l'idéalisme me paraît trouver sa vraie forme chez les meilleurs de ces
écrivains[54]. Il n'est pas, je le sais, que le grand courant
d'observation qui a entraîné ces quinze dernières années n'ait agi sur
eux pour les contraindre à une précision plus grande dans l'analyse des
sentiments et des passions. Ce qu'il y avait de romanesque dans l'œuvre
des idéalistes de la vieille école (M. Feuillet, Sandeau, George Sand
même), et ce qu'il reste de romanesque encore dans les disciples
attardés de cette école (M. Duruy, M. Droz) a disparu ici presque
entièrement: vous remarquerez que, pareillement aux naturalistes, ils
répugnent aux complications d'intrigue; la plupart de leurs romans se
résumeraient en dix mots. Serrer la réalité au plus près, les deux
écoles y prétendent également; c'est sur l'explication de la formule
qu'elles diffèrent. Quand les naturalistes rejettent l'âme comme une
entité métaphysique, les idéalistes repoussent le monde extérieur comme
une vanité du sens. Les uns n'accordent de fondement qu'à la matière;
les autres n'en accordent qu'à la pensée. Les termes extrêmes de ces
deux conceptions pourraient bien être, pour les naturalistes, _A
vau-l'eau_, de M. Joris-Karl Huysmans, et, pour les idéalistes, _Sous
l'œil des barbares_, de M. Maurice Barrès. Mais, entre ces deux
extrêmes, il y a place à des tempéraments, et, de fait, ni M. Bourget,
ni M. Rod, ni M. Haraucourt, ne poussent aussi loin. Leurs idées ont
figure et se meuvent dans un décor; mais à ces emprunts du dehors, qui
sont l'accessoire, ils mettent une infinie sobriété. Le livre gagne
ainsi en vie apparente, sans perdre de sa vie intime. C'est là une
conception très saine de l'idéalisme, et il faut bien reconnaître
qu'elle est un peu due aux habitudes de précision que les réalistes ont
introduites dans le roman contemporain. Deux autres causes encore
semblent y avoir contribué pour une part assez forte, l'influence du
public, d'abord, soucieux d'une vérité plus étroite, et l'influence (par
delà l'école de M. Feuillet, Sandeau, etc.) de quelques devanciers, tels
que Benjamin Constant, Beyle, Sainte-Beuve, Fromentin, dont le
rayonnement n'a commencé à se faire sentir qu'en ces dernières années.
[54] Sur tels d'entre eux, consulter les recueils critiques de M.
Jules Lemaître (_Les contemporains_), de M. Philippe Gille (_La
bataille littéraire_), de M. Anatole France (_La vie
littéraire_), de M. Paul Ginisty (_L'année littéraire_), les
articles au jour le jour de M. Francisque Sarcey, F. Lhomme,
Adolphe Brisson, Edmond Lepelletier, Édouard Petit, Charles
Maurras, etc.
I
Une vie littéraire qui est tout unie[55]. En 1873, à l'âge de vingt et
un ans, M. Paul Bourget, le plus délicat, comme on dit, de nos
psychologues, débutait à la _Revue des Deux-Mondes_ par un essai sur le
roman réaliste et le roman piétiste. Il ne l'a point recueilli, et cela
explique que personne n'en ait parlé. Bien des essais ont eu le même
sort. Mais je voudrais qu'on dédaignât moins ces premiers balbutiements
de l'esprit. Ils sont, la plupart, d'une confusion charmante. La pensée
s'y cherche, ou bien les mots répondent de travers à la pensée. Cette
confusion même fait qu'on y trouve tout ce qu'on veut, et cela aussi est
un charme.
[55] Je ne traite que du roman. Je n'ai pas besoin, je l'espère,
de renvoyer aux beaux volumes de critique et de poésie de M.
Bourget.--Depuis _Mensonges_, le _Disciple_ a paru.
Il n'en va pas de la sorte avec M. Paul Bourget. Dès qu'il a su penser,
M. Bourget a pensé d'une façon précise. Il n'y a jamais eu chez lui de
l'inachevé ni du flottant; il fut logicien à l'âge où d'autres jouent
aux billes. Vous savez bien, ces photographies d'enfant où l'on
retrouve, nettement accusés déjà, les traits de l'homme mûr? C'est
ainsi, j'imagine, que l'auteur de _Mensonges_ et de _Crime d'amour_ se
retrouve tout entier, ou presque, dans l'adolescent qui signa en 1873
l'étude sur le roman réaliste et le roman piétiste.
