dire qui ne rappelât mon angoisse, j’allais répondre: «Non, il ne faut
pas!» parce que j’imaginais Fabien, et sa sauvagerie, et toutes ces
blessures qu’il recevrait, lui aussi, des moindres paroles... Mais la
voix de M. Fabréjol, forte et joyeuse, cria tout près de nous:
--Vous vous êtes installés dans le pavillon: voulez-vous, madame, y
tenir la cour d’amour pour les roses et les grenadiers?
Nous retournâmes avec lui vers la maison. Et un peu plus tard, comme la
nuit vient vite en automne, il fallut se séparer. Les Meynadier, dont la
propriété était voisine, s’en allèrent à pied, un peu lourds, un peu
lents, mais se tenant par le bras et se penchant l’un vers l’autre. On
tira mon cocher de l’office et mon cheval de l’écurie, et le grinçant
équipage me remporta sur les chemins. Ils étaient clairs encore, mais
commencèrent bientôt de s’assombrir. Et la grande douceur qui demeurait
autour de moi et dans laquelle je continuais de vouloir tout oublier se
dissipa peu à peu à mesure que je m’éloignais de la maison heureuse. En
vain je m’efforçais de la retenir. Quand je cessai de voir, en me
retournant, l’ombre plus profonde du vallon entre les collines
crépusculaires, je fermai les yeux... et je ne me défendis pas de
retourner dans le pavillon de la Reine. J’y étais encore quand les pavés
d’Avignon commencèrent de me secouer durement, et je m’obstinais sans
doute à n’en pas bouger, tandis qu’ayant quitté ma voiture sur la place,
distraite et lente, je gagnais à pied la rue des Trois-Faucons. Elle est
peu passagère et mal éclairée. La maison me parut sombre et l’escalier
presque effrayant. J’ouvris la porte et ne vis rien d’abord qu’une ombre
plus profonde. «Sans doute, pensai-je, Fabien n’est pas encore rentré.»
Mais aussitôt je distinguai sa silhouette immobile dans le cadre de la
fenêtre ouverte.
--Eh bien? me demanda-t-il d’une voix morne.
J’interrogeai à mon tour, avant de lui répondre:
--Tu es sorti aujourd’hui?
--Non.
--Qu’est-ce que tu as fait?
--Rien.
... Tout le jour, dans cette chambre, une âme douloureuse, seule en face
du plus abominable souvenir, l’avait subi en gémissant, s’était
soulevée, débattue et se repliant sur son mal pour essayer de
l’étouffer, n’avait pu que s’en pénétrer davantage. Et il n’était besoin
pour connaître cela d’avoir entendu aucune confidence. Comme on sentait
le bonheur en entrant dans le salon des Fabréjol, on respirait ici
l’odeur de l’angoisse. Elle venait à moi; elle me pénétrait; elle
m’étourdissait comme un mauvais vin dont on voudrait se détourner et qui
vous impose cependant ses malsaines vapeurs. Comme il avait souffert
aujourd’hui, et comme pendant ce temps j’étais loin de lui!... Ah! plus
loin, n’est-ce pas? que la maison des Fabréjol, plus loin que le royaume
des Baux, dont je m’étais plu à entendre parler, plus loin encore que ce
pays d’Alger... loin... plus loin. Et tout en allumant la lampe, en
préparant la table, en essayant de rendre à la morne chambre un peu de
vie, j’éprouvais le besoin de dire: «Pardonne-moi!»
*
* *
Je ne devais pas oublier la tristesse de ce retour après la douce
journée. Une fois de plus, le remords de ma négligence me secoua et me
fut salutaire. Il réveilla en moi les forces attentives. Il me soutint
sur ce chemin difficile que je voulais bien suivre, mais où je
défaillais trop souvent. Et je m’appliquai avec plus de soin à mériter
qu’un jour me fût fait l’aveu terrible qui seul pouvait être le
commencement du salut.
L’animation fébrile qu’avait donnée à Fabien la rencontre de M. Fabréjol
l’avait laissé, en se dissipant, plus abattu. Il ne m’avait posé que de
vagues questions sur ma journée à Pampérigouste, et, pendant ce long
dimanche où il n’avait pu regarder que lui-même, son intérêt avait bien
réellement fini de se détacher de tout. Mais il semblait maintenant
trouver près de moi le peu de contentement qu’il put connaître encore.
