M. Prévost naquit, j'imagine, par quelque aube d'été, sur les bords

fleuris du Lignon, d'une bergère à houlette rose et d'un berger

zinzolin. M. Rod est de l'âpre Genève, et il en a bien le ton. On le

connaît et on l'estime très justement pour sa critique pesée, réfléchie

et curieuse. Dans le roman, je crois qu'il n'a point encore donné toute

sa mesure, malgré la _Course à la Mort_ et de belles pages. Le livre de

M. Rod ne dément point les promesses du titre: c'est du Schopenhauer en

action, et, si l'on veut, par endroits, du Schopenhauer de premier

ordre. Son pessimisme a de la profondeur et de la sincérité. Le style,

chez lui, est un curieux mélange de la rude simplicité calviniste et de

la recherche des nouvelles écoles; on voudrait qu'il fût mieux fondu, ou

qu'il restât simple, tout uniment, pour être très beau[70].

[70] Depuis, M. Rod a donné un pendant à la _Course à la mort_.

Je renvoie sur ce très beau livre, _Le Sens de la vie_, à un

excellent article de M. Charles Maurras, dans l'_Instruction

publique_ du 16 février 1889. Le «pessimiste» de M. Rod finit par

trouver le bonheur dans le mariage. Ainsi la vie «prend un sens»

pour lui. Soit! dit M. Maurras, mais adoptez le conseil. Est-il

si sûr que le mariage vous guérisse aussi? «Ce jeune homme se

marie; il aurait pu très bien se faire, précisément à cause de sa

misanthropie et de son shopenhauérisme intellectuel, qu'il se

refusât obstinément au mariage. Admettons que la nécessité,

l'amour--qui est la plus efficace des nécessités--lui ait imposé

ces justes noces; le héros de M. Rod a toujours ce bonheur

immense, et peu prévu pour un analyste comme lui, de ne pas

rencontrer dans le caractère, dans le tempérament de sa jeune

femme, ces antipathies foncières contre lesquelles le pauvre

amour éclate en morceaux comme un verre lancé contre une

muraille. Il y a des différences dans leur pensée; il y a dans

leurs personnes des points muets, des places qui ne vibrent

pas--ou pas encore. Mais l'analyste, le chercheur, si bien qu'il

pénètre, ne fait nulle part dans l'aimée cette angoissante

découverte de l'_ennemie_, de l'_autre_, qui ôte au bonheur

souhaité jusqu'à la possibilité d'être. Oh! le héros de M. Rod

est un heureux! Et les événements arrivent bien à point, ni une

heure trop tôt, ni une heure trop tard, pour lui révéler chacun

des nouveaux liens qui l'ont rattaché à la vie sans qu'il y ait

pris garde.--Tu croyais ne pas aimer ta femme! Mais vois donc,

malheureux, comme te voilà jaloux de l'enfant avec qui il va

falloir que tu partages sa tendresse! Tu croyais n'aimer pas ta

fille, «ce paquet de chair rouge qui se violace et qui glousse»,

dont ta femme a tant souffert pendant cette nuit mortelle où tu

te convulsais de rage, de honte et de peur, aux cris de

l'accouchée,--cette petite envahissante qui t'a volé jusqu'aux

soins de ta vieille bonne, a troublé le travail de tes soirs, le

repos de tes nuits,--qu'as-tu donc, si tu ne l'aimes pas, à

trembler comme un peuplier à la pensée de te voir enlever ta

petite Marie?--Et c'est tout le temps ainsi. Mais si la petite

Marie était morte, je vois distinctement à quelles récriminations

blasphématoires l'aventure «paternelle» aurait pu tourner; et

j'en dirai autant de l'aventure «mariage», car la naissance de

Marie aurait pu être indéfiniment retardée par l'un quelconque

des scrupules philosophiques de l'homme, l'une quelconque des

appréhensions très modernes de la femme, ou par les précautions

malthusiennes de tous les deux. Le héros de M. Rod risquait, en

ce cas, d'ignorer perpétuellement son amour pour madame; et, à

force de chercher en elle la petite bête, l'endroit défectueux,

c'eût été bien le diable s'il ne l'eût découvert à la fin.»

