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et n'a pas été harmonisée.
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marqués =ainsi=.
LES
ROMANCIERS
D'AUJOURD'HUI
DU MÊME AUTEUR
=Amour breton=, poésies, un vol. in-18 jésus (Lemerre, édit.).
=Extraits de Saint-Simon= (en collaboration avec Jules TELLIER),
un vol. in-8 cavalier, illustré, avec notes et préface
(Delagrave, édit.).
=Nouveau traité de versification française= (en collaboration avec
M. Édouard THIEULIN), un vol. in-18 (Masson, édit.).
POUR PARAÎTRE PROCHAINEMENT
=Le bois dormant=, poésies.
=Le crucifié de Keraliès=, roman.
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
CHARLES LE GOFFIC
LES
ROMANCIERS
D'AUJOURD'HUI
[Illustration: logo]
PARIS
LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1890
Tous droits réservés.
INTRODUCTION
Dans les études qui suivent, et dont le plan fut concerté entre M. Jules
Tellier et moi en vue d'une série sur les _Ecrivains d'aujourd'hui_,
j'ai rangé, comme il l'a fait pour les poètes, les romanciers
contemporains par catégories. On trouvera donc ici des rustiques, des
mondains, des philosophes, des naturalistes, des impressionnistes et
jusqu'à des symbolistes. Je prie qu'on n'attache pas plus d'importance à
ces catégories que je n'en attache moi-même. Dans ma pensée elles ne
sont point arbitraires, mais n'ont aussi rien d'absolu. Elles
simplifient. Par ailleurs, il se présentera fréquemment au cours de ces
études des noms qui ne sont point encore arrivés à la notoriété
parfaite; je me suis complu sur ces noms un peu trop, sans doute, et au
détriment de noms plus connus. Mais qu'ajouter à la gloire de M. Zola ou
de M. Bourget? C'était une maxime de Pline qu'il faut accorder quelque
flatterie à l'oreille des jeunes gens, quand surtout la matière ne s'y
oppose pas trop: _Sunt quædam adolescentium auribus danda, præsertim si
materia non refragetur_. J'ai suivi le conseil, quelquefois, et ce qui
serait une faute, si je donnais mon livre pour une poétique, ne l'est
plus, je pense, si mon livre prétend seulement à renseigner au plus
près et par annotations sur l'ensemble du mouvement contemporain.
Je dis au plus près, car, hélas! quel biais prendre pour parler ici de
tous les romanciers vivants? «On dit qu'ils sont six mille!» s'écriait
naguère M. Bergerat. Avec une moyenne de cinq romans par romancier,
c'est donc trente mille volumes environ qu'il m'eût fallu dépouiller
pour écrire mon livre. Je n'ai pas eu ce courage, et l'aurais-je eu que
ma vie n'eût pas suffi à la tâche[1]. Mais le classement que j'ai adopté
permettra au lecteur de combler cette lacune sans grande fatigue.
Comme, au pistil ou à l'étamine, on range une fleur qu'on ne connaît
point dans sa catégorie naturelle, il lui sera aisé de grouper, d'après
le style ou le genre d'observation, tel roman nouveau sous un des chefs
choisis. A la vérité, l'ordonnance du livre, et aussi des nuances entre
les talents, m'ont fait comprendre un assez grand nombre de divisions.
C'est ainsi que les réalistes se sont partagés en naturalistes,
impressionnistes et symbolistes. Mais, dans le fond, les formules ne
sont point si variées, et on pourrait les ramener toutes au réalisme et
à l'idéalisme. Encore ces deux formules, qui semblent s'exclure l'une
l'autre, se trouvent-elles souvent fondues dans un même romancier. Je
n'ai point à décider ici de leur supériorité respective; c'est affaire
aux théoriciens de profession. Pour moi, bornant ma tâche à celle d'un
humble scholiaste, je me suis montré dans ce livre plus soucieux de
l'application des formules que des formules elles-mêmes.
[1] Un exemple. Le _Journal général de la librairie_ porte
environ 570 titres de romans nouveaux pour l'année 1887. Et je
mets à part les rééditions et les traductions.
CHAPITRE I
LES NATURALISTES
CHAPITRE I
LES NATURALISTES
_Emile Zola.--Paul Bonnetain.--Paul Margueritte.--G.-H. Rosny.--Gustave
Guiches.--Joseph Caraguel.--Henry Fèvre.--Lucien Descaves.--Abel
Hermant.--Jules Perrin.--Oscar Métenier.--Camille Lemonnier.--Georges
Eckoud.--Maurice Talmeyr.--Philippe Chaperon.--Henry Lavedan.--Boyer
d'Agen.--Léo Rouanet.--Léo Trézenick.--Jean Blaize.--Francis
Enne.--Vast-Ricouard.--Georges Duval.--Paul Alexis.--Henry Céard.--Léon
Hennique.--Guy de Maupassant.--Maurice Montégut.--Dubut de
Laforest.--Octave Mirbeau._
Je n'ai point à rappeler ici les origines du réalisme contemporain.
Aussi bien, pourra-t-on se reporter aux manuels de M. Ferdinand
Brunetière et de M. David-Sauvageot. Le réalisme contemporain a passé,
dans le roman, par trois états: le naturalisme, l'impressionnisme, et,
plus récemment, le symbolisme. Je vous parlerai d'abord des
naturalistes.
I
--«Assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train,
écrites dans la matinée, il se mit à parler du dernier roman de sa
série, qu'il avait publié dans le _Gil-Blas_. Ah! on le lui arrangeait,
son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la
critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il
eût assassiné les gens, à la corne d'un bois. Et il en riait, excité
plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur
qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde
inintelligence de ces gaillards, dont les articles, bâclés sur des coins
de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de
ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures: son
étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle tout-puissant rendu aux
milieux, la vaste nature éternellement en création, la vie enfin, la vie
totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans
haut ni bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de langage, la
conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables
nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces
bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achèvement
continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis dans sa
gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; mais
il aurait voulu au moins qu'on lui fît l'honneur de comprendre et de se
fâcher pour ses audaces, non pour les saletés imbéciles qu'on lui
prêtait.
