LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

_Un livre posthume_

C'est avec une mélancolique piété qu'on lira le volume édité d'hier

(_Dernières Pensées_, Flammarion), où se trouvent recueillis des

articles, des conférences, comme les derniers actes de cette royauté

intellectuelle qu'exerçait Henri Poincaré. L'allocution finale,

intitulée «Pour l'union morale», il l'avait prononcée trois semaines

avant sa mort.

Ce volume, d'ailleurs, paru sous la même couverture qu'avaient illustrée

_la Science et l'Hypothèse, la Valeur de la science_, contient surtout

des aperçus de détails, quelques discussions de théories récentes en

physique, mais, au point de vue général et quant à la philosophie,

Poincaré s'y montre rigoureusement fidèle à la doctrine qui, depuis une

dizaine d'années, avait fait de lui l'un des initiateurs de ce temps.

L'originalité d'Henri Poincaré, en effet, fut de philosopher, non pas en

philosophe, mais en savant. A propos d'Émile Boutroux, récemment nous

avons dit un mot de la préoccupation qui, après l'événement éblouissant

de la science, fut celle de tous les penseurs, depuis Emmanuel Kant

jusqu'à Henri Bergson: il s'agissait de déterminer la valeur de cette

science et de la concilier avec tout ce qu'elle semblait d'abord

repousser, la liberté, la foi, le sentiment du devoir et la morale. Les

philosophes cherchaient à résoudre la difficulté à leur manière, en

proposant des métaphysiques, c'est-à-dire en s'appliquant à déterminer

la nature même des choses dont la science ne traduirait qu'un aspect

fragmentaire. Henri Poincaré, au contraire, ne fut jamais un philosophe

de profession, mais seulement un savant prodigieux, prodigieux à la fois

par la force de son esprit et par l'étendue de son domaine, géomètre,

astronome, physicien, quasi-chimiste et biologiste, et assurément

psychologue. A l'époque d'une extrême division du travail, scientifique,

il y eut en lui quelque chose de l'universalité d'un génie de la

Renaissance. Il en avait aussi les dons artistiques, la chaleur d'âme.

Il voyait dans la science une beauté, un objet d'amour. Il parle avec

lyrisme et attendrissement des jouissances intellectuelles du

mathématicien et il célèbre l'astronomie, mère de toutes les sciences et

source de toutes les vérités, en un langage qui rappelle Pascal. On

conçoit donc que, abordant à son tour le problème des philosophes sur

«la valeur de la science», il se soit proposé d'y utiliser surtout son

universelle compétence et son autorité unique. Il entreprit de

réfléchir, non point sur la nature inconnue des choses, mais sur son

propre ouvrage et s'interrogea lui-même sur ce qu'il avait fait. Très

exactement, son objet fut, en faisant le tour des sciences où il avait

excellé, d'examiner les données fondamentales ou les principes les plus

relevés et de déterminer quelle en est au juste, dans la science même,

la signification. Et c'est ainsi que, tout naturellement, par la seule

analyse des admirables résultats qu'il avait acquis, il est arrivé à une

conception si modeste de la science et qui fit tant de bruit.

Avant lui, en effet, si discutée déjà qu'eût été la valeur de la

science, il y avait au moins les mathématiques pour lesquelles nous

faisions exception. Elles nous dépassent tellement, pour l'ordinaire,

que nous avions pris une bonne fois le parti de nous en remettre à leur

réputation d'exactitude. Il était entendu, depuis Pythagore, qu'on les

mettait à part dans le savoir; quand tout s'écroulerait, nous garderions

à Euclide notre foi. Or, Poincaré nous a montré que cette foi était

justement celle du charbonnier. Ce géomètre a comme découronné la

géométrie. Il y a sciences exactes et sciences exactes, affirme-t-il,

et, la relativité des sciences exactes, voilà, précisément, ce que l'on

peut appeler la philosophie de Poincaré.

Il est impossible d'en esquisser seulement ici la démonstration dont on

retrouvera, dans ces _Dernières Pensées_ d'aujourd'hui, quelques-uns des

points essentiels: sa méthode a toujours et partout consisté à analyser

les notions les plus hautes et les plus simples, et démontrer, par

exemple, l'incapacité où nous sommes de mesurer exactement le temps,

l'existence d'un espace beaucoup plus général que notre espace à trois

dimensions, le caractère approximatif et provisoire de toutes les lois

et hypothèses physiques; il aboutit par là à une sorte d'opportunisme

scientifique, ce que nous appelons vérité, étant seulement une

commodité, une attitude qui apparaît à notre esprit comme la plus

heureuse pour résumer actuellement tous les faits de l'expérience. Tel

est, à la lettre, le sens de la définition célèbre: les axiomes

géométriques et, avec eux, toutes les lois de la physique sont des

conventions.