Et M. Quellien, lui, est de Bretagne, un peu triste donc et nuageux,

comme la race dont il est un des représentants attitrés à Paris. S'il

n'y porte point le costume national, comme ce sénateur de Léon qui étale

en plein boulevard l'anachronisme de ses braies, c'est qu'on ne tolère

pas la couleur locale dans les bureaux ministériels[71] comme dans les

couloirs du Luxembourg. Mais rendez-le à lui-même: il arborera le

_chupen_, la ceinture bleue et le chapeau lamé d'argent. Bien sûr, vous

le retrouverez dans quelque carrefour de Grenelle ou de Vaugirard,

sonnant de la bombarde à ceux de ses nostalgiques compatriotes qu'y fait

vivre la compagnie du gaz. Il a publié un volume intitulé: _Loin de

Bretagne_, qui est justement une psychologie du Breton. L'âme de la race

est bien là, toute contemplative; mais la nature extérieure, les formes,

n'entrent pour rien dans son rêve qui est fait de mysticisme et de

fatalisme. C'est l'âme d'un peuple incomplet; il meurt dans notre

civilisation active, les yeux toujours sur son rêve. Adieu, âme

charmante et ailée, âme des vieux bardes Gwichlan et Taliésin, qui fûtes

l'âme des derniers de nous, du meunier de la Léta qui tille son lin en

chantant, et du piqueur de pierres trégorrois qui rythme ses coups de

marteau sur l'air de l'_Ann-ini-goz_! M. Quellien a fixé un peu de cette

âme dans _Loin de Bretagne_, et c'est assez pour qu'il ait sa place

ici[72].

[71] La littérature est une mère avare. M. Quellien, comme tant

d'autres, est employé dans un de nos ministères.

[72] J'ai connu trop tard le livre de M. François Sauvy: _Loin de

la vie_, pour donner à l'auteur la place qu'il mériterait. Du

moins, signalerai-je le livre pour un des meilleurs romans

«psychologiques» de ces dernières années.

IV

Je parlerai maintenant, avec toute la courtoisie qui sied, de Mme

Alphonse Daudet et de Mme Juliette Adam. Pour la première, c'est bien

aisé. Mme Daudet ne se rattache à aucun maître contemporain. C'est un

esprit indépendant, et, si l'on voit bien la part de collaboration

qu'elle a pu prendre aux œuvres de son mari, il est plus difficile de

distinguer dans son œuvre à elle ce qui revient à M. Alphonse Daudet.

Elle a la grâce, le piquant, et un peu aussi le maniéré. Ses livres ne

sont point, à proprement parler, des romans. Ils n'ont aucune sorte

d'intrigue[73]. Ce sont plutôt des dissertations fines et abrégées, et

comme on en faisait dans les bonnes ruelles, au XVIIe siècle, par

manière d'entretiens. Elle a dit elle-même quelque part: «J'adore la

littérature, le bien dire, le mot pour le mot. Homme, j'aurais essayé de

faire de la plus pure littérature, en dehors de l'existence, toute en

compréhension des êtres et des choses, détachée de l'aventure, du

vulgaire des événements[74]. J'aurais voulu faire triompher l'expression

comprise dans sa plus fine, sa plus absolue vérité». La voilà toute,

n'est-ce pas, avec ses ondoiements, ses grâces, ses idées, un peu bien

subtiles parfois, mais d'une subtilité qui n'est, en somme, que

l'exagération d'une belle et rare qualité: la délicatesse.

[73] Cf. _Fragments d'un livre inédit_ et _Le livre d'une Mère_.

[74] N'est-ce point un peu ce qu'a fait M. Maurice Barrès?

Pour Mme Adam, la tâche est plus rude. On la salue couramment grande

philosophe et grande politicienne. Politicienne, ça m'est égal.

