Cependant, bien plus encore que tout à l’heure, l’ombre était pesante à
mon insomnie et j’agitais la main quelquefois comme pour soulever cette
ombre de mon visage. Enfin, une morne vapeur commença de paraître et de
s’élargir au cadre de ma fenêtre. Un peu plus tard, une carriole bondit
sur les pavés dans un grand tapage de ferraille mal jointe et de pots en
métal se heurtant l’un à l’autre.--La laitière de la Bastide... Il est
donc six heures... six heures déjà! Pourquoi Fabien n’est-il pas
rentré?--La vapeur blanche aux fentes des volets de bois était devenue
du soleil et, par toute la rue des Massacres, tous les autres volets
claquaient le long des murs. Au-dessous de moi, j’entendais Adélaïde qui
tirait les meubles pour balayer la salle. Elle parlait par la fenêtre à
des femmes qui passaient; elle disait: «Il fait beau temps.» Je me levai
à mon tour.
A ce moment, j’entendis ouvrir avec violence la porte de l’entrée. Elle
retomba presque aussitôt, et si lourdement que ce fut bien sûr la
muraille elle-même qui l’avait rabattue. Ce fut bref, et celui qui
venait d’entrer avait dû se glisser bien précipitamment entre les deux
bonds de cette porte claquante. Qu’avait-il à nous dire pour montrer
tant de hâte? J’attendais... mais tout de suite la patience me manqua et
je criai:
--Fabien!
Il ne me répondit pas, et je fus bien surprise de ne pas l’entendre
monter, ce qu’il faisait toujours assez bruyamment. Alors, je demandai à
Guicharde qui venait d’ouvrir la fenêtre du palier et restait là comme
une chatte, une longue chatte noiraude et maigre, à cligner des yeux
dans le soleil matinal:
--Qui est donc entré? Je croyais que c’était Fabien.
--C’est lui, dit-elle, mais il s’est enfermé dans son bureau.
--Enfermé?... pourquoi?
--Je n’en sais rien... Je me demande comment les choses se sont
passées?... As-tu dormi un peu?...
--Faut-il des raisins? criait Adélaïde dans la cage de l’escalier. Ils
sont à douze sous. Et puis voilà Milo qui vient avec des anguilles. En
voudrez-vous?
--Je descends, dit Guicharde, je descends.
Et se tournant vers moi:
--Paresseuse, dépêche-toi donc de faire ta toilette. Fabien nous
racontera, pendant le déjeuner...
Je lui obéis. Des pigeons se promenaient sur le toit. Quand cessait le
bruit frais de l’eau ruisselante autour de moi, j’entendais le petit
bruit griffu de leurs pattes sèches sur les tuiles desséchées.
* * * * *
«Pourquoi Fabien n’est-il pas monté encore? Que fait-il?» Une buée
lourde enveloppait le soleil. Je respirais avec peine, mes mains
brûlaient. Enfin, je fus prête avec ma robe de tous les jours, en grosse
toile à rayures grises bien serrées, correcte et peu salissante. «Est-il
encore dans son cabinet?» Et, dans mon anxieuse curiosité, l’idée me
vint de le surprendre. Du temps d’un Gourdon qui était notaire, cette
même pièce qui faisait aujourd’hui le cabinet de Fabien servait d’étude.
Afin de pouvoir surveiller les clercs, on avait aménagé dans l’escalier,
au ras de la quinzième marche en descendant, un petit judas qui se
trouvait, dans l’étude, percer le mur non loin du plafond. Je sortis de
ma chambre et quand j’eus atteint cette quinzième marche, je me mis à
genoux sur le bois bien ciré.
Le loquet un peu rouillé, mais fragile, ne grinça pas sous ma main
prudente. Et d’abord je sentis une odeur nauséabonde, celle de la lampe
qui durant une heure de nuit avait charbonné et fumé dans cette pièce.