En art, et dès cette époque, il avait sa théorie à lui, et il
l'appliqua, l'année suivante, dans une petite nouvelle appelée _Céline
Lacoste_[56]. L'application ne vaut guère. Il réussit mieux, quelques
années plus tard, avec l'_Irréparable_ et _Crime d'amour_. _Cruelle
énigme_ le fit passer maître. Il confirma cette gloire naissante par
_André Cornélis_. Voici enfin _Mensonges_. C'est un livre de pleine
maturité; et le curieux, c'est que M. Paul Bourget y demeure plus que
jamais fidèle à l'esthétique de sa vingt et unième année.
[56] Cf. _Revue des Deux-Mondes_. Cette nouvelle n'a point été
recueillie en volume.
Car le roman qu'il rêvait alors et le roman qu'il vient d'écrire ne font
qu'un. Le roman rêvé devait être «humain», c'est-à-dire qu'il
proscrirait «les créations monstrueuses dont nous obsèdent les
réalistes». Ainsi fermé à la tératologie, «ce roman retrouverait la
beauté dans l'étude des choses saines et des sentiments nobles».
L'auteur s'y «imposerait une entière sincérité». Il chercherait à
dégager «la loi qui gouverne les passions humaines». Son roman, enfin,
«respirerait l'amour d'une existence meilleure». Mais le Bourget de
_Mensonges_ et de _Cruelle énigme_ n'est-il pas là dans son entier, et
l'analyste, et le moraliste, et l'idéaliste? Et cette unité de vie
n'est-elle pas chose bien extraordinaire?
De l'analyste, il n'y a qu'à louer la sûreté de main et la finesse
d'observation. Nul, de nos jours, ne s'entend à mieux fouiller une âme,
c'est convenu; puis le moraliste érige en maximes et apophtegmes ces
observations de détail. Il lui arrive de découvrir ainsi un certain
nombre de vérités courantes. Mais, ô nos mères et nos sœurs, admirez-le
écrivant de vous: «Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle
particulière aux femmes... Elle consiste à ne plus percevoir les lois de
la conscience, quand il s'agit de l'être aimé». Et c'est d'une vie si
profonde! Que pour l'auteur, suivant l'expression de Gautier, le monde
extérieur semble n'exister pas, qu'il nous dise d'un vieillard: «Il
paraissait maigre et comme tassé sur lui-même», ce qui est malaisé à
concilier, qu'il confonde le palais tunisien qui domine le parc de
Montsouris avec «un pavillon d'architecture chinoise», ou qu'il prête à
une mondaine, comme Gyp le lui reprochait cruellement hier, le «corset
noir» cher aux filles de brasserie, c'est à quoi, soyez sûrs, nous ne
prenons point garde en l'écoutant, et nous passons volontiers à cet
idéaliste le coup d'œil distrait qu'il jette sur l'extérieur des choses
pour les belles et mystérieuses consciences où il nous fait pénétrer.
II
Je rattacherai directement à M. Bourget, qui est leur aîné, MM. Edmond
Haraucourt et Maurice Barrès.
M. Haraucourt n'a encore publié qu'un roman: _Amis_[57]; mais, à mon
sens, on n'a point fait attention à tout ce que ce livre contenait de
noble et de délicat, et qu'un tel livre était un des plus méritants
efforts d'art de ces dernières années. Vous en connaissez le sujet: une
amitié (non de ces amitiés «ordinaires et coutumières» qui ne sont,
comme dit Montaigne, que «superficielles accointances», mais cette
«souveraine et maîtresse amitié» où atteignent du premier bond les
grands cœurs, comme si ces cœurs, qui se cherchaient dans l'inquiétude
avant de s'être trouvés, obéissaient à je ne sais quelle «force
inexplicable et fatale, médiatrice de leur union») et cette amitié
traversée par un amour de femme, les petits ongles cruels lacérant à
plaisir ces cœurs doux et graves, la déchirure des cœurs qui
s'élargit, et rien pour la fermer, sinon la mort.
[57] La _Revue bleue_ a publié, depuis que ceci est écrit, un
_Conte philosophique_ de M. Haraucourt. Voir encore ses vers, et
particulièrement _L'âme nue_.
