des artistes[30]. La qualité n'est déjà point si dédaignable, et elle
eût pu leur suffire. Mettons qu'ils ont été Brauwers et Watteau, une
combinaison extrêmement savoureuse de maniéré et de sincère. Leurs
paradoxes (j'allais dire leurs charges), cette intransigeance dans les
jugements qui est la marque d'esprits cantonnés, et jusqu'à ce
modernisme farouche des deux frères, qui, à tout propos, part en
campagne contre la tradition, un peu comme don Quichotte contre les
moulins, sourions-en, si ce sont les inévitables petits côtés de leur
nature d'artistes. Sainte-Beuve (bien imprévoyant dans l'épithète) les a
appelés d' «aimables hérétiques». Aimables, je ne sais point. Mais
c'est, sans doute, qu'avec un peu plus d'orthodoxie et un peu moins
d'intransigeance, ils n'eussent pas, les premiers, apporté cette fièvre,
cette fougue heureuse, tant de passion et de vie à la peinture de la
société contemporaine. On n'eût point eu d'eux ni _Charles Demailly_,
ni _Manette Salomon_, ni même _Germinie Lacerteux_, et pour ces
livres-là il faut leur pardonner de trouver Raphaël «bourgeois» et de
dire de l'antiquité qu'elle n'a été «faite que pour être le pain des
professeurs». Eh! oui, leur maîtrise est réelle et nul ne songe à la
contester. Mais je ne pense point qu'elle soit là où ils la placent, et
que, pour avoir écrit _Madame Gervaisais_ ni la _Femme au XVIIIe
siècle_, la postérité voie en eux les philosophes et les historiens
qu'ils prétendent. Est-il donc nécessaire de le rappeler? La
philosophie, comme l'histoire, demande un esprit de généralisation qui
est justement l'opposé du leur. S'ils ont une maîtrise, c'est au
contraire dans le détail qu'elle éclate, c'est dans cette acuité d'une
vision qui dès l'abord décompose le concret et pousse son analyse
jusqu'à l'infinitésimal. Daudet raconte qu'un an durant le monde des
peintres ne jura que par _Manette Salomon_[31]. Je le crois sans peine.
Ils vivront par là, et par là seulement, par cette fidélité dans le
rendu, par cette minutie littérale qu'ils ont les premiers introduite
dans la composition, et qui est devenue, après eux, un procédé de
l'école, et aussi et surtout par le relief d'une langue merveilleusement
riche en contrastes et en nuances, et si mêlée qu'elle soit.
[30] Avec toutes les lacunes que le mot comporte.
[31] Cf. les _Souvenirs d'un homme de lettres_ (_Une lecture chez
Edmond de Goncourt._)
II
«Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, dit M. Jules
Lemaître, il entre beaucoup de choses dans le plus petit conte de M.
Alphonse Daudet[32].» Je pense que l'on retrouverait ces qualités-là
dans le plus long roman de M. Daudet. Peut-être qu'elles y sont
associées et combinées d'une manière différente: la fantaisie n'y est
point, comme dans les contes, à proportion de la vérité; celle-ci a la
belle part. L'esprit aussi s'y dérobe davantage à mesure que l'écrivain
tâche à l'impersonnalité. La tendresse n'y est point si ardente; j'y
trouve plus de tristesse que de mélancolie, et, sur la fin même, de la
haine. Après tout, Chamfort a raison: celui-là n'a point aimé les hommes
qui n'est point misanthrope à quarante ans. Et si envahissante qu'elle
soit dans le dernier roman de M. Daudet, dans l'_Immortel_, cette
misanthropie y laisse encore une petite place à l'émotion; il y a le
coin des larmes jusque dans cette œuvre de colère. C'est par là qu'il
nous prendra toujours, et il ne faut point chercher ailleurs que dans
l'émotion le secret de ce charme extraordinaire qui lui attache toutes
les âmes sentimentales ou passionnées de ce temps. On a beau dire qu'il
