--C’est-à-dire...
Mais il n’avait voulu entendre que ce semblant de promesse. Une
expression de contentement, la première depuis bien des heures, passa
sur son visage.
--Oh!... dit-il, soulagé, ce serait tellement mieux, vois-tu...
Et il ne sut que répéter:
--A cause du monde.
--Tais-toi... ne dis rien... n’explique rien... D’ailleurs...
Mais dès ce moment, toujours un peu hagard, plus apaisé cependant, il
parla de mon départ avec assurance. Vainement, je me défendais... et ce
n’était pas contre lui. Ce quelque chose d’inconnu, à quoi je cédais
enfin, me forçait de me soumettre. Je voulais croire toutefois que
j’hésitais encore. J’hésitais en préparant mon propre bagage...
J’hésitais en donnant à Guicharde mes instructions... Et je crois bien
que tout interdite, il me semblait continuer d’hésiter, alors qu’assise
en face de Fabien, dans le wagon où nous étions seuls, je voyais déjà
les chemins connus et les arbres familiers glisser et me fuir.
Mon mari, au départ du train, avait poussé un grand soupir. Assez calme,
mais s’efforçant trop visiblement de l’être, il se tenait très droit et
lisait un journal. Et, me détournant de lui, je contemplais cette nuit
d’automne qui commençait de traîner sur la campagne. Déjà, elle avait
mis leur robe noire aux cyprès bleus, et les brumeux oliviers la
retenaient entre leurs branches, et les moutons, qui s’en allaient par
petits troupeaux serrés, la portaient sur leur dos houleux et gris. Mais
les platanes aux grandes feuilles, les peupliers presque nus, et toute
cette broussaille qui s’échevèle au bord des champs, défendaient ce bel
or dont ils étaient couverts et gardaient encore leur lumière. Ils
cédèrent à leur tour. La nuit les enferma. Elle prit avec eux les
maisons de terre jaune et de cailloux, les femmes revenant par les
chemins, et les petits enfants jouant devant les portes... Et ne
recevant plus ce secours que m’accordaient les choses, il me fallut
alors revenir vers Fabien.
Il tenait toujours son journal devant lui, mais il ne lisait plus, bien
que l’éclairât la petite ampoule du plafond, jaunâtre et triste. Son
buste avait fléchi et s’écrasait; ses épaules remontaient, son cou se
tendait avec une espèce d’angoisse et, par-dessus la feuille qu’ils ne
regardaient pas, s’élargissaient les yeux un peu fixes.
--Il revoit François Landargues... il le revoit...
Mais à ce moment son regard rencontrant le mien s’emplit de cette
méfiance inquiète que je semblais par instant lui inspirer... Alors,
feignant de m’assoupir, je fermai les yeux.
*
* *
Le trajet dura trois longues heures pendant lesquelles je ne prononçai
pas une parole. L’arrêt brusque dans les petites gares nocturnes,
l’entrée soudaine d’un voyageur, sa sortie bruyante, rien ne pouvait me
décider à soulever mes paupières serrées. Fabien, en face de moi,
immobile comme moi, gardait le même silence. Mais dès l’entrée dans les
faubourgs d’Avignon, avant même que le train eût ralenti, il était
debout, rassemblant notre bagage: et je savais bien que, pas plus que
moi, il n’avait dormi.
La stagnation blanche des lampes électriques occupait seule les avenues
désertes et, quand la traversait un frisson métallique, l’ombre des
feuilles était la seule que l’on vît tout à coup danser le long des
murs. Il était tard, et ce grand orage de la veille avait mis dans l’air
les premières fraîcheurs de l’automne. Dans l’hôtel modeste où Fabien me
conduisit, on nous servit un pauvre souper de pâté, d’olives et de
fromage de chèvre. Les chambres sentaient le savon grossier, le tabac
refroidi, l’odeur forte des huiles dont le carrelage rouge était lustré;
et toute la médiocrité de ce gîte lamentable nous obligea enfin de
prononcer les premières paroles.
