la porte du Rhône et les vieilles rues qui sont autour du séminaire,
continua d’être silencieux; et le repas, près de la fenêtre ouverte sur
le sombre jardin, fut silencieux aussi comme les autres soirs.
Cependant, une ou deux fois, je retrouvai dans les yeux de Fabien, au
lieu de cette méfiance attentive, de cette tressaillante inquiétude, le
regard étonné qu’il avait eu dans la chapelle... Et cependant je sentais
mon obsédante angoisse se pénétrer de je ne sais quelle satisfaction si
profonde qu’elle ressemblait peut-être à de la joie.
*
* *
Il partit le lendemain aussi tôt que d’habitude et sans m’avoir parlé
davantage. Mais il rentra moins tard, et dès qu’il eut ouvert la porte:
--Tu sais, me dit-il, ils sont partis.
Je lui demandai, bien étonnée, de qui il parlait ainsi. Alors il me
répondit de son ton brusque:
--De qui veux-tu que ce soit?... De ces bohémiens...
Et il gagna aussitôt le fauteuil où, tout accablé, il se laissait tomber
au retour de ses promenades.
J’avais versé de l’eau dans un petit pot de grès bleu pour y mettre deux
roses cueillies dans le jardin de Chayère où je descendais quelquefois.
Mais j’oubliai les roses sur la table, et je m’approchai de Fabien.
--Tu es donc retourné là-bas?
Il se taisait.
--Tu t’es rappelé?... tu as eu pitié?...
Il haussa les épaules.
--Je suis passé là par hasard.
Il me parut qu’il mettait une espèce de pudeur à cacher sa pensée, à se
défendre de l’avoir eue. Il était repris déjà par sa nervosité et je
compris bien qu’il ne fallait pas en ce moment l’interroger davantage.
Mais après qu’il fut reparti, et durant toutes les heures du long
après-midi, je ne cessai plus de songer à cette petite bonne intention
que j’avais cru deviner en lui.
La femme qui nous servait n’était pas venue et je dus sortir pour
acheter moi-même notre souper. J’allais par la rue Haute et la rue
Vieux-Sextier. J’entrais dans ces boutiques obscures qui sentent le
piment, le bois frais et la morue sèche. Sur le trottoir étroit ou les
pavés pointus, je croisais de ces filles d’Avignon dont la taille molle,
les longs yeux et la bouche peinte offrent et demandent l’amour au
premier qui passe; des bourgeoises aussi, importantes et fortes, suivies
de beaucoup d’enfants; des touristes, des étrangers, des Parisiennes
agitées, de vieilles Anglaises vêtues de clair, chaussées largement,
rêveuses et desséchées. Mais toute cette animation de la cité joyeuse ne
parvenait pas à me distraire. Une espèce de recueillement singulier
m’empêchait de bien voir autour de moi les gens et les maisons; et il se
continua après que je fus rentrée dans mon logis silencieux. Il me
fallut préparer la viande, allumer le feu, descendre chercher l’eau
fraîche à la fontaine du jardin. Je m’y attardai un instant. Les grands
murs autour de moi rabattaient l’ombre et l’humidité. Il ne venait là
que de sombres feuillages, un maigre laurier, des lierres et des buis.
Mais je me rappelais ce figuier accroché aux pierres, battu du vent,
tirant d’une poignée de terre sa force et sa belle couleur... Je me
répétais, comme la veille: «Peu de chose... il suffit, il a suffi de peu
de chose.» Ma méditation s’en allait maintenant par des chemins que je
ne connaissais pas, et, par instant, sans que ma pauvre raison en pût
rien saisir, un grand éclair me traversait dont je brûlais toute pendant
de confuses et magnifiques secondes.
Quand Fabien rentrait, je ne pouvais que me résigner à subir sa
présence. Ce soir-là je l’attendis, simplement. Mais je vis bien à son
visage crispé qu’il n’éprouvait plus ce semblant d’apaisement qui, la
veille et ce matin encore, rafraîchissait un peu sa sèche douleur.
J’essayai de parler; il se tut. Je voulus prendre sa main; il la retira
avec impatience. Ma bonne volonté cependant ne pouvait plus se
décourager.