procède de Dickens, que _Jack_ et le _Petit Chose_ sont un peu bien
parents du pauvre _Olivier Twist_, il serait plus vrai de dire qu'il y a
entre ces deux natures d'étroites affinités et qu'elles sont sensibles
l'une et l'autre aux souffrances des humbles. Encore ne sont-elles point
tout à fait pareilles de ce côté-là; leur pitié elle-même diffère: celle
de Dickens est plus active, d'abord, plus confiante dans la générosité
de nos bons instincts, et, si elle nous montre le mal, elle ne nous dit
point qu'il soit inguérissable. Avez-vous remarqué que tous ses romans
«finissent bien»? Le petit Twist et Rose Fleming se marient; mais Jack
meurt de la poitrine dans un hôpital. Notez encore que Dickens a trouvé
çà et là d'inoubliables accents de détresse, des cris d'appel vers la
justice de Dieu, que la pitié légère et un peu méprisante de Daudet ne
pouvait connaître. Quand Olivier, traité de bâtard, rossé à coups de
trique par l'horrible M. Bumble, s'est vu enfin seul, abandonné à
lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, «il tomba
à genoux sur le plancher, écrit Dickens, et, cachant son visage dans ses
mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de
la nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à
des enfants de cet âge!» Ces lignes-là, si simples, sont uniques. Le
côté d'art, chez Dickens, est souvent inférieur; il n'a pas la maîtrise
soutenue de M. Daudet. Il l'emporte en vive et profonde humanité. La
pitié de M. Daudet reste toujours un peu aristocrate; elle se gantera
pour faire l'aumône, et les misères dont elle nous entretient auront
quand même une poésie latente. C'est par là qu'elle plaît si fort aux
féminins.
[32] Cf. les _Contemporains_ (Art. Alphonse Daudet). Principales
œuvres de M. Daudet: Les _Contes_, _Numa Roumestan_, le _Nabab_,
les _Rois en exil_, _Sapho_, _Tartarin de Tarascon_, _Jack_,
_Fromont jeune et Risler aîné_, l'_Immortel_, sa dernière œuvre.
III
Ne quittons point M. Alphonse Daudet sans signaler le petit groupe
d'écrivains qui lui font habituellement cortège. Car c'est à lui, je
pense, qu'on devra rattacher, dans le clan impressionniste, les quelques
écrivains qui suivent, sauf M. Paul Arène, qui revendique à bon droit,
sinon d'avoir précédé M. Daudet, du moins d'avoir aidé à ces jolis
_Contes de mon moulin_, point de départ, comme on sait, de la réputation
de son collaborateur. M. Paul Arène a publié depuis lors un certain
nombre de nouvelles, _La Mort de Pan_, _Curo Biasso_, _Le vin de la
messe_, _les Haricots de Pistalugue_, le _Canot des six capitaines_, et
par dessus tout cet admirable _Jean des Vignes_ qui m'apparaît comme la
merveille des nouvelles pour la grâce chantante et l'ironie ailée du
récit[33].
[33] _Jean des Vignes_ vient d'avoir son pendant dans la _Chèvre
d'or_.
M. Paul Chalon n'a publié, lui aussi, que des nouvelles, et c'est le
titre même de l'unique volume qui ait paru de lui. «Sa prose, dit un
jeune et délié critique, M. Charles Maurras[34], a des bondissements
d'oiselle, des sauts élastiques et vifs de graine en graine picorée
sur le sol ou sur le toit de tuiles rouges d'une ferme du Languedoc;
elle ne se hasarde point sur les hautes branches.» M. Chalon relève
directement de M. Daudet, du Daudet de la jeunesse, bien entendu.
[34] Voir l'_Observateur français_, du 10 avril. Je citerai,
comme une jolie page de style impressionniste le passage suivant
d'une nouvelle de M. Chalon (mort maintenant): «... Il y
soufflait toujours, dans ce haut Saint-Majan, un vent terrible,
qui vous avait une voix et des cris à croire qu'il était vivant.
