Et M. Arsène Houssaye, lui, ferait Alcibiade. Il en eut la beauté, que

des aèdes chantèrent[84]; il en a hérité la grâce, et aussi la

légèreté, le rien, ce don charmant de discourir d'abondance en mots

fleuris et doux. Les livres de M. Houssaye[85] sont les confessions de

ses amours, et il apparaît qu'elles furent belles et précieuses. La

leçon qu'il en tire est bien simple, c'est qu'il faut aimer, et puis

aimer encore.

[84]

Arsène Houssaye, à qui souvent, le cœur troublé

Rêvent les jeunes filles,

A des cheveux pareils à ceux des champs de blé

Tombant sous les faucilles.

(Th. DE BANVILLE.)

[85] Cf. _Contes pour les femmes_, _La couronne de bleuets_, _les

Grandes Dames_, _Les comédiens sans le savoir_, etc.

Ce conseil d'une philosophie agréable, un moraliste de la même école, M.

Octave Uzanne, l'appuierait, je crois, très volontiers. Il a défini

lui-même ses livres des «essais pimpants, irradiés de couleurs gaies,

qui chassent de l'œil la monotonie du noir.» La définition est un peu

subtile, mais elle dit bien l'auteur. Je l'emprunte au _Miroir du

monde_, qui est un livre de réflexion fine et vive, dans la manière des

conteurs galants de l'autre siècle. Ce n'est point là, peut-être, une

morale très élevée; mais après tout elle contenta nos pères; elle fut

celle des plus Français de notre race, et la mode, en France, n'a pas

toujours été à l'hypocondrie et à l'austérité.

VII

Il me reste à nommer les humoristes. Car ce sont des philosophes aussi,

moins attachés à la lettre du dogme, moins disciplinés sans doute,

sortes d'enfants perdus tiraillant sur la vie un peu à tort et à

travers, les Quatrelles[86], les Véron[87], les Hervieu[88], les

Claudin[89], les Grosclaude[90],--et M. Taine[91], au temps qu'il

faisait Graindorge à la _Vie parisienne_, et M. de Pontmartin, quand il

fréquentait chez Mme Charbonneau[92]. Ils ont le piquant, le dégagé,

l'à-propos, et ils s'appellent Aurélien Scholl[93], Pierre Véron, Emile

Blavet[94]. Vous trouvez une fleur de grâce jusqu'en leurs pires

débauches, et ils s'appellent Quatrelles ou Mouton-Mérinos[95]. Est-ce

l'esprit de mot, le sens du saugrenu, la charge? Ils s'appellent

Grosclaude ou Chavette[96]. S'ils mordent ou égratignent, pour le coup

de dents ils s'appellent Henri Rochefort[97], pour le coup de griffes

Paul Hervieu et Gustave Claudin. Mais coups de griffes ou coups de

dents, ne vous effrayez point. Cela reste véniel et nos gens se font

plus mauvais qu'ils ne sont. Leur doyen, Alphonse Karr[98], quand ses

_Guêpes_ piquaient encore, n'a point fait, que je sache, de blessures

bien cuisantes. Le fonds général de leur esprit, c'est la malice, et

cette malice-là est aussi éloignée des macabreries saxonnes ou des

métaphysiques germaines qu'une pochade de Forain peut l'être d'un

fusain du _Punch_ ou d'une enluminure de la _Berliner-Ragg_. C'est de

l'esprit français, toujours.

[86] Cf. _A outrance_, _70 et 90_, _Le petit manuel du parfait

causeur parisien_, _Sans queue ni tête_, etc.

[87] Cf. _Ohé, vitrier!_ _Boutique de plâtres_, _Paris vicieux_,

etc.

[88] Cf. _Diogène le chien_, _La bêtise parisienne_, et dans le

roman l'_Inconnu_ surtout.

[89] Cf. _Tarte à la crème_, _Entre minuit et une heure_, _Point

et virgule_, etc.

