les petites rues obscures, ni tout ce que Fabien me racontait de sa
vieille renommée et des personnages importants de la ville qui ont
coutume d’y fréquenter. Mais je me rappelle bien l’entrée dans la salle
basse, pleine et chaude, le gros tapage des voix et des vaisselles,
l’odeur des nourritures dans laquelle se mêlait à l’acidité des plats
vinaigrés, le relent de l’huile bouillante et le fumet lourd des
gibiers. Je me rappelle cette vapeur qui flottait, faite de l’exhalaison
des plats et des haleines et de la fumée du tabac, cette vapeur embuant
aux murs les grandes glaces encadrées de guirlandes peintes, de fruits,
de jeunes femmes coiffées du ruban provençal, et qui noyait également
dans son opacité les figures décoratives, aux couleurs crues, et les
visages vivants, enluminés avec violence. Et je me rappelle le soin que
prit Fabien de choisir, pour nous y installer, une table qui fût bien en
vue, au beau milieu de la salle.
Il appela le garçon; il lui donna ses ordres à voix très haute,
satisfait de voir que la plupart des dîneurs se retournaient vers lui;
et le regard qu’il promena sur tous, quand il fut assis, était un regard
triomphal. En ce moment il était plus heureux encore qu’il n’avait pu
l’être en recevant la lettre de Fardier, et plus heureux que tout à
l’heure, en me faisant son récit haletant de fièvre et de joie.
Véritablement son apparence était celle de la résurrection. Il semblait
de minute en minute s’épanouir davantage. Il prenait sa revanche de ces
quelques semaines pendant lesquelles il avait vécu, terré, caché, se
mourant de honte et de peur, à imaginer autour de lui le sourire et la
raillerie des hommes; il la prenait avec éclat, sans mesure et presque
insolemment.
Je m’étais assise de façon à tourner le dos à la salle. Parmi tant de
visages qui nous entouraient je ne voyais devant moi que le visage de
Fabien; parmi tant de gestes qui s’accomplissaient, je ne voyais que ses
gestes. Chacun exprimait l’orgueil, la satisfaction absolue, la
suffisance mesquine et profonde. La manière qu’il avait de trancher son
pain, d’attirer à lui la salière, de reposer fortement son verre sur la
table, révélait, me semblait-il, mieux qu’aucune parole, de quelle
étoffe grossière était faite sa joie... Et je pensais que, dans la même
étoffe, avait été taillé et façonné son désespoir, ce désespoir sur
lequel je m’étais penchée et dont j’avais nourri ma vie la plus
frémissante et la meilleure pendant tant d’heures qui me paraissaient
belles.
Je commençais maintenant à me rappeler ces heures-là. Je ne faisais que
commencer... Dans cette salle bruyante et chaude, dont l’air
s’épaississait d’odeurs désagréables, je les retrouvais l’une après
l’autre, ces heures d’angoisse et de tourment, redoutées d’abord, et qui
peu à peu m’étaient devenues si chères... Je n’avais devant moi que le
visage de Fabien, mais quand il avançait ou tournait la tête, ce qui,
dans son agitation, lui arrivait à tout moment, un autre visage
m’apparaissait dans la glace étroite, gravée d’étoiles mates, qui
décorait derrière lui le pilier octogone, un visage pâle, avec des yeux
un peu élargis et fixes. Ces yeux, qui étaient les miens, étaient aussi
les yeux de maman que je croyais revoir. Ils contenaient ma vie tout
entière, ils l’expliquaient toute. Ils étaient à la fois avides et
résignés, exigeants et craintifs. Et je n’avais jamais su voir comme
aujourd’hui qu’à leur humilité soumise pouvait se mêler un désarroi
infini et qu’ils se troublaient à la fois des plus étroits scrupules et
de passionnées inquiétudes.