Il arrivait en grondant, tout en colère, des hauteurs du
Trou-la-Baume, fier avec ça et parlant haut, comme un conquérant
qui somme une forteresse; puis, houm! houm! de grands coups
d'aile appliqués contre le mur, comme avec un bélier; puis un
silence, il attendait qu'on lui ouvrît, et comme on n'avait
garde, il se fâchait tout rouge. C'était une belle rage alors. On
aurait dit qu'il prenait du champ; puis terriblement il
s'engouffrait dans les rues trop étroites pour ses ailes. Il
allait comme un aveugle, droit devant lui, se brisait au coin des
maisons, tourbillonnait dans les enfoncements, faisait trembler
les vitres, battait les contre-vents détachés, s'acharnait après
les girouettes, culbutait les tuiles des vieux toits, buvait
d'une lapée l'eau des ruisseaux, s'abattait sur les arbres de la
place avec un bruit d'averse, souffletait la flamme des
réverbères, bref, menait un train d'enfer. Et quel virtuose!
quels cris! quels hurlements! quels gémissements! Tantôt il
commandait, tantôt il suppliait. Il avait des clameurs de clairon
et des vagissements de bête blessée! Tour à tour humble et
belliqueux, il pleurait comme un petit enfant, puis, fantasque en
ses allures, il embouchait sa longue trompette et vous sonnait
des fanfares, des chevauchées qui s'en allaient au galop le long
des murailles. Enfin, convaincu peut-être de son impuissance, il
se faisait tout petit, se taisait presque, se glissait sous les
portes, montait l'escalier vivement et venait remuer quelque
portière souple, ou faire danser la flamme de la lampe sur la
grande table où j'étudiais.»
On retrouverait encore un peu du charme de M. Daudet, quelque chose de
sa grâce émue, dans certaines pages de M. Hugues le Roux[35]. Mais par
le vif des analyses, par le dramatique des situations, par l'intensité
du sentiment, c'est surtout à Gontcharoff qu'il fait songer. Au reste,
tel de ses romans, comme l'_Attentat Sloughine_, n'est qu'une mise en
scène du nihilisme. Ses études précédentes, et en particulier sa
traduction de la _Russie souterraine_ de Stepniak, l'avaient préparé à
l'analyse de ce grand cas passionnel de toute une race. Dans l'_Amour
infirme_[36], M. Hugues le Roux est revenu au roman français.
[35] Voyez cette exquise petite nouvelle: le _Mousse_.
[36] Précédemment dans _Un de nous_.
Enfin, l'acuité de vision et la facilité de notation, qui sont, à défaut
d'émotion, ses vertus marquantes, font de M. Jean Lorrain un
impressionniste de la même école. Son style est un fouillis de choses
heurtées, contradictoires, jolies et laides, tragiques et bouffonnes, à
travers quoi perce un tempérament intéressant et original. Je recommande
surtout _Très Russe_.
Mais le décalque du maître, sa doublure, son ombre, nous ne l'avons
point vu encore, et c'est M. Claretie[37]. Journaliste, historien,
dramaturge, critique d'art et de théâtre en même temps que critique
littéraire, et par-dessus tout romancier, M. Claretie est un de ces
talents moyens dont il est permis de se demander la figure qu'ils
feraient, s'ils n'avaient trouvé dans la vie sur qui prendre mesure. Il
peut faire illusion; il fait illusion quelquefois. On n'est pas sa chose
bien longtemps. Il déclarait naguère à propos de _Robert Burat_, qu'il
avait écrit ce roman «dans les heures volées à l'improvisation
quotidienne», et, de fait, le roman est médiocre. Mais est-ce donc une
excuse à sa médiocrité que la hâte de l'auteur, et, de grâce, que nous
fait le temps qu'il a mis à l'écrire? On cite _Monsieur le Ministre_
comme son chef-d'œuvre. Je le veux bien. Mais relisez-en le début:
--«Allons au foyer, voulez-vous, Granet?
--«Allons au foyer, monsieur le ministre!
«Il fallait traverser l'immense scène envahie par les machinistes
manœuvrant les portants, comme les matelots équipent leur navire;--et,
cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des
gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les
cordages, _arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la
danse_. Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la
plupart fredonnant la ballade de Nelusko, _franchissaient lestement_, en
habitués, _l'espèce d'antichambre qui mène de la salle à la scène_...
etc.»
[37] Comme romans, on lui doit _Monsieur le ministre_, _Robert
Burat_, _Madeleine Bertin_, le _Beau Solignac_, les _Amours d'un
interne_, etc.