* * * * *
Il nous fallait trouver un logement pour y passer ces quelques semaines
et nous nous en occupâmes dès le lendemain. Fabien, dans cette ville,
avait quelques amis qui nous eussent utilement renseignés. Mais il n’en
parlait pas, et, comprenant trop bien qu’il ne voulût pas en ce moment
penser à eux, je n’osai les lui rappeler. Tandis qu’il consultait les
agences qui sont sur la place de l’Horloge, je m’en allai de mon côté,
au hasard des petites rues, si bruyantes et peuplées quand elles
touchent au cœur de la ville, et, dès qu’elles s’en éloignent, serrant
leurs vieux murs sur de si profonds silences. Et tout étourdie que je
fusse encore, recevant de tous mes actes un étonnement qui, dans
certaines minutes, allait jusqu’à la stupeur, je sus cependant découvrir
dès ce matin-là ce qui nous était nécessaire.
C’était une vieille maison de la rue Trois-Faucons, étroite, avec une
porte romane dont le marteau figurait deux serpents enchevêtrant leurs
nœuds. Elle appartenait à un antiquaire du nom de Chayère, tenant
boutique près de Saint-Agricol et qui avait là son dépôt de
marchandises. Les pièces, dallées de noir et de blanc, étaient occupées
par tout un peuple d’armoires et d’horloges, de tables escaladant des
commodes, de fauteuils portant des chaises renversées; et l’on ne voyait
en entrant là qu’un pêle-mêle de panneaux luisants et de dorures fanées,
qu’un enchevêtrement de pieds tors ou cambrés, tandis que pendaient des
plafonds les petits lustres aux cristaux poussiéreux, et les lampes
d’église au flanc desquelles se ternissaient les angelots d’argent ou
d’étain. Mais, au premier étage, deux chambres étaient vides, auxquelles
attenait une petite cuisine. Elles avaient encore leurs plafonds peints
et les carreaux verdâtres de leurs fenêtres d’autrefois, et elles
donnaient sur un humide et profond jardin auquel on pouvait descendre du
rez-de-chaussée par de longues marches de pierre.
Chayère consentit à nous louer ces chambres, et sut en deux heures les
rendre habitables, grâce à quelques meubles qu’il tira de ses réserves.
Il y mit un lit Directoire dont la peinture gris s’ornait d’un filet
bleu, une table d’acajou assez grande pour que nous y puissions prendre
nos repas, une commode faite en Arles, une armoire qui venait d’Aix, des
chaises, deux bergères dont la tapisserie crevée laissait échapper un
crin noir mêlé de paille. Il accrocha aux fenêtres des rideaux de damas
qui, tendus, semblèrent lamés de ciel, tant leur trame avait d’usure et
de transparence. Enfin, une femme qu’il m’indiqua put me fournir un peu
de linge et une autre de la vaisselle.
Je travaillai la journée entière avec cet homme, afin que, dès le soir,
tout fût en état. Fabien rôdait à travers la ville. Il rentra comme le
soir allait venir et, sans rien regarder, alla s’asseoir dans un
fauteuil près de la fenêtre. Elle était grande ouverte. Une mourante et
délicieuse odeur d’automne venait de ce petit jardin si sombre, serré
entre de grands murs, où quelques roses achevaient de fleurir. Plus
défait et misérable encore que je ne l’avais vu la veille, mais aussi
plus aigrement nerveux, Fabien remarqua:
--Cet enclos empoisonne l’humidité et la feuille pourrie. Et le logement
doit être assez malsain... Enfin!...
Je murmurai:
--Nous y sommes pour peu de jours.
Il se tut. Un peu plus haut, j’ajoutai:
--N’est-ce pas?
--Mais je n’en sais rien, dit-il, rien...
Je soupirai peut-être, ou je fis un petit geste. Peut-être aussi j’eus
l’imprudence de le regarder. Alors cette irritation, qui devenait peu à
peu la forme de sa détresse, le tourna vers moi, méfiant de nouveau,
presque haineux:
--Et puis, tais-toi, cria-t-il, ne me pose aucune question. Nous sommes
ici. C’est bien. Cela suffit. Ne t’inquiète pas d’autre chose. Je ne
veux plus entendre parler de rien. Je te le défends. Pas un mot, tu
m’entends... pas une question... Jamais... jamais!... Pas un mot.
Il agitait devant lui sa main fébrile et menaçante:
--Pas un mot... jamais!
Je répétai:
--Non... non... jamais.
Et dès ce moment, je commençai d’observer, non seulement au sujet de ce
qui avait pu se passer à Lagarde pendant la nuit terrible, mais au sujet
de nous-mêmes, de nos moindres pensées, de ce triste voyage, ce silence
qu’il exigeait, cet absolu silence... Fabien m’effrayait, mais ce
n’était pas de la même façon que la veille, et je ne pouvais m’expliquer
pour quelles secrètes raisons il m’était maintenant possible de rester
auprès de lui.
