Il était tard quand je rentrai. Cependant, Fabien n’était pas là; mais

je l’avais oublié; son absence à cette heure ne m’étonna pas; et j’allai

tout de suite me pencher à la fenêtre afin de revoir le jardin. Alors,

je tressaillis en apercevant mon mari qui s’y promenait lentement.

Jamais encore, je crois, il n’y était descendu. Et ma surprise aussitôt

se mêla d’irritation. Il observait les fleurs de la rampe qui avaient

plu à Philippe. Il contemplait l’eau coulant du mascaron de pierre, il

touchait distraitement les petits buis lustrés: et il me paraissait que

chacun de ses regards, chacun de ses gestes, écartait de là les ombres

heureuses. J’avais envie de lui crier: «Va-t’en. Tu n’as pas le droit

d’être dans ce jardin, tu n’en as pas le droit.» Mais levant la tête, il

m’aperçut, poussa une exclamation presque joyeuse et se jeta dans la

maison.

J’entendis dans l’escalier un pas précipité. Et voici que je me rappelai

la nuit où je l’avais entendu monter ainsi, la nuit où on l’avait appelé

près de François Landargues. Avais-je donc oublié cette nuit-là?... Il

me semblait brusquement en retrouver le souvenir..., le souvenir aussi

du matin qui avait suivi et du premier soir où j’avais revu Fabien,

hagard et ruisselant après sa course sous l’orage. Et je crois que

d’abord, une seconde, quand il entra, je tournai vers lui ce même visage

où montait l’épouvante d’une interrogation qui ne pouvait se formuler.

--Ah! dit-il sans remarquer rien, te voilà. J’étais inquiet.

--De quoi donc? Que pouvait-il m’arriver?

--Je n’en sais rien... C’est que, vois-tu (et malgré qu’il fût encore

près de la porte, à l’autre bout de la pièce, j’avais l’impression

physique de sentir toute sa peine trembler et se presser contre mon

épaule), vois-tu, maintenant, je ne puis plus me passer de toi.

*

* *

Il avait parlé ainsi. J’avais cru sentir se réfugier contre moi cette

grande détresse. Et j’avais vu monter dans ses yeux une tendresse

implorante qui ne s’y était jamais montrée. Mais mon âme la meilleure,

qui se fût émue de tout cela, continuait d’être absente, et ce qui avait

pu naître durant ces quelques semaines n’existait plus à côté de ce qui

était né depuis ces quelques jours.

Je le croyais du moins... je le croyais... Mais pourquoi les ombres

heureuses s’en étaient-elles véritablement allées du jardin? Quand je

descendis un peu plus tard, comme chaque jour, pour les y chercher, je

ne pus les retrouver.--Et je sentais maintenant à leur place rôder cette

ombre pesante qui s’attachait à Fabien et qu’il me fallait traîner avec

lui.

Notre promenade ce jour-là nous conduisit au delà du Rhône, jusqu’à

Villeneuve, si morne, si morte, avec ses rues où pousse l’herbe et ses

palais abandonnés. Au retour, comme nous étions las, nous nous assîmes

un instant au bord de la route. Le soir venait. Il faisait presque

froid. Autour de nous, parmi la campagne, et devant nous dans Avignon,

les lampes s’allumaient au fond des maisons.

Enveloppée dans mon manteau, tout près de Fabien qui se serrait contre

moi, je pensais à notre maison qui était là-bas, un peu plus au nord,

derrière les collines déjà bien sombres sur le ciel gris. En ce moment

Adélaïde avait, elle aussi, allumé la lampe et Guicharde s’asseyait

devant la table pour m’écrire une fois de plus: «Quand allez-vous

revenir?» C’est la question que, depuis une semaine, me posaient toutes

ses lettres. Elle trouvait le temps long. Elle s’ennuyait. Elle

s’étonnait un peu. «Fabien, remarquait-elle, doit avoir pris maintenant

tout le repos nécessaire.» Pensant à elle, je pensais à ce foyer dont

elle était restée la gardienne. Y reviendrions-nous jamais?

Pourrions-nous y revenir et recommencer de vivre là comme nous y avions

vécu après que Fabien m’aurait enfin parlé, quand nous aurions regardé

ensemble dans le passé la minute effrayante, et dans l’avenir, tous les

jours, tous les mois et les longues années?...