[90] Cf. la série des _Gaietés de l'année_.

[91] Cf. _Notes sur Paris_.

[92] Cf. les _Jeudis de Madame Charbonneau_, _Mes mémoires_, etc.

Dans le roman: _Un filleul de Beaumarchais_, _Contes d'un

planteur de choux_, _Entre chien et loup_, etc.

[93] Cf. _Fruits défendus_, _Paris aux cent coups_, _Le roman de

Folette_, _l'Esprit du Boulevard_, _Paris en caleçon_, etc.

[94] Cf. les recueils de _La vie à Paris_.

[95] Cf. l'_Invalide à la tête de bois_, _Zoologie morale_, etc.,

et dans le roman _Fusil chargé_ et _Chimère_.

[96] Cf. les _Bêtises vraies_, _Les petites comédies du vice_,

_Les petits drames de la vertu_, etc.

[97] Cf. les _Français de la décadence_, _la Grande Bohème_, _Les

signes du temps_, etc.

[98] Voir surtout la collection des _Guêpes_.

CHAPITRE V

LES RUSTIQUES

CHAPITRE V

LES RUSTIQUES

_Emile Pouvillon.--André Theuriet.--Jules de

Glouvet.--Erckmann-Chatrian.--Ferdinand Fabre.--Robert de la

Villehervé.--Charles Canivet.--Gustave Guiches.--Antony

Blondel.--Léon Duvauchel.--Joseph Caraguel.--Emile

Dodillon.--Léon Deschamps.--Jean Sigaux.--Gaston

d'Hailly.--Maurice Jouannin.--F. de la Biotière.--Pierre

Arnous.--Georges Renard.--Pierre Maël._

Ce n'est qu'un petit clan, car la mode n'est point aux choses rustiques.

Quelques-uns, pourtant, ont forcé l'attention des gens de Paris: André

Theuriet, avec les combes et les sapinières des monts lorrains; Emile

Pouvillon, avec les bordes du Quercy; Erckmann-Chatrian, avec les

grasses prairies de la Meuse; Jules de Glouvet, avec la Loire, les

barquettes des saumoniers, les joncs tristes qui sifflotent au vent;

Ferdinand Fabre, avec les durs et secs paysages des Cévennes; d'autres

encore, qui du Dauphiné, qui de l'Anjou, qui de la Normandie, chacun

d'eux avec les façons et l'accent du terroir natal. Mais la nature est

leur vrai «héros» à tous. Ils l'aiment pour sa physionomie ondoyante,

ses aubes laborieuses, ses pleins ciels, ses crépuscules indécis, ses

alanguissements, ses sommeils, ses éveils, ses voix, son inconnu. Leurs

livres ressemblent à ce beau pastel de Millet: _La plaine_, tout aride

et désolée, et puis le jour gris qui monte, et, dans un coin, mal

indiquée et sensible à peine, la silhouette d'un pastoureau coulé dans

sa houppelande. L'homme ne tient guère plus de place chez eux. Ils vont

d'abord à la nature. Ils la sentent comme ils l'aiment, profondément.

Pour décrire cette nature une et diverse des pays de France, chacun

d'eux a trouvé l'épithète vraie, le verbe et le mot qui peignent, et M.

Jules Lemaître a pu dire très justement qu'on formerait, en réunissant

leurs tableaux, une sorte de géographie pittoresque et morale de la

patrie française[99]. Et cette géographie serait nuancée et précise

pour les paysages, certes, mais la plus conventionnelle du monde pour

les paysans. Je demanderai seulement qu'on les écoute parler. Sauf les

mots de patois, rares du reste et cachés dans la foule, et quelques

locutions où perce un coin de terroir, les paysans de M. Theuriet, de M.

Pouvillon et de M. Fabre, qui sont d'extrémités opposés, parlent une

langue artificielle et voulue, d'une naïveté déterminée d'avance, et la

même pour tous. Cette langue-là, vous l'avez entendue déjà dans les

_Maîtres-Sonneurs_ de George Sand, qui la parla peut-être la première.