Nos promenades communes étaient devenues pour lui une habitude. Il
s’impatientait si je ne pouvais l’accompagner; quand je lui parlais un
peu longuement, il me laissait dire, sans m’interrompre aussitôt et sans
hausser les épaules. Le matin, quelquefois, il préférait ne pas sortir
et tandis que j’aidais notre servante à mettre les deux pièces en ordre,
il restait là, inactif et ne me quittant guère des yeux. Il remarqua une
fois:
--Tu te fatigues.
Un autre jour, étant sorti, il rentra presque animé et me montrant deux
livres épais dont la tranche avait été noircie par la poussière et la
couverture bleue jaunie par le soleil:
--Tu vois, dit-il, j’ai suivi ton conseil, je les ai trouvés chez
Roumanille. Un peu défraîchis, mais à moitié prix. Ils traitent des
antiquités de la région et principalement, figure-toi, des médailles et
des poteries.
Et je fus touchée qu’il répétât:
--J’ai suivi ton conseil.
Ce conseil, donné les premiers jours et si mal accueilli, j’avais osé le
rappeler la veille, et Fabien l’avait entendu sans colère. La lecture
désormais occupa chaque jour une ou deux de ses heures. Il voulait s’y
intéresser, prenait même quelques notes, ébauchait ce fameux article que
l’on imprimerait à Privas. Et certes, bien souvent, il rejetait le
livre, écrasait nerveusement sa plume sur le papier, s’accoudait à la
table sans plus rien vouloir faire. Mais cet effort, ce commencement
d’effort, me donnait la même joie que j’avais ressentie de sa bonne
intention, le jour qu’il était retourné pour voir le bohémien blessé. Et
la qualité de cette joie était telle que tout mon cœur s’enrichissait à
la recevoir.
Je ne sentais plus devant Fabien cette espèce de gêne qui m’empêchait de
bien savoir quelles paroles il était bon de prononcer. Elles me venaient
maintenant en abondance; et lui-même ne me répondait plus sur ce ton
bref et lassé qui coupait si promptement tous nos entretiens. Je
continuais à ne lui rien dire de Lagarde, de notre vie passée, ni de
lui-même. Je savais qu’il ne l’aurait pas permis encore. J’essayais, au
delà de nous, au-dessus de nous, d’atteindre malgré mon ignorance à de
petites idées. Il acceptait de les considérer avec moi, il en discutait
quelquefois. Rien ne lui était bon que ma présence. Rien ne m’était
meilleur que cet humble besoin qu’il avait de moi. Et tout isolés, avec
notre grande douleur, dans cet Avignon tumultueux, éclatant, dont la
joie depuis tant de siècles fait sonner son carillon à travers la
Provence, de jour en jour, d’une façon inconsciente et profonde, nous
nous rapprochions l’un de l’autre.
Cependant, je n’avais pas oublié la maison des Fabréjol et malgré ce
grand remords, le soir de mon retour, il m’advenait encore de m’y
retrouver. Ma tâche, soudain, m’apparaissait vaine et trop difficile.
Mes épaules pliaient sous le poids trop lourd, mes mains lâchaient
prise. Je glissais dans l’herbe molle d’un vallon où toutes les roses du
printemps avaient mis leur bonne odeur; et je serrais longuement mes
paupières sur mes yeux qu’avait trop profondément pénétrés le regard de
deux yeux bleus.
... Ces yeux étaient près de moi, et je respirais ces roses, un jour
que, me trouvant seule rue des Trois-Faucons, j’entendis sur la vieille
porte retentir le marteau aux serpents entrelacés. Ce n’était pas
Fabien, ce n’était pas Chayère, qui frappait ainsi. Ils avaient leur
clef l’un et l’autre et je ne pensai pas un instant que l’un ou l’autre
pouvait l’avoir oubliée. Je me levai. Je courus à mon miroir. J’étais
tout hésitante et ne savais que faire. Et puis je descendis lentement
l’escalier, et je n’avais pas besoin que la porte fût ouverte pour
apprendre qui était là.
--Bonjour, madame, dit Philippe Fabréjol de sa belle voix cordiale.
--Bonjour, monsieur.
Je ne le priai pas d’entrer tout de suite... Je savais bien que c’était
lui. Je le savais. Mais à présent seulement j’en éprouvais la brusque
surprise. Je murmurai:
--Vous êtes venu?...