Il faudrait bien se garder d'ailleurs de mal interpréter cette

définition. Si, au terme d'une carrière aussi féconde et aussi belle, le

grand savant n'avait eu à nous proposer qu'un aveu de scepticisme et de

découragement, ce serait à désespérer de l'esprit humain. A l'égard de

la science, au contraire, qui fut sa gloire, Poincaré garde autant de

foi que d'amour. Il a seulement voulu la dépouiller de toute rigidité et

de toute intransigeance: il voit en elle une chose humaine, vivante,

soumise à la loi de la vie et au progrès de l'humanité, toujours en

travail, jamais achevée, docile toujours au contrôle et à la leçon des

faits nouveaux. Il ne craint pas non plus qu'elle dessèche les coeurs ni

ne s'oppose jamais à la morale. Elle est au contraire créatrice d'idéal,

inspiratrice de sincérité, de désintéressement, d'union entre les

esprits et les coeurs; les savants sont les plus nobles esprits et il

n'y a de redoutable que la demi-science. Dans le beau livre

d'aujourd'hui, ce sont justement ces pensées confiantes et sereines qui

sont les dernières. Elles iront au coeur de tous.

_Voyages._

Ce ne sont point des voyages d'exploration en des terres inconnues que

nous conte M. René Bazin dans son nouveau livre (_Nord-Sud_,

Calmann-Lévy). Les itinéraires suivis par l'éminent romancier en

Amérique, au Canada, en Angleterre, en Corse et même parmi les glaces du

Spitzberg, sont des voies très connues du tourisme; mais il importe peu

puisque, par la richesse de son esprit si divers, par son observation

amusée ou pénétrante, par son art souple et fin si habile à mettre la

vie des anecdotes dans les intérieurs et les paysages reconstitués en

chaudes couleurs, M. René Bazin semble nous promener sur des routes

neuves, en des sociétés méconnues, parmi des merveilles ignorées. Après

avoir goûté l'enchantement de ses visions de la forêt de Vizzavona, du

golfe de Porto, de toute la Corse en automne, nombre de lecteurs

éprouveront le désir passionné de s'en aller rêver dans cette île d'or

où leur seront réservées toutes les émotions d'un voyage en Sicile. Et

c'est avec un grand charme aussi qu'ils visiteront la haute société

anglaise, dans les homes aristocratiques des comtés verdoyants où les

gens de notre race trouvent des «amis solides et reposants, prodigues

d'attentions muettes, intimidés par leur propre coeur jusqu'à prendre le

ton de l'humour pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts

dans leur politesse, juges équitables de la noblesse d'un acte et du bon

droit d'un homme, excepté quand l'intérêt du pays ou seulement son

orgueil est en jeu!»

_Romans._

Il est des lieux où souffle l'esprit... «La Lorraine possède un de ces

lieux inspirés. C'est la colline de Sion-Vaudémont, faible éminence sur

une terre, la plus usée de France, sorte d'autel dressé au milieu du

plateau qui va des falaises champenoises jusqu'à la chaîne des Vosges.