Je la crois parfaitement fausse. Elle est faite d'archaïsmes et de

flexions verbales au goût du populaire. Elle est bien gracieuse,

souvent, et fort peu exacte, toujours. Observez que je constate la chose

sans arrière-pensée de blâme. Entre les véridiques coups de gueule de

Buteau[100] et le petit babil arrangé d'une Cézette[101], je suis très

nettement pour le babil de Cézette. Il me suffit qu'il soit la

traduction d'un état d'âme, et que la naïveté, qui n'est pas toujours

sur les lèvres, se retrouve dans le cœur et dans l'esprit.

[99] Cf. _Les contemporains_, art. _De Glouvet_. C'est ce qu'a

fait, en les reliant d'un commentaire délicat, M. Charles Fuster,

avec les vers des _Poètes de clocher_.

[100] Cf. _La Terre_, de M. Zola.

[101] Cf. _Cézette_, de M. Pouvillon.

I

Cette naïveté, qui est le premier trait des natures paysannes, M.

Pouvillon l'a rendue merveilleusement. Voyez, je vous prie,

_L'Innocent_, _Jean-de-Jeanne_ et cette même _Cézette_. Comme on les

aime et comme ils feraient envie, si l'on ne devinait derrière eux la

silhouette brutale d'une Rouzils, orgueilleuse et sotte, ou d'un

Guiral[102], rapace et matois! L'auteur a beau s'en cacher: cette vie

des champs, où il semble qu'il nous appelle par horreur des

dépravations urbaines, le mal y prime encore le bien; les joies y sont

rares, la lutte tout aussi âpre et tragique qu'à la ville. Avec leur gai

parler fleuri, ces paysans ont l'âme de juifs plus que de chrétiens.

L'optimisme de l'auteur (puisqu'il se tient optimiste) est surtout dans

l'opposition qu'il fait de ces caractères misérables et petits avec la

nature qu'il aime pour sa bonté et sa beauté, l'or de ses chaumes et la

fondante douceur de ses couchants. Elle est le personnage de premier

plan, la maternelle et la consolatrice à qui son livre est offert, comme

un bel hymne. Il semble qu'à lui aussi elle soit apparue, une nuit

d'été, dans son voile plein d'astres, et qu'il se soit écrié comme le

voyant de Madore: «Sainte déesse, éternelle providence des hommes,

toujours prodigue de tes bienfaits, tu as pour les malheureux la double

affection d'une mère. Nature, tout ce que peut un fidèle comme moi, je

le ferai; je garderai tes traits gravés dans le secret de mon cœur, et

de ce cœur je veux faire un temple où soit adorée jusqu'à la mort

l'image de ta divinité!»[103]

[102] Cf. _Cézette_.

[103] Cf. Apulée: _L'Ane d'or_.

C'est la prière de tous les grands amants de Cybèle, et j'aurais aussi

bien pu la prêter à M. André Theuriet qu'à M. Pouvillon. On a dit de M.