* * * * *

... Au moment même où je m’interrogeais ainsi, cet avenir et ce passé ne

prenaient plus soudain qu’une petite importance. Je les distinguais à

peine. Je les écartais de moi. Je rentrais à Lagarde; j’y retrouvais ma

rue obscure, ma maison ennuyeuse, ma chambre triste. Mais Philippe

Fabréjol marchait dans la rue pour venir me voir; mais il entrait dans

la maison; mais je m’enfermais dans la chambre pour lire ses lettres,

pour y répondre; et j’aimais la rue, la chambre, et la maison...

Fabien soudain me toucha doucement le bras. Lui aussi regardait autour

de nous les lampes aux fenêtres et sans doute elles l’avaient, lui

aussi, ramené vers sa demeure.

--Je ne t’ai pas dit... Hier, j’ai écrit à Fardier.

Il n’avait pas prononcé ce nom depuis notre arrivée à Avignon. Je

tressaillis. Je le regardai. Mais l’ombre déjà faisait son visage

indistinct.

--Tu lui as écrit... pourquoi?...

--Pour qu’il me dise.

--Quoi donc?...

--Ce qui se passe là-bas.

Et s’abandonnant enfin, la tête contre mon épaule:

--Oh!... si tu savais!... si tu savais!...

Nous étions assis au bord de la route déserte et froide, comme deux

vagabonds. Notre maison était là-bas, où peut-être nous ne retournerions

plus, et toute la vie s’assombrissait autour de nous comme cette

campagne où les volets commençaient de se clore l’un après l’autre sur

les lumières entrevues. Nous étions comme deux pauvres au bord de la

route, seuls, tout seuls, avec ce souvenir, avec cette hantise, avec

cette douleur...

Et, pour la seconde fois sentant venir vers moi l’aveu redoutable, pour

la seconde fois aussi je pensais: enfin!... enfin!... J’attendais,

tremblant un peu, pressant l’une contre l’autre mes deux mains qui

devenaient froides. Et l’aidant, le soutenant déjà, je murmurais aussi

douloureusement, aussi secrètement que lui-même:

--Je sais... je sais...

Mais pas plus que le jour où il ne voulut pas assister au déjeuner des

Fabréjol, Fabien ne put aller jusqu’au bout de sa confidence. Un moment

après seulement, un long moment, ayant repris un peu de calme, il

calcula:

--Fardier me répondra par le retour du courrier. Mais la poste est fort

irrégulière en ce moment. Je ne pense pas recevoir sa lettre avant

jeudi.

Il soupira profondément. Et sans rien ajouter là-dessus, sans plus

vouloir qu’on en parlât:

--Rentrons, dit-il.

La nuit était venue. Il n’y avait pas de lune. Nous marchions lentement,

trébuchant sur les cailloux épars, au bord des ornières profondes. C’est

lui qui avait pris mon bras, et il s’y appuyait quelquefois.

*

* *

Qu’avait-il demandé? Qu’allait-on lui répondre?

Que savait Fardier? Mille imaginations m’envahissaient, confuses et

violentes. Je ne savais pas ce qui avait pu se passer à Lagarde, autour

de ce mort, depuis notre absence. Je ne savais pas ce que Fabien

souhaitait ou redoutait d’apprendre. Mais sur cette route où il tenait

mon bras, où nous trébuchions dans l’ombre, où nous étions seuls, j’eus

tout à coup la certitude qu’après avoir reçu cette lettre, quoi qu’elle

fût, Fabien me dirait tout, qu’il ne pourrait pas ne pas tout me dire.

La certitude, et non plus comme tout à l’heure, et non plus comme

l’autre matin où le courage lui manquait pour m’accompagner à

Pampérigouste, le vague et anxieux pressentiment. La certitude! Jeudi,

ce serait pour jeudi. Et cette fois, c’est bien, en vérité, que le

moment était venu de préparer dans mon cœur les paroles nécessaires.