Ne dites pas que de telles amitiés sont impossibles. Mieux vaut convenir
avec Montaigne «qu'il faut tant de rencontres à les bâtir que c'est
beaucoup si la fortune y arrive en trois siècles». Mais Montaigne connut
cette amitié, et il en a parlé divinement dans les _Essais_[58]: «Si on
me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut
exprimer qu'en répondant: parce que c'était lui, parce que c'était moi.
Chacun de nous se donne si entier à son ami qu'il ne lui reste rien à
départir ailleurs. Au rebours, il est marri qu'il ne soit double,
triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs volontés pour les
conférer toutes à ce sujet.» Vous n'avez pas oublié non plus les
exemples fameux tirés de l'histoire grecque ou latine. Mais la candeur
d'un maître d'école peut seule se méprendre aux amours d'Achille et de
Patrocle, de Nisus et d'Euryale, ou d'Harmodius et d'Aristogiton.
Montaigne a grand soin de les distinguer: «Lesquels, dit-il, pour avoir
une si nécessaire disparité d'âge et différence d'office, ne répondent
non plus assez à la parfaite union et convenance que nous demandons.»
C'est où se marque pour lui l'amitié, dans cette «parfaite union et
convenance» de deux êtres. Il les veut «à moitié de tout». Il ne paraît
point croire que l'amitié puisse vivre, si elle n'est également
partagée. Et voilà, je pense, où est l'erreur. Car ce partage est bien
la chose la plus rare; mais on voit souvent deux êtres, dont l'un s'est
tout entier donné à l'autre, qui, celui-là, reste indifférent. Cette
amitié, comme l'amour chez les êtres disgraciés, se nourrit d'amertume
et de silence. Elle se replie sur soi-même, se cache par pudeur de soi,
et aussi pour que l'être égoïste et vain dont elle s'est faite
l'invisible servante n'ait point à rougir de la comparaison. Triste
amitié, au demeurant, dont aucune larme, aucun sourire, aucun plaisir
d'amour-propre (les seuls qui touchent) ne paiera les délicats services!
Elle vit, pourtant, et rien ne la satisfait d'un autre que celui qu'elle
aime.--Pour moi, me disait un désabusé, mon ami ne m'a jamais fait que
du mal, et je l'aime. C'est d'un étranger, à qui je ne m'étais confié
qu'à demi et qui ne m'apprécie point, que m'est venue ma seule
consolation d'amour-propre. Et celui-là, je sens bien qu'il m'est
indifférent.
[58] Au ch. XXVII, l. I, _De l'Amitié_.
M. Haraucourt, dans les premières pages de son livre, a finement analysé
ce genre d'amitié, et c'est un bel éloge à en faire de dire qu'elles ne
sont pas indignes du chapitre de Montaigne, et même qu'elles le
complètent. Je sais bien, au reste, ce qui manque à son livre pour être
un chef-d'œuvre. Et ce n'est presque rien, et c'est tout: le métier
seulement[59]. Du livre de M. Haraucourt un écrivain plus adroit eût
tiré sans peine la matière de deux ou trois livres. Les observations,
très subtiles et pénétrantes toujours, s'y pressent, s'y entassent,
envahissent l'action et usurpent sur elle; et c'est au point qu'un des
chapitres du livre est fait de maximes isolées qui n'ont pu trouver
place ailleurs. J'imagine que M. Bourget y mettrait plus de réserve. M.
Haraucourt, lui, se donne tout entier et tout de suite. Et comme il ne
se commande pas assez, je lui reprocherai de commander trop à ses
personnages. Je crois sentir qu'il est moraliste, psychologue,
métaphysicien, et très peu romancier. Ses personnages lui ressemblent:
ils n'arrivent point à se dégager de l'absolu. Leurs façons de parler
sont étrangères à notre monde. «Desreines parlait comme on écrit; tant
de jeunes gens écrivent comme on parle!» dit-il lui-même de l'un d'eux.
Et je vois là une sorte d'excuse, ou tout au moins de préparation, aux
formules axiomatiques qu'il leur prête et qui feraient rire ou bayer si
on en usait dans la conversation. L'auteur est évidemment derrière ses
personnages et parle par leur bouche. Il semble n'être pas sûr d'eux.