--Oui, répondit-il, comme je vous l’avais annoncé, pour vous faire mes
adieux...
Il regardait ma coiffure un peu défaite, mes manches courtes, mon petit
tablier de percale festonnée à carreaux gris; et ce regard était tel que
je n’éprouvais, d’être aussi mal mise, aucune confusion.
--Vous partez déjà!
--Peut-être... Je vais vous raconter.
Et il demanda:
--Votre mari est là?
--Non.
--Je le pensais bien.
--Qui pouvait vous faire supposer?...
--Le Dieu excellent qui, deux fois déjà dans ma vie, a pris ses
précautions pour que je puisse tranquillement causer avec vous.
Sans attendre mon invitation, il franchit le seuil de la maison. Il y
avait dans le vestibule trois horloges, deux grands coffres superposés,
et quatre bois de fauteuil sans tenture ni rembourrage.
--Que c’est amusant! dit Philippe Fabréjol.
--Nous logeons là-haut...
Mais discret, imaginant bien ce que pouvait être ce logement de fortune,
il dit aussitôt:
--Vous allez me recevoir ici, dans un de vos salons. Les meubles n’y
manquent pas.
Les fenêtres, ce matin, avaient été entr’ouvertes par les soins de
Chayère. Un soleil verdâtre qui, pour descendre jusqu’ici, devait
glisser sur les lierres noirs et les sombres lauriers du jardin,
s’allongeait à travers les pièces dont toutes les portes avaient été
enlevées pour laisser aux plus grands meubles un libre passage. Malgré
ce soleil, on respirait, comme dans les églises, l’odeur du dallage
humide et de la cire. Philippe Fabréjol me suivit dans ce qui avait dû
être la salle à manger. Autour d’un grand retable dont rougissaient les
dorures, et en face de lui à l’autre bout de la salle, de vieilles
glaces pendues aux murs et se reflétant l’une l’autre, tachetées,
troubles, étroites et hautes, ou toutes petites dans leur cadre de bois
sombre, multipliaient d’une façon confuse et infinie le singulier
désordre et l’encombrement de la pièce, sa pâle lumière, et Philippe
auprès de moi. Nous pûmes nous asseoir dans de grands fauteuils, pas
trop poussiéreux, venus d’Italie depuis quelque trois cents ans et dont
le cuir déchiré était retenu encore par de larges clous rouillés et
plats. S’égayant d’abord de tout regarder autour de lui, mon compagnon
me déclara qu’il y avait là quelques pièces assez belles et qu’il irait
voir ce Chayère à son magasin. Il m’en demanda l’adresse. Je la lui
donnai. Et nous nous attardions à parler de ces meubles et de cet
homme... Enfin, Philippe ne sut plus que dire là-dessus. Je me tus
aussi. Mais, presque aussitôt, je lui redemandai:
--Vous allez donc partir?...
Il répéta:
--Peut-être.
Et avec son regard grave de l’autre jour, quand nous étions assis dans
le pavillon:
--Ce n’est pas encore très sûr. Je crois que j’ai pris ce prétexte pour
ne point tarder davantage à vous rendre ma visite. J’avais peur que vous
ne retourniez à Lagarde et de ne plus vous revoir. Il faut me pardonner.
--Je vous pardonne.
Et je me mis à rire, voulant lui prouver que je n’attachais à tout cela
qu’une petite importance. Mais mon rire était si vibrant qu’il m’étonna
moi-même. Ce n’était pas un rire de mondains plaisanterie, mais un rire
véritable, un rire de bonheur. Et ce rire ne me semblait point soulevé
par ces paroles: «Il faut me pardonner», mais par ces autres paroles
dites à propos du prochain départ: «Ce n’est pas encore tout à fait
sûr...»
--Merci! dit Philippe. Oui, voyez-vous, j’ai voulu venir, je suis
venu...
Il était un peu gêné, car il ne savait exprimer sa pensée qu’avec
franchise.
--L’autre jour, dit-il enfin, après avoir un peu cherché ses paroles,
j’ai aimé ma journée.
Il ne précisait pas quel était ce jour-là, et je pouvais, me
sembla-t-il, n’avoir pas très bien compris.
--Mais vous devez souvent aimer vos journées. Elles sont heureuses.
Il reconnut:
--Sans doute.
Et, sérieux comme il savait l’être quand il réfléchissait profondément:
--Cependant...
