis de province_ méritaient
mieux; Eugène Mouton, dont il n'y a qu'à citer _L'Invalide à la tête de
bois_; Harry Allis, observateur amer et souvent profond des misères de
l'âme; Champsaur[135], qui est pour l'entrain et le vice de la lignée
de Rivarol; Eugène Guyon, l'élégant auteur des _Soirées de la baronne_;
Siébecker, plein de souffle; Coquelin cadet, que les hypocondres élurent
pour médecin; Etincelle, qui prêche délicieusement le beau monde, dans
sa chaire de la rue Drouot; Auguste Germain, d'un «modernisme» à faire
peur; Pothey, qui est le roi de la charge; Albert Cim, malicieux et fin;
Mme Mairet, d'une tenue de style toute parfaite dans les nouvelles de
son _Jean Méronde_ et de _Paysanne_; Tiercelin, dont la muse s'ébat
sans voiles au courant d'_Amourettes_; Charles Buet, le très distingué
polygraphe[136]; Méténier, qui pourrait bien avoir découvert nos
bas-fonds sociaux; Rachilde, une petite demoiselle alerte et polissonne,
toute en nerfs et détraquée à ravir; Barracand, que couva la
_Revue-bleue_; Rameau, le Robert-Houdin des _Fantasmagories_; Adrien
Marx, «fusil et plume»; Alphonse Allais, l'ironiste en chef du _Chat
noir_; qui encore et quel biais prendre pour énumérer tous les dignes
figurants de cette Courtille littéraire[137]?
[132] Mort depuis.
[133] Cf. _L'Aventure de Briscart_. M. Dayot a publié aussi chez
Magnier des _Souvenirs de voyage_ (Italie, Espagne, Portugal) qui
sont pleins de verve et d'esprit.
[134] Cf. _Drames en cinq minutes_. Une des nouvelles, _Fleur
bretonne_, est à noter pour l'identité de thème qu'elle présente
avec _Pêcheurs d'Islande_. Elle a paru dans le _Rappel_ des 7 et
8 juillet 1884, et, s'il y a eu réminiscence (dont je doute), ce
n'est point, la date le montre, chez M. Destrem.
[135] «Son style est agaçant, dit M. Maurice Barrès, coupé,
heurté, rentré, plein de réticences, d'allusions, d'éruditions
boulevardières, mais très propre par sa complexité même à rendre
l'aventure du Parisien sensuel et énergique que paraît être
l'auteur. Tous ses livres sont des confessions, poèmes brutaux,
ou mieux encore affiches d'amour; mais timbrées d'un sceau
personnel et à la date de cette époque.» (_Les Chroniques_, no de
sept. 1887.)
[136] Qui fut supérieur dans quelques scènes du _Prêtre_.
[137] Il y faudrait la plume d'airain qui servit dans sa tâche
l'auteur du _Dictionnaire des cent mille adresses_. N'oublions
point cependant Tancrède Martel avec _La main aux dames_;
Frantz-Jourdain, avec _Beau-Mignon_; Jacques Lozère, avec sa _Vie
en jaune_; Lucien-Victor Meunier, avec _Plaisirs en deuil_; Jules
Lermina, avec ses _Histoires incroyables_; Alain Beauquesne, avec
les _Amours cocasses_; Charles Grandmougin, avec ses _Contes
d'aujourd'hui_; Léon Allard, avec _Les Vies muettes_; Guillaume
Livet, avec les _Récits de Jean Féru_; Edmond Thiaudière, avec
_La Proie du néant_; Gaston Bergeret, avec ses _Contes modernes_;
Gabriel Marc, avec _Lindetta_; Georges Moynet, avec _Entre
garçons_; Auguste Erhard, avec ses _Contes panachés_; Léon
Deschamps, avec ses _Contes à Sylvie_; Charles Diguet, avec les
_Contes du Moulin-Joli_; Pierre Gauthiez, avec _La Danaé_;
Charles Lexpert, avec ses _Nouvelles gauloises_; Camille Bruno,
avec _En désordre_; Paul Chetelat, avec _Le Monde où l'on
s'abuse_; Noël Blache, avec _Les Clairs de soleil_; Fernand
Boissier, avec _Le Galoubet_; Jules de Marthold, avec
_Casse-Noisette_ et les _Contes sur la Branche_; H. de
Chennevières, avec les _Contes sans «qui» ni «que»_, etc., etc.
Encore n'ai-je point parlé des nouvelles de certains maîtres,
Daudet, France, Bourget, d'Aurevilly, etc., qui ont marqué
ailleurs, non plus que des recueils en collaboration publiés
annuellement par la Société des gens de lettres, par les
secrétaires des journaux de Paris, par les chroniqueurs
judiciaires, etc. Toutefois relèverai-je dans ce dernier recueil
le nom d'un alerte et spirituel nouvelliste, M. L. Vonoven. Je
rappellerai enfin, au hasard, les noms de quelques écrivains de
talent, dont les nouvelles, contes, «proses», traductions et
adaptations, publiés un peu partout dans nos périodiques
parisiens, n'ont pas encore été réunis en volume: ainsi M. Emile
Michelet, M. Raymond de la Tailhède, M. Charles Frémine, M.