Il ne les quitte pas; il leur tient la main; il leur fait la leçon
qu'ils répètent ensuite. Et ce qu'ils disent ainsi n'est pas toujours
d'accord avec l'idée que nous prenions d'eux.
[59] «Il serait facile de le démontrer, dit M. Brunetière, ce que
la plupart de nos romanciers savent le moins, quoi qu'ils en
disent, quoi qu'ils veulent nous en imposer, ne vous y trompez
pas: c'est leur métier.» (_Le Roman naturaliste._)
M. Maurice Barrès n'a, lui aussi, publié qu'un livre[60]. Ce livre de
début s'appelle _Sous l'œil des Barbares_, et, faute de le pouvoir
cataloguer dans aucun genre, j'accepterai le sous-titre que lui a donné
son auteur, de monographie réaliste. Réaliste? Vous entendez bien qu'il
n'y a point de réalité, pour M. Barrès, en dehors de la pensée pure.
«C'est aux manuels spéciaux, dit-il dans sa préface, de raconter où
jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à
Paris, son entrée aux affaires étrangères et toute son intrigue. Je me
borne à mettre en valeur les modifications qu'a subies de ces passes
banales une âme infiniment sensible.» Cette âme sensible «a gardé une
mémoire fort nette de six ou sept réalités différentes»; elles se sont
superposées dans sa conscience; elles ont fait tableau; et ce sont ces
«tableaux» que M. Barrès s'est appliqué à «copier» dans son livre, du
plus exactement qu'il a pu.
[60] Et des brochures, les _Taches d'encre_, ou des articles et
des nouvelles d'un esprit très fin, une autre brochure sur le
_Quartier latin_, une autre, plus que critiquable par un côté:
_Huit jours chez M. Renan_. Tout récemment enfin, il vient de
publier son second roman, _Un homme libre_, qui consacre
définitivement sa réputation. Voir l'article de M. Jules Lemaître
(_Figaro_ du 8 juin 1889).
Ce livre, je n'essaierai pas de l'analyser en ses détails. Quand je
l'essaierais, sa délicatesse, ses subtilités, la volontaire confusion du
«je» et du «il», l'incertitude même de l'auteur, qui ne se résout point
à choisir entre le symbole et la chose symbolisée, tout ce vague fuirait
les doigts. «Au premier feuillet, dit M. Barrès, on voit une jeune femme
autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec
ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du _moi_ qui se
garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le goût du
plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et sensible?» C'est
en effet là tout le livre: des sensations, des sentiments, des idées,
passant, comme des ombres, en des paysages mystérieux et effacés,
paysages de rêve, dont quelques-uns, pour la sobriété des lignes et
l'infini des perspectives, sont littérairement incomparables.
Car il est d'abord d'un artiste, ce minuscule livret de deux cents
pages. Imaginez l'intelligence la plus déliée servie par la langue la
plus souple, une langue tour à tour abstraite et imagée, tour à tour
simple et subtile, tour à tour précise et fuyante, langue d'analyste et
de poète, qui se plie aux nuances les plus délicates de la pensée et
brusquement se hausse au ton de la plus vraie passion. Et pour être d'un
artiste, le livre de M. Barrès n'en est pas moins le livre d'un sage,
d'un sage très jeune et très précoce, qui a beaucoup vu, beaucoup lu,
beaucoup retenu aussi, et qui le laisse paraître en certains endroits,
où l'on ne sait plus si c'est lui qui parle, si c'est Sainte-Beuve[61],
Platon, lord Beaconsfield, Schopenhauer ou Mlle de Scudéry. Mais elles
sont de lui et à lui, ces nobles, ces douloureuses pensées:--«Chacun de
nous se fait sa légende. Nous servons notre âme comme notre idole; les
idées assimilées, les hommes pénétrés, toutes nos expériences nous
servent à l'embellir et à nous tromper. C'est en écoutant les légendes
des autres que nous commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons
qu'elle n'occupe pas la place que nous croyions dans l'univers.»--«Pour
m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits d'analyse
jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon âme en est
toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis si vives
et si agréables à voir, tristesse et dérision. _Et voilà bien la guitare
démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesses!_»--«La
chevelure de la jeune femme, soulevée par la brise, vint baiser la
bouche du jeune homme, et _cette odeur continuait si harmonieusement sa
pensée_ qu'il se tut, impuissant à saisir ses subtilités; et seule la
fraîcheur où soupiraient les fleurs du soir n'eût pas froissé la
délicatesse de son âme».--J'imagine (une fois le ton donné et admis)
qu'on ne saurait pousser plus loin la nuance du dire. Cela est unique;
c'est l'expression même de cette forme rêvée par Barrès, «qui sait des
alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements
et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour
nos triomphes, cette beauté du verbe, plastique et idéale, et dont il
est délicieux de se tourmenter.»