*
* *
Lagarde maintenant était loin derrière moi comme ces petites villes que
l’on voit bleuir confusément au fond des vieux tableaux. Les lettres de
ma Guicharde, presque quotidiennes, ne me semblaient pas venues de là et
ce que me disait ma sœur, en dehors de sa tendresse, me demeurait
étranger. De tout mon simple passé demeuraient seulement vivantes pour
moi les heures les meilleures, et je n’entends point par là les plus
heureuses, mais ces heures méditatives, repliées, exigeantes, où l’on
sent le tourment soudain d’avoir une âme et le besoin qu’elle s’en aille
vers quelque chose de meilleur et de plus beau... J’avais connu beaucoup
de ces heures-là pendant mon enfance résignée et ma jeunesse monotone.
Elles étaient à la fois ma richesse et mon tourment. Mais le pauvre
bagage de ma vie intérieure me permettait seulement de connaître ces
exigences et point de les satisfaire.
Ce sel quotidien, qui m’était nécessaire, et que certains trouvent dans
la foi en leur religion, et d’autres dans leur seule sagesse, je ne
pouvais, dans ma simplicité, le tirer que de l’amour. J’attendais tout
de lui, et qu’il fût ma vie même; et parce que l’amour m’avait déçue, je
pensais ne plus exister.--Comment aujourd’hui se faisait-il que les plus
longues et les plus tristes heures me parussent avoir un goût que je ne
connaissais pas? Je ne voyais personne. J’avais à peine le temps de
sortir. J’étais tout absorbée par mes besognes de servante. Mes mains
s’abîmaient; il leur vint au pouce et au pli des phalanges de petites
raies noirâtres que rien ne pouvait plus effacer. Et mes cheveux que
j’aime parce qu’ils sont épais et doux, coiffés chaque jour trop
rapidement, devenaient ternes et cassants. Je voyais tout cela, et de la
peine que me causait cette apparence de déchoir je tirais une espèce de
plaisir fait de je ne sais quoi et dont j’étais avide. Toute ma vie me
semblait soulevée d’un grand souffle.--Et cependant je ne faisais rien
d’autre que vivre auprès d’un misérable, et commencer seulement d’avoir
pitié de lui.
Sa grande souffrance, chaque jour, me devenait plus sensible; et chaque
jour j’approchais un peu plus son âme désespérée. C’est surtout quand il
était absent et que ses brusqueries ou sa mauvaise humeur n’étaient plus
là pour nous séparer. Alors je revivais avec lui la minute abominable.
J’étouffais de cette épouvante de lui-même dont il était suffoqué. Je me
débattais comme il devait le faire. J’éprouvais comme ce mal tenait à la
chair de l’âme et ne se pouvait arracher...
* * * * *
Et puis il rentrait, avec son pauvre visage, et je me désespérais de ne
pouvoir pas lui dire que j’avais souffert avec lui. Toujours il semblait
redouter mes moindres paroles. Depuis sa défense le premier jour de
notre arrivée, il n’avait plus permis qu’il fût entre nous question de
Lagarde. Il fronçait les sourcils si je prononçais un nom de là-bas.
Hélas! Quel secours pouvais-je lui prêter, tant qu’il exigerait, tant
qu’il garderait ce silence? Et l’idée que je devais l’amener à me
remettre son secret, son remords, sa grande misère, se faisait en
moi,--hésitante, d’abord, effrayée,--plus calme ensuite,--et si forte
enfin, si profonde!... Que ferions-nous de notre vie après qu’il aurait
parlé? Que serait l’expiation nécessaire? Je ne savais pas. Cela était
plus loin... Mais tout près de moi, au fond de moi, fait du plus
passionné et du meilleur de moi-même, il y avait maintenant le désir
incessant, il y avait le besoin qu’il me fît cet aveu et qu’il y trouvât
un peu d’apaisement.
Je ne pouvais rien dire, je ne pouvais, même par un regard, lui montrer
qu’il devait parler et que tout mon cœur était prêt. Mais autour de lui
ma vigilance se faisait plus attentive et voulait lui être plus douce.
C’étaient de petits soins. C’étaient de petites paroles qui ne
touchaient à rien de lui, à rien de moi. Au lieu d’accepter ces
terribles silences dans lesquels se passaient tous nos repas, je lui
parlais de ce que j’avais vu pendant mes sorties, des gens, des bêtes,
des maisons; et malgré que cela lui fît hausser les épaules, comme je
m’efforçais de sourire, il sourit à son tour, une ou deux fois. Enfin,
pour qu’il ne retournât plus jamais à ce cabaret de la porte de l’Oulle,
je pris l’habitude de sortir avec lui presque chaque après-midi. Et nous
allions très loin dans la campagne parce que l’animation des places, la
vue des passants, provoquaient aussitôt son irritation.