La tête de Fabien, se tournant et s’agitant sans repos, me cachait ces
yeux un instant, et puis de nouveau, je les voyais m’apparaître
confusément dans l’eau de la glace obscurcie de vapeurs et de fumées. Et
ce qui vivait en eux maintenant, ce n’étaient plus que ces dernières
semaines, ce n’étaient que ces dernières heures de mon existence... Un
temps bien court, plus vaste cependant que tout le reste des jours où
j’avais respiré sur la terre. Je me souvenais... je continuais de me
souvenir... Il y avait eu cette nuit à Lagarde... l’horreur de cette
nuit! Il y avait eu, mystérieuses, menant mes gestes, dictant mes
paroles et cependant comme inconnues à moi-même, ma résolution soudaine
de ne pas abandonner Fabien, ma volonté de le suivre. Il y avait eu...
Mais tant de choses aboutissaient à une seule...--et c’est une pensée
unique à présent qui me torturait, c’est parmi tous ces souvenirs le
souvenir d’une seule minute--il y avait eu, devant cette douleur que je
voyais si grande, si absolue, capable d’enrichir de ses tourments l’âme
la plus misérable, il y avait eu mon amour, l’élan merveilleux de mon
amour.--Et maintenant il y avait cela seulement; la révélation que cette
âme n’avait pas changé, la certitude qu’elle ne changerait pas. Il y
avait cela... rien que cela.
«Ah! peut-être j’aurais préféré qu’il tuât réellement... qu’il tuât...
et qu’il ne fût pas ce qu’il est...»
A ce moment Fabien se redressa, et je ne vis plus mes yeux dans la
glace; je n’eus plus devant moi que son regard à lui, un peu vague et
tout chavirant d’excitation et de plaisir.
--Garçon! appela-t-il... Et jetant son ordre avant que l’autre fût tout
près de lui... Du châteauneuf des papes... Une bonne bouteille.
Il se pencha vers moi, ricanant et confidentiel:
--Ça va me coûter cher, ce petit dîner... Mais puisque ce sont eux qui
paient.
--Qui cela? demandai-je.
--Mais, dit-il, les clients du père Fardier. D’où sors-tu donc?...
Depuis une demi-heure, nous ne parlons pas d’autre chose.
Il disait: «nous ne parlons», sans remarquer qu’avant cette brève
question je n’avais encore prononcé aucune parole. Ma distraction, qu’il
crut soudaine, l’égaya. Il se servit pour la deuxième fois des cailles
placées devant nous, qui dressaient et recroquevillaient sur des
croûtons de pain gras leurs petites pattes noires et métalliques, et il
reprit cet entretien que je n’entendais pas. Ne cessant de parler et de
manger avec une égale abondance, il ne cessait non plus de s’avancer de
droite et de gauche, de se dresser, de se pencher, d’observer qui le
regardait. Et revoyant à tous moments derrière lui, dans la glace, ces
yeux qui me regardaient, je continuais, tout éperdue, de leur répondre
et de les interroger.
«N’eût-il pas mieux valu qu’il tuât réellement... qu’il tuât?... L’être
est-il plus avili par l’acte passionné d’une seule minute, que peuvent
essayer de racheter tous les repentirs, ou par la continuité paisible de
la médiocrité et de la platitude?...»
Mais de cette même façon réelle dont je voyais Fabien couper sa viande
et se verser du vin rouge, je voyais maintenant que le crime même, s’il
eût été commis, n’eût éveillé dans cette âme qu’un ennui, qu’un repentir
et que des craintes à sa taille. Et désespérément alors, pour ne plus
rien voir de lui ni de moi-même, me détournant moins de ces deux visages
dressés devant moi que de l’âme secrète et trop douloureuse à connaître
dont s’animait chacun d’eux, je regardais la salle, moi aussi,
j’attachais mon attention, toute mon attention, au chapeau extravagant
d’une jeune femme, aux remarques faites par nos voisins, deux couples
brésiliens, dans le plus divertissant langage, aux courses des garçons
glissant prestement au milieu des tables serrées, à la caissière ronde
et brune qui paraissait tant s’ennuyer derrière son haut bureau fleuri
de roses. Je m’appliquais à écouter jusqu’au petit bruit de la monnaie
tombant dans les plateaux de métal, et j’entendais venir de la salle
voisine, où trois billards étalaient sous les lampes leurs tapis d’un
vert éclatant, le choc léger des boules d’ivoire, les voix des joueurs
annonçant les points, et quelquefois aussi s’élevant avec violence pour
discuter d’un «coulé» douteux ou pour applaudir un coup difficile.