Déjà je les sentais venir, hésitantes à la fois et tumultueuses, si

simples et cependant presque sacrées, puisqu’elles devaient déterminer

l’avenir, tout l’avenir, le mien sans doute, mais surtout celui de cette

âme anéantie qu’il me faudrait conduire vers le rachat, vers

l’apaisement, vers la vie. Déjà, je m’appliquais à choisir les

meilleures. Mais, comme, le rempart franchi, nous entrions dans la

ville, comme éclataient autour de nous les lumières, le bruit et la

joie, je me rappelai que ce même jeudi j’aurais aussi à prononcer

d’autres paroles. Que seraient celles-là?... Que seraient-elles?... Peu

à peu, je me le demandais plus avidement. Et puis il me parut que parmi

ces autres paroles je n’avais pas à choisir et plus à hésiter. Cette

espèce de rayonnement que tant de bonnes pensées, tant d’efforts pour me

soulever et me soutenir mettaient autour de mon malheur s’effaçait peu à

peu. Il m’apparaissait seulement dans sa simplicité froide et nue comme

le globe rouge du soleil d’hiver d’où ne semble tomber sur la misère du

monde qu’un froid plus rude et plus déchirant. Maintenant que j’avais la

certitude de recevoir cette confession, elle ne savait plus que

m’épouvanter; j’avais oublié ce que j’en voulais faire; mais je me

rappelais trop bien quelle joie m’était venue et quels bonheurs devaient

me venir de Philippe Fabréjol.

Hésiterais-je donc?... Me serait-il encore possible d’hésiter?

Pourquoi?... Au nom de quoi?... Les paroles essentielles maintenant

n’étaient pas celles qu’entendrait Fabien, mais celles que je dirais à

Philippe. Ce sont celles-là seulement qu’il me fallait préparer; c’est à

prononcer celles-là que je devais entraîner mon incertain courage.

Quatre journées seulement me séparaient du jeudi. Ce fut là ma besogne

de ces quatre journées.

Oui, pendant quatre jours, en vérité, je m’occupai seulement de Philippe

Fabréjol. Pendant toutes les heures, inlassablement, si bien engourdie

par mon rêve que je ne sentais pas s’en aller l’une après l’autre ces

heures rapides. Je suivais comme l’autre jour cette rue Joseph-Vernet,

où çà et là quelque verdure met son panache entre les pierres sculptées

des vieux hôtels; je franchissais cette grille; j’entrais dans ce musée;

et comme l’autre jour, il y avait là le beau soleil d’automne couché

dans les parquets luisants; mais il y avait aussi, près des figures

peintes et des figures de marbre, Philippe Fabréjol. Il venait au-devant

de moi. Il ne me demandait rien, il me regardait. Je disais simplement:

«Ne partez pas.» Et mieux que moi peut-être il comprenait tout ce que

laissait entendre cette petite phrase,--et peut-être mieux que lui je

savais tout ce qui montait à ce moment au fond de ses yeux.

Pendant toutes les heures... Inlassablement... Fabien ne m’avait plus

parlé de la lettre de Fardier et je ne pensais plus qu’il l’attendît. Je

retournais dans le jardin, plus humide chaque jour et mieux pénétré par

l’automne. Dans le bruit clair de l’eau, dans l’arome des buis, tous les

chers souvenirs étaient revenus. Je les regardais, je les respirais,

j’en rapportais la bonne odeur sur mes mains qui n’avaient cessé de

cueillir et d’écraser quelque feuille...

Le mercredi soir, mieux étourdie encore et tout alanguie, je me laissai,

jusqu’au crépuscule, attarder dans ce jardin. Or, comme étant enfin

rentrée dans la maison je suivais vers l’escalier le couloir obscur, je

vis s’ouvrir, au fond, puis se refermer aussitôt la porte de la rue.

Fabien revenait de la bibliothèque. Il ne m’aperçut pas tout de suite et

j’entendis que, dans l’ombre, il tâtonnait, cherchant quelque chose.

Presque aussitôt il y eut le craquement d’une allumette et la petite

flamme ronde éclaira sa main levée.

Elle éclairait aussi la boîte aux lettres, accrochée derrière la porte.

Fabien l’ouvrit avec une telle impatience que la clef fragile, glissant

de la serrure, lui resta entre les doigts: il la jeta sur le carreau,

plongea sa main dans l’étroite ouverture, et j’entendais grincer contre

la paroi de tête ses ongles chercheurs et nerveux.

--Ah! tu es là, dit-il, quand je fus près de lui. Je regardais... Je

pensais que... Mais ce ne peut être que pour demain... Ce sera pour

demain...

Une seconde encore la petite flamme qu’il portait nous éclaira l’un et

l’autre. Elle s’éteignit. Fabien répéta:

--Demain... sûrement.

Et je m’aperçus que je disais comme lui, avec une inquiétude plus

douloureuse maintenant que toute son inquiétude:

--Demain... ce sera pour demain...

*

* *

Ce fut un jour très clair, encore doux, qui dorait les toits et les

clochers de la ville. Dès son réveil, Fabien demanda:

--Le courrier est-il arrivé?