Au retour, nous tournions longuement dans les ruelles désertes pour
éviter les boulevards populeux. Il ne pouvait souffrir que quelqu’un le
regardât. Une espèce de méfiance maladive et haineuse à l’égard de tous
les êtres semblait le posséder. Je fus donc bien surprise quand il
m’annonça un matin qu’ayant rencontré son ami, M. Fabréjol, il avait
accepté l’invitation que nous faisait celui-ci d’aller déjeuner le
dimanche suivant dans sa maison de Pampérigouste.
*
* *
De ces Fabréjol,--car ils étaient deux, le père et le fils,--Fabien,
autrefois, aimait à parler, avec ostentation. Quarante ans auparavant,
ma belle-mère, faisant son voyage de noce, avait été reçue «en» Avignon
par Mme Fabréjol, jeune mariée également. Ces dames, je crois, s’étaient
connues au couvent. Et les relations entre les deux familles, cordiales
de la part des Fabréjol, empressées de celle des Gourdon, s’étaient
poursuivies d’une manière un peu vague, mais persévérante. Maintenant,
Mme Fabréjol était morte. Son mari et son fils vivaient en Algérie où
ils exploitaient de vastes domaines; mais ils avaient conservé aux
portes d’Avignon la maison familiale: ils revenaient s’y installer pour
quelques mois tous les deux ou trois ans et y faisaient alors pratiquer
des embellissements coûteux et inutiles qui donnaient de leur fortune,
disait mon mari, une opinion considérable.--Or nous avions appris, peu
du jours avant notre brusque départ, que ces messieurs n’avaient, cette
année, pas encore quitté la France; mais, je l’ai dit, Fabien voulait en
ce moment oublier tous ses amis, et pas plus qu’un autre nom, dans le
petit logis de la rue des Trois-Faucons, le nom des Fabréjol n’avait été
rappelé.
* * * * *
Sans doute, aujourd’hui, troublé de la rencontre, maladroit dans ses
hésitations et craignant qu’un refus ne parût singulier, il n’avait pas
osé se dérober à cette invitation. Il en souffrait... je le plaignais...
Mais je m’aperçus qu’il n’était pas mécontent et, au contraire, tout
animé. Il parla ce jour-là plus que d’habitude et ce fut seulement de M.
Fabréjol, de ses terres, de sa richesse, des ambitions politiques qu’il
avait peut-être et qu’il réaliserait sûrement. Satisfait de petits
détails qu’il se rappelait peu à peu, de petites paroles aimables ou
polies, il me disait combien cet homme fortuné avait toujours eu de
considération pour lui, Fabien, et pour ses talents. Il ne pouvait trop
se flatter de le connaître... il se réjouissait de l’avoir revu. Et
regrettant presque nos douloureux et profonds silences, le retrouvant
tel qu’à Lagarde, dans son pauvre personnage, je m’étonnais tristement
que les petites misères de son âme fussent à ce point capables de lui
faire oublier sa grande misère...
Tout occupée de lui seul, je donnai d’abord peu d’attention à un
souvenir que faisaient revivre toutes ses paroles et qui cependant ne
m’était pas déplaisant. Trois ans auparavant, les Fabréjol nous avaient
rendu visite à Lagarde. Ils venaient choisir des marbres aux carrières
de Saint-Jacques pour un petit pavillon que l’on devait élever dans leur
jardin à la ressemblance de celui où la reine Jeanne tenait sa cour
d’amour dans la cité des Baux. On le voit encore, paraît-il, au bas de
la colline, dans un enclos où poussent aujourd’hui le trèfle et le blé.
J’ignorais cette reine et son pavillon. C’est Philippe Fabréjol qui me
les fit connaître.
Il était venu trop tard au rendez-vous que, leurs affaires conclues, son
père lui donnait dans notre maison et, quoique me trouvant seule, il
était resté fort longtemps. Nous ne nous étions jamais vus; cependant
notre causerie, tout de suite, s’était faite amicale. Je me rappelais
bien ce grand garçon aux beaux traits droits, avec de clairs yeux bleus
dans un visage brûlé. Il parlait avec une simplicité agréable, mais sa
façon de m’écouter me touchait plus encore que ses paroles. Auprès de
lui les mots me venaient sans contrainte; toutes sortes de petites idées
dansaient dans mon cerveau plus clair, joyeuses et pressées de se faire
connaître. Et je crois qu’après son départ j’aurais quelquefois pensé à
lui. Mais maman jugea fort inconvenant que, me rencontrant sans mon
mari, ce jeune homme eût ainsi prolongé sa visite. Elle me le dit avec
autant de sévérité qu’elle en pouvait avoir. Et, toute confuse, je
laissai aller volontairement le souvenir de Philippe Fabréjol comme on
ouvre les doigts sur une plume un jour de grand vent.