Il se tut, envahi d'une tristesse.»--
Et quelqu'un se leva: Maître, dit-il, tu parles d'indulgence; hélas, qui
en eut moins que toi? Et pour que nous te comprenions, hélas, que
n'as-tu commencé par te comprendre toi-même? Il n'y a, selon toi, ni
beauté ni laideur dans les choses. Hélas, les choses existent-elles
seulement, et crois-tu que la vie dont tu les animes soit ailleurs qu'en
toi? Ta vision du monde n'est ni plus vraie ni plus fausse que la nôtre.
C'est toi qui la fais. Mais quel prosélytisme fâcheux et pousse à nous
l'imposer! Tout art qui n'a pas en soi sa raison d'être se condamne à
n'être plus. O musicien, nous avons frémi quand ta lyre secouait les
hymnes triomphaux du _Paradou_ et les marches funèbres de _Germinal_. O
peintre, la nature t'apparaissait par grandes masses concrètes. O
sculpteur, le beau et le laid se pétrissaient en lumière sous ta main.
Ton œuvre entier, poète, n'était que symbole. Par quelle aberration en
as-tu fait cette chose de collège: un traité de sociologie? Ah! tout
ainsi que nous avons applaudi au poète, laisse-nous rire un peu du
sociologue! Laisse-nous rire de ses formules: «Voici la mort de
l'antique société, la naissance d'une société nouvelle. Il n'y a de
vérité que dans l'étude de l'homme physiologique, déterminé par le
milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes, et c'est cette vérité
que je vous apporte.» Piètre vérité, hélas! Mais cette vérité, si tant
est que c'en soit une, d'autres que tu oublies l'avaient apportée avant
toi. Elle est dans Mill, dans Spencer, dans Taine; et les Goncourt se
vantent de l'avoir appliquée les premiers à la littérature. Tu te
proclames «évolutionniste». Puisque tu honores pour chefs les
philosophes de cette école, que n'as-tu appris d'eux au moins que rien
n'est absolu, non pas même ton art, maître, dont il t'eût fallu dire en
une formule moins hautaine: «Prenez et lisez! Voici le mensonge de mon
imagination.» Et alors, si cruel et si triste qu'il eût été, si cruel
aux êtres et aux choses, si triste pour nous et pour toi, nous eussions
ajouté ton rêve d'art aux autres rêves où se complurent des
imaginations moins amères. La vérité est faite de tous ces rêves
assemblés. Elle n'est dans aucun d'eux pris isolément. O maître, c'est
en art surtout que les systèmes sont vrais par ce qu'ils affirment et
faux par ce qu'ils nient[2].
[2] On connaît, je pense, les romans de M. Emile Zola: ses
_Contes à Ninon_, d'abord, puis _Les Rougon-Macquart_, avec _La
conquête de Plassans_, _La Curée_, _Une page d'Amour_,
_L'Assommoir_, _Nana_, _L'OEuvre_, _Germinal_, etc., et enfin _La
Terre_, dont nous parlons surtout ici, et dont la publication
était la dernière.
II
Donc, et encore que _Chien-Caillou_ soit de 1847 et M. Champfleury
toujours de ce monde, encore que _Germinie Lacerteux_ ait précédé
l'_Assommoir_ et que les Goncourt se réclament, avec quelque raison,
d'avoir donné la formule du premier roman physiologique, encore que «le
petit Chose» soit devenu M. Alphonse Daudet et que les soixante mille
lectrices de M. Daudet balancent les cent vingt mille lecteurs de M.
Zola, c'est bien M. Emile Zola et non M. Alphonse Daudet, ou M. Edmond
de Goncourt, ou M. Champfleury, que les naturalistes saluent pour chef.
Et, de fait, n'est-ce pas lui qui les a menés à l'abordage? N'a-t-il
point, comme on dit, payé de sa personne en vingt occasions? Et quand M.
Champfleury se retirait dans la caricature, quand les Goncourt, vieillis
et rebutés, se gardaient à l'écart, quand Daudet, ni ami ni ennemi,
attendait de prendre parti que la victoire fût décidée, n'a-t-il point
crânement attaché sa fortune personnelle à celle du naturalisme? Epopée!
L'idéalisme qui coule bas faisant feu de tous ses sabords, la galère
naturaliste soutenant le choc, renvoyant triple décharge, courant sus et
maîtresse enfin de la voie, avec Zola pour capitaine, Huysmans,
Maupassant, Céard, Hennique et Alexis pour équipage! La victoire tourna
au triomphe.
Elle fut féconde en recrues. Aux noms précédents vinrent s'ajouter ceux
de Paul Bonnetain, Camille Lemonnier, Louis Desprès, Octave Mirbeau,
Henri Fèvre, G.-H. Rosny, Oscar Méténier, Gustave Guiches, Paul Adam,
Lucien Descaves, Boyer d'Agen, vingt autres, toute la boucanerie de
Kistemakers et des éditeurs belges. La convention naturaliste (je le
rappelle pour mémoire) portait que le roman serait impersonnel et
documentaire, ou ne serait pas[3]. Il fut. Enquête sociale chez l'un,
histoire naturelle des familles chez l'autre, le titre variait; chez
l'un et chez l'autre, c'était, sans plus, le même positivisme de tête et
la même crudité d'exécution. Balzac, dont on se réclamait, avait dit:
«Un livre doit amuser ou doit instruire. L'art moderne admet que l'on
peigne pour peindre: il admet la fantaisie de Callot, la statue de la
Grèce, le magot de la Chine, la vierge de Raphaël, les nymphes de
Rubens, les portraits de Velasquez, le dialogue, le récit, toutes les
formes, tous les genres. Il permet de faire une épopée dans un roman et
un roman dans une épopée; mais quelque large que soit son champ, les
lois y règnent, et l'art littéraire en France ne pourra jamais divorcer
avec la raison.» Et il ajoutait: Il faut dans tout livre «un
_sentiment_, une _action_, un _intérêt_ qui conduise le lecteur, qui le
captive et le mène à un _dénoûment souhaité_»[4]. Il avait dit cela,
Balzac. Mais de ce Balzac-là, si l'on ne se moqua pas ouvertement, du
moins n'en fut-il jamais question dans l'école; et il est bien sûr, en
effet, qu'on prenait tout juste le contre-pied de sa théorie, encore
qu'on fît cas de s'y ranger au plus strict. Le sentiment? Vous devez
confondre avec la sensation dont il est le réflexe. L'intérêt? L'action?