La fenêtre n’avait pas été ouverte; les volets demeuraient appliqués aux
vitres, mais pas très hermétiquement, et dans toute cette ombre glissait
un jour suffisant pour qu’il me fût possible de distinguer mon mari
assis devant sa table et la tête dans ses deux mains. Un des minces
rayons qui traversaient la pièce suspendait au-dessus de ces mains ses
dansantes poussières, et ces mains, terriblement lumineuses et pâles,
étaient la seule chose qui se distinguât bien au-dessus de l’être
confus, replié sur soi-même et tout anéanti. Je pensai:
--Il s’est endormi.
Mais ces mains n’étaient pas les mains paisibles dans lesquelles un
front abandonné cherche son repos. Elles se tordaient, ou plutôt elles
s’étaient tordues; elles se pressaient, ou plutôt elles avaient dû se
presser. Maintenant elles ne bougeaient plus, mais leur crispation
immobile, la saillie plus blanche des os à l’angle des doigts repliés
exprimaient quelque chose d’effrayant... Et, les ayant bien regardées,
je sentis que mes mains se pressaient et se tordaient à leur tour. Je
voulais courir, mais je ne pus achever de descendre l’escalier qu’avec
une lenteur extrême en m’appuyant à la rampe.
* * * * *
Dans la salle à manger les tasses de grosse faïence étaient disposées
sur la nappe à carreaux bleus avec le beurre et le pain. Cette pièce
donnait sur la rue des Massacres. A travers les rideaux d’étamine un peu
fanée on voyait passer les marchandes qui criaient la figue et l’amande
fraîche, les beaux œufs et les pommes; et Guicharde était là, debout,
avec des yeux qui avaient peur et un visage pâle, si pâle! effrayant
dans la grande lumière comme étaient effrayantes dans l’ombre de la
pièce voisine les mains pâles de mon mari.
Quelle stupeur s’était donc abattue sur la maison tout entière? Mais il
me fallait maintenant éprouver. Je sentis cette stupeur tournoyer en
moi-même. Je compris... Et je crois bien que ma plainte s’éleva et que
je tendis en avant mes deux mains ouvertes avant même que Guicharde, me
voyant entrer, eût prononcé:
--François Landargues est mort cette nuit!
--Il est mort!
Je pus faire le tour de la table et je vins tout près d’elle.
--Guicharde, comment est-il mort?
--Je ne sais pas.
Sa voix passait à peine entre ses lèvres serrées. Mais elle savait... je
voyais bien qu’elle savait. Ah! que pouvait-elle savoir?
--Par pitié, dis-le!
* * * * *
A ce moment, elle dut s’asseoir, et cette défaillance chez ma forte
Guicharde défit ce peu de courage auquel je m’essayais. Je m’affolai
tout à fait et je suppliai, penchée sur son épaule:
--Dis-le... dis-le...
--Ah! qu’est-ce que je peux dire? La crise a été d’une gravité
exceptionnelle, et peut-être bien qu’il serait mort tout de même. Mais
enfin... Le docteur Fardier est arrivé plus tard... un peu plus tard...
trop tard... Et peut-être que Fabien s’est trompé de piqûre...
--Exprès!... criai-je, il l’a fait exprès!
Son geste fut vague, mais il y avait quelque chose de terrible dans la
lenteur de ses paroles:
--Mais non... voyons!... on dit seulement... maladroit.
--Qui ose parler de cela?... qui donc?
--Tout le monde, cria-t-elle, me montrant la rue d’un grand geste vague
et parvenant enfin à sangloter.
*
* *
... Je m’écartai de la fenêtre et j’eus envie de demander que l’on
fermât les rideaux. Ces commères avec leurs paniers au bras et les
quelques dames dont je distinguais l’ombrelle ou le chapeau ne
venaient-elles pas pour s’assembler devant ma porte et la montrer du
doigt? La discrétion que mettait Adélaïde à ne point poser le lait sur
la table à l’heure habituelle me sembla, tout injurieuse, n’être que son
obéissance à l’indignation générale. Sans doute cette fille avait déjà
quitté la maison et nous étions seules, Guicharde et moi, seules avec
l’homme qui, dans la pièce voisine, serrait ses deux mains sur son
front...