[61] Le Sainte-Beuve de _Volupté_.
_Sous l'œil des Barbares_ a été reçu comme un bréviaire par un petit
nombre d'esprits distingués et souffrants. Je sais des jeunes hommes et
des jeunes femmes--qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans--pour qui c'est
une sorte d'_Imitation_[62]. M. Barrès les a révélés à eux-mêmes. Ils se
sont reconnus et aimés dans cette âme double. Aimés surtout. C'est
qu'en effet ce livret maladif d'art et de passion met dans le jour le
plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civilisation,
clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si on en réunissait les
membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne croit. Est-ce donc un
mal nouveau qui nous travaille? Dans un récent article[63], M. Paul
Bourget rapprochait de la détresse morale que décrit M. Barrès le cas de
ce jeune Plessing que Gœthe essaya vainement de rappeler à la vie. Les
discours de Gœthe restèrent sans effet sur le malade, qui ne voyait
dans la guérison qu'une diminution de sa personne. Ah! non, elle n'est
pas nouvelle, la maladie! C'était contre elle que Sénèque prévenait
Lucilius, et les jeunes philosophes du Portique en mouraient à Athènes.
Mais si elle ne se modifie pas essentiellement, elle se transforme avec
le milieu, avec l'époque, avec le pays. Prenez, comme l'a fait M. Jules
Lemaître, le _Journal de Stendhal_, et admirez quelle différence entre
l'énergie, la santé presque outrecuidante que révèlent ces mémoires d'un
contemporain de Napoléon, et l'affaissement, le trouble, les hésitations
du contemporain de Boulanger qu'est M. Barrès. Leur mal à tous deux est
pourtant le même; il est fait chez l'un et chez l'autre d'idolâtrie pour
le _moi_. Oserai-je dire mon sentiment et qu'à tout prendre je préfère
la forme ironique et souriante qu'il affecte chez M. Barrès?
[62] Avec toutes les restrictions qu'une telle comparaison
comporte. Lamennais, dans sa préface à l'_Imitation_, a très bien
montré en quoi et par quoi l'_Imitation_ se distingue des livres
de morale profane: «L'auteur ne se borne pas, dit-il, à nous
montrer nos misères: il en indique le remède; il nous le fait
goûter; et c'est un de ces caractères qui distingue les écrivains
ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci ne savent guère que
sonder les plaies de notre nature. Ils nous effrayent de
nous-mêmes et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils ôtent à
l'orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous
relever; et, plaçant dans le ciel notre point d'appui, ils nous
apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre
impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont
appelés.» Ceux qui ont lu le livre de M. Barrès trouveront
peut-être que cette citation n'était pas déplacée ici.
[63] Cf. _Journal des Débats_ du 3 avril 1888.
III
Pour être d'autre sorte, ce sont des psychologues encore et surtout, je
pense, que MM. de Bonnières, Rod, Marcel Prévost, Quellien, Mme Daudet
et Mme Juliette Adam elle-même, celle-ci plus métaphysicienne pourtant
que psychologue. (Mais l'éditeur répugnerait à bâtir une catégorie à
part pour un seul romancier, fût-ce la belle directrice de la _Nouvelle
Revue_.)
