_Suite des croquis d'audience de PAUL RENOUARD_.
Dieudonné, formellement accusé par le garçon de recettes Caby, l'adjure
de reconnaître qu'il a pu se tromper.
Les dépositions des premiers des deux cents témoins ont succédé aux
interrogatoires. L'un de ces témoignages, le plus attendu, promettait
d'être sensationnel. On ne fut point déçu.
--Faites entrer M. Caby! ordonne le président.
Un homme, rapidement, s'avance à la barre où tous les regards le
suivent. C'est la victime de la rue Ordener. La silhouette est maigre,
nerveuse, avec des épaules étroites et une allure saccadée. Le visage
osseux, blême, parcheminé, avec un grand front chauve, est celui d'un
convalescent encore bien fragile. Caby, on vient de nous le rappeler à
l'instant, a eu un poumon troué par une balle. Une autre balle s'est
logée dans la région de la nuque d'où on n'a pu la retirer. Longtemps on
a désespéré de sauver ce malheureux, «foudroyé»--selon son
expression--à bout portant, et qui, gisant à terre, perdant son sang à
flots, fit de suprêmes héroïques efforts pour retenir de ses mains
raidies le dépôt qui lui avait été confié. Mais, enfin, le miracle s'est
réalisé tout de même, et la victime, revenue de si loin, apporte
aujourd'hui son témoignage décisif...
Le silence, dans la vaste salle, est absolu. Les coeurs battent un peu
plus fort. Une émotion anime les physionomies impassibles des jurés. Les
stagiaires sont graves. Les journalistes n'écrivent plus. Les vingt
accusés, soudainement très attentifs, ont des regards fixes, Dieudonné
est très pâle.
--Racontez à messieurs les jurés comment s'est produite l'agression dont
vous avez été victime.
Et Caby raconte, simplement, succinctement, d'une voix précise, sans
timbre... Nous voyons maintenant ce visage dans la pleine lumière qui
descend des fenêtres. Les traits, en relief, avec la moustache raide et
tombante qui barre le profil, sont décidés, énergiques, et contrastent
avec la faiblesse physique que l'on devine encore chez ce ressuscité.
[Illustration: La mère de Dieudonné à la barre des témoins.]
--Reconnaîtriez-vous votre agresseur?
Caby fait face aux accusés et, sans hésitation, le bras tendu vers
Dieudonné, déclare:
--Le voici!
Et c'est un long frisson dans la salle.
--Vous savez, insiste le président, que votre déposition peut faire
tomber la tête de cet homme.
--C'est lui, je le jure.
Alors, Dieudonné se lève. Il va sans doute crier son innocence. Non
point, il cherche à l'expliquer. Il parle longuement, sans élan, sans
désespoir, avec des phrases préparées. Ah! comme l'on voudrait être
véritablement ému à ce moment et recevoir, tandis que cet homme se
débat, le choc qui atteint le coeur. Mais non, ce n'est pas cela. Et,
tandis que Dieudonné se rassoit, nous entendons ces mots de Caby qui
sonnent terriblement plus vrais:
--Et moi je jure sur la tête de ma petite fille que cet homme est bien
mon agresseur!
Ce fut la scène la plus impressionnante, jusqu'ici, de ces interminables
débats, au cours desquels aussi, cependant, il y eut une minute
d'infinie pitié lorsque la mère de Dieudonné, une pauvre vieille
douloureuse, vint défendre son fils que malheureusement, continuent à
reconnaître des témoins précis et redoutables.
[Illustration: Le garçon de recettes Caby désigne Dieudonné comme son
assassin.]
[Illustration: Dieudonné, accusé d'être le principal auteur de
l'attentat de la rue Ordener, et son avocat, Me de Moro-Giafferi.]
[Illustration: Le camp des spahis après l'occupation de la casbah
d'Anflous. Mêlé aux soldats, l'envoyé spécial de _l'Agence Havas_, M.
Georges Guérard.]