--Qu’est-ce que tu crois, toi?... Pour moi, il l’a fait exprès... j’en
suis sûre... Il l’a tué exprès... Il l’a tué.
C’est Guicharde, relevée et s’appuyant à moi, qui soufflait ces mots
contre ma joue. Oh! ma Guicharde, tout à la fois emportée et
raisonnable, ne voyant rien que simplement, mais aussi avec violence! La
vie l’agitait comme une main dans un bassin étroit fait aller et venir
les petites vagues de l’un à l’autre bord. Cette nuit elle trouvait mon
mari sublime parce qu’il avait prononcé quelques paroles qui pouvaient
le paraître, et maintenant, avec la même passion, elle décidait dans son
épouvante:
--Il l’a tué.
--... Tu le crois, Guicharde, tu le crois?
Tout bas, je disais à mon tour:
--Il a tué!... il a tué!... Fabien Gourdon, le docteur Gourdon, mon
mari, a tué... Il a _osé_ tuer monsieur François Landargues.
Et je demandais encore:
--Tu le crois, Guicharde, tu le crois?
Déjà, regrettant ses paroles, elle recommençait de dire: «Je ne sais
pas.» Mais sans plus l’interroger, je lui saisis la main parce que,
derrière la vitre, j’avais vu trois femmes qui s’arrêtaient. Elles me
semblaient observer la maison. J’avais peur de leur regard, peur aussi
de me sentir trop près de Fabien.
--Allons-nous-en!
--Où cela?
--Viens!
Je l’entraînai. Fabien, d’un instant à l’autre, pouvait entrer dans ma
chambre, et je ne songeai point à m’y réfugier. Nous montâmes les deux
étages. Tout au fond du vieux grenier, des planches recouvertes d’une
peinture à la chaux formaient une petite chambre où nous avions relégué
quelques meubles qui nous venaient de maman et que Fabien n’avait point
jugés dignes d’être vus dans sa maison. Il y avait au dedans de la porte
un pauvre verrou dont les clous ne tenaient plus. Je le poussai
cependant. La buée orageuse, plus blanche et lourde que la veille,
recommençait de tendre le ciel; par la lucarne sans vitres, dont le
volet pendait sur son gond rouillé, entrait et s’amassait dans ce réduit
la plus suffocante chaleur.
* * * * *
Guicharde s’assit sur la petite chaise où s’asseyait maman pour
apprendre de son oncle Jarny à tenir les livres, et moi sur une caisse
qui renfermait ses pauvres robes noires et son dernier chapeau. Nous ne
disions plus rien et rien au-dessous de nous ne bougeait dans la maison
silencieuse. Vers midi, le marché ayant pris fin, les rumeurs qui nous
venaient par-dessus les arbres et les murs s’en allèrent par tous les
chemins de la campagne. Alors, juste au-dessous de nous, le bruit pressé
d’un moteur haleta dans ce silence. J’entendis grincer la grosse serrure
de notre porte charretière. La trompe gémit à l’angle de la rue.
--Il s’en va, dis-je à Guicharde.
--Ah! qu’il s’en aille!
Et nous respirions mieux malgré l’orage qui déjà était sur nous. Il
stagna cependant plus de deux heures avant que d’éclater. Voyant le ciel
s’assombrir, je murmurais de temps en temps:
--C’est la nuit, déjà la nuit!
--Mais non, disait Guicharde, il est trois heures seulement... il est
quatre heures.
* * * * *
Enfin le premier éclair enflamma notre lucarne, et les toits au delà, et
tout l’horizon. Le ciel entier croula dans un grondement formidable et
prolongé. Les premières gouttes, pesantes, pressées, crépitaient si
violemment sur les tuiles, au-dessus de nous, qu’elles semblaient les
rompre en éclats.