Seigneur! mais où voyez-vous que la vie soit intéressante et que les
choses s'y dénouent avec logique? Et alors pourquoi choisir, et comment?
C'est ceci le naturalisme: au hasard de l'heure et du milieu[5] prendre
le premier homme qui passe et reconstituer sa physiologie. Et quel outil
pour cela? Le document.
[3] Voir le _Roman naturaliste_ de M. Brunetière, _Le Réalisme et
le Naturalisme_ de M. A. David-Sauvageot, et les recueils
critiques de M. Zola.
[4] Cf. la _Revue parisienne_. Année 1840.
[5] «Dans le train banal de l'existence», comme dit M. Emile
Zola.
III
Et le document abonda, médical toujours. Nous connûmes l'obstétrique,
qu'on appelle aussi généthliologie, et la sarcologie, et l'ostéologie,
et la céphalogie, qui sont des sciences à peu près honnêtes. Il ne fut
plus question du cœur que comme d'un viscère, et de l'âme que par
métaphore. Mais on nous renseigna sur les cuisines, les magasins, les
blanchisseries, les lavoirs, les casernes, les ateliers de couture et
les maisons de tolérance: celles-ci plus particulièrement mises à
l'épreuve, forcées et pénétrées à jour par les maîtres eux-mêmes, qui
donnèrent des comptes, bâtirent des statistiques, et conclurent que les
pensionnaires de ces établissements avaient des droits réels à l'estime
publique. M. Yves Guyot, dans la _Lanterne_, en profita pour demander
l'abolition de la police des mœurs. On la renforça d'une brigade.
Cependant, de dix heures à minuit, on put voir dans les brasseries du
Quartier-Latin de jeunes hommes méditatifs et graves, qui prenaient des
notes et fumaient des pipes, et qui étaient les Eliacins du naturalisme.
Et on les reconnaissait d'abord à ces deux traits: qu'ils appelaient
George Sand «laveuse de vaisselle» et disaient «poigner» pour poindre.
Rentrés chez eux, ils rédigeaient leurs notes. Mais ils soignaient
surtout les imparfaits. Ainsi parurent des _Gouines_, des _Traînées_ et
jusqu'à des _Salopes_. Et des éditeurs belges estampillaient ces petites
polissonneries documentaires, où des collégiens gâteux et de vieilles
dames en enfance s'instruisirent au vice pour 3 fr. 50.
Un de ces Eliacins, qui est sorti depuis avec quelque tapage du
naturalisme, M. Paul Adam, écrivait récemment ces lignes: «A l'époque
des grands triomphes médaniens, une nuée de jeunes gens se groupèrent
autour du Maître. Forts de la poétique, préconisant les œuvres
documentaires et le mépris de la rhétorique, ces ambitieux manœuvres
créèrent une littérature de reportage qui, depuis dix ans, nous harcèle.
Chaque éphèbe, soucieux de prendre l'absinthe à Tortoni en société de
gens connus, bloqua sous la couverture d'un volume toutes les puériles
turpitudes de son existence bourgeoise, et, sous le prétexte de
franchise, fit abstraction d'habileté inventive, de composition,
d'écriture»[6]. L'aveu est à retenir, aujourd'hui que ces mêmes éphèbes,
espoir de l'école, par besoin d'expansion, vagabondage, caprice, etc.,
ont brisé leur longe et crié franchise. On se souvient encore du bruit
que fit, l'an passé, la fameuse _Déclaration des Cinq_. La publication
de _La Terre_ avait ému ces jeunes gens; ils protestèrent contre la
scatologie montante, le sadisme cérébral de M. Zola, et firent savoir à
l'Europe que le grand chef de l'école naturaliste était affligé d'une
maladie lombaire qui expliquait ses débordements sans les excuser;
qu'étant, eux, personnellement sains et bien constitués, il n'y avait
plus de raison pour qu'ils évacuassent dans leurs œuvres le trop-plein
de leur sensualité; qu'il était temps de réagir; qu'ils en avaient assez
du roman-exutoire; que le public partageait cette lassitude; et qu'en
conséquence, rompant le cordon, ils revenaient aux bonnes mœurs et à la
propreté littéraire dont ils n'auraient jamais dû se départir. Ces cinq
s'appelaient Paul Bonnetain, G.-H. Rosny, Paul Margueritte, Lucien
Descaves et Gustave Guiches. On s'étonna bien un peu dans la presse que
leur déclaration affectât une allure de généralité. Ces cinq parlaient
juste comme s'ils avaient été cinq cents, et pourtant il manquait des
noms autorisés au bas de leur déclaration, et d'abord ceux de M. de
Maupassant et de M. Mirbeau. Et l'on chercha aussi d'où avaient pu venir
à ces messieurs des scrupules si honorables.
[6] Voir le no 1 de _la Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg_.
Première année.
M. Rosny? C'est l'auteur de l'_Immolation_. Sujet: l'inceste.
M. Margueritte? C'est l'auteur de _Tous quatre_. Sujet: le saphisme.
M. Bonnetain? C'est l'auteur de _Charlot s'amuse_. Sujet: l'onanisme.
Seuls, M. Guiches et M. Descaves pouvaient prétendre dans le groupe à
une chasteté relative. Encore le premier a-t-il commis quelques pages
sur les maladies honteuses où il ne faudrait point trop s'arrêter; et,
pour le second, s'il n'apporte point de crudité aux sentiments et aux
passions, il ne laisse point que de prendre sa revanche avec les mots.
Et voyez l'ironie: quand, des cinq protestataires du _Figaro_, trois,
les moins en droit justement de signer cette protestation, pour leur
primitive complaisance à traiter des sujets médicaux ou simplement
obscènes, MM. Bonnetain, Rosny et Margueritte, rompaient franchement
leurs attaches et publiaient par la suite des œuvres d'une très
vigoureuse personnalité, telles que _En mer_, _Pascal Géfosse_ ou _Marc
Fane_, M. Guiches et M. Descaves, dont une attitude presque décente
légitimait les scrupules, la déclaration signée, n'en conservaient pas
moins dans leurs livres tous les vieux procédés de l'école,
s'attardaient au moule suranné de la phrase naturaliste, aux
descriptions, aux antithèses, aux hyperboles, donnaient dans le
trompe-l'œil de l'hérédité, et gardaient ineffaçablement sur eux la
dure et rude empreinte du maître qu'ils venaient de renier.