M. de Bonnières, avant d'être le romancier qu'on sait, signait _Janus_
au _Figaro_, et l'on rencontrait cette signature ambiguë au bas d'un
portrait, presque toujours. Les tons en étaient d'une grande finesse;
les nuances bien observées; l'ensemble très précis[64]. En devenant
romancier, M. de Bonnières est resté portraitiste. C'est un éloge à lui
faire, et aussi une critique. Il s'entend mieux qu'homme du monde à
camper un personnage dans son attitude et son geste familiers; il le
saisit au point; il trouve le trait, et non pas seulement, comme M. de
Maupassant, par exemple, le trait physique, la ligne, le tic, mais le
trait moral encore. Il est peintre d'âme autant et plus que de figure;
c'est un psychologue avant qu'un physiologiste. Ses romans sont des
galeries de portraits, où chacun a une vie propre, un costume, une
attitude, un fonds moral à soi. La galerie est bien animée. Et les
portraits ont ceci de supérieur qu'ils sortent de l'individu et tendent
au type. Qu'est-ce que Jeanne Avril[65]? Mlle X ou Mlle Z? Point. Une
jeune fille simplement, la demoiselle moderne, qui fait la demoiselle
avant que d'avoir fait toutes ses dents, comme Mme Avril est la femme
moderne uniment, la femme du monde qui ne se résout à son rôle de mère
qu'avec les cheveux gris et la patte d'oie. On pourrait se poser la même
question et répondre de même pour tous les autres personnages de M. de
Bonnières. Il a réellement le don qui fait les bons peintres: il
abstrait et généralise sans ôter à la vie. Il est parfait dans le genre;
il est médiocre comme romancier[66]. J'entends ici,--et il entend avec
moi par roman--une intrigue, un groupement de personnages qui agissent
les uns sur les autres, se pénètrent et se fondent. Mais le groupement
chez lui est artificiel, sensiblement; la pénétration réciproque des
personnages à peu près nulle, ou forcée. Ils n'ont d'existence qu'en
soi; la vie ne rayonne pas d'eux alentour; leur atmosphère est fausse.
Voici une comparaison assez basse, mais qui me fera entendre: je songe,
quand je lis M. de Bonnières, à ces groupes en cire du musée Grévin, où
chaque individu est admirablement pris sur le vif, campé et posé,
isolément, et où c'est l'ensemble qui détruit l'illusion.
[64] Voir le recueil de ces portraits: _Mémoires d'aujourd'hui_.
[65] Voir le roman du même nom. Voir aussi _Les Monach_. M. de
Bonnières, très goûté comme critique et comme romancier, ne l'est
peut-être pas assez comme poète.
[66] Voir, pour la raison peut-être, la note 59 de la page 152.
_Chonchette_ de M. Marcel Prévost,--qui est aussi l'auteur applaudi du
_Scorpion_[67]--offre quelque analogie avec la Jeanne Avril de M. de
Bonnières[68]. C'est une étude de jeune fille, assez exacte d'abord,
mais poussée au bleu sur la fin, et, ce qui est pis, à mon sens, en
vertu d'une théorie cherchée et affichée, qui est qu'un élément
romanesque doit s'introduire dans tout roman[69]. Ceci a l'air d'une
tautologie, et n'est rien moins qu'acceptable. Si romanesque n'est pas,
comme dans la langue courante, synonyme absolu de faux, et si le
romanesque ne sert qu'à l'agencement du drame et dans la juste mesure,
va pour le romanesque dans le roman, puisque aussi bien la vie ne
présente guère de drame complet ou tout d'une pièce et qu'il faut
choisir entre le drame à commencement, milieu et fin, et la «tranche de
vie» quelconque des naturalistes. Où le romanesque devient seulement
haïssable, c'est si du drame il passe aux personnages. Toutes les
théories et préfaces du monde n'y feront rien. Les hommes sont bien
vieux, et dégoûtés surtout, pour se plaire encore aux légendes.
_Peau-d'âne_ leur serait contée qu'il n'est pas sûr qu'elle leur causât
un si extrême plaisir. Mais _Peau-d'Ane_ en un milieu moderne, sans les
robes couleur de soleil et de lune, sans le prince Charmant, sans les
fées, _Peau-d'Ane_ en manches à gigot et en jupe directoire, traversant
le boulevard au bras d'un ingénieur des mines, vous n'y pensez pas!
[67] Surtout pour la très belle scène romantique de la
confession. L'auteur a depuis publié un autre roman à succès,
_Mademoiselle Jaufre_.
[68] Notez combien de nos romanciers ont essayé cette psychologie
de la jeune fille du monde: Edmond de Goncourt avec _Chérie_, Gyp
avec _Loulou_ et _Paulette_, Halévy avec _Princesse_, etc. Je
signale encore sur le même sujet _Filles du monde_, une forte
étude de M. Oudinot, qu'il faudrait ranger parmi les jeunes
impressionnistes d'avenir.
[69] Cf. la préface de _Chonchette_.