Ce jour-là, pourtant, je ne vis point mon ami Lome. Il avait embarqué à

bord de la _Champenoise_, une «Islandaise» qui s'en allait à Cadix

acheter du sel. L'hôtesse m'accompagne sur la porte. Cette fine

goëlette, là-bas, qui double les Héaux, c'est la _Champenoise_. Une

petite brume court sur la mer. En face de Pors-Aven, des îles

s'estompent que chanta Loti, Craka toute nue, Houic-Poul, Duz,

Saint-Riom, l'antique et fertile Carohènes, où s'établirent au XIIe

siècle des moines réguliers de l'ordre de Saint-Victor, plus loin

Rochsonne, dentelée comme une forteresse, les Créo, où geignent des

âmes, les Gast, nids à courlieux, et au dernier plan de l'horizon,

l'échine allongée, les monstrueux Metz de Gouellou, pareils à des

cachalots. La mer est toute grise sous le ciel gris. On ne sait pas où

commence la mer et où finit le ciel. Et dans cette uniformité, imaginez

le soleil blanc, fatigué et sénile, des déclins d'automne...

CHAPITRE III

LES SYMBOLISTES

CHAPITRE III

LES SYMBOLISTES

_Joris-Karl Huysmans.--Paul Adam.--Jean Moréas.--Edouard

Dujardin.--Gustave Kahn.--Francis Poictevin.--Maurice de

Fleury.--Léo d'Arkaï.--Charles Vignier._

Le symbolisme date, à proprement parler, de la création des langues.

L'anthropopithèque qui s'avisa le premier de désigner un objet par une

onomatopée fit du symbolisme, et il ne paraît pas que le symbolisme

contemporain diffère sensiblement du symbolisme de ce primitif.

Dans sa forme définitive (Jean Moréas, Poictevin, Kahn, etc.), le

symbolisme consiste en ceci: qu'une pensée étant donnée, avec l'image

qui la traduit, l'image seule sera mise en valeur. C'est de l'art

sensationnel, et il est au moins curieux qu'avec une pareille formule il

ait des prétentions à l'idéalisme. On pourra voir, tout au contraire,

que le symbolisme est né directement du naturalisme qui le contenait

mêlé à d'autres éléments.

Les symbolistes s'appellent quelquefois aussi décadents, décadistes et

déliquescents[41]. En poésie, ils se réclament de M. Paul Verlaine;

mais M. Verlaine avait fait de bien beaux vers avant de s'apercevoir

qu'il était symboliste[42]. En prose, ils relèvent de M. Joris-Karl

Huysmans et de M. Arthur Rimbaud. Mais M. Huysmans n'est qu'un

demi-symboliste, et M. Rimbaud est mort.

[41] Remarquons pourtant que M. Moréas proteste contre ces

qualifications: «Cette manifestation (la manifestation

symboliste), couvée depuis longtemps, vient d'éclore. Et toutes

les anodines facéties des joyeux de la presse, toutes les

inquiétudes des critiques graves, toute la mauvaise humeur du

public surpris dans ses nonchalances moutonnières ne font

qu'affirmer chaque jour davantage la vitalité de l'évolution

actuelle dans les lettres françaises, cette évolution que des

juges pressés notèrent, par une inexplicable antinomie, de

décadence. Remarquez pourtant que les littératures décadentes se

révèlent essentiellement coriaces, filandreuses, timorées et

serviles... Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on à la

nouvelle école? L'abus de la pompe, l'étrangeté de la métaphore,

un vocabulaire neuf où les harmonies se combinent avec les

couleurs et les lignes: caractéristiques de toute renaissance...»

(_Manifeste des symbolistes._)

[42] Et d'autres grands poètes avant lui. «C'est à mon avis, dit

M. Paul Bourget, une des preuves les plus frappantes de la

hauteur de vue d'Alfred de Vigny que d'avoir deviné la valeur

poétique du symbolisme. La beauté poétique pure réside en effet

dans la suggestion plus encore que dans l'expression... Il faut,

pour que le sortilège des beaux vers s'accomplisse, du rêve et de

l'au-delà, de la pénombre morale et du mystérieux.» (_Journal des

Débats_, 24 mars 1885.) Mais mystérieux n'est pas synonyme

d'obscur.