Je n’aime pas l’orage; quand il vient, je ne puis le supporter qu’en me
réfugiant dans les pièces basses de la maison et je demande plus de six
fois à Adélaïde si toutes les fenêtres sont bien fermées. Mais, ce jour
maudit, je ne pouvais recevoir du dehors et sentir dans ma chair aucune
frayeur. Je ne cessais pas d’entendre un tumulte plus fort que ce bruit
que font les nuages; je ne cessais d’être éblouie par une lumière plus
effrayante.
--As-tu peur?... demandait Guicharde étonnée de mon calme. Veux-tu
descendre?
--Non... non... je n’ai pas peur... nous sommes bien ici.
Mais voici que quelqu’un essaya d’ouvrir notre porte et, n’y parvenant
point, la heurta d’un doigt pressé. Alors cette frayeur qui m’empêchait
si bien d’être effrayée par l’orage, me mit debout toute haletante. Je
criai:
--Va-t’en! va-t’en!
--Mais tu es folle, dit Guicharde... tu es folle, ce n’est pas...
--C’est Adélaïde, cria la jeune voix de notre servante. Voyons,
mesdames, est-ce que c’est sérieux de rester là-haut par un temps
pareil? Et puis de n’avoir pas mangé de toute la journée?
Elle continuait, après que Guicharde eut ouvert la porte:
--Et pourquoi tant d’affaires... je vous demande un peu!... M. François
Landargues est mort, et après?... Comme on disait tantôt chez Mme
Favier, l’épicière, c’est des histoires qui arrivent tous les jours aux
médecins... Et comme on disait encore: sûr que c’est embêtant pour le
docteur Gourdon... vexant, si vous voulez... mais pas plus...
--Pas plus... répéta Guicharde, songeuse.
Et le simple bon sens de ces paroles la réconfortait déjà.
--Elle a raison... elle m’a fait du bien, disait-elle tandis que nous
descendions l’escalier derrière Adélaïde.
Cette fille avait montré de l’héroïsme en venant par ce temps nous
chercher sous le toit, et dans sa frayeur des coups de tonnerre, elle
dégringolait maintenant trois marches à la fois.
Elle nous avait dressé, dans la cuisine bien close, un petit couvert. Je
pris seulement un peu de thé. Mais l’appétit revenait à Guicharde. Les
phrases rudes et sensées d’Adélaïde continuaient de la rassurer et il
lui devenait peu à peu évident que cette mort de François Landargues
était pour tout le monde prévue et naturelle.--Nous avions été bien
ridicules de ne pas tout de suite la juger ainsi; et elle me le dit tout
bas avant qu’une demi-heure eût passé, souriant presque, tant elle
commençait à sentir de soulagement.
L’orage s’apaisait. Vers sept heures, nous nous décidâmes à ouvrir les
fenêtres et je sortis de la cuisine. Alors je tressaillis en voyant
Fabien dans le vestibule. Sans doute il venait à l’instant de rentrer.
Ses vêtements et son visage étaient ruisselants d’eau. Il me demanda
précipitamment:
--Qui est venu aujourd’hui?
--Mais personne... personne.
*
* *
Aussitôt il monta dans notre chambre où je ne voulus pas entrer;
Guicharde, cette nuit-là, me garda auprès d’elle. Rassurée à demi, elle
voulut me persuader qu’il fallait l’être complètement; et, tout en me
démontrant l’absurdité de nos premières angoisses, brisée de fatigue,
elle commença de s’endormir. Mais je fermai les yeux à l’aube seulement,
et quand je m’éveillai ma sœur n’était plus là.
Elle ne tarda pas à remonter, et je la vis tout animée: elle avait
déjeuné en face de Fabien, qui paraissait très ennuyé, mais,
jugeait-elle, assez calme en somme, plus calme qu’il n’était depuis bien
des jours. Naturellement, elle ne l’avait interrogé sur rien et ils
avaient parlé seulement du pain, qui était mal cuit ce matin-là, et
d’une planche du buffet que les souris avaient rongée pendant la nuit.