A mesure cependant qu’approchait le dimanche, ces souvenirs confus
m’occupaient davantage, et je m’aperçus que ce déjeuner me faisait un
certain plaisir. Je ne songeais plus autant à m’étonner que Fabien eût
accepté d’y paraître; son animation me parut moins déplaisante; je crois
même que je la partageais un peu.--Mais voici que la veille du jour où
nous devions nous rendre à Pampérigouste, il recommença d’être tout
absorbé en soi-même, et les pensées qui lui venaient au sujet des
Fabréjol, il cessa de me les dire. La nuit, à travers mon sommeil, il me
parut qu’il se levait, marchait dans les chambres, ouvrait la fenêtre.
Enfin, au matin, habillé déjà et prêt à partir, ayant réfléchi un long
moment tout en dépliant, repliant, et froissant son journal, il me
déclara soudain qu’il n’irait pas à Pampérigouste. Et je sentis le
remords d’avoir été depuis ces quelques jours moins anxieusement
vigilante et attentive à sa peine.
Acceptant aussitôt sa décision sans en paraître surprise et sans lui
poser là-dessus aucune question, je reportai dans l’armoire le chapeau
que je me préparais à mettre. Il me regarda tout étonné.
--Qu’est-ce que tu fais?... me demanda-t-il. Tu vas être en retard.
--Mais puisque nous n’y allons pas.
--Moi, dit Fabien, pas toi. Tu dois au contraire m’excuser. Tu
raconteras que je suis malade.
Et, me donnant les explications que je ne lui demandais pas:
--C’est ce que j’ai déjà répondu l’autre jour à Fabréjol quand il s’est
étonné de me voir ici. Mais nous nous sommes séparés rapidement.
Aujourd’hui il aurait le temps de m’interroger davantage...
Sa voix était presque confidentielle. Il ajouta plus sourdement:
--Je ne pourrais pas le supporter.
Et il me parut que, dite sur ce ton, cette petite phrase voulait
commencer de me laisser entendre les raisons terribles de sa détresse.
--Je comprends, murmurai-je, parlant aussi bas que lui-même, je
comprends...
Et je m’effrayais en pensant que maintenant peut-être allait tout entier
venir vers moi l’aveu redoutable. Je m’effrayais... et cependant je
pensais: «Enfin!... enfin!...» Et je savais bien que tout mon cœur était
prêt... Mais Fabien ne sentit pas à ce moment que ma détresse allait
au-devant de la sienne et suppliait qu’il la lui remît. Il laissa cette
minute passer silencieusement... Et il me répéta ensuite:
--Tu vas être en retard; dépêche-toi. Cela n’aura rien de singulier que
tu ailles là-bas toute seule, puisque, tu seras reçue par la sœur de
Fabréjol. C’est elle qui tient la maison. Tu diras qu’aujourd’hui je me
suis senti plus mal. Présente cette excuse adroitement et de façon
vraisemblable. Les Fabréjol sont gens à ménager...
Son visage amaigri se contracta. Ses yeux s’assombrirent.
--Et puis, ajouta-t-il, il est inutile qu’ils aillent supposer je ne
sais quoi...
Mais ces paroles sans doute lui parurent imprudentes. Et comme s’il eût
voulu me défendre d’y réfléchir, tout aussitôt, minutieusement, il
commença de m’expliquer quelle sorte de voiture je devrais prendre sur
la place de l’Horloge et quel prix il conviendrait de ne pas dépasser
sous peine d’être volée. Je voyais bien que toute sa peine, de nouveau,
était sur lui, plus pesante et plus acharnée. Malgré ma distraction et
mes vagues négligences de ces derniers jours, ayant maintenant pris
l’habitude de ne plus guère le quitter, j’aurais bien voulu ne pas
l’abandonner aujourd’hui, et je m’inquiétais de sa solitude. Mais je
n’osai pas le lui faire entendre.
