LA PRISE DE LA CASBAH D'ANFLOUS

Les premières nouvelles qu'on avait reçues de la prise de la casbah

d'Anflous, et que nous avons résumées dans notre numéro du 1er février,

ont été complétées par des comptes rendus--un, notamment, du

correspondant de _l'Agence Havas_, M. Georges Guérard, auteur des

photographies reproduites ici, auquel nous allons faire de larges

emprunts--qui donnent à ce beau fait d'armes tout son caractère: c'est

l'une des opérations les plus rudes et les plus méritoires que nos

soldats aient accomplies au Maroc. Une de celles, aussi, dont on puisse

espérer les conséquences les plus efficaces pour le développement de

notre influence.

Il fallut un assaut de deux jours pour enlever cette forteresse, dont

nous avons dit la situation admirable, au point de vue défensif; un

combat qui remplit les journées des 24 et 25 janvier.

Il faut dire, pour faire mieux comprendre les difficultés de la tâche

imposée à nos troupes, que l'ennemi--soit que l'expérience acquise sur

d'autres champs lui ait profité, soit qu'il se trouvât dans ses rangs un

certain nombre des askris rebelles de Fez, dressés par nos instructeurs,

et renvoyés dans leurs tribus à la suite de la révolte de l'an

dernier--manoeuvrait tout à fait à l'européenne, en utilisant

admirablement le terrain qui le protégeait.

[Illustration: Le général Brulard à la casbah.]

La harka d'Anflous avait attaqué dans la nuit du 23 au 24 le camp

français. L'alerte déjà avait été chaude: un lieutenant de spahis et

deux conducteurs avaient été blessés; la propre tente du général

d'Esperey avait été trouée de balles.

[Illustration: Les alpins dans la cour d'entrée de la casbah. Sous un

appentis, la cage de fer dans laquelle le caïd Anflous enfermait ses

ennemis captifs _Photographies G. Guérard._]

Au matin, quand les nôtres se remirent en marche, les Marocains se

défendirent pied à pied dans chacun des villages fortifiés qui gardaient

la route, se repliant méthodiquement vers la zaouïa de Sidi Lhassen ou

El Hassan, centre important que le général Brulard s'était donné comme

objectif.

Le terrain, et c'est ainsi dans toute cette contrée hérissée de rocs,

broussailleuse, boisée même, un peu, était horriblement difficile. Il

était, par surcroît, fort habilement aménagé pour la lutte: en plus des

fortins dont il est semé, l'ennemi y avait établi des tranchées à

l'épreuve des obus à balle. Le général Brulard n'eut pas trop de toutes

les ressources dont il disposait. Tandis que l'artillerie faisait son

oeuvre, que le tabor des troupes auxiliaires et les tirailleurs

chargeaient à la baïonnette pour maintenir les Marocains sur la gauche

de la zaouïa, un mouvement tournant des tirailleurs et des zouaves prit

à revers la position tant disputée: à 2 heures après midi, nous en

étions maîtres; mais, jusqu'à la nuit, les nôtres, installés sur le

terrain conquis, furent en butte à une fusillade ininterrompue.

De nombreux cadavres marocains étaient demeurés sur la place; les

tranchées étaient ensanglantées. L'ennemi devait avoir éprouvé des

pertes considérables. Nous avions seulement huit tués et soixante

blessés.

Le 25, à 6 heures du matin, laissant les blessés et les convois à la

garde d'une compagnie d'alpins, d'une de tirailleurs et d'une section de

75, le général Brulard se remettait en marche sur le dar Anflous.

Le terrain sur lequel on allait opérer était encore, dit notre confrère

de l'_Havas_, historiographe de cette marche magnifique, «plus âpre que

celui où s'était déroulé le combat du 24 janvier. Des gorges profondes

séparent les croupes rocheuses et boisées des crêtes montagneuses qui

s'étendent parallèlement».

L'ennemi, escomptant que nous allions nous engager dans ces gorges,

avait tout préparé pour nous y bloquer et nous écraser. Le général

Brulard n'est pas si naïf! Il manoeuvra pour s'emparer des hauteurs de

droite, mais en trompant tout d'abord ses adversaires par une manoeuvre

de cavalerie qui consistait à faire croire que sa colonne allait suivre

le ravin: les cavaliers purent se rendre compte à quel point les

précautions, de ce côté, étaient prises!

Alors ils gagnèrent, méthodiquement, sous la protection de l'artillerie,

les premiers contreforts de la chaîne de droite, bientôt suivis de la

colonne entière débusquant tout ce qui s'offrait à sa marche. A 9 heures

on était sur la crête, «après une série de combats durant lesquels la

fusillade, les hurlements des Marocains et le fracas de la canonnade,

faisaient littéralement trembler la montagne».

[Illustration: Destruction de la forteresse d'un grand caïd marocain. La

colonne Brulard fait sauter à la mélinite la casbah d'Anflous: explosion

des deux tours de l'Est.--_Phot. G. Guérard._]

On tenait maintenant les hauteurs dominant la casbah, située dans une

petite vallée.