I

Voici pour le vivant. Les conceptions de M. Huysmans (Joris-Karl) se

distinguent par leur extrême simplicité. Dans _En ménage_, un mari,

trompé par sa femme, la quitte, essaie de l'amour libre, s'ennuie à

périr, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux reprendre son

collier de misère. Dans _A vau-l'eau_, un employé de mairie, écœuré des

fromages au savon de Marseille, des carnes fétides et des litharges

coupées d'eau de pompe qu'on lui sert à son restaurant ordinaire, le

quitte, tâte de restaurants nouveaux, y trouve la nourriture un peu plus

détestable, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux rentrer à

son ancienne «gargote». Dans les _Sœurs Vatard_, un garçon et une fille

qui ne s'aiment point, qui ne se désirent point, et qu'une commune

horreur de la solitude a rapprochés un temps, jugent bientôt toute

cohabitation impossible, et de lassitude concluent qu'il vaut encore

mieux retourner chacun chez soi. Dans _A rebours_, un gentilhomme de la

décadence, un «fin de siècle», qu'énerve notre monotone train de vie, se

lance, trois cents pages durant, dans des sensations rares, s'y énerve

un peu plus, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux revenir à

la vie normale. Enfin, dans _En rade_[43], deux Parisiens, rassasiés de

Paris, des clubs, des théâtres, des musées, de l'Institut et de M.

Déroulède, se réfugient à la campagne, y souffrent mille avanies, et de

lassitude concluent qu'il vaut encore mieux regagner leur entresol du

boulevard. Ainsi, l'œuvre entier de M. Huysmans se ramène à cette

proposition renouvelée du sage Siddartha: «Toute agitation est vaine. Ne

demande jamais d'œufs frais au garçon de ton restaurant. Outre que ces

ambitieuses pensées te perdraient dans son estime, elles auraient cet

autre résultat de te faire trouver ton omelette un peu plus rance que

d'habitude. Ici-bas, le mieux ne se rencontre jamais; le pire seul

arrive. Or, je vais te prouver ça en six volumes de la collection

Charpentier. Ça m'embêtera, mais ça t'embêtera. Et tout ça, ce sera le

symbolisme!»

[43] J'abrège la nomenclature. Pourtant il serait dommage

d'oublier «l'histoire du monsieur qui a la diarrhée».

II

Mais M. Huysmans reste sur la lisière du naturalisme et du symbolisme;

avec MM. Poictevin, Paul Adam, Moréas, Kahn, Dujardin, Vignier, etc.,

nous entrons dans le symbolisme pur. Voici comment:

Si l'on veut bien ouvrir _A rebours_, _En rade_, ou tout autre livre de

M. Huysmans, on y trouvera deux sortes d'esprit. Naturaliste, M.

Huysmans l'est surtout par les mauvais côtés (thèmes vulgaires, détails

bas, fausse méthode scientifique). Symboliste, c'est un autre homme. Il

lui faut la fine fleur de l'étrange; sa fantaisie sort du présent,

vagabonde en des décors de rêve, évoque d'inconcevables magies qu'il

tâche à rendre d'une langue extraordinaire comme elles, somptueuse,

barbare et maniérée.

Que si l'on s'inquiète à présent comment ce symboliste et ce

naturaliste, d'essence si contradictoire, peuvent cohabiter en M.

Huysmans sans se prendre aux cheveux et se manger le nez deux fois par

ligne, je ferai observer d'abord qu'ils ont bien réussi à vivre en bonne

intelligence chez M. Zola lui-même, qu'il y a, au reste, une excellente

façon pour les empêcher de s'entre-dévorer, qui est de les mettre chacun

à part, et que c'est très sagement à quoi s'est résolu l'auteur d'_En

rade_, divisant son livre en deux compartiments, l'un pour la réalité

(Installation du couple Malles à la campagne, saillies, vêlages, etc.),

et l'autre pour le rêve (M. et Mme Malles s'intoxiquant de haschich et

leur voyage dans les nues).

