la rue des Trois-Faucons, et n’y voulant pas, n’y pouvant pas retourner
en ce moment, malgré que cette lettre y fût arrivée peut-être et que
l’on m’y attendît... Il me semblait que je ne pourrais accomplir aucune
action, prononcer aucune parole avant d’avoir répondu à ce «pourquoi»
désespéré que j’avais presque sangloté tout à l’heure, quand s’était
éloigné Philippe Fabréjol. Il me semblait que je ne pourrais pas
continuer de vivre avant d’avoir compris.
Une femme, devant moi, monta les marches de Saint-Agricol. Elle était
lasse, avec des traits tirés; mais elle regardait avidement le portail
étroit de l’église et ses lèvres remuaient déjà sur la prière qu’elle
allait dire. J’eus la pensée de la suivre, de me réfugier avec elle
derrière ces murs; dans leur ombre, je saurais m’attacher peut-être à la
méditation nécessaire. Mais on m’avait mal enseigné quel secours peut se
trouver dans les églises. Je n’y pouvais prononcer que de machinales
paroles... Et je m’en allai plus loin encore, jusqu’à la porte de
l’Oulle, je passai devant ce cabaret où j’avais vu un jour Fabien
attablé, et, sortant de la ville, j’atteignis le quai du Rhône où
l’herbe poussiéreuse achevait sous le vent d’automne de mourir et de se
dessécher.
Alors, je marchai plus lentement. Quand je fus devant le pont
Saint-Bénézet, je m’assis tout près de l’eau sur une grosse pierre qui
branlait un peu dans la terre détrempée, si près de l’eau que les
petites vagues paisibles du bord, quand elles s’allongeaient, venaient
doucement toucher le bout de mon soulier.
--Pourquoi ai-je repoussé Philippe Fabréjol? Au nom de quoi?...
N’était-il pas tout l’amour que je voulais connaître?...
Je croisais mes deux mains sur mon genou. Je voyais en levant la tête le
vieux pont aux arches rompues, la chapelle ronde et les plus hautes
feuilles de ce figuier qui avait poussé entre les pierres. Je voyais en
baissant la tête l’eau paisible à mes pieds et, plus loin de la rive, si
furieusement torrentueuse. Et je voyais aussi, entre ces pierres et
cette eau, toute ma petite vie devant moi.
Non pas toute ma vie peut-être, mais toutes celles de ses heures qui
avaient approché de l’amour. Les plus lointaines, les plus exigeantes,
ne contenaient que les beaux rêves de mon adolescence sans gaîté, sans
plaisir, sans amies, sans études. Les plus troubles gardaient le
souvenir de François Landargues... Les plus douloureuses étaient celles
où j’avais compris toute la médiocrité de Fabien Gourdon... Les plus
belles...
Quelles étaient celles-là? Je le cherchais encore et j’approchais
peut-être de ces régions profondes de l’âme où trop souvent repose et
tout à coup se réveille le meilleur de nous-mêmes. Mais je savais mal
m’y diriger, et toutes ces pensées qui me tiraient vers elles, je
continuais de les distinguer à peine, comme on voit se dorer au soleil
matinal la fine pointe des arbres dont la masse reste confuse encore
dans la campagne brumeuse. Je revenais à François, aux petits bonheurs,
aux petites blessures que j’avais reçues de lui, et tout cela n’était
rien. Je revenais à Fabien, à mes désenchantements, et tout cela n’était
rien. Et voici que tout cela n’était rien encore que le regard de
Philippe Fabréjol, et la grande joie sentie à ses côtés, et jusqu’à mon
chagrin de tout à l’heure... Mais je revenais aussi à ces jours
douloureux vécus auprès de Fabien avec sa hantise, avec ses remords,
avec sa détresse... Et je commençais à comprendre que cela était tout.
Cela était tout d’avoir approché profondément cette âme, et d’avoir eu
le désir, plus que le désir, la sensation réelle et pesante de porter
avec elle tout le fardeau de sa peine. Cela était tout d’avoir cru
sentir quelquefois que cette peine encore secrète venait se réfugier et
trembler contre moi. Cela était tout!... Et mes plus belles heures
d’amour je les ai vécues dans le petit logis, seule, tandis qu’il se
promenait à travers la ville et qu’il me semblait errer à ses côtés,
misérablement. Je les avais vécues quand, ma pitié voulant devenir
agissante, j’avais commencé de préparer tout mon cœur pour cet aveu
qu’il devait me faire et toute ma force pour supporter cette expiation
que nous subirions tous les deux. Je les avais vécues dans tout ce soin
que j’avais pris pour obtenir qu’il sortît enfin de lui-même et qu’il
osât de nouveau regarder la vie. Et je continuais de les vivre, et
j’avais bien parlé selon mon cœur le plus sensible et le plus secret en
disant à Philippe Fabréjol: «Je ne souffre pas de cette solitude; j’ai
l’amour.»