--Il pense comme moi qu’il nous faudrait un chat. Je ne les aime pas,
mais dans une maison aussi vieille que celle-ci on ne saurait s’en
passer.
Laissant ce sujet, elle me rapporta les nouvelles déjà recueillies par
Adélaïde pendant ses courses matinales. Toute la ville naturellement ne
s’entretenait que de François Landargues; mais à courir les rues comme
ils faisaient depuis la veille, tant de commérages s’étaient déformés.
Pour certains, aujourd’hui, Fardier seul se trouvait à la Cloche au
moment de cette agonie, et, dans son affolement, il avait fait appeler
non seulement Fabien, mais le docteur Mandel. D’autres racontaient comme
le père de François était mort, aussi brusquement et presque au même
âge. Et l’on s’intéressait surtout à Romain de Buires qui se trouvait
recueillir un héritage considérable, et qu’il était vraiment bien
chanceux de n’avoir pas attendu plus longtemps.
--Tu vois, me répétait Guicharde, tu vois bien, personne ne songe à ces
sottises qui nous avaient, hier, absurdement effrayées.
Maternelle, et me voyant encore accablée, elle s’était mise à me coiffer
comme elle faisait dans mon enfance; les bras abandonnés sur mes genoux,
je regardais dans la glace mon visage si pâle et mes yeux toujours
effrayés... Or, tandis que Guicharde fixait la dernière épingle,
Adélaïde en courant monta nous dire que le docteur Fardier venait
d’arriver et que Fabien s’était enfermé avec lui dans son cabinet.
--Sans doute, dit Guicharde que rien n’inquiétait plus, ont-ils à régler
certains détails.
Et elle me demanda:
--Quand vas-tu descendre?
--Je ne veux pas voir Fabien... Je ne veux pas.
Il me fallut pourtant en venir là, car, l’angélus de midi ayant sonné,
le docteur Fardier sortit de la maison et presque aussitôt mon mari
m’appela... J’hésitais encore. Il répéta mon nom deux fois d’une voix
lourde et sans impatience. Alors je descendis et je le trouvai assis
devant son bureau comme je l’avais vu la veille; ses épaules, qui
cherchaient l’appui du fauteuil, me parurent plus étroites, et la tête
penchait en avant, très pâle et presque pitoyable, avec ses yeux trop
ouverts et son regard un peu fixe.
Il chercha plus d’une minute sa première phrase, et puis, ce grand
silence entre nous deux le gênant peut-être, il se mit à parler
précipitamment.
--D’abord, qu’est-ce que tu as depuis hier? Je ne comprends rien à ton
attitude avec moi. Elle est ridicule. Il m’est arrivé un ennui, un
malheur si tu veux, mais à quoi nous autres médecins sommes exposés tous
les jours. François Landargues était perdu. Je l’ai bien vu en arrivant.
Cependant j’ai fait l’impossible pour le sauver. Fardier me le disait
encore tout à l’heure... Il me le disait. Il est venu... C’est tout de
même un brave homme. Nous avons parlé longtemps. Alors, voilà... Il me
trouve malade, très malade. Tu sais comme j’étais nerveux et surmené
depuis bien des jours. Il me faut maintenant du repos, et tout de
suite... Fardier me conseille de partir pour Avignon, aujourd’hui même.
--Aujourd’hui!...
--Oui, ce soir... Pourquoi es-tu si singulière, avec cette même figure
crispée que tu avais hier quand je suis rentré?... Je ne veux pas
supposer que cette mort te désespère. Alors?... Qu’est-ce que tu as?
Pourquoi me regardes-tu comme tu le fais?... A quoi penses-tu?
Son buste, par-dessus la table, se tendait vers moi. Une méfiance
effrayée se lisait dans ses yeux. Je tournai la tête.