Ces deux tendances, qui n'ont point cessé de gouverner M. Huysmans, ont

gouverné quelque temps eux-mêmes les plus en vue de nos jeunes

romanciers symbolistes. Ils n'ont point trouvé leur voie du premier

coup. C'est qu'en effet les littératures sont soumises aux lois des

autres productions et ne sortent guère des cerveaux tout armées. Mais

rappelez-vous _La faute de l'abbé Mouret_, _Le ventre de Paris_, _La

curée_, _Nana_. Le naturalisme était gros du symbolisme. Si le cordon a

été coupé un peu vite, si l'enfant s'est retourné contre sa nourrice,

c'est par une fatalité d'ingratitude où les écoles n'échappent pas plus

que les hommes. Après cela, relèverai-je l'étonnante phrase de M. Paul

Adam, affirmant que «le naturalisme s'est écroulé parce qu'il ne croyait

pas à l'idéalisme[44]»? C'est donc qu'il n'eût plus été le naturalisme,

ou qu'il faut demander aux contraires de se concilier. Pour ma part, et

si tant est que le naturalisme soit mort, je ne serais point éloigné

d'en donner l'explication opposée, et que son échec final vient

justement de ce qu'il n'a point su se renfermer en lui-même et rester le

naturalisme tout court, l'école de l'observation nette et précise. Ces

raisons-ci sont-elles préférables, que donne à la suite M. Paul Adam,

dont la première qu'en tant que _patriote_ «il faut haïr l'œuvre

naturaliste, qui tâche pour avilir à la face du monde la plus

perfectible des races, en souillant son effigie de toutes les ordures

morales comme de toutes les infirmités physiques» et l'autre qu'en tant

que _politique_ «soucieux d'apaiser les guerres intestines, il faut

réprouver une littérature qui excite la rage idiote des plèbes, afin que

ces pitoyables multitudes soient grugées dans la suite, au bénéfice de

triomphateurs cupides»? J'ai un peu de peine à le croire. Au reste,

concède M. Adam, s'il est permis «aux gens du monde de flétrir pour ces

motifs une œuvre, il messied aux littérateurs de reprendre un écrivain

sur de telles raisons». La réprobation de ceux-ci se justifiera par

d'autres chefs, et d'abord par les ordures de M. Zola (M. Zola est

évidemment ici pour naturalisme, une religion s'écroulant avec son

dieu), par ses procédés romantiques de composition, par ses

inconséquences, par son sans-gêne avec la vérité. Enfin, dernier

reproche, et non celui qui tient le moins au cœur des symbolistes, M.

Zola «manque de style».

[44] Cf. le no 1 de la _Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg_.

Première année.

C'est la préoccupation de l'école. La phrase plus qu'assouplie,

disloquée; les règles, la syntaxe, la vieille construction logique dont

parle Fénelon, abolies; mots anciens et de jargon, grecs, latins,

picards, toute l'érudition en délire et monstrueusement goguenarde de

Rabelais, versée dogmatiquement et pontificalement dans la langue par

ces prêtres du Son; l'absence de rythme devenant le rythme suprême; et

des effets de verbe, des cabrioles d'adjectifs, des dégingandements de

périodes, la langue entière prise d'hystérie, les oh! les ah! les si!

les pamoisons, les spasmes, les râles et les roulements d'yeux coupant

la prose en bonne santé de nos pères; par là-dessus, je ne sais quelle

affectation de mystère et d'hiérophantisme, voilà, en fin de compte, à

quoi se réduit «l'écriture symboliste». Mais de philosophie ou d'idées,

l'école n'en a pas ou n'en a que d'emprunt. Elle en est restée au

nihilisme de Flaubert et de Zola. Tout le thème de l'école est, à bien

prendre, dans le vers du pauvre Laforgue:

Ah! que la vie est quotidienne!

Et d'immenses lassitudes, du dédain et du dégoût, transcendantalement

rendus dans le style qu'on sait[45]. Le seul, ou presque, qui pense de

cette école, car je n'y range point M. Barrès, bien que l'école se

réclame de lui plus que lui-même ne se réclame de l'école, le seul qui

pense, dis-je, qui ait raisonné sur son art et qui soit peut-être un

écrivain de promesse, M. Paul Adam, en est encore à se chercher, donne

du front tour à tour contre le réalisme et l'idéalisme, et vague un peu

à l'inconnu[46]. Mais la prose de M. Moréas, avec son chant, ses

rythmes, sa noblesse souvent, qui a lu ce grec frotté de Rutebœuf et de

Rabelais peut-il rêver une absence d'idées plus élémentaire sous une

rhétorique plus ornée? M. Moréas s'en est si bien rendu compte lui-même

qu'il semble avoir renoncé à toute création personnelle pour s'abriter

dans des adaptations de légendes moyen âge, où s'éploient à l'aise ses

richesses de langue: «Et la belle princesse portait une robe de soie, où

l'on voyait brodés à fin or des pards et des dragons, des serpents

volants et des escramors et bien d'autres bêtes. Et le beau valet

Constant chevauchait un cheval baillet couvert d'un drap de couleur

azurée, etc., etc.[47].» Et il n'y a pas plus de raison pour que cela

finisse qu'il n'y en a eu pour que cela ait commencé.