IV
M. Bonnetain a publié, depuis _Charlot s'amuse_ (qu'il reconnaît très
gentiment pour un péché de jeunesse), un certain nombre de romans
impressionnistes et exotiques, dont _En mer_, qui se distingue par le
pittoresque de la description et l'attachante simplicité du thème[7].
Deux passagers, inconnus la veille, et qu'un hasard de voyage rapproche
sur le même paquebot, Georges le Teil et la jolie Mme d'Hénoy, se
prennent d'amour à contempler de compagnie l'ensorcelant et magique
visage de la mer. Avec la charmeresse disparaît le charme. Touché terre,
l'idylle agonise dans une mutuelle indifférence; les deux amoureux ont
un peu cette stupeur des gens réveillés à qui l'on raconte ce qu'ils ont
dit en dormant. C'est tout. Cela n'est rien, vous voyez, et c'est d'une
mélancolie étrange qui fait songer à Loti. Ou je me trompe, ou M.
Bonnetain, qui est jeune encore, s'annonce comme un des maîtres du roman
impressionniste.
[7] Voir aussi les vives et fines impressions de voyage publiées
par M. Bonnetain sur l'extrême Orient et réunies sous diverses
formes (_Au large_, _L'Opium_, _Marsouins et mathurins_, _Au
Tonkin_).
Je ferai des compliments analogues à M. Margueritte. Son livre de début,
_Tous quatre_, était un peu bien touffu, pénible d'ensemble, encore
qu'éclairci par endroits de belles pages descriptives. Mais de son
dernier livre[8], _Pascal Géfosse_, il n'y a qu'à louer la simple
ordonnance et le tour délicat. Voici la donnée, assez voisine de celle
d'_En mer_. Le romancier à la mode, Pascal Géfosse, rencontre sur
l'entrepont du paquebot d'Alger-Marseille la femme d'un de ses anciens
camarades de collège, devenu député; et quoiqu'il rie bien haut des
amours «coup de foudre», il se sent brusquement et irraisonnablement
pris au charme des yeux et à la grâce naturelle et douce de cette femme
qu'une impulsion analogue fait sienne presque en même temps. Il y a dans
ces pages une psychologie très attentive et très sûre. Le caractère de
Géfosse est fouillé jusqu'aux replis, et les hésitations, le trouble,
la lutte et la chute finale de sa maîtresse sont déduits avec une
logique supérieure[9].
[8] M. Margueritte a publié, depuis que ceci est écrit, un maître
roman: _Jours d'épreuve_.
[9] Voir encore de M. Paul Margueritte: _Maison ouverte_, _Mon
père_, etc. Ce dernier livre n'est pas écrit avec la simplicité
qu'on désirerait. Mais M. Margueritte était bien jeune et enfoncé
dans l'école.
_Marc Fane_, le meilleur roman de M. Rosny[10], pour si personnels qu'en
soient le fond et la forme, me plaît moins. M. Rosny fait un abus
déplorable de sa science. Si l'on ne connaît la chimie, la physique, la
statique, la balistique et la cryptologie, il est bien malaisé de
l'entendre. Sa phrase, endimanchée de ces gros termes, a les allures
solennelles et gourdes des phrases d'instituteur. Il n'y a que ces
fonctionnaires et M. Rosny pour écrire «un crâne de mégalocéphale» au
lieu d'un grand crâne; et s'ils veulent dire la bienfaisante influence
du printemps, il n'y a encore que M. Rosny et eux pour assurer que «la
palingénésie universelle renouvelle les globules». Malgré tout, lisez
Rosny. Ses livres enferment d'indéniables qualités de pensée et de
réflexion. Et, par exemple, dans cette causerie du début, entre Marc et
Honoré Fane, sur «les lieux communs du rêve», que de petits faits
significatifs et bien observés! Je regrette seulement que M. Rosny ait
ramené toutes ses explications à la physiologie. Vous me dites que tel
songe, «plein d'un tas de choses révoltantes»,[11] provient de telle
position du corps. J'entends bien; mais s'il faut m'expliquer comment le
plus honnête homme du monde peut s'abandonner dans le sommeil aux songes
les moins honnêtes qui soient, c'est où va chopper votre physiologie.
Hélas! qu'est-ce que cette conscience absente du sommeil, qui n'y guide
et n'y critique point nos actes, qui fait de nous les frères amoraux des
bêtes, et qui ne s'éveille qu'au jour et à la réflexion? Et pourquoi
cette double vie? Et si ce ne serait pas, comme les matérialistes le
veulent, que la moitié au moins, sinon toutes les lois de conscience,
sont d'acquisition et d'appropriation aux besoins sociaux? Car, quelle
différence du crime qu'endormi je commets avec tranquillité d'âme, au
crime d'un Gamahut éveillé et lucide en qui la conscience n'a pas parlé
plus qu'à moi pendant le sommeil? Ceux-là sont logiques avec eux-mêmes
qui, pour ne point nier la conscience, font porter à l'homme éveillé la
responsabilité des fautes qu'il a commises endormi. «Le sommeil de
l'homme, dit l'un d'eux, est plein de péchés; il y perpètre des forfaits
de volition dont il doit compte». Et je ne vois en effet que ce moyen
pour mettre d'accord la raison et la foi.
[10] Voir _l'Immolation_, _le Bilatéral_, _les Corneille_, etc.,
etc.
[11] Il y a là-dessus un mot bien terrible de Sophocle et presque
impossible à traduire:
[Grec:
Polloi gar êdê kan oneirasi brotôn
Mêtri xyneunasthêsan...
]
(_OEdipe-Roi, 966-967._)
V
J'arrive au gros du bataillon naturaliste, MM. Guiches, Fèvre, Descaves,
Méténier, Lemonnier, Chaperon, etc.
M. Guiches a un vif sentiment des choses et des êtres de nature.
_Céleste Prudhommat_ et _L'ennemi_ sont des livres consciencieux et
massifs qui mettent en scène des mœurs villageoises correctement
observées. A ce compte, on le retrouvera dans les rustiques, à côté,
sinon un peu au-dessus d'un autre naturaliste, M. Caraguel, qu'on vit
préluder à l'étude des champs par celle du _Boul-Mich_.