Il n’avait pas dormi et s’était seulement assoupi vers le matin. Il se

leva cependant de bonne heure et une fois habillé, sans rien vouloir

manger, commença de marcher fiévreusement à travers les chambres.

Souvent, il s’arrêtait tout indécis, me fixant sans me voir ou fixant le

mur devant lui. Je m’effrayais alors de retrouver sur son visage cette

pâleur, cette altération, cette souffrance crispée qui le décomposaient

dans les premiers jours de notre arrivée en Avignon... Et peu à peu,

tandis que je l’observais, tandis que j’entendais sur le carreau sonore

le martèlement de son pas, insupportable et régulier, l’angoisse énervée

de cette attente me gagnait à mon tour. Cette lettre!... allait-elle

venir enfin?... Je n’y avais plus pensé pendant ces deux jours...--Je

croyais bien n’y avoir plus pensé--mais la certitude qui m’était venue

là-bas, dans le froid et la nuit, sur la route où nous étions seuls, la

certitude qu’après avoir reçu cette lettre, il me dirait tout, il ne

pourrait pas ne pas tout me dire, je la retrouvais maintenant, et si

violente, si profonde que, pendant ces deux journées, elle avait dû à

mon insu ne pas cesser de vivre et de s’accroître au dedans de moi.

Je n’avais pas la préoccupation de savoir ce que contiendrait cette

lettre, et je ne me demandais pas: «Quand il l’aura lue, que va-t-il me

dire?» mais seulement: «Combien de temps encore va durer cette

attente?...» Comme la fièvre de Fabien, ma fièvre augmentait avec les

heures qui passaient. Trois fois pendant cette matinée, il descendit

voir si le facteur n’avait rien déposé dans la petite boîte de tôle, et

trois fois je descendis à mon tour. Quand l’un de nous remontait,

l’autre l’interrogeait d’un seul mot:

--Rien?

--Rien!

Nous ne nommions pas cette lettre. Ce que chacun de nous attendait

qu’elle lui apportât, aucun de nous n’aurait voulu le dire. Et tout en

commandant mal à tous les gestes qui témoignaient de notre impatience,

nous nous efforcions de dissimuler les causes profondes de cette

impatience, presque puérilement...

--Aujourd’hui, me déclara Fabien vers le début de l’après-midi, je ne

sortirai pas. Je sens un peu de fatigue...

Il y avait encore trois courriers avant le soir. C’est par l’un de

ceux-là que généralement arrivaient les lettres de Guicharde, et je

comprenais bien pourquoi il ne voulait pas s’éloigner de la maison...

Cependant, sur ma petite pendule posée au coin de la grande cheminée de

marbre gris à volutes et à coquilles, mes yeux commençaient de suivre la

marche des aiguilles et de regarder, parmi les chiffres peints en bleu,

une heure entre toutes les autres, l’heure déjà si prochaine où je

devais aujourd’hui, au musée Calvet, retrouver Philippe Fabréjol...

--Et toi, continuait Fabien, me montrant une fois de plus combien ma

présence et mon appui lui étaient nécessaires, sortiras-tu?... Je

voudrais... Cela me ferait plaisir si tu restais avec moi.

Je crois qu’il avait peur d’être tout seul quand arriverait cette

lettre, il en avait peur. Ses yeux le disaient. Une fois de plus, je

sentais contre moi trembler sa détresse. Et je savais que le moment

allait venir, que le moment était venu de lui dire: «Remets-moi tout ton

mal. Je le porterai avec toi.»--Mais il y avait ces chiffres sur la

petite pendule... il y avait ce chiffre. Et il y avait en moi cette

pensée parmi toutes les pensées: «Il va falloir me préparer... il le

faut... Je ne puis pas le faire attendre.»

Je me levai. Mais peut-être il était encore trop tôt, et j’allai prendre

une autre chaise près de la fenêtre.

--Je puis, dis-je à Fabien, rester avec toi un quart d’heure encore...

Ensuite il me faut sortir... absolument... pour quelques achats...

Il demanda:

--Lesquels?

Mais j’oubliai de lui répondre et il ne m’interrogea pas davantage. Il

n’osait pas insister: il n’osait pas montrer trop clairement cette

crainte qu’il avait d’être seul en ce moment. Tout de même, il dit au

bout de cinq minutes:

--Pars tout de suite, alors.--Tu reviendras plus tôt. J’aime mieux cela.

Je lui obéis. Déjà je commençais d’être toute machinale, déjà sans doute

je savais que dans tout ce qui allait se résoudre ma petite volonté ne

servirait pas de grand’chose.