Theuriet[104] qu'il se consolait des hommes avec des paysages, et que

c'était à peine si la réconfortante fraîcheur de ceux-ci réussissait à

compenser la laideur morale de ceux-là. Et l'on a dit encore qu'à le

lire il semblait qu'il eût plusieurs âmes; et le malheur, c'est qu'elles

ne sont point faites toujours pour s'harmoniser. Son âme de poète dégage

les choses avec une délicatesse dont rien n'approche. Mais le botaniste

et l'entomologiste qui sont aussi en lui se complaisent à des minuties

de catalogue, à des puérilités savantes où toute flamme s'éteint. Il y a

même chez lui (qui le croirait?) une sorte de Prudhomme latent, qui

écrit gros, pense communément, et dit des jeunes filles qu'«elles sont

avancées pour leur âge[105].» Ce M. Prudhomme-là n'intervient que par

exception dans les livres de M. Theuriet. Des phrases comme celle que

j'ai citée sont rares et trouvent presque leur excuse dans le hâtif de

la composition. Il a, par ailleurs, d'admirables élans, une tristesse

infinie, et dans ses peintures une touche molle et douce qui est sa

marque. Peut-être se laisse-t-il trop aller à lui-même. En tels

endroits, sa peinture n'est qu'une juxtaposition de couleurs qu'il n'a

pris ni le temps, ni le soin de fondre. Je note un passage, dans le

_Journal de Tristan_, où en dix lignes il décrit une mer bleue, des

falaises d'un jaune d'ocre, une montagne auréolée de lilas, un cap gris,

des roches d'un noir humide, des châtaigneraies vert foncé, des maisons

blanches, et trois vaches rousses. Bleu, jaune, lilas, gris, noir, vert,

blanc, roux, je doute que l'imagination reproduise un tel paysage. Il en

est pour elle des couleurs comme des lignes: elle ne se représentera

pas plus l'intérieur d'un kaléidoscope que les mille côtés d'un

chiliogone[106].

[104] Le mot est de M. Rod, qui est lui-même un romancier de

grand talent. On le retrouvera au chapitre des _Philosophes_.

[105] Cf. _Les œillets de Kerlaz_ (_La flouve odorante_). p.

172.

[106] «J'ai une idée claire et distincte du chiliogone, dit

Descartes; mais je ne puis l'imaginer.» Rapprochez, par

contraste, les jolis vers de M. Frédéric Plessis dans sa _Lampe

d'argile_:

Oh! puissé-je revoir...

L'allée au banc de pierre et, devant la maison,

_Cet arbuste inconnu dont la fleur est si rose_.

En effet, cela m'en dit plus que tous les termes savants, à moi

qui ne suis pas forcé d'être un botaniste.

M. Theuriet a beaucoup écrit. En vers, c'est notre premier poète

rustique. Il y est incomparable. Dans le roman, outre les livres

que j'ai cités de lui, il faut connaître: _Madame Heurteloup_,

_Tante Aurélie_, _Raymonde_, _Le fils Maugars_, _Toute seule_,

_Eusèbe Lombard_, _Le Mariage de Gérard_, _L'Amoureux de la

Préfète_, etc.

II

C'est, chez M. Theuriet, excès d'abondance, et, pour cette qualité qu'il

pousse jusqu'au défaut, on l'aimera toujours plus qu'on ne l'admirera.

M. de Glouvet a lui aussi de l'abondance, mais d'une autre sorte. Si M.

Theuriet voit la nature en poète, M. de Glouvet la voit en agronome,

comme il voit la société en magistrat. Des romans qu'il a écrits[107],

on peut extraire des documents curieux, des rapports probes et

substantiels sur la vie des bois et des eaux. Mais, et sauf dans _Le

Père_, où il est vraiment supérieur à lui-même, on n'y sent point autre

chose que l'acuité d'un œil qui détaille et inventorie, et qui

proprement regarde sans être affecté. La vie, comme il la montre, ne

laisse rien dans l'esprit. Si le détail a son importance, tous les

détails ne l'ont point. Quand M. Daudet nous décrit de petites maisons

d'ouvriers «qui se serrent les unes contre les autres, comme pour

s'aider à supporter leur misère[108]», je n'ai que faire d'autres

renseignements. Et de même, quand MM. Erckmann-Chatrian nous peignent un

lever de jour en Alsace, «le soleil pâle montant dans la brume, les

maisonnettes aux larges toitures de chaume regardant de leurs petites

fenêtres noires[109]», ces traits ramassés et sobres me paraissent bien

valoir les minutieux inventaires de M. de Glouvet. Ils nous ont fait

aimer l'Alsace et ajouté aux regrets des provinces chères et perdues.