Anatole Lebraz, M. Raoul Gineste, M. Ephraïm Mikaël, M. Lucien
Charles, M. Emile Taboureux, M. Robert de la Villehervé.
* * * * *
Mais j'accorderai une place à part aux nouvellistes de la _Vie
parisienne_. On ne sait point qui ils sont; ils signent de petits
pseudonymes en _oup_ et en _ip_; et l'on est bien étonné, cinq ou six
ans après, quand on apprend que ces monosyllabes voulaient dire Halévy,
Taine, Henry Maret, Jacques Saint-Cère, Comtesse de Martel. Ce qu'a
écrit de l'un d'eux un très délicat critique, M. A. Cartault, peut
s'appliquer à presque tous:
«C'est la verve parisienne. Oui, malgré la cohue cosmopolite qui emplit
nos rues, le parisien de race existe encore; il a sa manière à lui de
voir, de conter, de tenir une plume. Il est avant tout un regardeur et
un badaud. Il adore le spectacle, et tout est spectacle pour lui. A la
fois très sceptique et très naïf, il a assisté à tant de choses que rien
ne l'étonne plus, et pourtant il ne peut s'empêcher de courir à toutes
les curiosités. Il est d'haleine un peu courte et ne s'embarque guère
dans les grands enthousiasmes. Moqueur et bon enfant, avec un fond de
conception aimable et l'habitude de laisser faire, il n'a point
l'indignation facile et tonnante. Il y a en lui de la gaminerie.
Toujours leste, jamais embarrassé, il se tire d'affaire par une
réflexion amusante; l'être auquel il a le plus peur de ressembler,
c'est M. Prudhomme. Il écrit pour se divertir, sans prétention, sans
banalité, sans emphase. Moderne entre les modernes, il emprunterait
volontiers au télégraphe sa rapidité; avec une concision toute
boulevardière, il supprime les inutilités: c'est une politesse que
d'être bref; en s'exprimant à demi-mot, l'écrivain semble compter sur
l'intelligence de l'auditeur. Jadis, on aimait à voir un auteur
développer sa pensée en long et en large et se servir des mots avec une
virtuosité savante. Aujourd'hui on est pressé; on n'admet, en fait de
mots, que le strict nécessaire; le temps est de l'argent; on se hâte, on
se bouscule, on supprime au besoin même le verbe...[138].»
[138] Cf. _Revue bleue_ du 28 mai 1881.
Le portrait est joli et fin, non sans une pointe d'ironie. MM. de la
_Vie parisienne_ s'y reconnaîtront aisément. Et qu'importe leur mépris
des règles? C'est une belle chose aussi que l'orthographe; mais Mme de
Sévigné ne la savait point.
CHAPITRE VIII
LES ROMANTIQUES
CHAPITRE VIII
LES ROMANTIQUES
_Léon Cladel.--Catulle Mendès.--Clovis Hugues.--René
Maizeroy.--Jacques Madeleine.--Henry d'Argis.--M. de
Souillac.--Jean Richepin.--Joséphin Péladan.--Villiers de
l'Isle-Adam--Emile Bergerat.--Mme Judith Gautier.--Bertrand
Robidou.--Jean Rameau.--Elémir Bourges.--Barbey d'Aurevilly._
Et le maître étant mort, ceux-ci sont les héritiers du maître, les
derniers romantiques, les grands «faiseurs de monstres» dont la race
semblait à jamais éteinte, Léon Cladel, Barbey d'Aurevilly, Catulle
Mendès, Joséphin Péladan, Jean Richepin, Villiers de l'Isle-Adam,
d'autres. Leur romantisme, pour avoir traversé Beaudelaire, diffère
assez peu du romantisme de 1830. Ils ont gardé le souci du rare, de
l'exception, des cas isolés et extraordinaires. Et la théorie romantique
est là toute. Han d'Islande, Hernani, Quasimodo, Marguerite de
Bourgogne, Tragaldabas, Albertus, vingt types, l'incarnent au théâtre et
dans le roman, en prose et en vers. Les «monstres» prennent pied dans la
littérature. Pétrus Borel fait dévorer un père par son fils, après quoi
cet anthropophage s'adresse au bourreau, et, sur un ton d'exquise
politesse: «Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me
guillotinassiez.» O psychologie! Jules Vabre écrit son _Essai sur
l'incommodité des commodes_; Célestin Nanteuil propose qu'on scalpe les
quarante; Gautier les compare à des genoux; Jehan du Seigneur se bat en
duel parce qu'on l'a traité de «bourgeois»[139]; Philothée O'Neddy
s'écrie dans _Feu et Flamme_: Les préjugés ont une telle puissance que
si j'assassine par hasard l'homme qui a insulté ma maîtresse,
Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront
Chacal...