Voilà l'impressionisme de M. Claretie et le soin qu'il apporte à
préciser sa vision et à varier ses effets. Que lui reste-t-il donc et
par quoi expliquer sa situation littéraire? Il lui reste, comme l'a
excellemment dit M. Brunetière[38], d'avoir introduit le _reportage_
dans le roman, de s'être tenu à l'affût de la curiosité publique et
d'avoir su la satisfaire à temps, en lui donnant pour pâture _Monsieur
le Ministre_, quand cette curiosité se portait aux hommes de la
politique, le _Troisième dessous_, quand c'était aux gens de théâtre,
_Jean Mornas_ et les _Amours d'un interne_, quand c'était aux mystères
malsains de l'hypnotisme. C'est tout?--C'est tout.
[38] Cf. le _Roman naturaliste_. (Art. _Le reportage dans le
roman_.)--Voyez encore sur M. Claretie tels articles, admirables
de dédain et d'ironie, de M. Henri Fouquier.
IV
J'avais vraiment hâte d'arriver à M. Pierre Loti. Voici des œuvres;
voici un chef-d'œuvre: _Pêcheur d'Islande_. Qu'il serait intéressant
d'en connaître la genèse! Nous admirons dans l'Artémis grecque une
incomparable pureté de type; mais que ne doit pas notre curiosité au
savant qui a mis à nu, dans l'île de Délos, ces quelques statues ruinées
aux trois quarts, qui reproduisent un type inférieur de beauté et
forment une série étroite où se marquent, degré par degré, les progrès
de l'art archaïque? C'est sous une inspiration pareille, et toutes
mesures gardées, que j'ai écrit les lignes qui suivent[39]. Elles m'ont
été dictées par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la
vie les «héros» de _Pêcheurs d'Islande_. Ils ne se sont point trompés
pour Yan. M. Loti a protesté contre l'assimilation faite entre Gaud et
une «cabaretière». Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment
empêcher cette recherche inquiète et parfois hasardeuse du public dans
le domaine idéal du livre? Et puis, j'y tiens, ceci peut éclairer sur
les procédés de composition de M. Loti.
[39] Publiées dans le _Monde illustré_, d'abord. Sur la querelle
qui en résulta, je renverrai aux articles de M. Jules Tellier
dans le _Parti national_ du 20 janvier 1888 et de M. Maurice
Barrès dans le _Voltaire_ du 14.
* * * * *
C'est, sur la tombée de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu'on m'a montré
Guillaume F..., le bon géant breton qui a servi de type à Pierre Loti,
dans _Pêcheurs d'Islande_.
La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y
avaient porté sur leurs épaules une miniature de frégate, pendue le
reste de l'année en _ex voto_ au plafond de l'église. Le navire est à
califourchon sur une mince planchette, et, par derrière les matelots, un
mousse secoue en mesure un ruban accroché à la poupe, pour imiter le
tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col
empesé gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau ciré des
matelots de l'Etat. A ce moment il riait à une demi-douzaine de petites
filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. «Kraoun!
Kraoun!»[40] chantait le chœur. Il secouait les épaules, la tête,
chatouillé doucement par ces menottes familières et obstinées. Les
enfants ne le lâchèrent qu'après qu'il leur eut donné un sou. Elles
coururent jusqu'à la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son
rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant
leurs noix, de loin: «Merci, Lome, Lomic de notre âme!...»
[40] «Des noix! Des noix!»
Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet très
assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ouï-dire ces
pardons bretons: ils sont les mêmes qu'ils étaient il y a deux cents
ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne
ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à
ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de
somnambules et d'hommes-troncs comme les foires de Paris. L'attrait
vient de plus haut: ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit
peu et on y prie beaucoup. Puis, les vêpres dites, les jeunes filles
s'assoient côte à côte sur le talus du cimetière, et des groupes
d'hommes s'arrêtent à leur causer d'amour, gauchement et bien doucement,
tandis qu'elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des
moues ou des rougeurs ou des soupirs pour réponse. Et dans ces
cimetières d'église, près des vieux parents couchés à deux pas et qui
écoutent sous terre, là-bas c'est comme un sacrement et la mort y
fiance vraiment l'amour.
Ils durent être de ces pardons, Yan et Gaud, les deux «héros» de
_Pêcheurs d'Islande_. Ils se revirent à Paimpol. Vous savez comme ils se
marièrent, et que le lendemain même des noces Yan appareilla pour
l'Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut.
Mais c'est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts; ils ne
se sont point mariés; ils n'ont point échangé leur parole au cimetière.