*
* *
Il prit tout de suite l’habitude de partir chaque matin dès le réveil
pour des marches interminables à travers les faubourgs et dans la
campagne. Une femme, à ce moment, venait pour nous servir. Mais elle ne
pouvait me donner qu’un petit nombre d’heures; elle s’en allait avant
midi, laissant le repas préparé. Alors, je mettais la nappe, je
disposais les plats, j’attendais. Enfin, Fabien rentrait, assez tard et
portant sur son visage cette souffrance, cet air d’égarement qui ne
cessaient plus d’y paraître. Sans même m’avoir dit bonjour, il
s’asseyait à table et se mettait à manger. Mais après les premières
bouchées il relevait la tête, m’observait, et je voyais aussitôt la
méfiance et l’inquiétude remonter au fond de ses yeux. J’hésitais... Je
me demandais longuement ce que je pourrais lui dire... Et je finissais
par poser quelques questions qui étaient toujours les mêmes et
recevaient les mêmes réponses:
--Tu es allé te promener?
--Oui.
--Où cela?
--Devant moi.
--Au bord du Rhône?
--Je n’en sais rien.
Et le silence recommençait, si pesant que je ne tentais plus même un
effort pour le soulever.
Il s’anima seulement la première fois que je reçus une lettre de
Guicharde. Ce fut quatre jours après notre arrivée. Dès son entrée dans
la chambre, apercevant sur la commode arlésienne la simple enveloppe de
papier bleu, reconnaissant l’écriture, Fabien eut un geste brusque. Et
tout de suite, avec une impatience fébrile:
--Eh bien! demanda-t-il, qu’est-ce qu’elle dit?
Elle disait peu de chose, sortant à peine et ne voyant personne. Elle
espérait que Fabien allait mieux, que ce repos nécessaire après tant de
fatigues et d’émotions lui ferait du bien. Elle disait que la maison
sans nous lui paraissait grande et vide, qu’elle s’occupait avec
Adélaïde de tout bien mettre en ordre afin que nous soyons contents à
notre retour. Et elle terminait par de petites phrases où elle avait mis
toute la tendresse et tout le dévouement de son cœur.
--C’est tout?... interrompit Fabien comme je lisais ces phrases.
--C’est tout.
--Bien dit-il, c’est bien.
Ce fut la seule fois qu’il m’interrogea sur les lettres de Guicharde.
Par la suite, s’il en trouvait une dans la boîte et qu’il me la montât,
il la jetait sur la table avec quelquefois une indifférence et
quelquefois une colère également dédaigneuses, sans jamais plus demander
ce que ma sœur pouvait avoir à nous apprendre.
Il repartait aussitôt le repas terminé. Une fois encore, je restais
seule. Alors, la pièce mise en ordre, j’allais m’asseoir auprès de la
fenêtre. Une angoisse plus violente chaque jour et plus douloureuse
m’envahissait, m’absorbait. Et quand j’en revenais, au bout de plus
d’une heure, je m’apercevais que, pendant tout ce temps, j’avais rôdé
dans les faubourgs et la campagne auprès de Fabien, avec lui, portant
ses grands remords et sa grande misère... Et c’est de toute sa lassitude
que je me sentais écrasée.
*
* *
Huit jours passèrent ainsi, et chacun aggravait la détresse de Fabien et
lui creusait un peu le visage. Un matin, en rentrant, il refusa de
s’asseoir à table et alla se jeter sur son lit.
--Je n’en puis plus, dit-il. Je vais tomber malade.
C’était la première fois que devant moi il s’abandonnait ainsi. Je
voyais bien cependant qu’il ne me permettrait encore de lui poser aucune
question. Mais parce qu’il avait soupiré, je soupirai avec lui.
--Tu t’ennuies trop. Ce désœuvrement est une terrible chose.
Déjà redressé, déjà hostile, il cria presque:
--Qu’est-ce que tu veux que je fasse?
--Tu pourrais lire.
--Et quoi donc? Où les prendrais-je, les livres?
--Chez le marchand... Roumanille a beaucoup de choses.
--Tu es folle. Je ne gagne rien en ce moment, et j’irais dépenser
l’argent à acheter des livres!