M. Fèvre eut pour début un volume en collaboration avec ce pauvre Louis
Desprès, qu'une législation imbécile mena demi-mort à Saint-Lazare. On
lui doit, entre autres livres personnels, _Au port d'armes_, où il y a
sous l'enflure des mots quelques bonnes qualités d'analyse.
De M. Descaves je ne dirai rien, et à la vérité je ne goûte guère ses
truculences de style, son débraillement, ses allures d'adjudant gueuleur
et casseur de vitres qui se rue sur la littérature comme sur un matelas.
Il a publié les _Misères du sabre_[12] qui est une insulte en trois
cents pages à l'armée. Cela n'a point choqué outre mesure. Nos
romanciers ne sont point tendres au métier militaire: un de plus, un de
moins, il n'importe. Car rappelez-vous le _Cavalier Miserey_ de M. Abel
Hermant[13], _Au port d'armes_ de M. Fèvre, _Pœuf_ de M. Hennique,
_Fusil chargé_ de M. Mouton, le _Nommé Perreux_ de M. Bonnetain, la
_Croix_ de M. Méténier, le _Calvaire_ de M. Mirbeau, le _Canon_ de M.
Jules Perrin[14], livres de rancunes, les uns, ou de foi triste et
souffrante (ce qui vaut mieux), les autres[15]. Et c'est un ironique
contraste, si l'on se rappelle encore que M. Bourget, dans cette
curieuse étude qu'il publia, à vingt et un ans et au lendemain de nos
désastres, sur le roman naturaliste et le roman piétiste[16], cherchant
ce que serait le roman de l'avenir et quelles conditions il lui faudrait
observer, faisait ingénuement du patriotisme la première de ces
conditions.
[12] Et très récemment _Sous-offs_, aggravation dans l'injure.
[13] Ce dernier livre a surtout fait du bruit hors du clan
naturaliste. On se reportera à l'article de M. Anatole France
dans la _Vie littéraire_ (pages 73 et suiv.): «M. Abel Hermant
reconnaîtra un jour qu'il a, sans le vouloir, offensé un des
sentiments qui nous tiennent le plus au cœur. Il reconnaîtra
qu'il est injuste de ne montrer que les moindres côtés des
grandes choses et de ne voir dans l'armée que les laides
humilités de la vie de garnison.» Lire encore de M. Hermant la
_Surintendante_.
[14] Voir du même auteur la _Reine Arthémise_.
[15] Citons pour leur excellent esprit le _Pompon vert_ de M.
Toudouze et _Disciplinée_ de M. Alphonse de Launay, deux livres,
où les petitesses de la vie militaire sont noblement relevées par
l'idée de patrie.
[16] Dans la _Revue des deux mondes_. Article non recueilli
(1873).
M. Méténier, dans ses livres: la _Chair_, la _Grâce_, la _Croix_,
_Bohème bourgeoise_, montre un réalisme net et cruel qui n'est pas sans
mérite. (Voyez particulièrement _Bohème bourgeoise_)[17].
[17] On en trouvera une bonne analyse dans l'_Année littéraire_
de M. Paul Ginisty (1887).
M. Camille Lemonnier a touché à tous les genres ou presque, histoire,
géographie, critique d'art, etc. Dans le roman, on cite de lui les
_Concubins_ et _Madame Lupar_[18], d'une langue imagée et forte jusqu'à
la brutalité.
[18] M. Francisque Sarcey dit de ce dernier roman: «Il est d'une
conception puissante, d'une belle ordonnance et d'une exécution
très grasse et très fouillée.» Voir encore de M. Lemonnier: _Un
mâle_, l'_Hystérique_ et _Happechair_. On peut lui rattacher un
autre Belge, M. Georges Eckoud, l'auteur de la _Nouvelle
Carthage_.
Il y a enfin de l'observation, sous des violences, dans le _Grisou_ de
M. Maurice Talmeyr, _Argine Lamiral_ de M. Chaperon, _Mademoiselle
Vertu_ de M. Henri Lavedan, _Ahénobarda_ et la _Gouine_ de M. Boyer
d'Agen, _Chambre d'hôtel_ de M. Léo Rouanet, la _Jupe_ de M. Trézenick,
les _Planches_ de M. Jean Blaize. Peut-être aussi conviendrait-il de
rattacher au naturalisme quelques écrivains plus âgés, et dont les
débuts ont précédé ceux de l'école ou qui se sont rangés sur le tard à
son éthique: ainsi M. Francis Enne (_Brutalités_), MM. Vast-Ricouard
(_Claire Aubertin_, la _Vieille garde_, _Madame Lavernon_), M. Georges
Duval (la _Prétentaine_, _Une virginité_).
VI
Mais les disciples chers au cœur du maître, les vrais fidèles et
éternellement, ne sont point là. Ils s'appellent Paul Alexis, Henry
Céard et Léon Hennique. Des deux autres combattants de la première
heure, l'un, M. Huysmans (Joris-Karl), s'est jeté dans la traverse
symboliste et est devenu à son tour chef de bande; et M. de Maupassant,
son talent sain et vigoureux a tranché trop vite sur l'honnête
médiocrité des disciples pour qu'on puisse le considérer autrement
qu'en lui-même et dans sa pleine possession. On le retrouvera plus loin
et isolé.
Pour M. Alexis, qu'il est passé en habitude de traiter de bourrique
naturaliste, il ne l'est point tant qu'on dit, je pense. Il a eu du
talent, au moins une fois, en 1875, dans une petite nouvelle intitulée
_Blanche d'Entrecasteaux_, qu'il a justement négligé de recueillir, et
c'est bien regrettable pour la réputation de Trublot.
M. Céard est l'auteur d'_Une belle journée_. Mme Duhamain, bourgeoise en
mal d'amour, s'est laissée prendre aux gilets à fleur et au parler
sentimental d'un courtier en vins nommé Trudon. Elle accepte un
rendez-vous, entre au bras de Trudon dans un restaurant de Bercy,
déguste du vin blanc et des huîtres, engloutit une sole normande, des
petits pois, du fromage et de la frangipane; et la grande ironie du
livre, c'est que tous ces prolégomènes n'aboutissent, chez Mme Duhamain,
qu'à un écœurement stomachique où sombrent ses idées d'amour. Depuis
_Une belle journée_, M. Céard n'a publié aucun roman. «Cette affirmation
de sa personnalité faite et bien faite, dit M. Geffroy, Céard revint à
ses bureaucratiques occupations et garda le silence»[19].