Une médiocrité trop constante, trop profonde, avait pu malgré moi
rebuter ma tendresse. Vainement, pendant les années de notre vie
commune, cette tendresse avait cherché en Fabien quelque chose à quoi
elle se pût attacher, vainement!... Et je pensais alors qu’il m’eût été
nécessaire de trouver dans son âme un peu de beauté. Mais il n’y a pas
que la beauté d’une âme, qui se puisse chérir. Il y a aussi sa douleur,
quand celle-ci est si grande... si grande... que disparaît en elle tout
le reste des petits et pauvres sentiments.
Les cloches du soir sonnaient sur Villeneuve et sur Avignon. Cette
grande lumière qui m’avait semblé sortir un autre soir de la cime
pierreuse et blonde des collines, de la cime éclatante du mont Ventoux,
ne descendait pas aujourd’hui sur le brumeux paysage. Mais je la portais
au dedans de moi. Je ne pensais plus à Philippe; je n’avais plus de
chagrin... Je ne pouvais souhaiter rien d’autre que ce que j’éprouvais,
et qui était plus beau que le bonheur.
Les cloches du soir sonnaient sur les deux rives du Rhône, à «Empire»
comme disaient les bateliers, et à «Royaume». Déjà la nuit rapide de
novembre commençait de se fondre dans le jour gris. Alors tant de
grandes émotions me ramenèrent passionnément à la pensée de cette
chambre où Fabien souffrait, où il m’attendait, où je n’aurais pas,
aujourd’hui, dû le laisser seul. Et ne pensant plus qu’à lui, comprenant
bien que j’avais mis en lui ma vie tout entière, impatiente et avide de
le retrouver, je me hâtai si bien sur le chemin du retour que je ne mis
pas dix minutes à atteindre cette rue des Trois-Faucons, si sombre le
soir, sans boutiques, éclairée seulement par une lampe faible à l’angle
de la rue Petite-Fusterie.
*
* *
Je l’imaginais qui m’attendait dans l’ombre, comme ce dimanche où déjà
je l’avais abandonné; j’imaginais, dans le cadre plus clair de la
fenêtre, la silhouette pesante et repliée... Mais dès que j’eus franchi
notre seuil, je m’aperçus qu’un peu de lumière se répandait dans
l’escalier, et cela me fit plaisir qu’il eût trouvé le courage d’allumer
la lampe. Il avait dû laisser là-haut notre porte ouverte afin de mieux
m’entendre, car il cria aussitôt:
--Viens vite.
Et je montai en courant.
La lampe en effet éclairait la chambre, mais il en avait enlevé
l’abat-jour, et dans cette clarté désagréable et nue, son visage
m’apparut, un peu rouge, tout luisant et gonflé d’un contentement
fébrile qui ne cessait d’en agiter et d’en distendre les traits. Une
valise était ouverte sur la table et notre petite malle, avec sa toile
grise, occupait la place de la commode arlésienne qui avait été
repoussée contre la fenêtre.
--Tu vois, dit Fabien. J’ai commencé immédiatement de tout préparer. La
lettre de Fardier est arrivée depuis une heure. C’est fini. Demain nous
retournons à Lagarde.
Je murmurai dans ma stupeur:
--Qu’est-ce qui est fini?
--Mais la corvée de notre séjour ici, s’exclama-t-il. Tu devais en avoir
assez, hein?... Et moi donc! Et tout s’arrange, figure-toi... tout
s’arrange si bien... C’est inespéré... quoique pourtant...
Les paroles se pressaient de telle sorte sur ses lèvres qu’il ne pouvait
parvenir à les prononcer entièrement. Il balbutiait, riait à demi,
devait s’interrompre entre chaque phrase pour respirer avec force. Et
devant cet homme si différent de l’homme anxieux et bouleversé que
j’avais quitté tout à l’heure, je croyais à présent m’être trompée dans
la rue obscure, avoir ouvert une autre porte, être entrée dans une autre
maison.