--A rien... Je ne pense à rien... Alors il faut que tu partes ce
soir?...
--Il faut..., répéta-t-il, continuant de m’observer avec inquiétude, il
ne faut rien du tout. On me donne un bon conseil... Je le suis.
--C’est bien...
Et dans ma hâte de ne plus être devant lui, je n’ajoutai aucune
question.
--Je vais tout préparer.
--Attends encore, dit-il, attends. Je voudrais...
Il hésitait; il recommençait de baisser la tête. Sa pâleur était
effrayante. Une de ses mains pendait à son côté et tout le sang de
l’être semblait s’être réfugié dans cette main inerte et rouge dont se
gonflaient toutes les veines. Il hésitait... Et de nouveau ses paroles
se précipitèrent fébrilement.
--Il faudrait que tu partes avec moi, Alvère. Ainsi tout le monde
comprendrait mieux. Tout le monde serait bien sûr que je suis vraiment
malade. Je le suis, d’ailleurs... Je le suis. Cette terrible nuit m’a
achevé. Alors, je m’en vais... et toi tu m’accompagnes... pour me
soigner. Comme cela, tout est naturel, n’est-ce pas? bien naturel!...
Mais son regard, qui m’interrogeait anxieusement, recommença de
m’épouvanter, et il répéta, d’une voix sourde:
--Qu’est-ce que tu as?
--Je ne sais pas...--Et comme lui, je parlais très bas.--Je ne sais pas
ce qu’il est naturel de faire... Je ne sais pas ce que le monde doit
comprendre... Mais je ne partirai pas avec toi... Je ne partirai pas.
--Pourquoi? pourquoi?...
Je voyais bien que son étroite et tenace volonté était maintenant sans
force et tout incohérente. Je répétai:
--Je ne partirai pas...
Et, sortant de la pièce, j’appelai Adélaïde pour lui donner l’ordre
d’aller au grenier chercher les valises. Je voulais m’occuper aussitôt
de ce départ, et que Fabien s’en allât au plus vite... Ah! qu’il s’en
allât...
*
* *
La chambre, quand j’y entrai, était toute pleine encore de son désordre
nocturne. Toute machinale et sans regarder rien, incertaine et brusque,
j’allai vers une armoire. Je l’ouvris et commençai d’en tirer un peu de
linge. Mais il me fallut bientôt m’asseoir et serrer mes tempes entre
mes deux mains...
* * * * *
Il avait tué! il avait tué!... Mes soupçons, d’heure en heure, depuis la
veille, n’avaient cessé de me tirer vers cette certitude et j’y
atteignais maintenant. Il avait tué!... Peut-être il avait fait le geste
terrible, et peut-être seulement, pendant une minute monstrueuse,
souhaitant donner la mort, il avait laissé la mort emporter devant lui
ce qu’il pouvait défendre. Il avait tué! Je savais... Je savais... Que
pouvait valoir là-dessus l’opinion des commères ou celle de Guicharde?
Sans doute, il était bon que personne n’eût de soupçons ou ne parût en
avoir. Mais cela n’avait pas toute l’importance. Que s’était-il passé,
en vérité, non point autour de ce moribond, mais dans cette âme?
L’intention, le mouvement secret de l’être qui détermine dans leur forme
extérieure et menteuse tous les autres mouvements, qui pouvait le
connaître? Fardier lui-même... On dit à quelqu’un: «Vous avez commis une
erreur». On peut lui dire plus durement: «Vous êtes un maladroit!...»
Mais quand toutes les apparences sont seulement celles de l’erreur et de
la maladresse, on ne peut ajouter rien d’autre, rien... si ce n’est
encore: «Allez-vous-en... Quittez le pays pour quelque temps, cela
vaudra mieux.»
Qui pouvait savoir? Personne. Mais j’étais sûre, moi, j’étais trop sûre!