*

* *

... La rue Joseph-Vernet, avec ses jardins et ses vieux hôtels, la

grille, le musée, le gardien qui sourit en me reconnaissant et me

demande si je ne vais pas encore être malade comme l’autre jour, parce

que je suis bien pâle. Tout cela est peut-être réel, aujourd’hui, et

peut-être je suis encore dans mon jardin et j’imagine simplement tout

cela. Voici les marches qu’il faut gravir. Voici la première salle qui

est vide, et la seconde, et la troisième. Philippe Fabréjol, pour que

nous y soyons plus tranquilles, doit être allé jusque-là. J’hésite un

peu avant d’entrer dans cette troisième salle. Je regarde longtemps une

petite nonne de pierre--du XIVe siècle, dit le cartouche--à genoux dans

les plis lourds de ses voiles, et qui porte le sourire d’une énigmatique

extase sur son visage aux yeux baissés. Et je me décide enfin, presque

tranquillement.

Philippe Fabréjol n’était pas là. Mais j’entendis à ce moment sonner, au

clocher de Saint-Agricol, les trois quarts avant quatre heures. Fabien

m’avait forcée de partir trop tôt, ou j’avais marché trop vite et

Philippe ne pouvait pas être arrivé encore. Je ne m’étonnai donc pas...

Je me rappelai simplement que dans les imaginations délicieuses que je

m’étais faites de ce moment, c’est lui qui venait au devant de moi...

Je m’assis donc pour l’attendre; et ce fut sur ce même banc de vieux

bois luisant où, l’autre jour, j’étais restée si longtemps. Les mêmes

figures m’observaient. Et les mêmes pensées, je crois, qui m’avaient

étourdie à cette place revenaient peu à peu tourner autour de moi. Je

continuais de ne pas les bien voir et de ne pas connaître de quoi elles

étaient faites. Mais au lieu de les subir passivement, j’avais

l’impression aujourd’hui que je voulais m’en défendre. Les mains

croisées au bord de mon genou, regardant quelquefois la robe bleue d’une

sainte, ou les arbres obscurs d’un paysage, ou simplement les dessins

réguliers du beau parquet luisant, je devais présenter toute l’apparence

d’une attente paisible et sans impatience. Et j’avais cependant

l’impression de me défendre, de me débattre, d’être écrasée enfin et de

tirer de ma soumission je ne sais quel douloureux et magnifique bonheur.

Tout cela me parut durer un temps infini, et tout cela dut être bien

court cependant, car le clocher de Saint-Agricol n’avait pas encore

annoncé qu’il fût quatre heures quand Philippe Fabréjol parut au seuil

de la salle. Il marcha vers moi d’un pas rapide, serra ma main de cette

manière forte et franche qu’il avait, et sans s’étonner de me voir ni me

remercier d’être venue, il s’assit près de moi.

L’expression d’une grande joie animait son beau visage, et d’abord,

après les premières banales paroles, parce qu’il n’osait pas exprimer

cette joie et qu’il n’aurait pas su la dissimuler, il préféra rester

silencieux. Je me taisais avec lui. Nous ne nous regardions pas. Et,

dans ce silence, je revoyais une fois encore--une dernière fois--le

pavillon de la Reine Jeanne, les roses défleurissant au bord du banc de

marbre, la maison heureuse... Je revoyais le salon dans la rue des

Trois-Faucons, et les glaces profondes, et le petit jardin. Et je

sentais au dedans de moi, une fois encore, une dernière fois, la

possibilité, l’éblouissement, le frémissement de cette joie...

Enfin Philippe prit ma main. Il la souleva un peu, la pressa contre sa

poitrine, et, me forçant par ce petit geste de tourner vers lui mon

visage:

--Eh bien?... me demanda-t-il.

--Eh bien!... je vous l’avais dit l’autre jour et je suis venue pour

vous le redire.

Je sentis une secousse brève dans la main qui serrait la mienne.

--Répétez-le donc, voulez-vous?

Je me taisais.

--Vous m’avez dit l’autre jour?...

Je me taisais.

--Vous redoutez d’être franche. Pourquoi? Je dois partir maintenant,

n’est-ce pas?

--Oui.

Il retint ma main une seconde encore, et puis la laissa doucement aller.

--Pourquoi?

--Il le faut.