--Qu’est-ce que tu fais? Cela est impatientant de te voir
debout.--Assieds-toi que je te raconte... Voilà... je te dis que c’est
inespéré... Inespéré... entendons-nous... En somme, cela m’était bien
dû... Avoir eu la malchance, la guigne...
--La malchance?...
--Que ce Landargues, dit-il, se soit laissé si bêtement mourir entre mes
mains. Je t’avais défendu de m’en parler. Cela m’exaspérait... Mais tout
de même, est-ce que par hasard tu l’aurais oublié?
Et, dans son contentement, il se mit à rire comme s’il venait là de me
poser la plus plaisante question.
--Non... oh! non.
--Voyons, dit-il, s’asseyant au bord de la malle, et, dans son
agitation, se relevant aussitôt... Il faut que je me calme un peu... et
puis je vais te raconter... Maintenant, tu comprends, ça m’est bien égal
d’en parler, ça me fait même plaisir puisque tout se trouve tourner au
mieux de mes intérêts... Mais que j’ai souffert! Ah!... ça n’était pas
drôle.
Il secouait la tête et soufflait de ses lèvres entr’ouvertes un
interminable soupir.
--Tu as souffert...
Quelques minutes avaient suffi, et devant tant de gaîté violente l’image
de cette souffrante était partie si loin de moi que je n’y pouvais
revenir.
--Tu as souffert... Pourquoi?...
--Tu en as de bonnes, s’exclama-t-il, en recommençant de rire.
--Ah!... oui... Landargues peut-être aurait pu être sauvé... Tu n’as
pas...
--J’ai fait tout ce qu’il fallait, proféra-t-il. Tout! J’en suis bien
sûr. C’est Fardier qui s’est imaginé de me soutenir le contraire...
Ah!... cette scène!... Mais je ne lui en veux plus... puisque...
--Quelle scène?...
--Eh bien! voilà, dit-il, n’hésitant plus devant aucun souvenir, du
moment que toute cette aventure se terminait si heureusement--«Au mieux
de mes intérêts», avait-il dit.
Il avait repris sa place au bord de la malle; et il commença de raconter
avec une grande animation. La lumière nue de la lampe projetait durement
son ombre et ses gestes vifs palpitaient comme de gros papillons
nocturnes à l’angle du plafond.
--Figure-toi... D’abord, j’étais bien satisfait, n’est-ce pas, de ce bon
hasard qui m’appelait enfin dans la maison Landargues.
--Tu étais satisfait...!
--Naturellement, dit-il... Oui, je sais... Il y avait les sottises de
François à ton sujet, au mien... que veux-tu!... Cela m’avait ennuyé
évidemment... plus qu’ennuyé, tu l’avais bien vu... Mais je t’assure
qu’à ce moment je ne m’en inquiétais plus beaucoup. J’étais tout
bouleversé de cette surprise inattendue et je pensais: «Ce brave de
Buires!... C’est gentil à lui de m’avoir envoyé chercher au lieu de
Mandel. Et je pensais aussi: Je tendrai tout de suite la main à
Landargues... Je serai très aimable... J’aurai l’air de ne rien savoir
de ses bavardages. Cela vaudra mieux.» Mais quand je suis arrivé, il
avait déjà perdu connaissance, et j’ai bien vu tout de suite qu’il était
très mal... Oh! je ne m’attendais pas à ce qu’il fût si mal. Cela m’a
troublé un peu, naturellement. Malgré ça, je n’ai pas perdu la tête.
J’ai fait le nécessaire... tout le nécessaire... Romain de Buires était
là... et deux domestiques... Ils savent toute la peine que je me suis
donnée... Mais ça n’allait pas mieux, au contraire... J’ai commencé à
voir qu’il n’en reviendrait pas... Là-dessus, comme il faisait déjà
grand jour, voilà que Fardier arrive. Il avait été retenu une partie de
la nuit par son malade des Iles.
Il examine le moribond, écarte tout le monde, m’interroge... Et alors,
assez bas, c’est vrai, mais trop haut tout de même, il commence à me
dire des choses... des choses très dures..., qu’il fallait faire ceci...
et cela... et qu’on aurait pu le sauver peut-être... C’était son avis,
je te le répète, ça n’était pas le mien... Mais enfin, il le disait tout
de même, et comme... comme il est beaucoup plus vieux que moi, n’est-ce
pas, je ne pouvais pas répondre grand’chose... Je recevais donc toutes
ces sottises, et du moment que j’étais seul à les entendre, mon Dieu,
cela n’avait pas une bien grande importance... Mais tout d’un coup, j’ai
pensé que Fardier pouvait aller raconter ça dans toute la ville, et
alors j’ai été atterré, écrasé... Je n’en pouvais plus... Je suis rentré
à la maison comme un fou. J’ai essayé de réfléchir... Mais il me
semblait tout le temps que les gens allaient frapper à ma porte, pour
venir me regarder et me rire à la figure... Alors je suis parti... je me
suis sauvé dans ma voiture... et j’ai continué de rouler malgré l’orage.