Il restait à parcourir 6 kilomètres, sur un sol couvert de rocs éboulés.

On le fit presque sans à-coups, en manoeuvrant avec un admirable

sang-froid.

Vers 10 heures, le feu des Marocains commençait à diminuer d'intensité.

Ils lâchaient pied. L'artillerie acheva leur déroute. Une heure après, on

arrivait en vue de la casbah, très imposante d'ensemble, repaire

jusque-là inviolé «contre lequel s'étaient brisées toutes les mehallas

envoyées par les sultans successifs au cours des règnes précédents».

On occupa cette bastille si chèrement conquise,--nous avons dit que

nous avions en tout, pour l'ensemble de l'expédition, treize tués et

soixante-douze blessés. Les blessés furent installés dans la partie que

naguère habitait le harem, au fond d'un verdoyant jardin, et nos soldats

s'amusèrent beaucoup d'une cage de fer, abandonnée dans la cour, qui

avait dû contenir maints captifs.

Et puis, le lendemain, avant de quitter les lieux, on procéda à

l'opération qui, de temps immémorial, a consacré les victoires: on

démantela la forteresse,--exactement, à la mélinite on fit sauter ses

tours et on entama ses murailles, ce qui est une difficile besogne, dans

ces constructions de béton dont le temps a fait de véritables

monolithes.

[Illustration: Le grand industriel Guéret. Le comte Tcherkof. Une grande

dame russe. Sergine Guéret. De Limeuil.

(M. de Féraudy). (M. Ravet). (Mlle Robinne). (Mlle Berthe Cerny). (M. H.

Mayer).]

[Illustration: Un contremaître (M. Croué). Guéret (M. de Féraudy).]

DEUX EFFETS D'AURORE SE LEVANT SUR UNE FÊTE ET SUR UN SINISTRE, A LA

COTE D'AZUR.

Scènes du premier et du dernier acte de l'_Embuscade_, de M. Henry

Kistemaeckers, à la Comédie-Française. _Décors de M. Bailly et de MM.

Jenselme, Gillard et Guérard.--Photographies A. Bert.--Voir l'article,

page 142._

LA CONFESSION DE LA DU BARRY (Mme JANE HADING) DANS SON CACHOT DE

SAINTE-PÉLAGIE

Une scène de _la Chienne du Roi_, l'acte de M. Henri Lavedan, applaudi

avec Servir au Théâtre Sarah-Bernhardt (direction Guitry).

Dessin de J. SIMONT.

Il y avait déjà un contraste piquant à nous montrer une des femmes qui

personnifient le mieux la joie et la frivolité, le luxe et la volupté de

la fin du dix-huitième siècle, dans le décor sinistre et répugnant d'une

prison, à nous faire voir cette amie de roi--du roi qui fut le

Bien-Aimé--rudoyée par des valets de bourreau, mais M. Henri Lavedan,

dans cette pièce, qui précède _Servir_ au Théâtre Sarah-Bernhardt, que

dirige actuellement M. Lucien Guitry, ne s'est pas arrêté à cet effet

purement extérieur et, pour ainsi dire, de premier plan; il est allé

beaucoup plus loin, beaucoup plus haut et il s'est plu à nous montrer, à

extérioriser de la façon la plus ingénieusement dramatique le contraste

de l'âme et de la chair, le conflit de l'esprit et de la matière.

Un prêtre, déguisé en délégué du Comité de Salut public, vient, en

effet, voir la courtisane incarcérée; il lui offre de la faire évader de

sa geôle, c'est-à-dire de la sauver de l'échafaud; mais il dispose d'un

moyen de secours qui ne peut servir qu'une fois et pour une seule

personne.--Qu'on sauve donc la reine! s'écrie spontanément la du Barry.

Mais la reine refuse la liberté sans ses enfants. La du Barry

n'acceptera pourtant pas de bénéficier seule d'une si insigne faveur et

elle se condamne à rester sous les verrous; elle recevra du moins

l'absolution que lui offre le prêtre; pour la recueillir elle

s'agenouille et, tandis que, de l'autre côté de la porte, à travers la

grille du judas, quelques sans-culottes, rouges voyous, l'injurient,

sans d'ailleurs se douter, heureusement, de l'acte qu'elle accomplit,

tandis qu'ils la criblent de sarcasmes, elle se confesse.

Mais, à mesure que s'écoule l'heure qui eût pu favoriser sa fuite, que

s'abat, sur la prisonnière, plus irrémédiablement, l'ombre du couperet,

elle s'effraie, elle s'épouvante; elle ressent, d'avance, toutes les

angoisses de l'exécution prochaine, toutes les affres de la mort; sa

volonté reste ferme et volontaire, mais sa chair accoutumée aux

caresses, aux adorations, tremble et se hérisse; elle hurle, elle se

tord... C'est la trouvaille d'un grand écrivain dramatique. On a

applaudi longuement et chaleureusement cet acte émotionnant et ses deux

remarquables interprètes, Mme Jane Hading et M. André Calmettes.

L'Illustration, No. 3651, 15 Février 1913 · 第 28 / 43 题