--Pourquoi?... demanda-t-il encore. Ne pouvons-nous donc être deux

amis... et mieux que cela? Chaque fois que je vous ai vue, il me

semblait,--que mes paroles ne vous offensent pas!--il me semblait que

vous étiez très seule et que vous en souffriez, et que, malgré toute

votre apparence raisonnable, vous aviez... plus que le désir... le

besoin profond de l’amour... d’un amour...

Il hésitait, mais il n’eut pas le loisir de chercher la fin de cette

phrase.

--Vous vous trompez... Je ne souffre pas de cette solitude... J’ai

l’amour...

Ma voix sourde, profonde, sincère, m’était tout à coup étrangère, et

j’avais la curiosité, j’avais l’étonnement, j’avais la stupeur des

paroles qu’elle prononçait.

--Oh!... murmura Philippe Fabréjol, pardonnez-moi!

Ses paupières, un peu nerveusement, battirent sur ses yeux bleus dont

s’assombrissait la lumière, mais il n’ajouta aucune parole. Au bout d’un

petit moment il se leva et commença d’examiner les tableaux qui se

trouvaient dans la salle. Il avait bien l’air de les regarder, car il

s’en approchait d’abord, déchiffrait la signature, semblait étudier la

matière, et puis se reculait un peu pour mieux les juger. Mais bientôt

il revint vers moi, et, calme comme il était toujours, avec son beau

regard un peu moins animé et qui restait amical:

--Voyez-vous, dit-il, combien la franchise est préférable à toutes

choses. Je croyais que vous étiez libre... Je veux dire... de cœur, ce

qui est la vraie liberté, et j’allais, je le pense, devenir amoureux de

vous. Mais vous n’êtes pas coquette, et je vous remercie. Une autre

aurait pu s’amuser quelque temps de mes trop simples paroles et me

rendre bien plus malheureux encore que je ne vais l’être. Vous avez

raison. Je partirai tout de suite. Là-bas je saurai bien chasser la

sottise de certains rêves s’ils viennent me retrouver. Et à mon retour,

dans longtemps, si je vous revois, je vous raconterai si tranquillement

mes pensées, toutes mes absurdes pensées, pendant cette semaine où j’ai

vécu dans la joie d’attendre votre réponse, que vous en rirez avec moi.

Et je voyais bien qu’il voulait rire tout de suite, avant que ce temps

fût venu; mais je voyais bien aussi qu’il ne pouvait y parvenir. Il me

quitta donc une fois de plus pour s’en aller tourner au fond de la salle

autour du sarcophage gallo-romain de saint Eutrope, évêque d’Orange. Et

quand il revint sa résolution était bien prise de ne plus rien dire que

de mondain et de banal.

--Je quitte Avignon dans huit jours. Sans doute n’aurai-je pas le temps

de venir vous présenter mes hommages. Vous m’excuserez.

--Dans huit jours!...

Je ne sais quel ton j’avais donné à ces trois mots. Philippe me regarda.

Alors je dis très vite:

--Ce sera le douze.

--Oui, le douze.

Il me regarda encore. Il attendait. Puis, quand le silence eut atteint

les limites extrêmes où il se peut supporter, d’une voix un peu brève,

mais sans rancune ni sécheresse:

--Adieu, madame.

Une poignée de main cordiale et longue. Un dernier regard qui se

détourne. Un salut. Le pas jeune et ferme s’éloignant à travers les

salles désertes. Et puis le silence, le vide... et la soudaine secousse

d’une espèce de révolte désespérée:

--Pourquoi est-ce que j’ai fait cela?... Pourquoi ai-je parlé ainsi?...

Pourquoi?...

*

* *

Deux dames anglaises entrèrent dans la salle. Elles portaient des voiles

à ramages épais sur leurs feutres d’un vert éclatant, et des ceintures

de cuir serraient à la taille leurs jaquettes à larges poches. Le

gardien les accompagnait. Elles lui posaient mille questions sur le

musée, sur ce vieil hôtel où il est installé, sur le docteur Calvet dont

il porte le nom, sur saint Eutrope lui-même, me sembla-t-il. Et sans

s’inquiéter de leurs paroles, citant d’autres noms que ceux dont elles

s’occupaient, évoquant d’autres personnages, il leur répondait en

récitant la tirade machinalement apprise une fois pour toutes. Je les

regardais, je les écoutais, je m’attachais ardemment à l’incohérence

grotesque de cet entretien. Mais bientôt la présence de ces femmes,

leurs voix acides et pressantes me furent insupportables. Et je m’en

allai, marchant vite, avec l’impression de fuir et de chercher un

refuge.

Pour moi seule · 第 10 / 12 段