Que de bonnes heures passées en compagnie de maître Rok[110], du docteur

Mathéus[111], de Koffel le Taupier[112], braves gens, et qu'on aime

aussi! Et comme on prend part à leurs petites misères, à leurs joies de

rien, à cette vie végétative et douce, et que confine l'orée d'un champ!

La nature ici est plus délaissée que chez les autres romanciers. Mais

elles sont si près de la nature, ces âmes simples des paysans d'Alsace,

qu'elle finissent par se confondre un peu avec elle. Au reste, une bonne

partie des romans de ces messieurs est du pur roman d'aventure. Dirai-je

que je préfère leurs idylles à leurs épopées, que pour cela je les ai

classés parmi les rustiques, et qu'une raison analogue m'y a fait ranger

M. Fabre, quoiqu'il se soit voué d'abord à la peinture des mœurs

cléricales? Je ne conteste point la grandeur farouche de son abbé

Tigrane[113], la merveilleuse psychologie dont il a éclairé Lucifer[114]

et Barnabé[115]. Mais j'avoue mon faible pour _Monsieur Jean_, une de

ses dernières œuvres, et la plus parfaite: ce coin d'idylle du Quercy,

avec ses châtaigneraies, ses sonneries de cloche, le petit Jean sur

l'âne du maire, et la figure sauvage de Merlette à chaque tournant de

route; et je trouve aussi que le style de M. Fabre y est plus égal, plus

nourri d'expressions de terroir et comme en fleur[116]. De telle sorte

que si les études cléricales de M. Fabre avaient déjà fait de lui un

maître, en un genre que d'autres n'avaient point abordé, ce roman le

classe au premier rang des rustiques et sur le même pied que M.

Pouvillon et M. Theuriet.

[107] Cf. _L'Idéal_, _Le Forestier_, _Le Marinier_, _Le Père_,

_Le Berger_, etc. M. de Glouvet a publié sous l'anonyme, depuis

que ceci est écrit, un roman à manifeste, intitulé: _Marie

Fougère_, et qui s'est attiré une riposte assez vive de M.

Alphonse Daudet.

[108] Cf. _Contes_.

[109] Cf. _Madame Thérèse_.

[110] Cf. _Maître Rok_.

[111] Cf. _Le docteur Mathéus_.

[112] Cf. _Madame Thérèse_.

[113] Cf. _L'abbé Tigrane_.

[114] Cf. _Lucifer_.

[115] Cf. _Barnabé_.

[116] Ce charme, je le retrouve dans le dernier roman de M.

Fabre: _Norine_. «Le sujet est très simple, dit M. Adolphe

Brisson, et se résume en deux mots: l'auteur se promenant, en

1842, dans un village des Cévennes, où son oncle était curé, a

rencontré une paysanne qui mangeait des cerises avec son fiancé.

Il a partagé leur repas rustique, accompagné par la musique des

chardonnerets. Quarante ans après, il retrouve cette paysanne

établie charbonnière à Paris, dans une maison obscure de la rue

Visconti. Et c'est tout...»

III

Ce sont là nos grands rustiques[117]; mais je ne voudrais pas clore la

revue sans signaler au moins, de romanciers plus jeunes, quelques

œuvres où s'affirme un talent d'observation et de description très

appréciable: _Le gars Périer_, par M. Robert de La Villehervé[118],

étude souvent puissante, vive et vraie toujours, la _Ferme des Gohel_

et les _Hautemanière_, deux bons tableaux d'intérieurs normands, par M.