Soudain, ce fut comme l’autre matin, tandis que nous arrivions à la
porte de sa maison: la gêne tomba. Je cessai d’être contrainte et lui
d’être hésitant... et dans la seconde qui passa avant qu’il poursuivît
sa phrase, nous nous étions retrouvés.
--Que penseriez-vous de quelqu’un qui serait tout à fait heureux
simplement parce qu’il se porte bien et gagne beaucoup d’argent?
--Vous n’êtes pas heureux seulement pour cela. Votre vie est utile à
beaucoup de gens que vous employez, à la France que vous enrichissez. Et
puis, cette campagne dont vous me parliez, ces matins dans la montagne,
ces grandes courses, ces soirs lumineux... Vivre dans un beau pays et en
goûter, comme vous le faites, toute la beauté, c’est une raison d’être
heureux qui ne me paraît pas méprisable.
--C’est une des meilleures, mais autre chose encore est nécessaire.
--Cette autre chose, vous devez l’avoir aussi, comme le reste.
J’entendais bien qu’il voulait parler de l’amour; mais tandis que
j’imaginais, avec un peu de mélancolie, une femme très belle et qui
l’aimait passionnément, il me répondit:
--J’ai cru l’avoir, mais c’est le plus difficile et je m’étais trompé.
Il prononça ces derniers mots très simplement, très sincèrement aussi,
et il me parut que, si quelconques fussent-ils, il ne les aurait pas
dits à tout le monde. Il continua:
--On se trompe souvent... Je pensais même,--je crois que j’avais le
droit de penser,--on se trompe toujours. Mais je crois aussi maintenant
que je n’ai plus ce droit. Dans mon jugement sur quelqu’un que je
connais cependant bien peu, bien mal, je crois que je ne me trompe
pas... Vous me regardez... Vous m’avez compris. Je ne cherche pas
d’ailleurs à vous parler par sous-entendus. J’y serais plus maladroit
encore que dans ma franchise, et ce n’est pas peu dire... Madame, ne
faites pas ce petit geste... ne prenez pas ce visage. Nous sommes amis
depuis trois ans et l’autre jour je m’en suis aperçu... Depuis l’autre
jour...
Je me levai. Et comme si rien n’eût été dit depuis que nous parlions de
la vieille maison, de Chayère et de ses meubles:
--Maintenant, proposai-je, je vais vous montrer le jardin.
--Si vous voulez, accepta Philippe Fabréjol.
Et il ne s’irritait pas d’avoir été interrompu parce qu’il savait bien
que, malgré tout, il parlerait comme il avait décidé de le faire.
Descendant avec moi les longues marches plates, il admira les fleurs de
fer qui s’entrelaçaient à la rampe rouillée. Il regarda la fontaine et
le mascaron qui rejetait son eau limpide, et les autres mascarons
accrochés tout autour à la muraille humide attendant un acheteur,
inutiles et n’ayant dans leur bouche large ouverte que la toile tissée
par les araignées fileuses. Puis il reprit avec sa fermeté tranquille:
--Depuis l’autre jour je n’ai véritablement pas cessé de penser à vous.
Et je me demande d’où vient cela, car je ne crois pas vous aimer encore.
Cependant, tout en parlant avec mon père de notre prochain départ et de
notre long séjour là-bas, j’ai senti une espèce de tristesse, profonde
et brusque. J’en ai cherché la raison, et j’ai compris qu’il me serait
pénible, je puis même dire douloureux, de ne plus vous revoir.
Pourquoi?... Je n’en sais rien. Je ne vais pas me mettre à vous parler
de vos yeux, ni de votre grâce, ni de cette âme frémissante que l’on
sent passer dans les petits mots que vous dites. Je ne tiens pas à vous
faire de compliments. Je vous dis simplement: cela est ainsi. Et je suis
venu vous demander...
Je compris qu’il me regardait, je le sentis. Mais je baissai la tête, et
sans force pour l’interrompre, je contemplai fixement, en bordure de la
terre humide, les petits buis irréguliers.
--Je suis venu vous demander: dois-je partir tout de suite... dès la fin
de ce mois-ci?... C’est tout... Je ne vous demande rien d’autre que
cette petite indication sur la conduite à suivre. Personnellement, je
puis retarder ce départ. Mon père me précéderait là-bas de six ou huit
semaines... Pendant ce temps, si vous êtes ici, nous nous rencontrerions
quelquefois... et si vous êtes à Lagarde, je puis très souvent y avoir
affaire... Alors je crois que nous deviendrions vraiment deux amis...