Je ne voulais plus rentrer... Je ne voulais plus voir personne de
Lagarde... Qu’une pareille histoire me soit arrivée! Pense donc!... Un
homme comme moi!...
--Oui... un homme comme toi...
--N’est-ce pas?... C’est une humiliation que je ne pouvais pas
supporter. J’ai passé une nuit atroce. Je me disais tout le temps: «Si
au moins cette histoire m’était arrivée avec un de ces imbéciles de
paysans que personne ne connaît, dans les fermes de la montagne!» Avec
ces gens-là, si on a commis une erreur,--je n’en ai commis aucune, moi,
note-le bien... je dis: _si_...--on s’en console en se promettant: «La
prochaine fois, j’agirai différemment... l’exemple me servira pour un
autre...» Et c’est tout. On n’y pense plus... Mais avec François
Landargues!... Tout le monde ici ne s’occupant plus que de cette mort,
la discutant... chuchotant... Et ce Fardier... une seule parole de ce
Fardier pouvant donner l’apparence de la vérité à toutes les
suppositions imbéciles... Oh!... quelle nuit!... Je devenais fou, je te
dis, absolument fou. Au matin, ma résolution était prise: je voulais
m’en aller pour quelque temps, me sauver comme j’avais fait la veille
sous l’orage, ne plus voir personne de Lagarde... ne pas entendre les
gens me dire: «Et alors... ce pauvre M. Landargues?...» Oh!... ça...
vois-tu, ça, je ne l’aurais pas supporté... Là-dessus, Fardier arrive...
Je croyais qu’il avait l’intention de me faire des excuses... mais il
n’a pas été jusque-là... non... Il m’a seulement demandé encore quelques
détails sur cette mort...
«J’ai commencé de les lui donner, et puis tout d’un coup je lui ai dit:
«D’ailleurs, je m’en vais... J’aime mieux m’en aller.--Et pourquoi
donc?» Mais il m’était difficile de lui avouer que j’avais peur de tout
ce qu’il pouvait raconter. Alors j’ai dit que j’étais bouleversé par
cette affaire, malade, et je t’assure que je ne mentais pas. Il m’a
affirmé plusieurs fois que ce n’était pas le moment de partir, qu’il
valait mieux rester là... Mais je ne voulais plus rien entendre. Alors
je crois que vraiment il a eu pitié de moi... Il m’a parlé moins
rudement. Il m’a dit: «Vous n’avez à redouter aucun ennui... mais du
moment que vous le voulez absolument... partez... Et partez avec votre
femme. Cela sera mieux, puisque nous dirons que vous êtes malade...»
J’osais à peine te demander de m’accompagner... tu te rappelles?...
J’avais peur que tu ne te moques de moi, toi aussi, comme tout le
monde... Enfin, tu t’es décidée... Nous sommes partis...
--Nous sommes partis...
L’ombre de tous ses gestes continuait de faire trembler des ailes
pesantes à l’angle du plafond.
--Ce qu’il y a eu de terrible, continua-t-il après un petit silence, ce
sont les premiers jours de notre arrivée ici. Je m’en étais allé de mon
plein gré, et j’avais l’impression d’avoir été chassé... chassé de mon
pays, chassé de ma ville... Il me semblait que là-bas tout le monde ne
parlait que de moi, tout le monde ricanait en pensant à moi... Oh!
c’était épouvantable... Toi-même... je ne pouvais pas te regarder... Il
me semblait tout le temps que tu allais me demander ce qui s’était
passé... comme Fardier... Et ça ne te regardait pas... ça ne regardait
personne, puisque j’avais fait tout ce que je pouvais... je veux dire,
tout ce qu’il fallait. Heureusement tu as su te taire... ne me parler de
rien... de rien... Je ne voulais pas... Oh! ces journées, ces
promenades, avec cette idée, tout le temps, cette idée: Qu’est-ce que
les gens pensent de moi, là-bas?... Qu’est-ce qu’ils en disent?...
--Cette idée seulement?...