Philosophe, c'est une autre affaire. Philosophe de quoi? De l'amour

antique, dit-on et dit-elle, et, si vous en doutez, un crayon de Bonnat

la représente sur la couverture d'un de ses livres en Diane chasseresse,

le croissant au front, et elle est très belle ainsi, au reste, ce qui

serait une consolation. Ses livres s'appellent tous d'un petit nom

synthétique, _Païenne_ ou _Grecque_, ou autrement, et n'en sont au fond

ni plus païens ni plus grecs,--si peu païens et si peu grecs qu'à

quelqu'un qui désirerait savoir d'abord ce que n'est pas l'amour païen

et ce que n'est pas l'amour grec, pour se rendre compte ensuite de ce

qu'ils sont, j'en conseillerais irrésistiblement la lecture. Laissons là

tous ces titres. L'amour, dont Mme Adam est la grande-prêtresse, nous le

connaissons pour en avoir subi, pendant trente années de littérature,

l'ennuyeux et pesant servage. C'est l'amour précieux, l'amour à la façon

de Mlle de Scudéry, qui baptisait, elle aussi, ses romans de noms

romains ou grecs. Mlle de Scudéry était dans l'intimité une âme

charmante, très douce aux siens, et d'une sûreté de commerce

incomparable. Elle était très laide. Mme Adam est très belle. Je ne

connais point son âme; mais sa beauté rétablirait la balance.

V

Une commune tenue intellectuelle, cette disposition d'esprit que l'un

d'eux a nommé le «renanisme», pourrait distinguer, dans le groupe des

philosophes, M. Anatole France et M. Jules Lemaître. Critiques tous les

deux, en même temps que romanciers, il est arrivé que nul n'a mieux

parlé de M. Jules Lemaître que M. Anatole France, ni de M. Anatole

France que M. Jules Lemaître. Je leur céderai alternativement la parole.

Et voici, tout d'abord, la conclusion de l'article de M. Jules Lemaître

sur M. Anatole France[75]:

«Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se réflète à travers une

couche plus riche de science, de littérature, d'impressions et de

méditations antérieures. M. Hugues le Roux le disait dans une élégante

_Chinoiserie_: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, les

ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la

nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce

monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes

celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt

aux voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France,

les choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre

qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se

réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son

esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis

philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de

la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on fait

dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres

hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France

sont, avant tout, les contes d'un grand lettré d'un mandarin

excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a

fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité

propre; et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et

tendre, épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que

cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M.

Paul Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit

extrême et très pur de la seule tradition grecque et latine[76].»

[75] Principaux livres de M. France: Dans le roman, _Les désirs

de Jean Servien_, _Le crime de Sylvestre Bonnard_, _Jocaste_,

_Balthazar_, _Le livre d'un enfant_. En poésie, _Les noces

corinthiennes_. En critique, _La vie littéraire_ (série).

[76] C'est peut-être à M. France qu'il faudrait rattacher M.

Gilbert-Augustin Thierry, encore qu'il prétende à ne relever que

de lui-même. On connaît de M. Thierry _Les aventures d'une âme en

peine_, le _Capitaine sans façon_, surtout _Marfa_ et _La tresse

blonde_, d'où date son succès. Ce dernier livre est précédé d'une

sorte de manifeste où je relève ce qui suit, pour la curiosité:

«Notre vieux roman d'_observation_ se meurt d'épuisement. (On ne

s'en douterait guère....) Désormais l'étude de l'homme doit

poursuivre sa recherche plus haut que l'homme, vers ces régions

de l'Infini dont nous sommes des atômes passionnels.... Se

haussant vers l'Occulte, s'élevant jusqu'au grand Inconnu,

hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer à pénétrer les

abîmes réputés impénétrables, à percer les ténèbres dont l'absolu

enveloppe son être.... L'absolu providentiel une fois dégagé,

l'homme observé dans ses passions sera placé alors par son

analyste en face des lois immuables, aux prises avec elles et

sous leurs étreintes. Aussitôt bien des questions troublantes se

présenteront à la divination de l'artiste-penseur...» C'est un

beau phœbus pour dire que les sciences hypnotiques ouvrent une

nouvelle voie à la curiosité du romancier. Et, en effet, toute

une littérature hypnotique s'échafaude, avec la _Marfa_ de M.

Thierry, l'_Inconnu_ de M. Paul Hervieu, le _Jean Mornas_ de M.