*
* *
La maison des Fabréjol ne regarde pas Avignon, mais un de ces petits
vallons qui se creusent, au sud de Villeneuve, entre les collines. Elle
est bâtie à mi-hauteur de la pente assez rapide. Son jardin descend
jusqu’au bord d’un étroit ruisseau, puis se relève en face, et la terre
rouge où poussent les beaux oliviers nourrit un peu plus haut le houx
sauvage et le buis, jusqu’à la région odorante et grise où ne vivent que
la pierre nue, le thym et les sèches lavandes.
La route entre dans ce vallon étroit par un petit pont qui, de très
haut, domine le ruisseau. C’est à cet endroit que j’aperçus Philippe
Fabréjol; il venait au-devant de la voiture et j’en descendis aussitôt.
Il souriait de son sourire franc et bon. Son visage me parut plus brun
encore et ses yeux bleus étaient plus lumineux.
--Comme je suis content de vous voir! dit-il en prenant mes deux mains.
Et ce contentement d’abord, évident et vif, l’empêcha de remarquer que
j’étais seule. Il s’en aperçut brusquement, et tout confus de sa
distraction, rougit et s’embarrassa si bien dans ses excuses que nous
nous mîmes à rire tous les deux. J’expliquai ensuite, selon les
instructions de Fabien, que mon mari était malade, point gravement,
assez toutefois pour n’avoir pu m’accompagner, ce dont il se désolait.
Et nous suivîmes vers la maison l’allée où les châtaigniers et les
acacias gardaient assez de feuilles encore pour mettre sur la poussière
une ombre dansante.
Il y eut à ce moment entre Philippe Fabréjol et moi un petit silence, et
nous dûmes l’un et l’autre l’occuper de la même façon, car en même temps
il me demanda:
--Ces beaux voyages dont vous rêviez, madame, avez-vous pu les faire?
Et je lui dis:
--Ce pavillon de la Reine, l’a-t-on bien élevé, comme vous le
souhaitiez, avec son toit en dôme et ses petites sculptures?
Le souvenir de l’heure charmante qui nous avait un jour réunis prenait
de singulières et vives précisions. Chacun de nous avait conservé dans
sa mémoire toutes les paroles. Il se souvenait de mes petits rêves, je
n’avais pas oublié ses beaux projets; et, dans le temps que nous mîmes à
atteindre la maison, nous avions repris notre causerie au point même où
il nous avait fallu l’abandonner trois ans auparavant.
* * * * *
... Je me rappelle l’entrée dans cette grande maison, aux fenêtres
larges ouvertes, et que tant d’arbres pressés autour d’elle et chargés
d’un or magnifique semblaient pénétrer de leur rayonnement. Le salon,
avec ses meubles provençaux et les verdures bleuâtres qui tapissaient sa
haute muraille, était tout rempli de souriants visages. M. Fabréjol et
sa sœur Philomène, également enjoués sous leurs lourds cheveux blancs;
un couple de leurs amis, les Meynadier, vieux ménage dont quarante ans
d’union n’avaient point épuisé la visible tendresse; et jusqu’à Mme
Fabréjol, peinte à trente ans, éclatante et jolie au-dessus des fleurs
que l’on renouvelait chaque jour devant son portrait, me firent un de
ces accueils par lesquels, soudain, tout le cœur s’épanouit. Une gaîté
paisible et profonde, telle que je n’en avais jamais connue, flottait
dans cette pièce. Elle m’enveloppa aussitôt.--Elle me pénétra mieux
ensuite durant le repas joyeux, dans la claire salle à manger que
parfumaient les dernières roses. Et c’était comme un vin doux et
sournois dont l’ivresse engourdit avant que l’on ait songé à la
redouter. M. Fabréjol parlait de ses beaux domaines dans l’Algérie
éblouissante et nous conviait tous à l’y aller voir. Les Meynadier,
racontant les changements opérés dans leur petite propriété, leur
dernier voyage à Paris, leurs projets pour l’hiver, ne pouvaient
prononcer une parole qui n’évoquât leur vieux et profond bonheur.
Philippe, assis près de moi, me disait quelquefois: «Vous
rappelez-vous?» comme si beaucoup de jours et de mois,--au lieu d’une
heure seulement,--avaient formé nos communs souvenirs.--Et toute la
peine de mon cœur s’en était allée je ne sais où.