J’avais déjà fait cette proposition et j’avais toujours reçu la même
réponse. Je voyais bien qu’il s’obstinait sombrement à ne rien faire et
ne voulait tirer un secours que de ses mornes promenades. Mais pendant
ces après-midi solitaires où je ne pouvais m’occuper à rien qu’à le
chercher et qu’à le suivre, une âme nouvelle avait dû se former en moi;
ma grande patience aujourd’hui ne se laissait point rebuter par ses
rudesses. Et je proposai encore, après être allée dans la cuisine
chercher l’eau fraîche et le vin:
--Quelquefois..., aujourd’hui par exemple, veux-tu que je sorte avec
toi?
--Si ça t’amuse...
Il se décidait tout de même à se lever et à prendre sa place devant le
repas servi. Il ajouta:
--Et si tu en as le temps.
--Je le trouverai.
--Mais ne pense pas, déclara-t-il en cassant son œuf, que je vais
attendre que tu aies tout remis en ordre.
--Je te rejoindrai donc.
--Où cela?
--Où tu voudras.
--Eh bien! dit-il comme résigné, à quatre heures, au petit café qui est
près de la porte de l’Oulle.
... Je fus exacte. Et tandis que j’allais vers ce morne rendez-vous,
pensant à Fabien comme je ne cessais plus de le faire, et à toute cette
horreur de lui-même qui paraissait chaque jour l’accabler avec plus de
force, je pensais aussi que ce serait une grande charité que de sourire
et de paraître heureuse en l’apercevant... Mais mon visage, au
contraire, malgré cet air que je voulais lui donner, dut marquer
seulement que tout mon cœur se serrait.
Ce petit café où il m’attendait, tout étroit, misérable, derrière ses
fusains maigres et sous sa tente sale, avait sa terrasse envahie par des
rouliers de Villeneuve et par quelques soldats. De grosses femmes, des
filles en cheveux, buvaient auprès d’eux. Et Fabien était là, parmi
cette racaille, avec trois soucoupes devant lui sur la petite table
verte, et un verre encore plein. Il le vida d’un trait quand il
m’aperçut et me rejoignit aussitôt.
--Mais, lui fis-je remarquer, tu n’as pas payé.
Je m’arrêtais. Il m’entraîna.
--Ne t’inquiète pas. On me connaît. J’ai payé ma note samedi et je
payerai à la fin de cette semaine.
Il marchait un peu lourdement et avait pris mon bras pour s’y appuyer.
--Tu as donc l’habitude de venir... dans cet endroit?
--Mais oui, avoua-t-il, quand je suis fatigué de marcher.
Et, aussitôt agressif:
--Ai-je autre chose à faire?
Ayant passé la porte de l’Oulle, nous allions le long du rempart. La
poussière de l’été le recouvrait encore, et la première grande pluie,
sans parvenir à l’emporter, l’avait seulement délayée un peu et ramassée
çà et là en croûtes épaisses. La pierre était blanche et les arbres
blancs au pied desquels croissait une herbe misérable, tout à la fois
boueuse et consumée. Fabien avait lâché mon bras. Silencieux, baissant
la tête, il défaisait au bout de sa canne les petites mottes de terre et
s’il en manquait quelqu’une, s’impatientant aussitôt, il l’écrasait du
talon. De cette manière évidemment, quand il était seul, se passaient
ses promenades. Je les imaginais bien ainsi. Mais j’ignorais où le
menait ensuite la fatigue, j’ignorais ce cabaret, ces stations hébétées
au milieu de la plus basse populace, devant le verre rempli et les
soucoupes empilées... Or, voici que comprenant mieux bien des choses,
non pas aujourd’hui seulement, mais me semblait-il, depuis quelque
temps, je commençais à comprendre que ce n’était rien d’avoir quitté
avec lui notre maison, et rien de consentir à demeurer près de lui.--Et
il me semblait être maintenant responsable de cette déchéance nouvelle
vers laquelle il s’en allait.
* * * * *
Que faire cependant pour la secourir, puisque, tout replié sur sa grande
misère, il ne me permettait pas d’en approcher? Quelle parole, cherchant
à l’atteindre profondément, ne lui eût paru injurieuse, et toute
pénétrée du terrible soupçon?... Continuant de ne regarder que la terre,
il s’arrêtait maintenant à chaque pas, pour écheveler l’herbe courte du
bout de son soulier. Jamais son silence ne m’avait semblé si pesant et
pour la première fois, au lieu de le subir avec lui, je souhaitais de
l’en délivrer.