[45] Rouvrons le manifeste de M. Moréas: «Ennemi de

l'enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la

description objective», le symbolisme «cherche à vêtir l'Idée

d'une forme sensible qui, néanmoins, ne serait pas son but à

elle-même, mais qui, tout en servant à exprimer l'Idée,

demeurerait sujette. L'Idée, à son tour, ne doit point se laisser

voir privée des somptueuses simarres des analogies extérieures;

car le caractère essentiel de l'art symbolique consiste à ne

jamais aller jusqu'à la conception de l'Idée en soi...»

[46] Voir non les _Demoiselles Goubert_ (médiocre), _Le thé chez

Miranda_ (médiocre encore), mais _Soi_ et _Etre_.

[47] Cf. la _Revue indépendante_ de juillet 1887 (_L'empereur

Constant, paraphrase_).

III

Encore M. Moréas peut-il se réclamer du rythme. Maladroit aux idées,

c'est un subtil manieur de phrases, et il est bon qu'on s'en

souvienne[48]. Mais pour M. Dujardin et M. Kahn, je crois bien qu'ils

échappent entièrement à toute littérature. Ce dernier a publié dans les

revues sémites des pages dont il n'y a rien à écrire[49]. M. Dujardin,

lui, a publié les _Hantises_ (un recueil dans la manière noire

d'Hoffman, compliquée d'inventions baroques à la Marck Twain), puis _Les

lauriers sont coupés_, roman symboliste, qui, si on ne connaissait

l'auteur pour imperturbable, semblerait la parodie anticipée de la belle

monographie de M. Maurice Barrés: _Sous l'œil des barbares_. J'ai

quelque inquiétude à analyser de tels livres. Qu'un romancier s'impose

le programme suivant: dans le désordre de la vie cérébrale, avec la

confusion perpétuelle des sentiments, des idées et des sensations, le

trouble qu'apportent les circonstances extérieures au développement

logique de la pensée, les sautes brusques de cette pensée même, se

rappeler et tâcher à décrire dans leur minutie absolue tous les

sentiments, idées, sensations, qui peuvent traverser un cerveau humain

de sept heures à dix heures du soir, si vous n'arrivez pas avec un

programme comme celui-là à confectionner un monologue pour Coquelin

cadet, je dis que vous n'aurez point été fidèle à votre programme. C'est

ici l'éternel sophisme du _réel_ pris et donné pour le _vrai_. En

admettant que ce fût un homme de talent qui eût conçu le programme de M.

Dujardin, et qu'il l'eût intégralement exécuté (chose que je tiens pour

impossible), pensez-vous que son œuvre produirait l'impression de vie

qu'il en attend? Eh! oui, je sais que le cerveau est ainsi fait. C'est,

par exemple, en moi, dans le moment où j'écris, tout un chaos de

perceptions, bruits de voix, roulements de voiture, coups sourds de

marteaux sur l'enclume, et la palpitation du sang aux tempes, l'afflux

de mille sensations de bien-être ou de malaise, et ma pensée courant au

travers, toute à sa tâche de réflexion. Mais quoi! si je ne venais pas

de les noter ici pêle-mêle, perceptions confuses et perceptions

distinctes, ne serais-je pas bien embarrassé, une heure après, pour

trouver dans mon souvenir la moindre trace des premières, alors que les

secondes auront survécu? Et même dans celles-ci, dans les perceptions

distinctes, un choix se fera encore à mesure. Mon passé finira par se

ramasser en quelques traits nets et caractéristiques. Au romancier

d'observer ces traits, car c'est avec eux seulement qu'il reconstituera

mon «moi». La nature simplifie; l'art ne peut que suivre la nature. A

les vouloir violenter tous deux, on risque la cocasserie, uniment.

[48] Sur M. Moréas, poète, et de premier ordre souvent, voir _Nos

poètes_, de M. Jules Tellier (art. _Symbolistes_).