Elle se cachait plus loin encore, tandis que Philippe Fabréjol, un peu
plus tard, laissant sa tante et leurs hôtes se reposer au salon,
m’emmenait voir au fond du vallon le pavillon de la Reine. M. Fabréjol
devait nous accompagner, mais un de ses fermiers vint pour lui parler.
Nous l’attendîmes quelques instants, puis Philippe décida qu’il nous
rejoindrait là-bas, et nous allions maintenant tous les deux à travers
le jardin roux et vert qui sentait à la fois l’été mourant et le
délicieux automne.
* * * * *
Le chemin descendait entre des troènes et des buis. De trois grands
réservoirs qui servaient à l’irrigation du verger, l’eau fuyait à petit
bruit vers le profond ruisseau. Philippe Fabréjol m’expliquait que son
père avait fait construire ces réservoirs à l’exemple de ceux qui
valaient à leurs terres d’Algérie tant d’abondance et de fécondité. Il
me parlait des champs, des vignes et des jardins, et me racontait leur
libre vie, là-bas, les courses à cheval, les soirées lumineuses devant
la maison blanche, la mer que l’on aperçoit au loin, toute petite,
pierre précieuse, émail limpide, triangle d’argent bleu ou d’or verdâtre
étincelant entre deux collines. Nous avions quitté le chemin et, sur
cette pente humide où nous marchions, l’herbe épaisse, fine et très
verte, était douce à nos pas.
Elle se continuait ainsi jusqu’au fond du vallon et le pavillon de la
Reine était au milieu de ce beau tapis. Je ne pense revoir rien de plus
charmant que ce petit temple dont six colonnettes ornées de cannelures
et de feuillages portaient légèrement la ronde coupole. Des rosiers tout
chargés de leur floraison d’automne passaient leurs branches entre ces
colonnes, et les pétales trop mûrs tachaient de safran et de carmin le
banc de marbre étroit et poli qui s’incurvait à l’intérieur. Philippe
m’y fit asseoir après que j’eus bien tourné tout autour du léger
édifice, dans un ravissement puéril et profond; et laissant alors
paraître dans ses yeux bleus une sympathie plus grave soudain et plus
attentive:
--Maintenant, me dit-il, parlons un peu de vous, si vous le voulez bien.
Mais quelque douceur que me fît connaître son regard, il m’était plus
doux encore en ce moment d’oublier cette créature tourmentée sur
laquelle il m’interrogeait, et je ne permettais pas que l’on me ramenât
vers elle.
--Non... non... dis-je un peu trop vite et secouant la tête, je ne veux
pas.
--Pourquoi donc?
Je me tus. Et c’était là peut-être la plus dangereuse confidence.
Philippe Fabréjol n’osa pas me regarder davantage. Mais ayant un long
moment réfléchi:
--Vous ne devez pas, murmura-t-il, être très heureuse.
François Landargues, un jour, m’avait dit la même phrase. Hélas!...
pouvais-je désormais, pour le comparer à un autre et pour le détester
mieux encore, me rappeler François Landargues?... Et tout éperdue d’être
ainsi tirée malgré moi vers ce que je ne voulais pas revoir:
--Je ne sais pas... Je ne sais pas... Ne parlons pas de cela.
Il répéta pensivement:
--Et pourquoi donc?
Puis aussitôt, confus de cette insistance:
--Pardonnez-moi. Nous nous sommes vus avant aujourd’hui une fois
seulement. Nous ne nous connaissons pas. Et cependant... il faut que je
vous le dise et ce sera mon excuse... souvent, là-bas, par ces beaux
soirs dont je vous parlais, à l’heure du repos sur la terrasse d’où l’on
voit la mer, il me semblait être en France, dans une ville... une très
petite ville, avec de petites rues serrées, farouches, ennuyeuses...
J’entrais dans un salon un peu sombre... un peu triste... Et je revoyais
là une femme... une jeune femme... Souvent, oui... cela m’est arrivé
très souvent... C’est singulier, n’est-ce pas?... Le souvenir!... Et
nous nous étions vus si brièvement!... Nous n’avions dit que de simples
paroles... Mais c’est à cause de cela, comprenez-vous, que je me suis
permis de vous demander...
Il ne répéta plus cette demande, mais il m’en fit une autre, après un
silence:
--Nous allons bientôt repartir. Me permettrez-vous d’aller vous dire
adieu? Mon père m’a dit, je crois, que vous logiez dans la rue des
Trois-Faucons.