Peut-être ne se connaissent-ils pas; mais, s'ils se connaissent, soyez
bien sûrs qu'ils ne se sont jamais aimés, ni Yan ni Gaud.
* * * * *
La Gaud du roman s'appelle aussi Gaud dans la vie et est une véritable
demoiselle. J'ai quelque scrupule à écrire son nom de famille. Mais si
vous allez à Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud: on vous mènera chez
elle, par une petite rue étroite et sonore où les gros sabots des
campagnards claquent sur les pavés et rebondissent en écho sur les
ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C'est, dans la
venelle qui touche à l'église, une maison à deux étages, bien vieille
sous son crépi de chaux fraîche, et toute penchée. La salle du
rez-de-chaussée n'a que des tables et des bancs; au fond un petit
comptoir d'étain, des barriques, l'escalier, et sur les murs, se
répondant, une enluminure d'Epinal en face d'un arrêté contre
l'ivrognerie. Vous êtes chez Mlle Gaud.
Elle a aujourd'hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matité
de teint où se reconnaît la demoiselle, ses cheveux roulés en bandeaux
sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plissée, ses yeux durs
et ronds, elle incline la tête légèrement quand on entre, et sert la
«pratique» sans lui parler. Elle n'est pas jolie comme dans le roman.
Loti l'a caressée. Mais tout de même elle est bien Mlle Gaud, la
silencieuse, dédaigneuse et résignée demoiselle. Sa robe noire porte le
deuil d'une chose morte et qu'on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son
père, une manière de vieux forban qui courait la traite, quelque part,
en Guinée, l'avait fait élever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc.
Elle y prit des délicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat à seize
ans (son père ayant vendu sa dernière cargaison de chair), vint habiter
Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute société bourgeoise.
Puis, tout d'un coup, le capital du vieux, engagé à nouveau, sombra dans
une spéculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu'elle
tint à elle seule, sans servante. Vous connaissez l'auberge: un buis sur
la porte, quelques tables, des chopines à fleurs et deux barils
d'eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermées. Elle tomba
de sa classe. Les «dames de la société» regardaient ailleurs, pour ne la
point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette déchéance
que de toutes les misères physiques. Peu à peu, l'auberge s'achalanda.
Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite
pêche. Ceux-là aussi oublièrent que Gaud était de famille, et
quelques-uns s'enhardirent à lui demander sa main. Mais elle les
remercia doucement, avec une honte vite cachée. Son teint pâlit encore;
elle causait à peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et
elle ne se plaignait point, restant à rêver sur le pas de sa porte, ou
tricotant au comptoir de ses petites mains blanches et fuselées. Ainsi
depuis dix ans...
Et l'on vous montrera, dans l'auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse,
où, quand il habitait Paimpol, venait s'accouder, les soirs, Loti.
* * * * *
Mais Pors-Aven, où habite Lomic, était sa promenade aimée.
De Paimpol, le chemin qui y mène longe un instant la côte, file à
travers champs, et retombe dans la mer, à l'autre bout de Pors-Aven,
après avoir coupé Ploubazlanec et Perros-Hamon. J'ai refait cette
promenade, un matin d'automne, le livre de Loti à la main. Je suis entré
à sa suite dans le cimetière de Perros, vous savez, le cimetière des
Islandais. L'église est en forme de croix, des ormes et des frênes
autour, et elle est si tassée de vieillesse que ses pauvres flancs gris
disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des
murs, dans le cimetière, partout, les mêmes inscriptions noires sur de
petits carrés de bois blancs: François Floury, perdu en mer, Pierre
Caous, perdu en mer, Jean Caous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des
croix, de minuscules chapelles peintes, surmontées d'un cœur, des
plaques en marbre, des losanges à jour et ouvrés à la main, naïvement.
Et les inscriptions sont alors plus longues: «_A la mémoire de
Sylvestre Camus, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs du
Nordfiord en Islande, à l'âge de seize ans, le 18 juin 1856._» Et
celle-ci, toute grosse d'effusions: «_A la mémoire de Sylvestre Bernard,
capitaine de la goélette Mathilde, disparue en Islande dans l'ouragan du
5 au 8 avril 1867, à l'âge de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes
formant son équipage. Bon frère, le Seigneur t'a appelé à la fleur de
ton âge. Nous n'étions pas dignes de t'assister à ton heure dernière. La
sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu étais, nous a
remplacés. Elle t'a fermé les paupières. Aimable enfant, compte sur nos
prières. Nous ne t'oublions pas._»
Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetière de
Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C'est
une croyance, là-bas, que les naufragés n'habitent pas toujours la mer,
et qu'ils viennent une fois l'an, à la fête des morts, prendre
possession des fosses creusées pour eux dans le cimetière de leur
paroisse...