Plus tard, quand enfin je partirai, nous aurions les lettres, qui sont
un grand bonheur... Et puis... on ne sait pas... Je reviendrai, et
certes sans laisser cette fois passer trois années... On ne sait pas...
Il ne faut pas regarder trop loin... C’est aujourd’hui qui nous fait du
mal ou qui nous donne la joie... et c’est aujourd’hui que je vous
demande: à quelle date dois-je quitter la France?... Cela seulement, je
ne demande que cela...
Il ne cherchait à prendre ni mon bras, ni ma main. Il parlait lentement.
Mais comme il s’était arrêté devant moi, il me fallut bien lever la
tête, et laissant une seconde mes yeux se prendre dans les clairs yeux
bleus, je fus une fois de plus tout envahie d’une douleur qui
m’épouvanta.
--Partez... il faut que vous partiez tout de suite.
--Oh! non, dit en souriant Philippe Fabréjol. Ce n’est pas ainsi que
vous devez répondre. C’est très sérieux, puisque vous pouvez me faire
vraiment du mal. Il faut réfléchir. Vous réfléchirez huit jours et puis
vous me direz...
--Je vous dirai la même chose.
--Je n’en sais rien, déclara-t-il, et vous non plus.
Les murs étaient plus hauts, les lierres plus épais. Nous tournions
lentement dans la prison verte. Quand nous nous retrouvâmes devant le
large escalier, Philippe Fabréjol me tendit la main.
--Au revoir, madame. Dans huit jours à cette même heure, si elle vous
convient, je vous attendrai au musée Calvet. Les salles en sont
désertes. Il vient seulement quelques étrangers, et d’ailleurs vous
n’aurez qu’une date à me dire.
Il serrait mes doigts, fortement et franchement, et sans pression
sournoise. A travers le couloir dallé je le reconduisis jusqu’à la porte
de la rue. Une fois encore, au fond des salles ouvertes, les glaces
troubles reflétèrent nos silhouettes rapprochées.
--Au revoir, dit-il encore.
Et il ne me rappela pas, en me quittant, ce rendez-vous qu’il me donnait
dans huit jours au musée Calvet. Il ne s’inquiéta même pas que je lui
eusse, là-dessus, donné aucune réponse: il savait bien que rien de tout
cela n’était nécessaire.
*
* *
Ce soir-là, quand Fabien rentra, quand il me parla, j’eus l’impression
que je ne le voyais pas devant moi, et je ne voyais pas autour de moi la
chambre et cet ordre agréable qu’il me plaisait d’y entretenir.
J’apercevais seulement, dans l’ombre des platanes, dansante un peu parce
qu’un petit souffle venait de se lever entre les feuilles, une jeune
fille qui était là, par un matin de juin, avec sa robe à pastilles et
son simple chapeau rond. Elle me regardait. Elle avait connu le
dangereux sourire de François Landargues; elle connaissait la décevante
misère qui occupait seule la petite âme de Fabien Gourdon; et son regard
était triste. Mais je me penchais vers elle, je lui disais: l’amour est
venu. Et je ne pouvais éprouver rien d’autre que la grande joie dont
elle se mettait à trembler.
Ce fut ainsi ce soir-là, et le lendemain, et encore une autre et une
autre journée. Cela ne fait qu’un petit nombre d’heures, mais il y tint
plus de vie que dans toute la somme de mes pauvres années. J’examinais
cette joie qui ne ressemblait à nulle autre, je pressais mes deux mains
sur elle, et je les écartais un peu pour la revoir de nouveau. Je lui
portais en offrande mes grands désirs et mes petites blessures: et tout
le sang de celles-ci, dont elle se nourrissait, la faisait plus
éclatante et plus forte.
Délaissant et détestant les coutumières besognes, je ne pouvais plus
m’occuper à rien qu’à me pencher sur le jardin où m’avait parlé Philippe
Fabréjol; mais toute baignée que je fusse à ma fenêtre de son ombre
humide et verte, il m’était bientôt nécessaire que ce jardin m’enfermât
davantage; il me fallait sentir sous mes pas la terre où Philippe avait
marché. Je descendais donc; je regardais à la rampe du vieil escalier
les fleurs de fer qui lui avaient plu, et je touchais un peu plus loin
les buis lustrés où reposaient mes yeux cependant qu’il disait: «Nous
sommes amis depuis très longtemps...» Il disait encore: «Nous revoir
quelquefois...» Il disait aussi: «Il y aura les lettres... et puis je
reviendrai.» Et comme il l’avait conseillé, sans vouloir regarder plus
loin que tous ces bonheurs, je fermais les yeux sur ce qui pouvait
advenir de lui et de moi...