[19] Cf. _Notes d'un journaliste_, art. Henry Céard.
Reste M. Hennique. Celui-ci est un mâle, comme on dit dans l'école, et
qui porte allègrement un bagage déjà lourd. Je signalerai seulement
_Dévouée_ et _Pœuf_, qui est l'histoire d'un brave homme de sapeur
condamné à mort pour avoir volé un mouchoir bleu. La chanteuse Thérésa
et le nouvelliste Becquet avaient déjà pris la défense du pauvre
troubade. Mais le colonel demeure intraitable dans le roman comme dans
la nouvelle, et dans la nouvelle comme dans la chanson. Et Pœuf
continue à être fusillé. M. Hennique a une corde à sa lyre que n'ont
point ses confrères en naturalisme, le sentiment, et il en tire d'assez
jolies notes, parfois.
VII
Et enfin, voici un maître: M. Guy de Maupassant. D'observateur plus net
et plus précis des menues choses de l'existence, je n'en connais et il
n'en est peut-être point. Je remarquerai seulement que cette observation
s'exerce dans un domaine un peu bien étroit; que l'auteur, normand
lui-même, n'a très évidemment étudié que des normands, qui sont une race
volontaire et dure, mais égoïste, sèche, et maussade à désespérer; qu'il
ramène toute l'humanité de ses livres à ce type unique, et que c'est là
un procédé de généralisation assez méchant pour un romancier qui a,
comme lui, des parties de philosophe.
M. de Maupassant débuta dans les _Soirées de Médan_ par une nouvelle qui
fut appréciée, _Boule de suif_. Longtemps il cultiva le genre, excellant
à condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes,
publiés d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous
divers titres: la _Maison Tellier_, _Mlle Fifi_, etc. L'auteur ne
mettait point grand scrupule au choix des sujets, qu'il prenait dans les
maisons publiques et le purin des fermes. Au reste, la note en était
toujours intéressante, quoique, disent les uns, pour ce que, affirment
les autres. Et cela même est à remarquer, comme un trait distinctif,
que, dès ses premières nouvelles, M. de Maupassant tient pour
l'«intérêt» contre la «tranche de vie». La plupart de ses livres se
porteraient aisément à la scène, et au vrai ce sont des drames, avec un
commencement, un milieu et une fin, je ne sais quoi de cursif dans
l'écriture, de ramassé dans les sentiments, le dialogue souvent
substitué au récit. L'action est la première chose à ses yeux; il ne la
sépare point de la vie, et il n'a point tort. Et à mesure qu'il avance,
il lui sacrifie les descriptions chères à l'école, ou ne s'y laisse
aller qu'avec réserve et par petits paragraphes[20]. Et son style s'en
ressent un peu aussi, net et bref, et sans panache. Par quoi il sort de
l'école une fois de plus.
[20] A moins qu'il ne fasse des livres de description pure, comme
_Au soleil_ et _Sur l'eau_.
Nouvelliste, sa réputation fut vite assise. On l'attendit à son premier
roman, non sans défiance et quelque pique. _Une vie_, _Bel-ami_,
_Mont-Oriol_, parurent coup sur coup, et il fallut bien reconnaître que
le nouvelliste ne gênait point le romancier. Puis il revint aux
nouvelles. C'est _Miss Harriet_, c'est les _Sœurs Rondoli_, c'est
_Monsieur Parent_, _Yvette_, le _Horla_, _Clair de Lune_, les _Contes du
jour et de la nuit_, les _Contes de la Bécasse_, toute une librairie.
Pour l'auteur, il ne change point; il est le même ici et là, d'un
réalisme cruel et pénétrant (c'est, je pense, notre seul grand
réaliste), peu donneur de phrases, s'écoutant peu, sans gestes en l'air,
mais plutôt procédurier, déduisant, induisant, construisant avec des
faits, rarement avec des idées, le moins spéculatif des hommes, ayant
eu je ne sais quelles velléités de fantastique dans le _Horla_, dans la
_Peur_, dans la _Main_, et ayant gagné à son échec de se connaître mieux
et de se réserver.
Sa misanthropie est d'un caractère à part. Il y a des misanthropies
douces et résignées, qui sont bonnes à la vie, encore qu'elles savent au
juste le peu qu'elle vaut, et c'est de cette misanthropie qu'est faite
l'âme ironique d'un Renan ou d'un France. Celle-ci a quelque chose de
sec et qui éloigne. On sent qu'elle est plus intuitive que réfléchie; on
y sent l'homme qui s'est trop défié, et de tout temps, pour avoir jamais
souffert. Et comme elle est un bouclier pour ceux-ci, on sent qu'elle
est une arme pour celui-là. Il n'a point appris le monde peu à peu et en
comptant chaque étape de sa science par une illusion tuée, et à vrai
dire il n'eut jamais d'illusions et il vit le monde tout d'abord comme
il est. Il n'y a pas une larme dans tous ses livres, pas une pitié, et
seulement du mépris. C'est moins de la misanthropie que de
l'égoïsme[21].
[21] Ceci était écrit avant _Fort comme la mort_. Il semble que
l'auteur se renouvelle dans ce livre admirable de tout point.
On peut rattacher à M. de Maupassant l'auteur de la _Peau d'un
homme_ et de l'_Ile muette_, M. Montégut, qui a donné aussi au
_Gil Blas_ des contes et nouvelles dans la manière cursive de
l'auteur d'_Yvette_. Mettons même, si vous voulez, que M. Dubut de
Laforest, avec les livres qui s'appellent _Mlle de Marbeuf_, la
_Bonne à tout faire_, le _Gaga_, et qui sont dans la tradition de
Pigault-Lebrun, relève comme littérateur de M. de Maupassant,
puisque M. de Maupassant lui a donné par lettre publique ses
titres de naturalisation.