* * * * *
... Sur la route, un brigadier de douane qui passe, une bouffarde aux
dents. Je lui demande la maison de Lomic.
--Lomic? Le «héros» n'est-ce pas?
--Le «héros»? Est-ce qu'on l'appelle de la sorte à Pors-Aven?
--Oh! et à Paimpol aussi. Tout le monde le connaît, allez, avec sa bonne
face rouge et ses épaules d'hercule.
Le brigadier--un gallot, à l'air et à la voix--prend un temps pour
rallumer sa pipe...
--Faites-vous route avec moi, monsieur? Je suis à l'heure. Je vais à
Pors-Aven. Je vous déposerai chez Lomic en passant.
Nous voilà en route.
--Et Lome?
--Lome? Mais vous savez bien. Il paraît qu'il a été mis dans un roman,
et tout de même qu'il ne connaît pas son A. B. C, faut croire que ça le
flatte dur, puisque l'idée lui revient au premier coup qu'il boit. Pour
lors, il n'y a que lui. Il se dandine, il fait le joli cœur, il court
les cafés de Paimpol en cornant à la compagnie: «C'est moi qui suis le
héros!» Les seuls mots français qu'il ait pu retenir, croiriez-vous, ou
presque. Car ces têtus d'Avenois sont plus fainéants les uns que les
autres. Ils ne veulent point de l'école; ils n'y sont point allés; leur
marmaille n'y va point. Et comme ils baragouinent tous breton, qu'ils se
marient chez eux, et qu'il n'y a dans le village que trois familles, les
Caous, les Floury, et les Maël, vous voyez d'ici la belle crasse
d'ignorance qu'ils ont sur l'entendement...
--Et Lome?
--Lome? Mais guère plus éduqué que les camarades, Lome. Par exemple,
monsieur, bon garçon, et dur et fort comme rouvre. Et si vous voyiez
comme les armateurs se l'arrachent pour l'avoir à leur bord! Ah! il en
faut aussi, et des ruses, et du nerf, pour cette satanée pêche
d'Islande! On ne prend point la morue avec des mitaines! Faut point des
demoiselles en soie dans les dorys! Souque et trime, garçon, houp! Il
n'y a pas à sortir de là...
--Et Lome?
--Lome? Dame, que voulez-vous que je vous dise encore? Qu'il court sur
ses trente ans? Qu'il a cinq frères et deux sœurs? Qu'il est l'aîné de
la garçaille? Vous savez tout ça. Non? Son père doit friser la
soixante-dizaine, et Yan-Bras (Jean le Grand), comme on dit ici, mérite
joliment encore son surnom. C'est le colosse de Pors-Aven, un pays où
les petits hommes ont cinq pieds six pouces. Et ce qu'il trime, le
vieux! Un qui ne se couchera que mort, pour sûr et certain.
Croiriez-vous qu'à son âge il est toujours matelot? Il balaie la baie
d'une marée à l'autre, avec son germain, Sylvestre, qui est capitaine du
bord. Même, voici quelque temps ils ont trouvé un navire grec d'au
moins 800 tonneaux, chargé de fin froment et délesté de l'équipage. Ils
l'ont remorqué à Paimpol, et, pour sa part, le père de Lome a reçu une
demi-douzaine de mille francs. Ah! monsieur, c'est ça qui vous soulage
une existence! On a réparé la maison, qui croulait, acquis un champ,
remplacé la toiture de glui par des ardoises, bordé le tout d'un mur
neuf. Tant et tant que quand Lome est revenu des fiords, il ne
reconnaissait plus la maison de son ascendant, et restait bouche bée
devant l'huis, sans oser ouvrir!...
Le brigadier s'arrête.
--Tenez, monsieur, à votre gauche, cette petite maison blanche, toute
blanche, avec son jardinet où vague et claque du bec un gros cagnard...
Je vous quitte: c'est la maison du «héros».
* * * * *