* * * * *
Et puis je rentrais dans la salle où, d’abord, nous nous étions assis.
Pour que le jour y fût le même, je poussais un peu les volets. Je
m’approchais de ces glaces dont l’eau trouble avait en même temps reçu
son image et la mienne, tout près, si près que mon visage n’était qu’une
forme confuse derrière laquelle une autre forme me semblait
apparaître.--Enfin il me fallait bien regagner notre petit appartement;
mais que la présence de Fabien m’y était importune! Je ne lui parlais
plus de ses livres: je ne m’intéressais plus à ce maladroit article que
sur mes instances il commençait d’écrire. J’aurais voulu qu’il sortît
chaque matin comme il faisait auparavant. J’aurais voulu qu’il ne me
demandât pas, le soir, de l’accompagner dans ses promenades. Je serais
partie seule dans la campagne, au bord du fleuve agité, seule!... avec
autour de moi, en moi, cette secrète présence...
Quelques jours... Cela dura quelques jours... Un bien petit nombre
d’heures. J’avais perdu tous les souvenirs de ma vie étroite et
réfléchie. Je ne pensais pas que le mal existât. Je ne redoutais rien.
J’attendais tout. Il n’y avait plus de détresse en moi, plus de pitié,
pas de remords. La joie, seulement, la joie!
Elle ne se précisait par aucune image. C’était une sorte de frémissement
merveilleux et confus. Je ne cessais plus de penser à Philippe Fabréjol
et de souhaiter sa présence, et cependant je ne savais encore ce que je
lui répondrais quand il me faudrait le revoir. Il me parut un matin que
j’y réfléchissais tout à coup. Je pensais: «Plus que cinq jours, avant
ce jeudi... Dans cinq jours...» Et alors seulement un peu d’inquiétude
commença de se mêler à mon profond bonheur.
Il me devint nécessaire de préparer mon courage. Je voulus voir ce musée
Calvet où j’entrerais bientôt pour y rencontrer un jeune homme que je
connaissais peu, et pour lui dire, afin qu’il comprît bien que je tenais
à lui: «Ce n’est pas tout de suite que vous devez partir... Nous nous
reverrons comme vous le demandez.» Et j’y allai le lendemain pendant que
Fabien, s’intéressant chaque jour un peu plus aux études que je lui
avais conseillées, s’était rendu à la bibliothèque pour y examiner
certains ouvrages.
J’arrivai donc devant ce musée, j’en franchis la grille, et je dis au
gardien que j’étais déjà venue et qu’il pouvait me laisser seule. Dans
les salles matinales il n’y avait personne que le soleil couché sur les
parquets luisants et le peuple silencieux des visages peints et des
figures de pierre. Les uns et les autres m’intimidaient un peu. Et je
voulus d’abord essayer de les admirer afin qu’ils ne fussent pas trop
surpris de ma présence inattentive. Je les contemplai donc longuement,
mais sans bien les voir, et j’allai m’asseoir enfin dans la troisième
salle. Alors je ne sais quelles pensées auxquelles je ne commandais pas
commencèrent de m’absorber. Comme les formes peintes et les formes de
pierre qui m’entouraient, elles étaient là, je voulais les regarder et
je n’en distinguais aucune. A tout instant, lassée de cette méditation
confuse et que j’imaginais inutile, je voulais me lever pour partir et
cependant il m’était impossible de ne pas rester à cette place.
Je m’y attardai si bien que le gardien tout à coup parut au seuil de la
porte. Il venait brusquement de se rappeler ma présence et craignait que
je ne fusse malade. J’étais très confuse. Je lui dis qu’en effet
j’éprouvais un peu de fatigue, et je m’en allai vite. Ma tête était
pesante de toutes les choses qui l’avaient traversée; mais je ne les
connaissais pas, et je continuais de ne pas savoir ce qu’il me faudrait
dire à Philippe Fabréjol.
* * * * *