Canivet, l'_Ennemi_, par M. Guiches, un livre où le pastiche du style

de M. Zola n'enlève que peu au mérite très réel de l'observation, le

_Roman d'un maître d'école_, par M. Antony Blondel (celui-là même que

M. Richepin n'a pas craint d'appeler un Saint-Simon paysan), _La

Moussière_ et le _Tourbier_, par M. Léon Duvauchel (avec telles pages du

_Tourbier_ que pourrait signer un Theuriet ou un Fabre), _Les

Barthozouls_, par M. Joseph Caraguel, le _Moulin Blant_, par M. Emile

Dodillon, _Le Village_, par M. Léon Deschamps, _Le Paysan_, par M. Jean

Sigaux, _Fleur de pommier_, par M. Gaston d'Hailly, la _Grève de

Penhoat_, par M. Jouannin, la _Muguette_, par M. de la Biotière, les

_Compagnons du Légué_, par M. Pierre Arnous, les _Croquis champêtres_,

par M. Georges Renard, _Pilleur d'épaves_, par M. Pierre Maël, toutes

œuvres diversement estimables et qui font bien augurer de la jeune

école.

[117] A bien des titres aussi, il m'eût fallu ranger M. Léon

Cladel parmi les romanciers de la nature. Il a dit quelque part:

«Si Paris a tué en moi le dévot et le chauvin qui s'y

développèrent ensemble, il n'a même pas entamé le Celte, le

paysan, et je reste, à l'instar de mes ancêtres, un des mille et

mille pygmées fidèles à la grande nature, et aussi, comme mes

devanciers, des étoiles, de la terre et de l'eau, de tout ce qui

marche, vole, nage ou rampe, luit et respire.» C'est d'un bel

effet; mais le côté champêtre n'est pas ce qui frappe d'abord

chez M. Cladel. Voir néanmoins sur les paysans de M. Cladel un

excellent article de M. Charles Buet (_Revue bleue_ du 4 janvier

1890).

[118] On connaît, par ailleurs, l'admirable poète de la _Chanson

des Roses_ et de _Toute la Comédie_. Comme prosateur, on lui doit

encore une très fine étude de la vie d'artiste, la _Princesse

Pâle_, écrite en collaboration avec M. G. Millet et parue trop

tard pour trouver place ici. Du moins détacherai-je du _Gars

Périer_ un épisode d'un rendu intense et profond: c'est celui où

Constant Périer, le braconnier, à qui un vieux bonhomme, le père

Marolles, a donné asile dans un réduit de la forêt de Bourgon,

est pris par les gendarmes et grièvement blessé, au moment où,

sur les instances de sa fiancée, Marie Allain, il se décidait à

se livrer de lui-même à la justice:

«Une sorte de conseil de guerre avait été tenu. Il y fut décidé

qu'à tout prix on en finirait avec le gars. Et à l'heure même où

le père Chenel s'en retournait de la forêt à Champ-Viel, près de

Marie Allain bien impatiente, c'était dans les brigades un

mouvement inusité, une animation, un entrain, comme en guerre

avant une attaque. Les bons gendarmes ciraient leurs bottes,

démontaient et nettoyaient leurs carabines, caressaient à grandes

tapes sur le col et la croupe leurs chevaux étonnés. Le

boutte-selle sonnait sur toutes les lèvres dans les écuries; et

ainsi qu'elles l'eussent fait si leurs maris s'en étaient allés à

une guerre véritable, les femmes silencieusement regardaient ces

préparatifs avec des yeux douloureux, car probablement le gars se

défendrait.

«Comme il ne s'agissait pas d'envelopper seulement la forêt de

Bourgon, mais les bois d'Hermet et tout le pays de Jublains à

Deux-Evailles, les brigades s'ébranlèrent de minuit à deux heures

du matin, selon que tel ou tel rôle leur avait été assigné. Une

pluie glaciale tombait. La nuit était noire comme poix. Ce furent

de tragiques départs. Dans les villages qu'on traversait, plus

d'un, entendant le clapotement des fers des chevaux dans l'eau,

risqua son nez à la fenêtre et frissonna de voir s'enfoncer en les

ténèbres ces cavalcades d'hommes taciturnes engoncés dans leurs

manteaux et qu'un bruit d'armes accompagnait.

«Néanmoins, l'éveil ne fut pas donné, et quand, avec l'aube

indécise, la battue commença, nul, en la forêt de Bourgon, ne

soupçonnait ce déploiement de forces.