[49] Plus des vers incompréhensibles, sous les «simarres de leurs

analogies extérieures», _Les palais nomades_.

IV

Parlerai-je à présent des obscénités symbolistes de M. Poictevin[50]?

Citerai-je, comme la seule critique qu'on en puisse faire,--et le sujet

mis à part,--des phrases de français taillées sur ce patron?

«Invinciblement elle avançait, comme sans arrêt concevable, et le

mouvement et la pose impassible du pied cambré, et la minime flexion de

la taille droite, et le feu fixe des grands yeux d'où, par intervalles,

coule une lueur fauve, sans jamais un battement de paupières, disent

qu'elle ne supporte tout au plus que des tangences. Et, dans cet

avancement illusoire, dans ce va-et-vient trompeur, elle garde une

sinueuse immobilité. De la voix métallique le résonnant timbre un peu

dur signifie que toute indiscrétion serait irrépondue. Comme cette voix

scandait, en une mesure concordante, l'insondable, l'inexorable fluence

du pas, de tout le corps[51]!» Insondable fluence, inexorable fluence,

admirable invention que le symbolisme! Et si je nomme seulement, à la

suite de M. Poictevin, M. Maurice de Fleury, auteur d'_Hydrargyre_, et

M. Léo d'Arkaï, auteur de _Il_, et que je dise du premier qu'il a trouvé

le secret d'une forme encore plus compliquée, et de l'autre qu'il a

découvert des thèmes un peu plus obscènes, n'aurai-je point fait tout le

possible pour m'acquitter envers l'école symboliste?

[50] Voir _Ludine_ surtout. _Seuls_ marque un progrès. Je renvoie

sur _Ludine_ à un excellent article de M. Gustave Geffroy,

réimprimé dans _Les notes d'un journaliste_.

[51] Encore cette page s'entend-elle nettement. Mais que démêler

dans celle-ci, Seigneur, que j'emprunte à des _notes_ de M.

Stéphane Mallarmé?

«La Gloire! je ne la sus qu'hier, irréfragable, et rien ne

m'intéressera d'appelé par quelqu'un ainsi.

«Cent affiches s'assimilant l'or incompris des jours, trahison de

la lettre, ont fui, comme à tous confins de la ville, mes yeux au

ras de l'horizon, par un départ sur le rail traînés avant de se

recueillir dans l'abstruse fierté que donne une approche de forêt

en son temps d'apothéose.

«Si discord parmi l'exaltation de l'heure, un cri faussa ce nom

connu, pour déployer la continuité de cimes tard évanouies,

Fontainebleau, que je pensai, la glace du compartiment violentée,

du poing aussi étreindre à la gorge l'interrupteur: Tais-toi! Ne

divulgue pas, du fait d'un aboi indifférent, l'ombre ici insinuée

dans mon esprit, aux portières de wagons battant sous un vent

inspiré et égalitaire, les touristes omniprésents vomis. Une

quiétude menteuse de riches bois suspend alentour quelque

extraordinaire état d'illusion, que ne réponds-tu? qu'ils ont ces

voyageurs, pour ta gare aujourd'hui quitté la capitale,--(oh! cet

alexandrin de Baour-Lormian dans cette prose!)--bon employé

vociférateur par devoir, et dont je n'attends, loin d'accaparer

une ivresse à tous départie par les libéralités conjointes de la

Nature et de l'Etat, rien qu'un silence prolongé, le temps de

m'isoler de la délégation urbaine vers l'extatique torpeur de ces

feuillages là-bas trop immobilisés pour qu'une crise ne les

éparpille bientôt dans l'air; voici, sans attenter à ton

intégrité, tiens, une monnaie.

«Un uniforme inattentif m'invitant vers quelque barrière, je

remets sans dire mot, au lieu du suborneur métal, mon billet.

«Obéi pourtant, oui, à ne voir que l'asphalte s'étaler nette de

pas, car je ne peux encore imaginer qu'en ce pompeux octobre

exceptionnel du million d'existences étageant leur vacuité en tant

qu'une monotonie énorme de capitale dont va s'effacer ici la

hantise avec le coup de sifflet sous la brume, aucun furtivement

évadé que moi n'ait senti qu'il est, cet an, d'amers et lumineux

sanglots, mainte indécise flottaison d'idée désertant les hasards

comme des branches, tel frisson et ce qui fait penser à un automne

sous les cieux.