VIII
Le talent de M. Mirbeau est plus humain; je devrais dire qu'il s'est
_humanisé_ en se développant. M. Mirbeau commença par suivre d'un peu
bien près les traces de l'auteur d'_Une vie_, et à ce compte ses
premières nouvelles sont d'un bon élève, mais d'un élève. Lisez ou
relisez les _Lettres de ma chaumière_. Il s'y efforce vers les réalités
substantielles et concises de M. de Maupassant et il y atteint, mais
soufflant et suant. Il ne se dégage à peu près que dans le _Calvaire_;
et il est tout à fait lui dans l'_Abbé Jules_. J'entends d'abord qu'il
a dépouillé cette sécheresse et cette indifférence qui sont le pire
dandysme, quand elles n'ont point un fonds de nature. Et c'est le cas
ici. Soyez sûrs que M. de Maupassant eût pu signer toutes, ou presque,
les _Lettres de ma chaumière_, qui sont de la misanthropie tassée et
concentrée suivant sa recette, et qu'il n'eût jamais ni pensé ni écrit,
par exemple, les belles pages du _Calvaire_ toutes débordantes d'humaine
pitié, où le petit soldat Jean-François, de garde au bord des plaines
grises de la Beauce, fusille à bout portant un éclaireur prussien:
«Cet homme, j'avais pitié de lui et je l'aimais; oui, je vous le jure,
je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... Une détonation
éclata, et dans le même temps que j'avais entrevu à travers un rond de
fumée une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinière folle
qui volait sur la route... puis rien, j'avais entendu le heurt d'un
sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop... puis
rien.... Mon arme était chaude et de la fumée s'en échappait... Je la
laissai tomber à terre... Etais-je le jouet d'une hallucination?... Mais
non... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme
une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit
cadavre tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix...
Je me rappelai le pauvre chat que mon père avait tué, alors que de ses
yeux charmés il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... Moi,
stupidement, j'avais tué un homme, un homme que j'aimais, un homme en
qui mon àme venait de se confondre, un homme qui, dans l'éblouissement
du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie!... Je
l'avais peut-être tué à l'instant précis où cet homme se disait: «Et
quand je reviendrai là-bas...» Comment? Pourquoi? Puisque je l'aimais,
puisque, si des soldats l'avaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui,
que j'avais assassiné! En deux bonds, je fus près de l'homme... je
l'appelai; il ne bougea pas... Ma balle lui avait traversé le cou,
au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un
bruit de glou-glou, s'étalait en marge rouge, poissait déjà à sa
barbe... Je lui tâtai la poitrine à la place du cœur: le cœur ne
battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tête sur
mes genoux, et, tout à coup, je vis ses deux yeux, ses deux yeux clairs,
qui me regardaient tristement, sans une larme, sans un reproche, ses
deux yeux qui semblaient vivants! Je crus que j'allais défaillir, mais
rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du
Prussien, je le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lèvres
sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourpres,
éperdûment, je l'embrassai...»[22]
[22] Extrait du _Calvaire_, pages 86-87. On sent que le réalisme
russe, que Tolstoï a passé là et sa saignante
humanité.--Rapprochez l'admirable pièce de Théodore de Banville:
_Le prussien mort_ (_Idylles prussiennes_).
Je ne voudrais point ajouter à cette belle page; je dirai seulement
qu'elle n'est point unique dans l'œuvre de M. Mirbeau. Et admirez
tout de même comme les petites choses d'école se fondent dans le
talent: voici un naturaliste,--un impersonnel, donc--et qui
émeut!...
CHAPITRE II
LES IMPRESSIONNISTES
CHAPITRE II
LES IMPRESSIONNISTES
_Edmond et Jules de Goncourt.--Alphonse Daudet.--Paul
Arène.--Paul Châlon.--Hugues Le Roux.--Jean Lorrain.--Jules
Claretie.--Pierre Loti._
L'impressionnisme, ou ce qu'on appelle de ce nom, est une autre forme du
réalisme, un art tout matériel encore. Mais voici où il se distingue du
naturalisme: quand le naturaliste (M. Zola, par exemple, après Balzac et
Taine) d'une scène ou d'un paysage prendra indifféremment tous les
détails élémentaires, les entassera l'un sur l'autre, et, par cette
accumulation, atteindra quelquefois à un effet d'ensemble,
l'impressionniste dans ce paysage ou dans cette scène distinguera
d'abord le détail dominant, la tâche, comme dit M. Brunetière, et c'est
la tâche seule qu'il mettra en valeur pour obtenir l'impression
totale[23]. Voyez les Goncourt, surtout M. Daudet et M. Loti. Au reste,
ici, comme dans le naturalisme, pensées et sentiments, la langue de
l'impressionniste les traduira toujours en sensations; ou, pour mieux
dire, la pensée et le sentiment, indiqués d'une manière très succincte,
s'éclairciront au cours de la phrase par une image sensible, telle, par
exemple, que celle-ci: «Il lui semblait que son passé se rapprochait
dans l'enchantement mélancolique d'une harmonie éloignée sur la corde
d'un violon qui eût pleuré[24].» Vienne une école plus hardie qui,
supprimant la pensée ou le sentiment, déjà sacrifiés à l'image,
conservera seulement l'image (_Une harmonie éloignée sur la corde_,
etc.), nous aurons la troisième et dernière incarnation du réalisme: le
symbolisme sensationnel de M. Huysmans et de M. Moréas.
[23] Se reporter au _Roman naturaliste_ de M. Ferdinand
Brunetière. (Art. _L'impressionisme dans le roman_.)
[24] Cf. _Madame Gervaisais_.
Le procédé d'exécution (je ne dis pas l'exécution) est donc, avec des
nuances, à peu près le même chez tous les impressionnistes. Pour nous
communiquer une vision exacte des choses, il faudra qu'ils transposent
dans leur style les moyens de la peinture. Ils renonceront, nous
l'avons vu, au terme abstrait en faveur de l'image; ils choisiront dans
les mots ceux qui ont, en soi-même et en dehors du sens, une beauté et
une valeur propres[25]; par quoi ils seront amenés, ou à les détourner
de leur vrai sens, ou à les associer, en vue de l'effet, à des mots d'un
autre ordre, ou à créer de toutes pièces des vocables nouveaux. Joignez
à ces procédés généraux l'emploi de la petite phrase courte et sans
verbe, de l'adjectif démonstratif _ce_, _cette_, _ces_, qui indique les
objets comme présents, et de l'adverbe _très_, qui accentue la couleur
ou la forme des objets, vous aurez, je pense, l'ensemble des procédés
d'exécution communs à M. Daudet, à M. Loti, à M. de Goncourt et à tous
les impressionnistes de leur école.