Alors, le touchant doucement au bras:
--Regarde, dis-je, ces bohémiens.
Au pied du rempart était arrêtée une roulotte misérable, faite de
mauvaises planches déteintes, et montée sur deux roues. Lié par une
corde à l’arbre le plus proche, un maigre cheval, grisâtre comme la
pierre et desséché comme elle, humait le sol aride avec résignation. Et
deux femmes, s’affairant autour d’un feu de broussailles, trempaient des
linges dans un petit chaudron où fumait je ne sais quelle mixture
aromatique et forte. La plus vieille avait ses cheveux serrés dans un
mouchoir rouge et jaune, et l’autre, toute jeune, déformée par une
grossesse dont le terme était proche, portait une robe d’indienne à
fleurs roses dont les deux volants traînaient dans la poussière.
Elle tordit un des linges entre ses petites mains sales et se dandinant
avec peine s’approcha d’un homme qui était couché à quelques pas, le dos
soutenu par une caisse et le genou gauche empaqueté de chiffons
noirâtres et sanglants. Une grande souffrance convulsait son visage. La
jeune femme s’agenouilla près de lui et commença de défaire le grossier
pansement.
Fabien, leur jetant un coup d’œil, avait aussitôt détourné la tête, mais
je voulais maintenant qu’il s’intéressât à eux et je lui demandai:
--Que peut avoir ce malheureux?
--Je n’en sais rien.
--Mais elle infectera la plaie en la soignant ainsi.
--C’est leur affaire.
Je m’étais arrêtée, il marcha plus vite. Je dus courir pour le
rejoindre, et tout animée soudain d’une idée qui me paraissait bonne:
--Fabien! si tu voulais examiner ce malheureux... si tu lui donnais un
conseil...
Sans répondre, il allait toujours, de son pas rapide. J’insistai, plus
pressante, et il me semblait le supplier pour lui-même et non pour cet
étranger.
--Il souffre... Si tu voulais essayer de le soulager... avoir pitié!...
Ces pauvres gens t’écouteraient, j’en suis sûre... Et puisque tu n’as
rien à faire, tu pourrais demain revenir voir si l’homme ne va pas un
peu mieux.
Mais comme je le prenais par le bras, voulant l’arrêter et le forcer de
retourner vers ces misérables, il se dégagea brusquement. Et, ricanant,
les épaules secouées, la bouche mauvaise:
--Alors, proféra-t-il, je ne suis plus bon qu’à soigner les bohémiens au
bord des routes, et les chiens crevant au fond des fossés! Nulle autre
clientèle maintenant ne saurait avoir confiance en moi... C’est cela,
n’est-ce pas? que tu veux me faire entendre. Je te remercie...
--Mais, Fabien...
--Laisse-moi tranquille.
Nous continuâmes en silence cette sombre promenade. Nous approchions
maintenant du pont Saint-Bénézet. C’est le vieux pont de la chanson.
Trois de ses arches, il y a bien longtemps, furent emportées par le
Rhône. Rompu ainsi au point le plus furieux des eaux, il continue
vainement de se tendre vers l’autre rive. Mais il porte en son milieu
une petite chapelle, et, comme nous nous étions arrêtés, indécis et las,
découragés également de poursuivre cette route et de regagner notre
logis, je proposai à Fabien de la visiter.
--Comme tu voudras, dit-il avec indifférence.
Nous entrâmes donc chez le gardien. La chambre qu’il habite, creusée
dans le rempart même, sentait l’oignon, le vieux cuir et la fumée de
bois; et le bonhomme, installé devant un établi s’occupait à rapetasser
de vieilles chaussures. Il les martelait à petits coups, d’un geste égal
et nonchalant, et, soucieux de ne se point fatiguer, sans s’interrompre
ni se lever, il nous désigna une clef pendue à la muraille, puis une
petite porte au fond de la chambre.
--Vous monterez l’escalier. Il est dur. Prenez garde à tomber en
redescendant. Et puis là-haut, ne passez pas le garde-fou qui est après
la chapelle. Y en a qui le font. Mais c’est déraisonnable, à cause de la
solidité, qui n’est pas sûre.