Elle porte sur l'une de ses pointes le clocher d'un pèlerinage à Marie,

et sur l'autre la dernière tour du château d'où s'est envolé jusqu'à

Vienne l'alérion de Lorraine-Habsbourg...» Il y a plus d'un demi-siècle,

trois prêtres, les trois frères Baillard, Léopold, Quirin et François,

vinrent évangéliser et bâtir sur _la Colline inspirée_. Leurs oeuvres

bientôt rayonnèrent comme leur foi, et tout le pays d'outre-Rhin et

Meuse fut un moment sous l'influence de Léopold Baillard, le chef

spirituel. Auprès d'eux s'empressent des femmes--sont-ce des paysannes,

sont-ce des religieuses?--qui les aident et que la légende ne respecte

pas plus que les nonnes du moyen âge. Il s'est toujours joué un drame

autour des lieux inspirés. «Ils nous perdent ou nous sauvent, selon

qu'ayant écouté leur appel nous le traduisons par un conseil de révolte

ou d'acceptation.» Le mysticisme violent, l'élan exaspéré des frères

Baillard vers le ciel devaient, inévitablement, sur la colline divine et

folle, les amener à s'affranchir de toute règle au moment même où cet

ébranlement de leur esprit et de tout leur être exigeait la discipline

la plus sévère. Et nous assistons à un délire grandiose de nouveaux

fondateurs d'église en lutte avec l'évêque, avec le pape, avec toute

l'Église ordonnée, dans son dogme et dans sa hiérarchie. On ne saurait

analyser l'action ni dire avec suffisamment d'art le détail de ce livre

admirable de M. Maurice Barrés, de cette oeuvre flamboyante que vient

d'achever de publier la _Revue hebdomadaire_ et que nous présentent

actuellement les éditeurs Emile-Paul en un volume de librairie. C'est

mieux que beau. C'est parfois, c'est souvent, sublime. Les idées se

pressent, se heurtent, tourbillonnent dans la fièvre lumineuse de ce

livre qui contient à lui seul toute l'âme de l'oeuvre de Maurice Barrés,

avec toute la poésie profonde de la tradition lorraine. Il faut suivre

la lutte opiniâtre, courageuse et rude, inégale d'abord, trop

complètement victorieuse ensuite, d'un jeune missionnaire, le père

Aubry, que le chef du diocèse a envoyé à Sion-Vaudémont pour reconquérir

sur les frères Baillard, devenus des «pontifes d'adoration», la colline

inspirée. Et il faut assister, aux dernières pages, à la fin de

l'illuminé Léopold, revenu au pays, après un long exil, pour y exhaler

son dernier souffle de saint des nouveaux jours, réconcilié, tout de

même, avec l'Église une et disciplinée. Car il ne fut point un

démoniaque. «Il a été plus près de Dieu que nous», avoue même le père

Aubry. Erreur et vérité à la fois. Problème qui se traduit par cette

double interrogation: «Qu'est-ce qu'un enthousiasme qui demeure une

fantaisie individuelle? Qu'est-ce qu'un ordre qu'aucun enthousiasme ne

vient plus animer?»

_La Colline inspirée_ est un roman--passionné et tragique--de l'âme. Les

romans du coeur et de la chair vont nous faire descendre des sommets,

des autels aériens où vient de s'exhaler l'angoisse humaine. Voici,

cependant, vraiment noble par sa douleur et sa pitié, le livre de M.

Lucien Victor-Meunier: _l'Assomption de Madame Brossard_ (Fasquelle);

voici, riche de belles peintures flamandes, le roman de M. Henri

Davignon: _Un Belge_ (pion); voici, _Suzanne Leclasnier_ (Grasset), par

M. Pierre Maudru, un jeune écrivain vibrant, hardi, dont les libres et

violentes audaces nous rappellent un peu la manière de M. Léon Daudet,

jadis, quand il écrivait _Suzanne_; voici _le Royaume du Printemps_ ou

le roman d'une jeune mariée (Ed. Miasol), des confessions d'une candeur

téméraire, transcrites par Mme Gabriel le Ré val; voici _Celle qui

manqua_ (Grasset), de Mlle Marie-Anna Hullet, dont les psychologies nous

paraissent un peu ingénues encore mais dont la plume est alerte et

personnelle déjà et qui aura peut-être du talent.--M. Jean Marsal

(_Djelal_, lib. H. Champion), M. Paul-Louis Garnier (_Visages voilés_,

Ollendorff) et surtout Mme Demetra Vaka (_Haremlik_, Ed. Plon), nous

racontent des histoires turques.--Mme Alberich-Chabrol (_la liaison des

Dames_, Ollendorff) nous présente un tableau, vivement brossé, du monde

des étudiantes modernes.--M. Georges Pioch témoigne d'une assez agréable

fantaisie philosophique dans _les Dieux chez nous_ (Ollendorff).--Avec

sa cinglante bonne humeur, Gyp nous dit, selon son imagination, _le

Grand Coup_ (Flammarion), la conspiration victorieuse, qui doit changer

de place et de rang les gens et les idées.--M. Valentin Mandelstamm

confie le soin d'éclaircir la tragique et ténébreuse _Affaire du Grand

Théâtre_ (p. Lafitte) à un auteur dramatique-détective, d'une espèce

assez inédite et fort intéressante.--Enfin, citons: _Tendres Canailles_

(Ollendorff), par M. André Salmon; _les Confessions d'un condamné_,

publiées par Julien Hawthorne et Diek le _Galopeur_, par H.-B. Marriott

(traduction Albert Savine, éd. Stock), _Cyprien Galissart, lauréat du

Conservatoire_ (Fontemoing), par M. Georges Beaume.

L'Illustration, No. 3651, 15 Février 1913 · 第 29 / 43 题