Claretie, la série de la _Décadence latine_ de M. Péladan,

l'_Uranie_ de M. Camille Flammarion, etc.

Lisez maintenant ce fragment de l'article de M. Anatole France sur le

_Serenus_ de M. Jules Lemaître:

«M. Jules Lemaître vient de publier un petit conte philosophique,

_Serenus_[77], qui ne fut qu'un jeu pour son esprit facile et charmant,

mais qui pourra bien un jour marquer dans l'histoire de la pensée du

XIXe siècle, comme _Candide_ ou _Zadig_ marque aujourd'hui dans celle du

XVIIIe. Après M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lemaître

répète, sous les formes les plus ingénieuses, le mot profond du vieux

fonctionnaire romain: «Qu'est-ce que la vérité[78]?» Il admire les

croyants et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est

décidément sortie de l'âge théologique. Il conçoit que sur toutes choses

il y a beaucoup de vérités, sans qu'une seule de ces vérités soit la

vérité. Il a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le

sens du relatif et l'inquiétude avec l'amour de l'éternelle illusion

qui nous enveloppe. Un vieux poète grec a dit: «Nous sommes agités au

hasard par des mensonges»; de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille

et mille idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles

détachées. C'est la philosophie d'un honnête homme. Vous entendez bien

ce mot. Quand je dis honnête homme, je dis un esprit dont le commerce

est doux et sûr, une intelligence qui ne connaît point la peur, une âme

souriante et pleine d'indulgence. M. Jules Lemaître est tout cela. En

ajoutant qu'il a l'ironie légère et le sensualisme délicat, bien qu'un

peu vif, j'aurai fait l'esquisse de son portrait.»

[77] Suivi de quelques autres groupés sous le titre du premier.

[78] Jésus ayant dit à Pilate: «Je suis venu dans le monde pour

rendre témoignage à la vérité; quiconque est de la vérité écoute

ma voix», Pilate lui répondit: «Qu'est-ce que la vérité?»

Ce sont là deux maîtres. Et pourtant je n'hésite pas à rapprocher d'eux

M. Jules Tellier[79], un écrivain de vingt-six ans, qui du premier coup

s'est fait un nom dans la critique, et dont les œuvres d'imagination,

éparses dans les revues, rappellent et égalent pour la tristesse et la

noblesse Maurice de Guérin. Je citerai surtout de lui _Les deux paradis_

_d'Abd-er-Rhaman_, qui est dans son œuvre ce qu'est _Serenus_ dans

l'œuvre de M. Lemaître et _Le crime de Sylvestre Bonnard_ dans l'œuvre

de M. France, un chef-d'œuvre. Au reste, chez ces trois écrivains

l'œuvre et l'homme se confondent. Sous les mèches blanches du bon

Sylvestre et sous les boucles blondes du petit Servien, c'est M. France

en personne que nous entendons. Et de même, l'âme inquiète de Serenus et

l'âme désenchantée du vieil Abd-er-Rhaman nous racontent les âmes plus

voisines de nous, de M. Lemaître et de M. Tellier. Prenez-les où il vous

conviendra, vous verrez qu'en réalité ils ne nous entretiennent jamais

que d'eux-mêmes. Eux aussi, on dirait qu'ils «ne savent que leurs âmes».

Mais faites bien attention que c'est là cette seconde ignorance dont

parle Pascal, qui n'est point naïveté, qui est l'aboutissant d'une

longue science. S'ils revêtent une figure, c'est pour s'étudier d'un

cerveau plus libre et sous des angles différents. Ainsi, dans un autre

de ses contes, dans son _Tristan Noël_, Tellier enveloppe d'une action

impersonnelle les états d'esprit qu'il a lui-même traversés aux «heures

d'ennui», aux «heures de pensée», aux «heures de tristesse», qui furent

dès vingt ans toute sa vie morale. Tristan Noël étudiait le droit à

Caen. «C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux

yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie

quelque chose de hagard, et dans l'allure quelque chose d'abandonné...»

Délicat symbolisme, où l'on sent une pudeur du «moi» qui rend plus

précieuse encore cette confession d'un esprit supérieur! M. Tellier

doit prochainement réunir ses contes; si je ne me trompe, ils lui

assureront une belle place dans l'estime des lettrés.