Dans un de ces moments où tous les secours m’étaient bons pour échapper
à moi-même, regardant une fois de plus, pour regarder le plus loin qu’il
me fût possible, dans cette salle où s’agitaient les joueurs de billard,
je vis un homme qui venait sur le seuil, le chapeau sur la tête,
boutonnant son pardessus, prêt à sortir, un vieil homme robuste et grand
dont l’aimable visage était tout rayonnant sous d’épais cheveux blancs;
et je le reconnus brusquement... Alors, me penchant vers Fabien, je me
mis tout à coup à répondre à chacune de ses phrases, à lui demander de
petits détails, à l’entretenir avec une animation fébrile de toutes ces
questions qui l’intéressaient. Il fallait que sa pensée en ce moment
s’attachât à moi seule, que son regard se fixât sur moi seule, car je ne
voulais pas qu’il vît cet homme à son tour et qu’il le reconnût, je ne
le voulais pas... Mais il ne remarqua pas plus mon attention qu’il ne
s’était inquiété de mon indifférence. Et malgré mes pressantes paroles,
mon visage tendu vers lui, mes yeux qui cherchaient les siens, se
tournant de tous les côtés comme il continuait de le faire, il fallut
bien enfin qu’il se tournât de ce côté.
Aussitôt une rougeur plus violente monta à son visage déjà empourpré. Il
s’exclama; il frappa joyeusement sur la table, et d’une voix forte, à
travers tout ce monde, il cria:
--Fabréjol!
Je vis le petit mouvement surpris de M. Fabréjol, je vis son regard se
promener de table en table, cherchant avec étonnement qui pouvait
l’interpeller ainsi, et je vis son sourire qui n’était peut-être pas
seulement de cordialité, tandis qu’ayant aperçu Fabien qui s’était levé
et lui faisait de grands gestes, il prenait le parti de venir nous
rejoindre. Aussitôt mon mari donna l’ordre que l’on apportât des
liqueurs, bouscula nos voisins afin de placer une chaise de plus entre
leur table et la nôtre, rappela le garçon pour demander des cigarettes,
et attira sur nous de telle sorte l’attention générale que M. Fabréjol
me parut un peu gêné.
--Mais je vous en prie, ne cessait-il de répéter, ne vous donnez pas
tant de mal... Ne dérangez pas ainsi tout le monde...
--Laissez donc, disait Fabien... laissez!... Ah! mon ami, mon cher ami,
je suis si heureux de vous revoir... Quelle chance que cette rencontre!
Justement, figurez-vous, je quitte Avignon demain.
M. Fabréjol m’avait saluée avec cette cordialité amicale, cette bonté
affectueuse et presque paternelle qu’il m’avait témoignées déjà en me
recevant chez lui. Et il allait me parler. Fabien ne lui en laissa pas
le temps.
--Hé! oui, reprit-il, demain. Je ne pensais pas partir aussi
brusquement, mais que voulez-vous! Les malades me réclament... Les
confrères aussi. C’est à croire vraiment qu’à Lagarde on ne peut plus
vivre--ni mourir, ajouta-t-il plaisamment--sans que je sois là. Alors je
repars, je sacrifie ma santé... mon repos... Il le faut bien.
--Votre santé, me semble-t-il, est meilleure maintenant, remarqua M.
Fabréjol.
--Meilleure, déclara Fabien, oh! certes, et même aujourd’hui tout à fait
bonne. Ce n’est pas comme le jour où je vous ai rencontré,
Fabréjol,--avouez, mon ami, que j’avais une tête à faire peur--ni comme
cet autre jour où j’ai eu le grand regret de ne pouvoir accompagner ma
femme à votre déjeuner. Ah! j’ai été vraiment très mal... Mais c’est
fini, bien fini... De la chartreuse, Fabréjol, ou de la fine?...
Jamais il n’avait parlé aussi familièrement à M. Fabréjol. Même quand
nous étions seuls et qu’il m’entretenait de lui, il le faisait avec plus
de déférence. Mais il se sentait aujourd’hui tout magnifique, il était
tout hors de lui-même, et je crois bien qu’il n’eût pas imaginé sur la
terre entière quelqu’un à qui il ne pût s’égaler.