Je me rappelais ces derniers jours, cette souffrance humiliée, cette
exaspération contenue, et la dernière scène, et tant d’agitation quand
on était venu le chercher dans la nuit pour aller auprès de cet homme.
Peut-être à ce moment-là, lui-même avait-il pensé avoir plus de force.
Mais brusquement, il s’était enfin révolté et ce qu’il avait senti
pendant une minute, ce qu’il avait souhaité et résolu, faisait que cette
minute-là, désormais, mettait devant lui une ombre qui s’allongerait
jusqu’à son propre tombeau.
Je pensais: «Comme je souffrirais, si je l’aimais encore, si j’avais pu
l’aimer!» Et l’horreur qui, depuis la veille, tournait autour de moi
sans bien oser me toucher encore, se précipitait brusquement... Je me
relevai tout incohérente, marchant à travers cette chambre où, la
veille, je n’avais pas voulu entrer... Et je commençai alors de la voir
telle qu’elle était dans son bouleversement. Je commençai de voir le lit
aux draps froissés, l’oreiller s’écrasant sur le tapis à côté de deux
livres pris et rejetés l’un après l’autre, la bougie consumée si
profondément que la bobèche de porcelaine avait noirci sous la flamme;
et les vêtements aussi, que Fabien portait pendant la course sous
l’orage, humides encore, s’affaissant au hasard par terre ou sur les
meubles: le paletot de toile grise traînait au pied de la commode; une
chaise s’était renversée sous le poids du veston lancé vers elle de trop
loin et avec trop de force...
Et, devant tant de désordre, dans l’odeur triste et mouillée de ces
vêtements épars, j’imaginais maintenant ce qu’avait dû être cette fuite
lamentable à travers la campagne qui ruisselle et s’enflamme, tandis que
les yeux s’aveuglent, que les épaules tremblent aux bonds de la machine,
que la terre glisse et semble se détourner sous la roue. A quoi donc
pensait-il, tandis qu’il continuait de fuir ainsi jusqu’au soir, malgré
le temps et malgré le danger? A quoi pensait-il cette nuit, tandis que
la bougie brûlait lentement, et après qu’elle s’était éteinte?--Depuis
bien longtemps déjà, dans ce détachement qu’il me fallait, hélas! sentir
pour lui, j’avais cessé de me demander: «A quoi pense-t-il?» Mais, voici
qu’à présent, je les cherchais, je les devinais, je les approchais l’une
après l’autre, ces terribles pensées... Me forçant d’agir, bien que tous
mes gestes fussent vagues et pesants, j’allais maintenant de l’armoire à
la valise ouverte, pliant le linge et les vêtements... Et toutes ces
pensées de Fabien continuaient de m’étourdir.
* * * * *
Elles se formaient en moi comme elles étaient en lui-même; je les
repoussais, je les suppliais, je leur cédais enfin comme il devait le
faire. Le souvenir d’une famille honnête, prudente dans ses moindres
actes, m’écrasait tout à coup. Je connaissais la stupeur que l’on peut
avoir devant soi-même, l’horreur qui ne cessera plus, le remords qui,
commençant à se nourrir de vous, mordra chaque jour avec plus de
force... Je connaissais tout cela, j’éprouvais tout cela, et de tout
cela se préparait quelque chose que j’ignorais encore...
Je m’étais agenouillée pour disposer les objets dans le casier de toile.
En me relevant, je vis Fabien qui venait d’entrer dans la chambre.
Aussitôt, j’en voulus sortir. Mais il ne remarqua pas mon geste.
--... Alors, demanda-t-il de ce ton hésitant qu’il avait à présent... tu
ne le veux pas?...
--...
--Partir avec moi.
Ma certitude de son crime était plus complète encore que tout à l’heure,
quand il m’avait pour la première fois adressé cette demande et je ne
pouvais lui faire que la même réponse. Pourquoi donc à ce moment me
fallut-il lui dire:
--Peut-être...