[79] Je n'ai voulu rien changer à ceci, qui fut écrit quand

Tellier vivait encore. Notre pauvre ami n'avait publié qu'un

livre: _Nos poètes_, et des articles, çà et là, au _Gaulois_, au

_Parti national_ et aux _Annales_. Mais il avait la tête pleine

de projets. Il méditait un livre sur la poésie lyrique au moyen

âge, un autre sur l'érudition des romantiques, un autre sur la

versification française au XIXe siècle, un autre sur le _Timon_

de Libanius et la sophistique grecque. Tout cela est perdu. Il

laisse seulement un livre de vers, _La Cité intérieure_, que ses

amis publieront bientôt et qui le classera en un haut rang, et,

avec ses contes philosophiques et ses poèmes en prose, la matière

d'un livre de mélanges. Lui-même devait les réunir à son retour

d'Alger; il y aurait joint deux contes qu'il caressait dans sa

tête: _Le maître d'école de Ravenne_ et _Le voyage du rhéteur

Epidius_. Le livre se fût appelé _La mort_. Hélas! cette mort,

dont il inscrivait ainsi d'avance le nom sur son livre, elle est

venue à vingt-six ans pour notre ami, pour la plus noble et la

plus belle des intelligences de cette génération. Sa mort a été

une consternation sans égale, et l'on peut dire qu'aucun jeune

homme, depuis ce Maurice de Guérin qu'il aimait tant et dont la

destinée fut si voisine de la sienne, n'a emporté avec lui un

regret si universel.

Suivent les titres des _Contes_ et des _Proses_ qui ont paru de

lui, tant dans les _Chroniques_ qu'au _Parti-national_: _Le pacte

de l'écolier Juan_, _Nocturne_, _Discours à la bien-aimée_, _Les

notes de Tristan Noël_, _Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman_. Je

citerai le plus court de ces admirables morceaux: _Nocturne_.

«Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia,

un soir d'automne, à la tombée de la nuit.

«Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le

pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer, et songeant à des

regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me

perdant en d'autres rêves.

«Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente

siècles le subtil et malheureux Ulysse, agita ses longues erreurs;

le subtile Ulysse, qui, délivré des périls marins, devait encore,

d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une

rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si

ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une

aile de moulin à vent.

«C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les

trirèmes les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se

tenaient debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs,

attentive elle-même, elle a écouté en des nuits pareilles les

chansons d'Homère et les paroles de Solon.

«Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur

chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et

que commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque

africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles

l'appeler et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les

hommes, et annonce-leur que le grand Pan est mort!»

«Et, par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la

mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de

triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innommé,

mouvant et obscur, que traversait notre vaisseau avait vu passer

tous ces fantômes, et qu'il n'en avait rien gardé.

«Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut

étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon cœur de

rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures

oubliées, d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul

sur le pont du navire parti de Massilia, un soir d'automne, à la

tombée de la nuit.»

VI

C'est à une autre sorte de public que s'adressent, du haut de leur

chaire ou du coin de leur confessionnal, M. Louis Ulbach et M. Arsène

Houssaye, M. Octave Uzanne et M. Alexandre Dumas fils. On les trouvera

groupés dans ce chapitre. Un peu bien divers de ton et de fond, ils ont

je ne sais quelle commune et obscure tendance à l'apostolat, et cela

leur peut faire une parenté.