--Hé!... Quelle autre pouvait m’intéresser? J’entendais des
chuchotements, des ricanements. J’entendais dire: «Ah! ah! fameux
docteur que le docteur Gourdon.» Et je me répétais: «C’est moi qui dois
endurer ça... Moi! un homme comme moi...» Ici même, ici, dans la rue,
c’était stupide, mais je me méfiais de tous ceux qui me regardaient...
Il me semblait qu’ils avaient tous parlé avec Fardier... Et, tiens, le
jour où j’ai rencontré Fabréjol, j’étais content d’abord... parce que
c’est une relation bien intéressante... Mais au moment d’aller chez lui,
tu l’as bien vu, cela m’a été impossible. Il connaît du monde à
Lagarde... Je me suis imaginé qu’il avait reçu des lettres de là-bas...,
et qu’il allait me poser un tas de questions, sans en avoir l’air bien
sûr... mais pour s’amuser, pour voir quelle tête je ferais... C’était un
supplice, je te dis... Et tu le comprenais.
--Je ne sais pas si je comprenais très bien.
--Mais si, tu comprenais... Et tu as été très gentille... A la fin, tu
étais même arrivée à me distraire un peu. Tu me forçais à penser à autre
chose. Je m’ennuyais quand tu n’étais pas là... Mais tout de même... ça
ne pouvait pas me suffire. Je trouvais le temps long... Alors, ma foi,
je me suis décidé à écrire à Fardier. Et j’avais une peur de sa
réponse... une peur!... Ça aussi tu l’as bien vu.
--Je l’ai bien vu.
--Eh bien! cria-t-il se mettant debout d’un bond, et tout triomphant,
elle est venue la réponse, et je vais te la lire... Mais le meilleur est
entre les lignes. Fardier me dit: «J’allais justement vous écrire.
J’espère que maintenant vous êtes plus calme. Revenez-nous vite. Votre
absence est une maladresse. Elle contrarie beaucoup M. de Buires.» Et
sais-tu ce que cela veut dire, ça?--Cela veut dire: «Je ne suis qu’un
vieil imbécile.»--Sans doute, il n’a pas été bavarder dans tout le pays;
maintenant que je suis plus tranquille, que je suis content... je me
rends bien compte que c’était une chose impossible... Mais tout de
même... tout de même... ce qu’il m’a dit, quelqu’un a pu l’entendre...
Un domestique... Un mot, il suffit d’un mot, pas même entendu, deviné.
Alors Romain de Buires est ennuyé, très ennuyé, que l’on puisse ne pas
juger excellent le médecin qu’il a fait lui-même appeler auprès d’un
homme dont il était le seul héritier. Il ne veut pas de cela. Je vois
les choses, moi. Je sais les voir. Et j’en lis beaucoup plus qu’on n’en
a mis sur le papier, quand Fardier écrit: «Vous trouverez ici le
meilleur accueil. Nous ne cessons, M. de Buires et moi, de dire de vous
le plus grand bien.»--Parbleu!--Et il écrit encore, figure-toi,--tout
est là!--il écrit...
Il se rapprochait de la lampe, dépliait cette lettre. Courbé vers la
lumière il cherchait fiévreusement les phrases l’une après l’autre; et
le papier ondulait, se froissait avec un petit bruit entre ses mains qui
tremblaient de plaisir:
--Il écrit encore: «Je me fais vieux; vous pourriez commencer de me
rendre service auprès de quelques clients.» Comme cela, tu comprends,
avec cette preuve de confiance qu’il me donne, que de Buires a demandée
sans doute, exigée peut-être, personne ne pourra rien dire... Et ça y
est! Ça n’est pas Mandel qui l’aura, la succession du père Fardier... Ce
sera moi!
Laissant la lettre étalée sur sa main gauche, il la frappa avec tant de
force que le papier se rompit.
--En fin de compte, il se trouve m’avoir rendu un fameux service en
mourant comme il a fait, cet excellent Landargues.
Il répéta:
--Le succession de Fardier!
Silencieux un moment, il savoura le bonheur dont il suffoquait, le plus
éclatant bonheur qu’il pût concevoir. Mais déjà il s’y accommodait. Le
rayonnement de la première surprise disparaissait de son visage. Il
réfléchit encore, puis, grave, important, détaché:
--Tout cela d’ailleurs n’a rien que d’assez naturel.
Et il dit pour la troisième fois:
--Un homme comme moi!