«Personne et, les bras de doute envolés comme qui porte aussi un

lot d'une splendeur secrète, trop inappréciable trophée pour

paraître! mais sans du coup m'élancer dans cette diurne veillée

d'immortels troncs au déversement sur un d'orgueils surhumains (or

ne faut-il pas qu'on en constate l'authenticité?), ni passer le

seuil où des torches consument, dans une haute garde, tous rêves

antérieurs à leur éclat, répercutant en pourpre dans la nue

l'universel sacre de l'intrus royal qui n'aura eu qu'à venir:

j'attendis, pour l'être, que lent et repris du mouvement

ordinaire, se réduisit à ses proportions d'une chimère puérile

emportant du monde quelque part, le train qui m'avait là déposé

seul.»

Non, pourtant. Ouvrez l'_Officiel_ de ces messieurs, la _Revue

indépendante_ de juin 1887, et lisez à la page 405 une nouvelle assez

courte, _Pubère_, signée de M. Charles Vignier[52]. Elle est délicieuse

d'ironie. Si M. Vignier, comme je le crois, a voulu faire là pour les

symbolistes ce que Gautier fit pour les romantiques dans ses

_Jeunes-France_, le pastiche est de tous points admirable. C'est le

récit en prose symboliste des amours d'une laveuse de vaisselle. J'ai

regret à n'en pouvoir rien citer. Mais, comme il est vrai qu'on ne

combat bien les gens qu'avec leurs propres armes et quand on a déjà un

peu couché sous leur tente, j'avancerai de la nouvelle symboliste de M.

Vignier, qu'encore que très courte elle est peut-être la meilleure

critique qu'on ait faite et qu'on fera du symbolisme, de cette école

prétentieuse et vide, toute en dehors, excellant, non point, comme le

clament ses esthètes, à exprimer l'inexprimable, mais bien au contraire

à rendre inintelligibles les plus simples notions de l'expérience[53],

véritable école normale de jongleurs et d'avaleurs d'étoupes

enflammées, où l'on prépare à Bicêtre, je le pense, mais à la

littérature, c'est encore à prouver.

[52] M. Vignier n'a pas réuni ses nouvelles. Comme poète, il

tient un rang très estimable. (Voir _Centon_.)

[53] Et ils s'en font gloire! Dans un article de la _Caravane_ du

10 novembre 1889, je lis sous la signature P. Marius André:

«Scientifiquement, voici l'évidence de la théorie symboliste:

«Comme il faut plus d'énergie pour retrouver un objet sous un

signe indirect que sous un signe direct, on fournit à

l'entendement l'occasion d'employer plus de force disponible et

par conséquent d'éprouver plus de plaisir.» (Dumont, _Théorie

scientifique de la sensibilité_). La raison est amusante, tout de

même. Mais alors qu'on nous ramène aux logogriphes et aux rébus.

CHAPITRE IV

LES PHILOSOPHES

CHAPITRE IV

LES PHILOSOPHES

_Paul Bourget.--Edmond Haraucourt.--Maurice Barrès.--Robert de

Bonnières.--Marcel Prévost.--Édouard Rod.--Narcisse

Quellien.--François Sauvy.--Mme Alphonse Daudet.--Mme Juliette

Adam.--Jules Lemaître.--Anatole France.--Jules

Tellier.--Gilbert-Augustin Thierry.--Alexandre Dumas

fils.--Louis Ulbach.--Arsène Houssaye.--Octave

Uzanne.--Aurélien Scholl.--Pierre Véron.--Émile

Blavet.--Quatrelles.--Mouton (Mérinos).--Glosclaude.--Eugène

Chavette.--Henri Rochefort.--H. Taine.--A. de

Pontmartin.--Paul Hervieu.--Gustave Claudin.--Alphonse Karr._

Il y a de la psychologie dans le dernier des romans. M. Alexis Bouvier

et M. Georges Ohnet sont des psychologues. Je ne les rangerai pourtant

point dans cette catégorie, parce que ce n'est point la psychologie qui

frappe d'abord dans leurs œuvres. Au contraire, chez les romanciers

dont je parlerai plus loin, psychologues proprement dits, moralistes et

même humoristes, il est très sensible que l'étude des âmes et de leurs

lois morales est la grande affaire, et que le roman lui-même n'est qu'un

prétexte ou une occasion.

Les Romanciers d'Aujourd'hui · 第 3 / 10 段