Mais vraiment, quand on parle du romancier chez M. Alexandre Dumas fils,

on baisse la voix et il semble qu'on parle d'un défunt. Qui se souvient

de _Tristan le Roux_, de _Trois hommes forts_, de _La vie à vingt ans_,

du _Régent Mustel_? «Pourtant, dit M. Barrès[80], en ces années

d'apprentissage, où il tâche à réussir par l'imagination, M. Dumas

raisonne déjà ses facultés. «Mon père, disait-il plus tard à Lindeau,

mon père partait d'un fait, je pars d'une idée.» Et dans _Antonine_, il

se déclare déjà moraliste: «Le roman, dit-il, est plus qu'un miroir,

c'est un avertissement... Le roman doit être un guide.» Son raisonnement

tâtonnait encore sur la forme d'art qu'il choisirait. Mais déjà son

instinct de moraliste, élargissant ses ambitions, lui montrait des

consciences à diriger, toute une mission plus féconde que la vie

brillante de l'éblouissant conteur que fut son père, déjà son

sentimentalisme et cette âme élégiaque qui soupire en sa large poitrine

le vouaient à l'étude de l'amour, à l'analyse des _hommes et femmes

d'amour_. Il fallait une expérience de son cœur pour qu'il cessât

d'imiter les héros de son père, pour qu'il s'essayât à être soi[81].

C'est après tous ces trébuchements que M. Dumas y atteignit. Quinze

romans maladroits attestent son acharné labeur. Comme Balzac, comme tant

d'autres des plus grands, il n'eut pas de naissance le don

littéraire[82]. Par l'étude, il acquit deux qualités étroites, mais

puissantes: la concentration et le mouvement. Elles furent tout son

style.»

[80] Cf. No 2 des _Chroniques_ (livraison de décembre 1887).

[81] On peut croire que M. Dumas a raconté cette crise de son

génie dans ce fragment de _La dame aux perles_:

«Jusqu'au jour où Jacques avait connu la duchesse, il avait été un

homme de talent, mais comme il y en a beaucoup, comme il y en aura

toujours, comme tout le monde peut le devenir avec un peu d'étude,

de jeunesse, de nature et de sentiment. Au début de sa carrière

agréable, heureuse, distinguée, un amour prit tout à coup dans sa

vie une grande importance et brusquement relégua au second plan ce

talent si peu sûr de lui-même. Il souffrit de cet amour. Ce fut le

commencement de sa transformation. Jamais il ne s'était avoué si

complètement son infériorité, son inutilité en art. Alors commença

son véritable travail, germa en lui la consolation réelle avec

l'ambition de devenir un maître à son tour. Il admit pour lui la

possibilité d'entreprendre plus qu'il n'avait fait jusqu'alors. A

son grand étonnement, quand il se mit à l'œuvre, il trouva en lui

des accents pleins, énergiques et mâles, qu'il avait ignorés

jusqu'alors, impression facile d'une âme civilisée par la douleur.

Son talent, éclairé et façonné par ces émotions intimes, prenait

la couleur et le contour, sans qu'il sût positivement ce qu'il

faisait, sans qu'il se fatiguât en efforts.»

[82] Son père disait de lui: «Ce n'est pas de la littérature

qu'il fait, c'est de la musique; on ne voit que des barres, et,

de temps à autre, quelques paroles.»

Moraliste plus apaisé, mais non pas moins curieux, à solutions moins

brutales, mais plus pratiques, M. Louis Ulbach[83] s'entend, comme M.

Dumas fils, aux faits de conscience, et, avec une subtilité de casuiste,

les analyse à fond et les résout presque toujours de manière à

sauvegarder la loi morale. C'est un «directeur» incomparable. Il sait

toutes les inclinations du cœur, excelle à débrouiller les situations

les plus délicates, possède pour les petits malaises de la vie

amoureuse, pour les troubles des sens à tous les âges, d'admirables

recettes familières, et il vous les donne sans pédanterie, avec sa

longue expérience, sa fine bonhomie et sa grande douceur de parole.

Lisez, je vous prie, si vous ne l'avez déjà fait, la _Confession d'un

abbé_, les _Inutiles du mariage_, _Autour de l'amour_. L'éducation du

cœur le préoccupe avant tout. Il est de l'avis de Fontenelle que, pour

bien vivre, les plus petits sentiments valent mieux que les plus belles

réflexions. Volontiers encore je me le figurerais comme un de ces sages

d'autrefois, dissertant à loisir du noble amour, sous les platanes

emplis du chant des cigales divines. Peut-être n'est-il point le maître

du chœur. Ce serait M. Renan, si vous voulez, qui tiendrait ici la

scytale; mais M. Ulbach ferait à merveille Eryximaque ou Agathon.

[83] Mort récemment.

Les Romanciers d'Aujourd'hui · 第 5 / 10 段