L’escalier serré entre deux murailles que veloutaient des plantes aux
fleurs minuscules, était roide en effet, mais avait peu de marches, et
le vieux pont s’étendait là-haut, dans toute la lumière du déclinant
soleil. Point d’autres visiteurs aujourd’hui. Nous étions seuls. Sur les
larges dalles où, selon la légende, les belles dames dansaient avec les
beaux messieurs, Fabien laissait traîner son pas plus pesant. Il vint
s’accouder à la rampe de fer, et je me penchai auprès de lui. Le Rhône
en feu roulait un couchant tourmenté. Villeneuve à notre gauche, légère
et couleur d’or, attendait magnifiquement que la vînt saisir l’ombre
sournoise se préparant au fond des creuses vallées. Très loin,
Châteauneuf-des-Papes, parmi de sombres verdures, répandait ses maisons
rousses comme une poignée de maïs égrené. Et de la cime pierreuse et
blonde des collines, de la cime éclatante du mont Ventoux, semblait
sortir cette lumière qui se dissolvait dans le ciel, et retombait sur
les petites villes éparses, les champs mûrs, la terre dorée.
Il me semblait que mon cœur recevait cette lumière comme la recevaient
les choses, et que, comme elles, il en était tout embelli. Ma bonne
volonté fut tout à coup plus vivace et meilleure. Je recommençai de
m’émouvoir comme je l’avais fait en voyant Fabien dans ce cabaret. Ce
que j’avais compris à ce moment, je le comprenais mieux encore. Et,
sachant bien maintenant que j’avais le devoir de le sortir de lui même,
je savais aussi que la tâche serait difficile et qu’il ne fallait pas me
décourager aussitôt.--La souffrance des êtres n’avait pu le toucher; je
voulus essayer de la beauté des choses et, lui montrant le paysage
admirable, je murmurai:
--C’est beau.
Mais il secoua les épaules d’un air excédé et se détournant, alla
s’asseoir sur un des bancs creusés dans le mur de la chapelle. Je ne le
suivis pas tout de suite. Je regardais encore le ciel et l’eau et, toute
soulevée au-dessus de moi-même, il me paraissait à présent que j’étais
croyante et que je disais ma prière. C’était la plus belle de toutes;
elle se formait dans mon cœur et je n’en connaissais pas les paroles;
mais je sentais toute la force qui me venait d’elle.--Que dire à Fabien,
qui le secourût un peu?... Que lui dire?... Des feuilles rugueuses
frôlaient mes deux mains croisées, et je vis qu’un figuier avait poussé
entre les pierres. S’appuyant au contrefort de la troisième arche, qui
le gardait un peu du vent, il poussait de fortes branches, et vivace,
large, d’un beau gris bleuâtre qui ne se tachait point de jaune, il
avait seulement pour se nourrir quelques parcelles de terre que le vent
avait amoncelées au joint de deux blocs creusés par les pluies.
--Qu’il a suffi de peu de chose... pensais-je, sans bien entendre
moi-même tout cette pensée.
Et je me répétai quelques minutes plus tard:
--Il suffit de peu de chose...
D’autres minutes passèrent encore et j’allai retrouver Fabien dans
l’intérieur de la chapelle. Elle est petite et ronde, sans porte, et
regarde le courant qui s’en va vers la mer. Les colonnes de l’autel
s’ornent encore de feuillages confus, et çà et là, aux angles de la
voûte, autour d’un pilier, des sculptures délicates achèvent de
s’effacer et de rentrer dans la pierre. Mais Fabien ne s’intéressait
point à ces petites formes végétales, célestes ou démoniaques. Les bras
croisés, et renversant un peu la tête, il fixait le mur devant lui, avec
un air d’hébétude douloureuse. Quand j’entrai, il ne bougea pas. Alors
j’allai m’asseoir à son côté. Je posai doucement ma main sur son genou,
et je dis très bas:
--Tu es malheureux...
En même temps, je me préparais à supporter sa colère. Mais au contraire,
il me regarda presque doucement, tout surpris, non de mes paroles
peut-être, mais de ce ton que je leur avais donné; et il avoua, aussi
bas, plus bas encore que moi-même:
--Oui.
Aussitôt il prit ma main, la serra nerveusement, la retint dans les
siennes. Et ce petit mouvement exprimait toute sa détresse, comme ma
courte phrase avait montré toute ma pitié... Rien d’autre. Il n’y eut
rien d’autre. Mais il me paraissait que la parole nécessaire avait été
dite.