«Quant à Constant, il avait chassé toute cette nuit, sous la pluie

incessante. Et il était revenu à la hutte du père Marolles... Là,

sur quelques fumerons, péniblement allumés dans la baie de la

porte, il cuisine son maigre repas et de son mieux tâche de se

réchauffer, sous ses vêtements mouillés.

«Il a vidé ses poches; son couteau, de la ficelle, la lettre de

Marie Allain sont sur la couchette. Il est tranquille, il ne se

défie de rien, il tourne le dos au bois. Le père Marolles, pendant

ce temps, était en quête d'un fagot un peu plus sec qui consentît

à brûler. Il en a trouvé un, et, courbé sous ce fardeau, il

s'achemine.--Mais les gendarmes sont à cent pas. Il les aperçoit,

fait demi-tour.

--«Eh! eh! dit le brigadier, voilà un bonhomme qui change bien

vite de résolution.» Le brigadier interroge la clairière. Une

mince fumée bleue s'échappe d'une hutte.

--«Allons voir!» dit-il, et, par-dessus les buissons, qu'il domine

du haut de son carcan, il reconnaît Constant à son habillement de

velours, saute à bas de son cheval, confie les bêtes à l'un de ses

hommes, se dirige avec l'autre vers la hutte, s'approche, et tout

à coup:

--«Perrier!» dit-il.

«Constant, à cet appel, s'est dressé sur ses pieds. Aussitôt, il a

son fusil en main. Et voici ce qui a lieu: tandis que le brigadier

lui fait sommations sur sommations, il met un genou en terre, il

arme son fusil, il épaule. Le brigadier n'obtenant de lui que

cette réponse, se piète, ajuste, tire.. Le coup rate. Constant

aurait pu trois fois tuer cet homme. Mais non, il a abaissé son

arme.

«La seconde balle du brigadier l'atteignit à la tête, le jeta à

terre.

--«Mort? hélas! le pauvre gars n'eut pas même la chance de mourir

ainsi ..»

CHAPITRE VI

LES MONDAINS

CHAPITRE VI

LES MONDAINS

_Gyp.--Octave Feuillet.--Henri Rabusson.--Ludovic

Halévy.--Edouard Droz.--Georges Duruy._

... Je l'allai voir et lui dis d'abordée:

--Monsieur l'homme du monde, que pensez-vous de nos romanciers mondains?

Il se recueillit.

--Monsieur, me répondit-il, je pense qu'on les a nommés ainsi, parce que

le monde, qui lit peu, ne les lit pas du tout. Ils sont quatre ou cinq,

sans plus. Car je ne tiens pas pour mondains M. de Goncourt ni M.

Bourget, quoiqu'ils aient écrit sur le monde[119]. Mais leur littérature

est trop savante. Ils réfléchissent sur tout, déduisent et induisent, et

il est visible qu'ils songent à satisfaire leur propre curiosité plus

qu'à exciter la nôtre. Ce sont des philosophes. Tout autre est le

romancier mondain. Celui-là n'a cure d'être profond. Il lui faut plaire,

d'abord, et pour ce s'accommoder aux exigences d'un public qui, à mesure

qu'il est moins dégrossi, raffole davantage d'élégance et de bel air. On

ne lui demande aucune sincérité. Ses drames et ses comédies se

donneraient dans l'azur, qu'ils n'auraient ni plus ni moins de

consistance. Voyez _Sibylle_ de M. Feuillet, et voyez _L'Abbé

Constantin_ de M. Halévy. Le grand monde y est aussi scrupuleusement

dépeint, à peu près, que le monde bourgeois, ouvrier et paysan, dans les

œuvres complètes de M. Emile Zola.

[119] Voir surtout _Chérie_ et _Mensonges_.

* * * * *

Les Romanciers d'Aujourd'hui · 第 6 / 10 段