* * * * *
... Tout occupé de lui-même, il n’avait vu que lui tandis qu’il me
parlait. Mais se remettant peu à peu il me regarda enfin; et c’était
pour la première fois depuis mon entrée dans la chambre.
--Qu’est-ce que tu as?... demanda-t-il avec surprise, on dirait...
Mais tout épouvantée de ce qu’il allait peut-être remarquer, je me hâtai
de l’interrompre:
--Je n’ai rien... Je suis comme toi... contente.
Et je jugeai nécessaire de répéter, d’affirmer avec plus de force:
--Très contente!
--Je le pense bien, riposta-t-il. Tu serais difficile de ne pas l’être.
Et il recommença d’aller et de venir, tournant sur lui-même, repoussant
un meuble, ouvrant bruyamment la porte de la pièce voisine, et tout
agité d’un rire contenu et satisfait, qui n’écartait pas ses lèvres,
mais ne cessait de faire tressauter sur sa poitrine les revers fripés et
tachés du vieux veston qu’il portait dans la maison. Ayant tout dit, il
cherchait à présent une manière nouvelle de se soulager de sa joie; car
elle était de cette grosse espèce à quoi les manifestations extérieures
sont nécessaires. Il s’arrêta enfin au milieu de la pièce, réfléchit un
moment, les deux mains dans ses poches, et tout à coup:
--Vite, dit-il, mets une autre robe. Nous allons faire un bon dîner.
--Oh! non, suppliai-je, non!... Restons ici...
Mais avant même qu’il eût formulé son «pourquoi?» étonné, dans l’espace
d’une précise et terrible seconde, j’avais vu ce que serait la soirée
dans cette chambre, imaginé le tête-à-tête, entendu les moindres
paroles: celles de Fabien, se répétant inlassablement, les miennes,
celles qu’il me faudrait répondre... Et je me levai brusquement.
--Oui... tu as raison... c’est une excellente idée... Partons vite. Je
vais être prête.
Mais mon premier refus, qui l’avait visiblement choqué, continuait de le
préoccuper. Il se rapprocha de moi, il me regarda mieux; et je
maudissais cette lampe nue, cette lumière qui, se répandant avec une
impitoyable violence, me faisait bien voir son visage dans le convulsif
éclat de sa vulgarité heureuse et devait, trop clairement aussi, montrer
tout le mien. Il me regarda... et il répéta:
--Pourquoi est-ce que tu as dit non, d’abord?... Et puis pourquoi as-tu
cet air... ce drôle d’air... cet air d’être triste?... Dans un moment
pareil!... C’est ahurissant!...
C’est vrai!... Pourquoi avais-je l’air triste?... Et pourquoi
l’apparence de cette tristesse n’était-elle rien auprès de la tristesse
même qui me pénétrait et de l’amertume dont s’enflaient et crevaient
goutte à goutte, au plus profond de mon cœur, les petits flots
empoisonnés?--Pourquoi?... Parce que j’avais maintenant la certitude que
mon mari n’était pas un assassin? Car c’était pour cela... seulement
pour cela... Je ne savais plus maintenant ce qu’avaient pu être mes
craintes...--mes espérances!...--Je ne savais plus si ma vie se
nourrissait depuis quelques semaines d’imaginations absurdes ou des plus
profondes et poignantes réalités sentimentales. Le fait seul
m’apparaissait dans son évidence, brutal et nu comme la lumière de cette
lampe; et ma douleur devant lui ne pouvait être que grotesque ou que
monstrueuse. Je le compris... il ne me fut plus possible de comprendre
autre chose. Et, voulant me défendre de moi-même et de tout ce que
j’éprouvais d’effrayant, je criai presque:
--Triste! moi!... après ce que tu viens de me dire!... Triste!... ah!
par exemple!...
Et voici que, soudain, je me mis à rire. C’était un rire terrible et
violent qui ne pouvait plus s’apaiser. Je riais sur Fabien et sur son
visage satisfait. Je riais plus encore sur moi-même et sur mes grandes
émotions. Et ce rire, qui secouait convulsivement mes épaules, faisait
monter à mes yeux des larmes brûlantes tandis que le spasme du sanglot
serrait dans ma gorge son nœud dur et douloureux.
--A la bonne heure, s’exclama Fabien tout épanoui. Vois-tu... J’ai été
comme toi d’abord... Le contentement semblait m’abrutir. Je n’ai bien
compris qu’au bout d’un instant. Mais alors, dame, j’ai été pris d’une
espèce de folie. Comme toi, vois-tu... tout à fait comme toi.
*
* *