--L’une et l’autre, ajouta-t-il en débouchant les flacons de liqueurs.
Et je vous ferai raison.
--Ni l’une ni l’autre, dit M. Fabréjol couvrant son verre de sa main. Je
vous remercie. D’ailleurs je vais être obligé de vous quitter. Il est
bien tard. J’ai six kilomètres à faire pour rentrer chez moi. Un vieux
cheval... un vieux cocher. Ma sœur qui s’inquiète et veille en
m’attendant. Mais j’ai voulu ce soir prendre congé de quelques amis.
--Allons donc!... s’exclama Fabien, vous repartez déjà! Moi qui comptais
vous demander de venir nous voir un de ces jours à Lagarde.
Il prononça ces derniers mots avec désinvolture. D’un trait il vida son
verre qu’il avait rempli de chartreuse. Et il éprouva le besoin
d’ajouter, important et confidentiel:
--Ma situation là-bas, vous savez, est en train de devenir considérable!
Il répéta, tapotant la table de sa main ouverte, comme pour bien
pénétrer de ce mot le marbre lui-même:
--Considérable.
--Je n’en doute pas, dit M. Fabréjol avec politesse. J’ai toujours pensé
qu’il en serait ainsi. Et je vous félicite bien sincèrement.
Autant qu’il m’était en ce moment possible de remarquer quelque chose,
je remarquai que le ton de Fabien le surprenait ce soir, et peut-être
même l’agaçait un peu. Ce fut vers moi qu’il se tourna pour ajouter:
--J’ai conservé de Lagarde le meilleur souvenir... Et j’aurais eu grand
plaisir, madame, à vous y rendre de nouveau visite. Malheureusement, je
vous le répète, je pars, ou plutôt nous partons, mon fils et moi.
J’acquiesçai de la tête. Je crois même que je souris. J’avais tremblé en
apercevant M. Fabréjol. J’avais souhaité qu’il ne nous vît pas ce soir,
qu’il ne vînt pas auprès de nous. Mais je ne savais plus d’où m’était
venue cette frayeur; je ne me représentais pas bien en ce moment ce fils
qui devait partir avec lui; je ne souffrais pas en l’écoutant.
--Philippe, continua M. Fabréjol, était un peu hésitant. Il avait, je
crois, l’intention de prolonger son séjour en France d’un ou deux mois.
Et sa tante, ma pauvre vieille sœur, en eût été bien heureuse. Mais vous
savez comme sont les jeunes gens. Il a maintenant changé d’avis. Et tout
à l’heure même, il vient de me déclarer que sa résolution était enfin
prise et qu’il préférait m’accompagner.
--Quand partez-vous? demanda Fabien.
--Le douze, dit Fabréjol.
--Le douze, répéta mon mari d’une façon machinale.
Ce fut ce petit mot qui réveilla tout. A cause de cette date qu’il avait
prononcée au musée Calvet et que j’avais répétée comme Fabien venait de
le faire, je revis le musée et Philippe devant moi. J’entendis sa
demande et mon refus. J’entendis ma voix sourde et sincère qui
prononçait: «J’ai l’amour...» Et voici que de nouveau, comme tout à
l’heure, rue des Trois-Faucons, dans la chambre vilainement éclairée par
la lumière nue de la lampe, j’éclatai de rire. Et c’était comme tout à
l’heure, un rire terrible, violent, qui ne cessait plus de secouer mes
épaules et faisait monter à mes yeux des larmes brûlantes, tandis que le
spasme du sanglot serrait dans ma gorge son nœud dur et douloureux.
M. Fabréjol me considérait, étonné; mais Fabien expliqua avec une grande
indulgence:
--Elle est très gaie... Que voulez-vous!--(Et j’avais l’impression
précise que chacune de ses paroles serait répétée à Philippe, et chacune
de ses paroles me déchirait comme une lame grinçante et froide.)--C’est
que la journée d’aujourd’hui a été pour elle une bonne journée.
*
* *
... Sur le toit de tuiles rousses que je vois de ma fenêtre, une fumée
voudrait monter, que rabat le grand vent. Elle bouillonne au sortir de
la cheminée comme un jet d’eau sans force; elle se couche et s’échevèle,
et, comme le soir va venir, elle est blanche sur le ciel gris.