[25] C'est l'expression de Théophile Gautier: «Les mots ont en
eux-mêmes et en dehors du sens qu'ils expriment une beauté et une
valeur propres, comme des pierres précieuses qui ne sont pas
encore taillées et montées en bracelets, en colliers ou en
bagues.» Ailleurs: «Il y a des mots diamant, saphir, rubis,
émeraude, d'autres qui luisent comme du phosphore quand on les
frotte, et ce n'est pas un mince travail de les choisir.»
Il reste maintenant à pénétrer dans l'intimité du groupe. Mais ici les
distinctions s'établissent d'elles-mêmes, le fonds d'idées, de
sentiments et de sensations, variant avec chacun.
I
MM. Edmond et Jules de Goncourt sont entrés dans les lettres par un
roman intitulé: _En 18..._, dont le survivant des Goncourt a porté cette
appréciation, qu'il serait messéant de discuter:
«C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! Mais
les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à
l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche
d'indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme
prêché en ces pages; puis, quelle recherche de l'érudition, quelle
curiosité de la science, et dans quelle littérature légère de débutant
trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette
prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait
maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de _Charles
Demailly_ et de _Manette Salomon_, et encore ce remuement des problèmes
qui agitent les bouquins les plus sérieux, et, tout le long du volume,
cet effort et cette aspiration vers les sommets de la pensée?...»[26]
[26] Cf. la préface de _En 18..._
Qu'entendent MM. de Goncourt par les «sommets de la pensée»? Voici qui
nous renseignera. Dans un de leurs premiers livres, _Madame
Gervaisais_, ils ont écrit:
«Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuite des plus
écrasants problèmes psychologiques, avaient été ces deux maîtres de la
sagesse moderne: Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de
l'Ecole écossaise, les ennemis de la méthode analytique et hypothétique
des écoles anciennes. Après avoir traversé tout le scepticisme de Loke,
le matérialisme de Condillac, elle éprouvait pour ces deux philosophes
la reconnaissance d'avoir eu, par eux, respiré sur ces _purs sommets_,
pareils aux hauteurs du «Bon-Sens», où Reid rend à l'homme le sentiment
de sa dignité et base la morale et la métaphysique sur la puissance et
l'excellence de la vie humaine[27].»
[27] Cf. _Madame Gervaisais_.
J'espère qu'on est satisfait. Peut-être désirerait-on seulement que MM.
de Goncourt nous éclairassent par quelques traits sur le compte de ces
deux maîtres de la sagesse moderne, Reid et Dugald-Stewart, en qui une
ignorance commune à bon nombre d'esprits n'avait voulu voir jusqu'à eux
que d'honnêtes façons d'empiriques. Mais ces messieurs ont eu soin de
nous avertir qu'au culte de Reid Mme Gervaisais associait celui de Kant.
Kant, disent-ils, a fait «découler la liberté, l'Homme-Dieu, du beau
principe désintéressé qui est pour lui comme l'honneur de l'humanité et
la clef de voûte de sa philosophie: le devoir.» Evidemment, il n'y a
plus rien à dire. A peine oserai-je formuler une timide objection de
style sur cet Homme-Dieu qui découle d'une clef de voûte.
Par les idées et par le style, il faut donc reconnaître que les livres
de MM. de Goncourt[28] sont au nombre des plus curieux de ce temps. Il
n'en est point, comme ils disent, qui aient remué plus de questions, ou,
ce qui revient au même, qui aient transformé en questions ce qui, pour
nous, n'en était pas. Les exemples se pressent. Entre tous, sachons-leur
gré d'avoir ravivé sur Homère un débat qu'on croyait éteint depuis
Zénodote d'Ephèse. Et à qui donc, mieux qu'aux auteurs de la _Fille
Elisa_ et de _Germinie Lacerteux_, appartenait-il de nous révéler que
l'auteur de l'_Iliade_ n'a jamais peint au monde que des souffrances
physiques? Ils l'affirment. Il n'y a plus à y revenir. Mais je regrette
qu'ici encore MM. de Goncourt aient cru devoir garder pour eux les
motifs de leur arrêt.
[28] Et en particulier ceux du survivant. (_Les frères Zemganno_,
_Chérie_, _La Faustin_, etc.)
Ces larges esprits n'ont point été retenus, comme on pense, par de
vaines considérations de temps et de lieu. Leur dernier livre (_Journal
des Goncourt_) met en scène, dans le déshabillé d'une causerie
familière, les principaux écrivains du siècle. Ils nous débarrassent
ainsi d'un certain nombre de préjugés des plus fâcheux, dont ceux qui
tendaient à nous faire voir dans Taine, dans Renan, dans Berthelot,
quelques-unes des grandes intelligences contemporaines. Sainte-Beuve,
qui nous apparaissait dans l'éloignement comme le modèle des honnêtes
hommes de lettres, n'échappe pas à cette justice amère et rétrospective.
Dorénavant, si l'on veut connaître le fin mot sur cet écrivain de
dernier ordre, ce n'est point dans ses articles qu'on l'ira chercher,
mais dans les conversations des dîners Magny, si fidèlement croquées par
MM. de Goncourt. On se trouvera en présence d'une manière de pion, sans
idées et sans style, qui fut trop heureux de rencontrer çà et là de
complaisants amis, comme MM. de Goncourt, pour lui souffler ses
articles. L'avouerai-je? Tout reconnaissant que je sois à ces messieurs
de leurs révélations, j'ai comme un scrupule et un regret. Peut-être
qu'avant de publier leur _Journal_, ils n'ont pas suffisamment médité
cette phrase du même Sainte-Beuve: «Les anciens, honnêtes gens, avaient
un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives
était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose
(_sub rosâ_, par allusion à cette coutume antique de se couronner de
roses dans les festins) ne devait point être divulgué ni profané»[29].
Après cela, vous me répondrez que MM. de Goncourt n'aiment point les
anciens. Et c'est, à être franc, la seule excuse de tous ces papotages.
Il n'y a donc qu'eux dans le siècle? Ils résument tout, philosophie,
histoire, critique, et le roman, qui est la synthèse des synthèses?
Quelle plaisanterie!
[29] Cf. _Les nouveaux lundis_. (Art. Pontmartin), tome IX.