Nous sommes en hiver, maintenant. Nous approchons de la Noël. C’est le
temps, à Lagarde, où l’on se rend des visites. J’ai été très occupée à
en faire, à en recevoir aussi. Et j’ai dû m’interrompre souvent
d’écrire, si souvent que quelquefois je ne savais vraiment plus bien
pourquoi j’avais entrepris de conter toutes ces choses...
A quoi bon l’avoir fait? C’est fini d’ailleurs, c’est fini. Je n’ai plus
rien à dire. Je fréquente beaucoup de monde maintenant. Cela est
naturel. Je donne à goûter et quelquefois à dîner. La situation de
Fabien m’impose ces obligations, qui ne sont pas désagréables. Ce
dernier soir en Avignon, dont j’ai parlé pour finir, il avait bien
raison d’être si content. Tout s’est parfaitement arrangé. Le vieux
Fardier a commencé déjà de lui passer la plus grande partie de sa
clientèle. Nous le voyons assez souvent. Il dîne ici demain avec Romain
de Buires, qui est maintenant tout à fait de nos amis.
Bien entendu, on ne parlera de rien. Je veux dire: on ne parlera pas de
toute cette histoire. On n’en parle jamais. Elle est vieille d’ailleurs:
un an déjà. Personne n’y pense plus. Moi-même, bien souvent, je crois
l’avoir oubliée.
Quelquefois cependant... oui, quelquefois... je me rappelle. Cela me
vient tout à coup, d’une manière brusque que rien ne prépare et qui me
surprend. Cela me vient quand je suis seule dans ma chambre ou bien
assise près de Guicharde à coudre devant le feu, ou encore, ce qui est
plus singulier, quand je fais quelque visite d’importance, au beau
milieu d’une conversation, alors que je m’applique à me tenir avec
élégance et que je suis toute contente de mon chapeau avec une plume
brune qui vient de Paris, ou de mes gants montant un peu haut et brodés
de baguettes noires, à la dernière mode. Je me rappelle...
Il semble que mon cœur tout à coup se réveille et supplie, qu’il grandit
et qu’il souffre. Ma gorge se serre. Je ne sais plus que dire. Mes mains
deviennent un peu froides. Et si j’ai une glace devant moi, j’y vois
aussitôt se lever ces yeux qui me regardèrent tout un soir, du fond de
la glace trouble, gravée d’étoiles mates, ces yeux résignés et tout
remplis cependant d’inquiètes exigences...
Mais ces moments tourmentés sont assez rares maintenant. Peut-être
vont-ils encore le devenir davantage. La vie passe. Elle ordonne. J’ai
toujours été pliée à l’obéissance et je ne fais que continuer. J’accepte
ce qu’elle entend faire de mon être soumis. Je souris à la forme du
visage qu’elle tourne vers moi. Oui, je souris... Je suis
heureuse.--Pourquoi pas? La considération dont nous entoure tout le pays
est chaque jour plus grande. Mon mari chaque jour gagne plus d’argent et
la tendresse qu’il me témoigne est raisonnable et fidèle. C’est
Guicharde qui a raison. Il ne faut considérer que l’apparence des choses
et quand elle est excellente, il est inutile et peut-être ridicule de
rien chercher au delà.
C’est fini. Je vais faire un grand feu avec tous ces feuillets. Le soir
vient. Des femmes dans la rue vont à la fontaine. J’entends le
grincement de la pompe, le bruit sonore d’une anse retombant contre un
seau vide. Et j’entends au-dessous de moi tous les bruits de ma maison:
Guicharde met la table avec vivacité, Adélaïde fend du bois dans la
souillarde. Tout à l’heure, Fabien va rentrer dans sa voiture grise et
basse, pareille à quelque gros cloporte roulé dans la poussière.
La vie est régulière, abondante et tranquille. Elle est bonne pour moi
en somme. Elle est très bonne. Je suis heureuse. Je puis l’être. Je le
serais tout à fait s’il n’y avait pas encore ces moments, tous ces
moments où il me semble que je m’éveille, et où je pense que ces minutes
paisibles et satisfaites sont peut-être les pires de toutes...
PARIS
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